Les coups de coeur du marquis…

Revue

Un hommage à Michel Déon

L’écrivain Michel Déon est décédé le 28 décembre dernier, à l’âge de 97 ans. Comme l’écrit François Kasbi, c’était «le plus romantique des Hussards». La revue Livr’arbitres, dans sa livraison d’hiver 2017, rend hommage à cet immense romancier, ce nouvelliste délicat et subtil, à ce mémorialiste inspiré. Philippe Sénart se souvenait du «héros d’une génération blessée» (titre de son article): «C’était en 1949. Les étudiants montpelliérains recevaient Charles Maurras (N.D.L.R.: dont Michel Déon fut le secrétaire) au siècle de L’Éclair,le vieux journal du Midi blanc.» Paul Vandromme rappelait que l’exil était son royaume. L’excellent Jacques Perret soulignait que la patrie lui faisait mal au cœur. Et Francis Bergeron confie, dans un texte émouvant, qu’il a lu Michel «pendant un demi-siècle». D’autres témoignages, réels ou rêvés, louent les qualités de cet écrivain inimitable qui marquera à jamais les lettres françaises.

Ph.L.

Livr’arbitres. Hiver 2017. 104 p.; 9 €.

CD

Franco-Russe

Nouveau venu sur la scène française, Nirman, fils d’un barde russe émigré en France, est parvenu à séduire quelques musiciens et producteurs. Sa voix, cousine de celle d’Alain Chamfort, n’est pas étrangère à ce fait. Il nous donne à écouter un EP, Animal, tissé de quatre belles chansons aériennes, mélodieuses et bien interprétées. Il bénéficie notamment du talent du bassiste Guillaume Farlay (qui s’illustra en particulier aux côtés de Matthieu Chedid et de Michel Fugain). On aimera, par exemple, la jolie chanson «Les bouteilles à la mer». Très agréable. Nous sommes ici aux confins de la bonne chanson française et de la variété de qualité. L’incontournable Alex Beaupain est aussi passé par là. Cette comparaison constitue bien sûr un compliment. Le jeune Nirman le mérite. (Il sera en concert le vendredi 30 juin, au café de la Danse, à Paris.) Ph.L.

Animal. Nirman. VS Com. FCM.

   Tout ce passé qui n’en finit pas…

     Lorsque je suis à Paris, je lève souvent la tête. Il n’est pas rare que mon regard se pose sur une plaque commémorative. J’adore les plaques commémoratives. Un lieu, un événement, un souvenir. C’est mon côté réactionnaire; je voudrais que tout reste en place, les paysages surtout. Les gens aussi. Le passé me ravit (il est tranquille, inoffensif comme une colère retombée); le présent m’indiffère. Le futur m’inquiète. Les plaques commémoratives font partie du passé; elles me plaisent. Je baguenaudais, l’autre jour, avenue Victor-Hugo. En passant devant la façade du numéro 72, je découvre que dans cet immeuble vécut Jacques Arthuys, président et fondateur de l’Organisation civile et militaire (O.C.M.), qu’il y rassembla les premiers combattants clandestins de la Résistance française. Arrêté par la Gestapo, en décembre 1941, déporté dans le SS-Sonderlager Hinzert, près de Trèves, en Allemagne, il meurt le 9 août 1943. Jacques Arthuys fut un patriote exemplaire. Engagé volontaire pendant la Première guerre mondiale, dans la cavalerie, puis dans l’aviation, il fut maintes fois cité pour actes de bravoures. Devenu industriel, il s’intéressa vite au journalisme et à la politique. Militant nationaliste proche des Croix-de-Feu, membre de l’Action française, il évolua progressivement vers la gauche, tout en restant résolument patriote, anti-Allemand et anti-Nazi. D’où son engagement sans faille dans la Résistance. J’examinais cette plaque; je rêvais. Je me souvenais du livre Les Faces cachées de la Cagoule, du libraire indépendant amiénois Michel Rateau, ouvrage que je venais de lire et que j’ai chroniqué dimanche dernier. Cet article m’a valu quelques discussions avec un confrère et ami journaliste de gauche, qui me reprochait de ne pas avoir précisé que la Cagoule était bien un mouvement d’extrême-droite. Il avait raison; j’aurais dû le préciser. En revanche, je lui rappelais la complexité de l’engagement patriote et résistant. Ce n’est pas très politiquement correct de le dire mais par haine des Allemands, nombreux membres des ligues d’extrême-droite et certains cagoulards s’engagèrent avec un courage inouï dans la Résistance. Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’est reste pas moins un Français courageux qui avait fait le bon choix. La politique n’avait rien à voir là-dedans. Et c’est bien. À Tergnier, ma ville rouge, cheminote et résistante, martyrisée par les nazis, les réseaux communistes, socialistes, gaullistes et ceux de droite cohabitaient. (L’O.C.M., sous, l’égide de son responsable, le capitaine Étienne Dromas, à qui l’on doit la création du Musée de la

Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’en reste par moins un Français courageux.

Résistance et de la Déportation de Fargniers, fit un travail considérable.) Devant la plaque de Jacques Arthuys, je me souvins aussi des écrits de Jacques Perret, l’un de mes écrivains préférés, monarchiste convaincu, grand résistant qui, dans le maquis combattit aux côtés des communistes dont il ne cessait de louer la bravoure. Complexité de l’Histoire. La littérature et la France, mon cher pays, toujours et encore…

     Dimanche 29 janvier 2017.

 

Thomas Morales nous enchante

Subtil écrivain, il ressuscite cette France d’avant que nous regrettons si fort.

Comment ne pas tomber amoureux d’un livre qui se nomme Adios? Adios est aussi le titre du meilleur roman du regretté Kléber Haedens (avec, bien sûr, L’Été

La très belle couverture du livre de Thomas Morales.

La très belle couverture du livre de Thomas Morales.

Thomas Morales : un styliste de grand talent.

Thomas Morales : un styliste de grand talent.

finit sous les tilleuls). Thomas Morales fait ici un clin d‘œil à l’un de ses écrivains préférés. On est en droit de l’en remercier. Son succulent recueil de chroniques fleure bon la France d’avant, «La France qu’on aime», eût dit ce cher Kléber. La France qu’on eût pu croire éternelle tant elle était confortable, douce, presque duveteuse. La France des Trente glorieuses; celle des sixties, des seventies.

La France qui n’est plus, dévorée par cette fichue société ultralibérale et sa cousine délétère : la mondialisation. «Notre béguin pour les voitures fantasques, les actrices racées, les plants en, gelée, l’odeur saturée des chais, les romans amers des Hussards, les films d’Audiard, le profil d’une lycéenne aperçue dans un jardin public; toutes ces choses dérisoires et essentielles qui rendaient la vie si piquante disparaîtraient», écrit l’auteur en quatrième de couverture de ce recueil de chroniques. Et l’éditeur de faire remarquer: «Voyez ce que Thomas Morales fait de l’accent d’Arletty, des cavales de Jean-Paul Belmondo, du sexe chez Tinto Brass ou de cette satisfaction qui fait subitement ressembler l’académicien Maurice Druon à un homme de la Renaissance.» Difficile de mieux dire. Comment résister quand Morales dresse le portrait de l’appétissante Claudia Cardinale, ou quand il souligne combien le cinéma était, à cette époque-là, imbriqué dans la littérature, ou quand il regrette les voitures oubliées (Excalibur, Audi 50, Alfa Romeo Montreal) dans le film Folies bourgeoises, ou quand il fait référence à Sydne Rome dans le rôle de Creezy, d’après le sublime roman éponyme du regretté Félicien Marceau, ou quand il définit avec tant de justesse le cinéma italien des années 1950: «(…) à la fois juteux, croquant et légèrement citronné.»), ou quand il définit, les films français, cette fois, de la même époque («(…) un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit.»), ou quand il dresse le portrait de Martine Carol et de Paul Meurisse, ou qu’il croque avec tant d’amour Arletty («Cette voix syncopée, traînante, célinienne à souhait, d’ascendance banlieusarde les faisait tous tomber.»), ou qu’il dessine avec justesse le couple cinématographique Annie Girardot et Philippe Noiret «(Ils avaient la quarantaine apaisée, le style désuet d’un grand pays.»), ou qu’il nous susurre que le petit matin du Pigalle de 1955 avait des couleurs de fusain, ou nous enchante quand il nous parle des géniaux écrivains que furent Frédéric Berthet, Geneviève Dormann, Maurice Druon, Jean-Pierre Enard («Un écrivain hors sol, improbable personnage sorti d’un conte de Marcel Aymé, un style inimitable, friable…»), Kléber Haedens bien sûr, Jacques Perret, fantastique Jacques Perret. Après cette phrase proustienne, longue comme un jour sans Picon-bière, on dira simplement qu’il n’y a rien à jeter dans ce recueil de chroniques de Morales. Il y fait doux comme dans le soutien-gorge de Sophia Loren.

PHILIPPE LACOCHE

Adios, Thomas Morales, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 171 p.; 17 €.

 

 

  Des souvenirs de manifs dans le froid scandinave

Je rêvassais devant mon ordinateur. C’était un début d’après-midi de printemps clair, au froid vif, cru, comme l’année 2016 n’a pas son pareil pour en produire. J’entends du bruit, dehors. Je regarde par la fenêtre et aperçois des CRS qui s’activent, rue Alphonse-Paillat. Une manifestation contre la loi scélérate El Khomri, bien sûr! Mon sang de Ternois ne fait qu’un tour. Je saisis mon appareil photographique, sors de la rédaction-tanière tel un ours après hibernation. Rue de la République, je tombe sur le cortège de manifestants qui observe un mur de forces de l’ordre. Ce sont les Sud qui, au dire de l’un d’eux, ont souhaité donner «un petit coup de pression aux policiers». Pression bon enfant. Aucun incident. Il fait vraiment froid malgré celle lumière bizarre, scandinave, presque danoise comme notre système de mise en page CCI contre lequel je me bats depuis des années. (Mais il faut bien gagner sa vie, lectrice, mon amour; sinon, comment ferais-je pour t’emmener au restaurant, et t’acheter te

Manifestation du syndicat Sud contre la lois scélérate El Khomry.

Manifestation du syndicat Sud contre la lois scélérate El Khomri.

s tenues sexy et délurées de demi-mondaine, presque «verdurines?».) Je décide de suivre la manifestation, et de rêvasser dans l’air scandinave. Je me revois, en automne 1971, lycéen au lycée Henri-Martin de Saint-Quentin, participant aux manifestations contre la circulaire Guichard. Que nous voulions-nous, à Olivier Guichard, gaulliste bon teint? Je me souviens même plus. Je me revois, chevelu et bouclé comme Louis XIV ou, plutôt comme Polnareff, au côté de mes copains Jean-François Le Guern (dit Paco, du Juan, dans mon roman La promesse des navires), Michel Melki (aujourd’hui comédien), Michel Caulier, tous à l’AJS (Alliance des jeunes pour le socialisme). Nous hurlions des slogans. Quel temps faisait-il? Ça non plus, je ne m’en souviens plus. Je me souviens du goût des bières pression que nous allions boire chez Odette, café des Halles, où nous refaisions le monde en dégustant des saucisses-frites. Était-ce au cours de cette année-là que le juke-box ne cessait de jouer «Le tango des cocus», œuvre impérissable, reprise notamment par le chanteur lillois Alain Boumé, puis, quelques années plus tard, par le regretté et très belge Tichke? On n’est jamais sûr de rien. Deux ans plus tard, ce fut la loi Debré qui nous fit descendre dans la rue. Mes cheveux étaient de plus en plus longs. Je m’intéressais de plus en plus au rock’n’roll et à la littérature (Henry Miller, Blaise Cendrars, Jacques Perret). Certains de nos copains plaçaient des entonnoirs sur leurs têtes pour se moquer de Debré. Puis ce furent les réformes Fontanet et Haby que nous contestâmes. Mais y allais-je encore, aux manifestations? Je jouais dans un groupe de blues rock, courait après les filles, câlinaient avec la fébrilité d’un jeune puma celles que je surnomme Katia et Clara dans l’un de mes autres romans. Le temps passe et les souvenirs restent, même sous le froid scandinave de ce printemps fou de 2016 et sous les auspices de la loi scélérate El Khomri.

                                                             Dimanche 8 mai 2016.

François Marchand : le sniper des lettres

Équipé d’un style de haut vol, il tire sur tout ce qui bouge et qui pense mou, ce avec méchanceté et cynisme. C’est épatant.

Euphémisme de dire que François Marchand ne do

François Marchand, écrivain. 2013.

François Marchand, écrivain. 2013.

nne pas dans le bon sentiment. Il tire à vue, dégaine vite, dégomme les idées reçues, les modes, autant de pipes en terre de la pensée unique. Mauvais comme une teigne, c’est une sorte de Léon Bloy du XXIe siècle, un emporté, un Céline qui écrirait comme Antoine Blondin, un Bernanos, en moins mystique, qui sprinterait, dans la glaise du réel. Après son roman Cycle mortel (Écriture, 2013) qui nous avait ravis, François Marchand lâche la bride de son fougueux talent dans un recueil, Enfilades (quel joli titre!) de six succulentes nouvelles aux noms qui, sournoisement, ne paient pas de mine: «Tourisme équitable», «Les abeilles, «Le concours», «Singerie», «Un mariage» et «Journal de jungle d’Ingrid B.». Il y épingle, pêle-mêle, une manière de tourisme affreux en train de prendre l’eau, une terrible invasion d’abeilles qui ennuie tout le monde mais que des illuminés de l’écologie hystérique et totalitaire entendent protéger jusqu’au bout des dards; il fait aussi un détour dans les peu ragoûtantes coulisses d’un concours de recrutement de l’administration publique, puis analyse le comportement singulier – mais aussi celui de son maître – d’une femelle gorille, championne d’échecs. Il dissèque également une demande en mariage très particulière, et nous donne des extraits du livre de la jungle de la très enlevée Ingrid B. Pour rire, on rit, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais pas que. Car François Marchand ne s’adonne pas seulement à l’humour froid et noir comme un merle laissé six mois au congélateur. Il sonde les reins de notre magnifique société libérale, consumériste, capitaliste et sociale-traitisée. Marchand n’aime pas la société marchande; on est en droit de ne pas lui donner tort. «François Marchand s’amuse et nous amuse», note son éditeur. «Le réel est pour lui un terrain de jeu (de massacre). Épinglant les travers de l’époque, les tics et les modes, la «bonne pensée» sirupeuse, il tire à vue, dans un grand éclat de rire, et ne manque aucune de ses cibles.» C’est un Marcel Aymé (pour le style superbe et l’imagination débridée) en plus vachard; c’est un Jacques Perret (pour l’impertinence et l’insolence) en moins gaulois. Carrément génial!

PHILIPPE LACOCHE

Enfilades, François Marchand; éditions du Rocher; 158 p.; 15,90 €.

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres – une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Le panache si français de Christian Authier

              Christian Authier dresse un portrait de cette France qui se souvient de l’Histoire, de la littérature et conspue l’ordre techno-marchand.

Christian Auth

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

Christian Authier, romancier, et journaliste à Toulouse.

ier est l’un de nos meilleurs écrivains. Romancier délicat, essayiste pertinent, toujours à contre-courant de la pensée unique, il nous livre, avec De chez nous , une ode à la France en ce qu’elle a de plus élégant, de plus noble, de plus fraternel. En ces époques de mondialisation forcenée, d’hystérie européenne, de modernité à tout prix, Christian Authier écrit, la paix au cœur, à la fois serein, calment révolté, le bonheur de vivre ici. Chez lui, aucune miette de chauvinisme obtus, de gauloiserie vulgaire. Tout n’est que finesse, aristocrate manière, même lorsqu’il défend des valeurs que la vraie gauche, si elle existait encore, eût pu prôner. Christian Authier se souvient de l’Histoire.

Bouleversant de sincérité

Il a raison ; il n’y a que ça de vrai, avec la littérature. Il rappelle les horreurs de la milice, se souvient du courage des Bataillons de la Jeunesse, constitués de communistes pour la plupart qui participèrent aux premières attaques contre les soldats allemands. Il salue fraternellement l’étonnant et magnifique Bernanos, catholique, monarchiste, qui s’en prend avec panache au gouvernement de Vichy et à ses nervis antisémites. Il en fait de même avec un autre monarchiste, grand résistant, écrivain exceptionnel, Jacques Perret, «un anar goguenard brandissant le drapeau noir des copains d’abord». Maquisard, il montait au combat avec ses copains FTP, communistes, patriotes comme lui. Il salue au passage le grand résistant Hélie de Saint-Marc qui prit parti pour l’Algérie française par honneur et fidélité qui «lui intimait l’ordre de ne pas abandonner des populations qui avaient fait confiance à l’armée et aux serments des politiques». Plus près de nous, il loue les talents littéraires de Bernard Chapuis et de Stéphane Hoffmann qui, tous deux «cultivent un anarchisme rigolard tempéré par quelques principes et réflexes non négligeables: se méfier des cuistres et des marchands, rester à l’écart des donneurs de leçons et des engouements grégaires». Et, comme il parle bien de l’alcool et de l’ivresse, Christian Authier! On croirait entendre chanter en choeur Antoine Blondin, Kléber Haedens et Robert Giraud: «Je bois pour me souvenir de ceux avec qui j’ai trinqué et qui ne sont plus là. Des murs de silence nous séparent désormais quand ce ne sont pas d’autres frontières encore plus infranchissables. Ce sont amis et amours que vent emporte. Rien de plus émouvant que les premières et les dernières fois. Une première fois ne s’oublie pas. La dernière fois, on ne s’en rend compte en général, que bien après. Lorsqu’il est trop tard, quand les gestes et les mots retenus font retentir la musique déchirante de ce qui reviendra plus.» Ce livre est bouleversant de sincérité et de délicatesse.

PHILIPPE LACOCHE

 

De chez nous, Christian Authier, Stock, 171 p.; 17,50€.

 

Jean-François Danquin passe les écrivains en revue

Jean-François Danquin, peintre, écrivain. exposition librairie du laryrinthe, à Amiens; ici avec un portrait de Roger Vailland. Octobre 2013.

C’est toujours un plaisir pour moi de croiser le peintre et écrivain Jean-François Danquin. Je le voyais plus souvent lorsque j’habitais dans le quartier Saint-Leu où il réside.Il n’était pas rare que nous nous conversions, rue du Don.Rock’n’roll et littérature, bien sûr. L’homme est un fin lettré. Un esprit libre, capable de goûter les sprints fulgurants de Paul Morand (auquel il a consacré un travail universitaire) que les considérations marxistes et aristocratiques de Roger Vailland. Nous avons en commun une foule de romanciers et nouvellistes, les plus divers, les plus paradoxaux: de Marcel Aymé à Jacques Perret, d’Henri Calet à Emmanuel Bove, de Blaise Cendrars à Louis-Ferdinand Céline. On retrouve bon nombre d’entre eux parmi les quelque cinquante portraits qu’il a accrochés, il y a peu, sur les murs de la jolie librairie de Philippe Leleu, Le Labyrinthe, à Saint-Leu. (On peut voir les œuvres jusqu’à la fin du mois d’octobre.) Roger Vailland, bien sûr (pour me faire plaisir, il a brandi ce tableau au moment de la photo), mais aussi Raymond Carver, Jules Verne, La Fontaine, Émile Zola, Georges Darien, Jacques Darras, Michel Houellebecq. Rien que du beau monde. Du monde, il y en avait lors du vernissage. Et comme il faisait beau, Philippe, le maître des lieux, avait installé une table dans la rue, avec vin et jus de fruits. Les conversations portaient sur les superbes peintures de Jean-François, des acryliques sur carton, mais aussi sur l’air du temps, bruissement de la vie culturelle amiénoise. Miettes de vie, de pensée, dans l’air doux de Saint-Leu par une tiède soirée d’automne. L’a-t-il vu? Mais je suis persuadé que Jean-François eût aimé le film Gabrielle, de Louise Archambault, projeté au Ciné Saint-Leu. Il n’y a que les Canadiens pour s’attaquer à des sujets aussi difficiles sans tomber dans le larmoyant ou le pathos. Gabrielle et Martin, deux jeunes déficients mentaux, se sont rencontrés dans la chorale Les Muses de Montréal. Ils s’aiment comme des fous. Mais la chose n’est pas forcément bien vue dans leur entourage… Gabrielle doit prouver son autonomie car elle rêve de vivre avec Martin dans un appartement. En attendant, ils répètent car la chorale doit chanter avec Robert Charlebois. Ce film magnifique, terriblement émouvant, est poignant d’un bout à l’autre.

Dimanche 27 octobre 2013