Sylvie Payet raconte le Vaugandy

La couverture du livre « Le chemin des fugues » qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher.

Bonjour lectrices !

Dans mon prochain roman, Le chemin des fugues (dont le narrateur, Pierre Chaunier, est un journaliste communiste à l’ancienne) qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher, j’évoque un pays bien étrange : le Vaugandy. Nombreux sont ceux qui disent que c’est un pays imaginaire. Pas si sûr ! C’est un pays sauvage, enclavé, difficilement accessible. Plein de surprises. Nombreux sont ceux qui rêvent de s’y rendre, voire d’y résider. Peu, très peu, y sont parvenus.

L’écrivain Sylvie Payet, elle, est parvenue à ses fins. Elle ne rêvait pas de palmiers ou de plages de sable blond; elle rêvait des vertes prairies du Vaugandy. Elle vient de revenir de cette contrée; elle a livré ses impressions à mon copain Pierre Chaunier qui m’a transmis le texte ci-dessous. Je les en remercie.

Ph.L.

Juillet 2017

Bordurins,

Cher Monsieur Chaunier,                                                                                         

    J’ai eu l’occasion de rencontrer Philippe Lacoche. Il m’a longuement m’a parlé de votre aventure en Vaugandy.

    Je me rappelle vous avoir entrevu à Bordurins, chez Jaunard, au café l’Amour du Prince (sacré Jaunard ! Etrange personnage). Je n’ai pas osé vous aborder. J’ai appris ce qui vous était arrivé à la clinique des Ombres avec Jean-Claude Depard. Jaunard n’en revient toujours pas… J’ai su (à Bordurins, un espace-temps hors du temps, tout se sait !) que Depard habitait dans le coin à Saint-Potier. Une belle maison ! J’y suis allée espérant, sur le conseil de Jaunard, faire sa connaissance, mais il n’était pas là.

    Pour tout vous dire, j’envisage de m’installer ici. Tout m’appelle en Vaugandy : sa ruralité, ses paysages bocagers, sa simplicité, son passé et ses animaux si bizarres. On n’en rencontre qu’ici ! Quel changement loin de cette société capitaliste qui va tuer nos campagnes ! J’ai envie de m’y investir. Je viens d’hériter de la maison de mon oncle Fernand à Bougettes les Combes. Un vrai résistant le Fernand ! Qu’est-ce qu’il a souffert, comme tant d’autres ici. Quelle histoire sa vie ! J’aimerais, si vous voulez bien, Monsieur Chaunier, vous rencontrer avec Jean-Claude. Vous seriez tous deux certainement de bons conseils dans cette perspective de rejoindre la communauté de cette chère région. Je me suis permis de vous raconter mon voyage à Bordurins. Je sais que Monsieur Lacoche est écrivain, je me suis amusée à faire une nouvelle.

    Merci à vous Monsieur Chaunier, hâte de vous rencontrer.

    Je vous ai mis quelques photos.

    Signé : Orangée de Mars.

***

NOUVELLE

Mon oncle du Vaugandy

Sous le filet d’eau continue, le paysage avait des allures de cendres et la voiture peinait à accélérer sur l’autoroute. J’avais quitté Amiens vers 11 heures. Le rendez-vous à Bordurins était prévu à 14 heures. Je devais signer l’acte notarié et récupérer les clés de la maison de l’oncle Fernand.

Je quittai enfin l’autoroute et pris la départementale en direction de Bordurins. D’un coup d’un seul, comme par miracle, l’orage fut chassé et le Vaugandy se révéla. Je ralentis l’allure, profitais du paysage vallonné, nourri de bocages et de bois. Tout me rappela l’Irlande. Ma mère m’avait parlé de cette région qu’elle avait qualifiée d’étrange et qu’elle semblait craindre. Ne racontait-on pas que, parfois, dans certains coins reculés, on avait croisé des ours ? A l’idée, je ne pus m’empêcher de rire. Et pourquoi pas un tigre !

Le premier village, légèrement enclavé, à ma surprise, se nommait Coq Maudit. Les maisons lourdes et hautes, de briques et de pierres étaient entourées de champs cultivés, de prairies où paissaient des troupeaux de vaches blanches et noires. Un cours d’eau le traversait. Malgré la pauvreté apparente et le silence, je le trouvai joli. Deux énormes tours crénelées apparurent en son cœur. L’église fortifiée me frappa, me rappela que j’étais dans un pays où, depuis des siècles, les guerres avaient fait des ravages et combien, dans cette région frontalière, nous étions proches de l’Allemagne. Je me souvins des propos de ma mère sur le caractère de Fernand : « Il ne s’en est jamais remis, ça lui a tourné sur le ciboulot. » Je connaissais peu de choses de cet oncle silencieux et bougon ; j’étais petite lorsque nous venions avec mes parents passer quelques jours auprès de lui à Bougettes-les-Combes dans la vaste maison aux larges pièces et à l’odeur âcre. Je préférais m’éclipser dans le jardin et surtout dans la prairie bordée d’églantines où je tenais compagnie à l’âne Bébert, un âne usé par le labeur, au regard d’une infinie tristesse et dont personne ne se souciait à part moi. Avant mon entrée en sixième, nous quittâmes Paris pour le Centre. Sans que j’en sache la raison, ma mère coupa les ponts avec ce frère unique, célibataire toute sa vie, qu’elle appelait « Le taciturne.» Il avait perdu sa jeune fiancée pendant la dernière guerre. Je n’en savais pas plus. Comme j’ignorais dans quel état j’allais trouver mon héritage…

J’arrivais à Pontron-les-Echauguettes, un village-rue. Il était désert et le café-tabac, comme la boulangerie, aux façades dégradées montraient qu’ils avaient fermé depuis longtemps. De la poste, seul restait un maigre panneau rouillé pantelant. Je me félicitais d’avoir pris une thermos de café et m’arrêtais plus loin, en bordure d’un bois. Aucun bruit si ce n’était le doux babillage des oiseaux nichés dans la tendre verdoyance des feuilles écloses aux prémices du printemps. Des effluves de jacinthes, en touches dispersées sur un tapis d’herbes fraîches, se mélangeaient à l’humus du bois. La pause prévue de cinq minutes s’étira. Je fis quelques pas. Au bout de l’allée, ouverte sur le vallon, en léger contrebas, en bordure de champ, je découvris les traces d’une voie ferrée dont les rails avaient disparu mais pas la gare. Une jolie gare en briques rouges, isolée au milieu de nulle part, qu’aucun train ne desservirait plus. Quels dégâts ! Voilà le résultat du capitalisme : nos campagnes se meurent ! Je ne pus m’empêcher de penser. Je regagnai la voiture, sortis la carte routière (je n’avais pas GPS). Bordurins était à moins de trente kilomètres. De nombreux chemins vicinaux permettaient d’accéder à la seule grande ville du département. Je pris au hasard le 4.

Lorsque je vis le panneau Bordurins, il était treize heures. Je m’étais perdue dans la toile d’araignée des lieux-dits et chemins d’accès, avec pour seuls compagnons à cette heure, l’aboiement des chiens et le regard curieux des vaches et chevaux, régnant en maître sur le territoire. Je fis l’impasse du déjeuner et j’eus à peine le temps de découvrir le centre-ville de la capitale du Vaugandy, – qui était en fait un bourg – et filai chez le notaire.

L’homme, la cinquantaine, m’attendait. Rougeaud, la cravate de biais, il sentait l’alcool. L’œil lubrique, il m’invita à le suivre dans son bureau aux allures de salle d’archives, tant il était encombré, imprégné de poussière. Il se dépêcha d’expédier les démarches et d’encaisser le chèque. Puis d’un large sourire, après un soupir, il sortit de sous le bureau, deux verres et une bouteille d’alcool sans étiquette.

-Ah ! Mademoiselle Colombe, il faut fêter votre arrivée dans le Vaugandy et goûter la Jaunarde, un alcool de poire dont vous me direz des nouvelles !

Bouche bée, je ne sus quoi répondre. Il poursuivit.

– J’espère que vous allez vous plaire ici ! Il y a tant de choses à y faire. Vous êtes architecte. Quand vous aurez fini la restauration de la bâtisse de votre oncle, vous pourrez rejoindre notre communauté. Les découpages administratifs, on s’en moque ; on fait notre propre communauté de communes avec tous ceux qui partagent nos valeurs. Ici nous sommes solidaires et pas du tout sexistes ! s’énerva-t-il. Vous nous aiderez à restaurer notre belle ville.

-Je…

Les ânes du Vaugandy.

n’ai pas l’intention d’y vivre Monsieur…. même si je fais des travaux. Je vais vendre la maison.

Il s’affaissa dans son fauteuil, puis se redressa.

-Ne vendez pas la maison ! Le Vaugandy va prendre de la valeur. Nous avons de nouveaux arrivants et pas n’importe lesquels, et des projets ! dit-il d’un ton sibyllin. Redressons nos campagnes, ne baissons pas les bras, aidez-nous, vous ne le regretterez pas !

-J’y réfléchirai, j’y réfléchirai, répondis-je, décidée à prendre congé. Connaissez-vous un endroit où je pourrais déjeuner à cette heure tardive ?

-Chez Jaunard, évidemment ! dites-lui que vous venez de ma part. Le bar-hôtel s’appelle l’Hôtel L’amour du prince ; il est situé dans une petite rue derrière le centre ville, je vous montrerai.

Je n’eus guère de peine à trouver l’endroit avec ses deux tours équipées de clocheton et sa large façade blanche. Je découvris, non loin, la petite gare à deux étages avec sa voie unique. Ainsi Bordurins était desservi par la SNCF. Tout à l’intérieur de l’hôtel respirait la seconde moitié du siècle dernier. Même le patron, un homme blond, la cinquantaine, peut-être, dont la fadeur faisait écho aux tons passés de la tapisserie auréolée de scène de chasse. Une tête de sanglier trônait dans la salle. Ravi de la recommandation du notaire, il m’installa dans la pièce ouverte sur le bar, aux tables couvertes de Vichy. J’eus droit, seule convive, au seul plat disponible : un ragoût de mouton avec des frites maison et une carafe de vin. Le tout pour huit euros.

Un homme, de taille moyenne, en costume sombre, était entré. Accoudé au bar, il commanda un verre de bière. Je crus le reconnaître. Je ne vis cependant pas son visage. Il maugréait quelques mots d’une voix grave, auxquels Jaunard, lui tapant sur l’épaule répondit :

– Allez Monsieur Chaunier ! Ne vous laissez pas abattre ! Vous en avez vu d’autres ! Et surtout revenez-nous vite. Le Vaugandy vous attend.

L’Orangée de Mars

 

 

 

 

 

 

Un dimanche à Franleu, dans le Vimeu

De gauche à droite : Lysiane, Eliane, la Marquise, Lysian, Hervé.

Nous étions invités, la Marquise et moi, chez Lysian, à Franleu, un dimanche midi. Lysian est le père de Lysiane, une amie de la Marquise. Hervé, le compagnon de Lysiane, était là aussi. Ainsi qu’Éliane. Le temps était incertain. Nuageux. Gris. La maison est magnifique. Une grande pelouse, qui donne sur l’arrière, devant la véranda, me fit penser à l’Irlande. L’Irlande. Je la contemplais, depuis la véranda, un verre de Pouilly-fuissé à la main. Soudain, une terrible averse. Une pluie douce, presque tiède, mais drue. Comme celles qui s’abattent sur le Connemara et sur le Kerry. Me revenaient des souvenirs. Ma mémoire s’embrumait; mes yeux aussi. La pluie certainement; pourtant j’étais au sec. Mais il y a des pluies de nostalgie qui traversent tout: les imperméables et les murs de verre d’une véranda. Ce sont des pluies intérieures. Ce sont à la fois les plus douces et les terribles. Je me souvenais de mon premier voyage dans le Connemara, au printemps 1976, en compagnie de mon copain d’école de journalisme, Jean-Luc Péchinot. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train, puis le ferry. (Nos billets quasi gratuits nous y autorisaient; la SNCF, avec ses accords internationaux, était encore une société fraternelle; elle n’était pas encore enkystée, comme un mauvais cancer, dans les chairs putrides de l’Europe des marchés qui pourrit tout.) Arrivés en terre irlandaise, nous avions demandé à une jeune fille comment nous pouvions nous rendre en train dans le Connemara. Elle avait ri aux éclats: «Connemara by train? Ah! Ah! Ah!» Alors, nous avions fait du stop jusqu’à Galway. Autre souvenir d’Irlande: avec mon ex-femme, au milieu des années 1990. Un printemps encore. Encore amoureux aussi. L’amour donne des ailes. Nous avions fait le tour de l’île en une semaine en voiture. Un délice. Je regardais encore la drache tomber sur la pelouse de la maison de Lysian, à Franleu. Lysian, homme délicieux, cultivé et éclairé, me fit découvrir, un livre rare, L’esprit français, de Arts et lumière, illustré par Jacky Redon. Un tirage limité: 2039 exemplaires. Celui acquis par Lysian porte le numéro 395. Il s’agit d’un recueil de textes, de proses, de citations et de poèmes. Parmi ceux-ci, cette phrase émouvante du général de Gaulle: «Soissonnaises, Soissonnais, j’en donne l’ordre au ministre de la Culture: votre vase sera réparé.» Il y a tout l’esprit français dans cette phrase. Et cette citation de Georges Courteline: «Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un délice de fin gourmet. » Et puis, Vimeu oblige, je repensais à Léo – ma petite amoureuse d’antan – dont les grands-parents résidaient à Franleu. Sa mère habitait Mons-Boubert, un ancien presbytère que j’ai appelé La Maison des girafes dans l’un de mes romans. C’était au temps de nos amours encore. C’est si loin, tout ça. Le père de Léo habitait Arrest. Nous appelions ces trois communes «le Triangle des Bermudes». Nous eussions pu nous y perdre dans un bonheur absolu. Mais, non. Le temps qui passe, capitalisme de l’âme des grands amoureux, brise tout. Je continuais de regarder la drache sur la pelouse irlandaise de Lysian. Je regardais aussi la Marquise qui riait aux éclats. Je me disais que c’était bon signe. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», écrivait Henri Calet. Je me disais que j’étais plein de pluie. La pluie des amours délicates. De celles, acides, qui vous rongent le cœur et vous l’embrument de retours impossibles. Un jour, je prendrai un train qui part. Enfin, peut-être.

Dimanche 9 juillet 2017.

                   Austra, Pacadis et toujours la Thiérache

Le groupe canadien Austra se produisait, il y a peu, à la Lune des Pirates. Il y avait si longtemps que je n’avais pas mis les pieds à la Lune moi qui, au début de ce siècle nouveau, étais à La Lune des Pirates ce que le regretté Alain Pacadis fut au Palace. (J’espère seulement que je ne finirai pas comme lui – étranglé, à sa demande par sa compagne transsexuelle–, et qu’une maîtresse ne m’étranglera pas. Il est comme ça des destins tragiques. Celui du très hétérosexuel Paul Gégauff, scénariste de grand talent et de Chabrol, par exemple. Sa très jeune maîtresse le poignarda en Norvège après qui lui eût dit: «Tue-moi si tu veux mais arrête de m’emmerder!». On est en droit de reconnaître une qualité à cette jeune fille: son obéissance.) Il me revient à l’esprit un voyage de presse que j’avais effectué, pour Best, en compagnie de Pacadis, à Lyon pour assister à un concert de Bernard Lavilliers. Dans le train, à la stupéfaction des attachées de presse, nous avions parlé ustensiles de cuisine et réfrigérateurs. Va donc savoir pourquoi, lectrice fessue, amour de ma vie, délicate et soumise? Pacadis était un garçon sympathique, complètement désespéré qui noyait sa mélancolie dans l’alcool et la dope. Il était plein de failles, d’une tristesse insondable car jamais remis du suicide de sa mère. Austra, donc. À la Lune des Pirates. (Tu aimes mes digressions, lectrice enivrée par ma prose délétère?) Austra est animé par une jolie chanteuse nommée Katie Stelmanis et qui ressemble à ma copine l’écrivain Isabelle Marsay. Très belle voix; aura envoûtante. C’eût pu être bien mais pourquoi ses musiciens jouaient-ils à un tel volume sonore? Parfois, on ne parvenait plus à entendre la voix de la jolie lesbienne, fan de Björk et de Radiohead. Parfois, dans ses gracieux déplacements, elle ressemblait à un oiseau. Les oiseaux, j’ai eu l’occasion de les observer à la faveur d’un petit séjour en Thiérache, pays enclavé mais superbe de mélancolie verdoyante. (On se serait cru en Irlande.) Oui, je pouvais les observer car l’amie chère qui m’accompagnait est un as du volant. Ainsi, je regardais les corbeaux noirs comme le regard de Keith Richard, les sansonnets rieurs et taquins, les grives filantes comme des étoiles de plumes. J’ai même vu un busard emporter dans ses serres un mulot rondouillard qui, effrayé, agitait ses petites pattes. Mauvais esprit, j’ai pensé qu’il accomplissait là son premier et dernier baptème de l’air. Nous sommes allés boire des bières dans un café qui n’avait pas dû bouger depuis les années Trente. Et nous avons mangé une andouillette de Cambrai – délicieuse – qui avait la dimension d’un rôti de porc. La Thiérache est un pays poétique et surprenant. Demandez à Philippe Tesson (qui se trouve juste à côté de cette chronique) ce qu’il en pense. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Sans ce genre d’îlot, la vie serait triste comme une semaine sans Séresta 10 mg (laboratoire Biodim).

Dimanche 23 avril 2017.

 

Le groupe Austra sur la scène de La Lune des Pirates, à Amiens.

Bises d’automne

 

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Il faut un bon moral pour affronter l’arrivée de l’automne. Pluies vraiment humides, « mouillantes » (pas comme ces pluies d’été tièdes qui coulent sur nos peaux et nos vêtements comme l’eau sur les plumes des colverts) ; premières nappes de brumes ; ciels gris, foncés, froncés comme les sourcils de Georges Pompidou. Et cette terrible impression que les beaux jours ne reviendront plus jamais, lectrice, ma fée démoralisée du fait de mes œuvres. (J’ai l’impression d’avoir pensé, très fort, « enceinte de mes œuvres ».) L’automne est une saison verlainienne, comme le printemps est la saison de Colette, l’été celle de Nietzsche, l’hiver celle de Dickens. A chaque saison, son écrivain. J’entretiens avec l’automne des relations ambigües. Détestation et fascination ; amour et haine. Je suis vraiment un drôle d’individu, un étrange, un bizarre, un infréquentable. Rien d’étonnant que Dee Dee Bridgewater m’ait embrassé sur le crâne, l’autre soir, à la maison de la culture d’Amiens. Ce vendredi-là, au c’était pourtant déjà l’automne, mais il faisait un soleil éclatant. J’étais invité à signer mes ouvrages au salon du livre audio, organisé par l’Association Valentin-Haüy, au service des déficients Visuels, au cloître Dewailly, à Amiens. J’y retrouvais quelques bons copains écrivains. Parmi eux, Jacques Béal et Jean-Louis Crimon. Le premier sortira le 5 novembre prochain un roman, La Griffue, dans la collection Terres de France, aux Presses de la Cité. Je n’ai pas encore lu cet opus, mais Jacques m’en a parlé longuement, avec passion ; je suis certains que je ne m’ennuierai pas. Ce fut le cas à la lecture de ces précédents livres, en particulier son très beau et émouvant Rendez-vous au Sourire d’Avril (Presses de la Cité). Jacques est un remarquable raconteur d’histoire, un conteur fou de la Picardie, amoureux de ses personnages. Il fut un grand reporter inspiré et précis ; il est aujourd’hui un romancier inspiré et précis. Cela est arrivé à d’autres avant lui et pas des moindres : Kessel, Bodard, Lentz. Et cela lui va bien de se retirer plusieurs mois au Crotoy et en Irlande et de nous ramener des histoires qui sentent le hareng (La Griffue s’inspire de la Route du poisson) ou le saumon (le saumon d’Irlande serait sur le point de lui souffler une fort belle histoire…). Jean-Louis, lui, vient de reprendre les cours à l’université Jules-Verne. Mais quand on a écrit un aussi beau bouquin que Verlaine avant-centre (Castor astral), on sait très bien qu’il nous prépare un roman ou un recueil de nouvelles de qualité. Il en a le talent, le souffle, l’inspiration. Avec mes deux compères, on a ri aux éclats. Au moment de l’apéritif, nous avons profité de Crémant de Loire en compagnie de Pascale Boistard et de Barbara Pompili. A cette dernière, j’ai fait remarquer que je ne comprenais rien aux divisions des Verts. Ca l’a étonnée, puis fait sourire. Un beau sourire d’automne, doux et blond comme la lumière qui, ce vendredi, persistait à caresser ma peau mélancolique.

                                                         Dimanche 11 octobre 2015

Baroque’n’roll

     

Jean-Pierre Menuge et son ensemble à l'église Saint-Leu, à Amiens. (Photo : Lys.)

Jean-Pierre Menuge et son ensemble à l’église Saint-Leu, à Amiens. (Photo : Lys.)

Boulevard de la République. Je me rends au journal. Je lutte contre le vent de mars. Je déteste le vent. Je retiens mon chapeau Fléchet dont j’ai relevé le bord avant, ce qui me fait ressembler à un bougnat. (Bertrand, un copain journaliste, me le faisait remarquer l’autre soir, alors que nous nous rafraîchissions au Café, chez Pierre, l’un des bars les plus conviviaux d’Amiens.) Je lutte contre le vent comme le général de Gaulle luttait contre les éléments sur une plage d’Irlande, à la fin du printemps de 1969. Le vent m’affaiblit, me confère une humeur de dogue allemand. Je suis un de Gaulle minuscule, sans canne et sans Résistance. Mon Yvonne, c’est Lys. C’est elle justement qui m’a fait cadeau de mon chapeau Fléchet. (N.A.M.L.A. : ça y est, je suis en boucle ; comment vais-je faire pour retomber sur mes pattes de vieux chat de gouttière ?) Lys, qui m’a fait découvrir notamment la musique baroque. Avant qu’elle ne m’initie, je pensais que Dietrich Buxtehude était une marque de cuisinière allemande, robuste, solide et un peu onéreuse comme tous les objets manufacturés par nos bons amis d’Outre-Rhin. Depuis, je la suis pas à pas dans les concerts, au gré de ses envies. Je ne le regrette pas car je fais des découvertes épatantes. L’autre soir, en la délicieuse petite église de Saint-Leu, nous avons assisté à la prestation remarquable de Jean-Pierre Menuge, à la flûte à bec ; il se produisait en compagnie de sa fille Amandine Menuge (violoncelle baroque) et Jorge Lopez-Escribano (clavecin). Au programme : des oeuvres de Joseph Bodin de Boismortier, de Johann Sebastian Bach, de Charles Dieupart, de Johann Jakob Froberger, d’Arcangelo Corelli et de l’Amiénois Louis Caix d’Hervelois (1670-1760). Menuets, gigues, gavottes, sarabandes et courantes… la danse était à la fête. Les trois instrumentistes excellent. Jean-Pierre Menuge n’est pas seulement un flûtiste virtuose ; il est aussi facteur de clavecins. C’était un instrument de sa fabrication, copie d’un original conservé au Musée instrumental de Paris (Tibaud, 1691) qui fut utilisé par Jorge Lopez-Escribano lors du concert. Nous nous sommes également rendus à la cathédrale d’Amiens pour assister au Messie de Haendel, concert placé sous la direction de Mark-Deller avec le Stour Music Festival Orchestra, l’Ashford Choral Society, l’Ensemble choral Diapason (dirigé par Nadège de Kersabiec) et les solistes Kathryn Jenkin (soprano), James Bowman (contre-ténor) Charles Daniels (ténor) et Piran Legg (basse). C’était superbe, à la fois grandiose, empreint de ferveur et de délicatesse. Merci, chère Lys, de tenter de dégrossir l’épais rocker que je suis.

                                       Dimanche 5 avril 2015.

Les talents multiples de Robert Mallet

On le connaît par ses entretiens radiophoniques de Paul Léautaud. Il ne faut pas oublier qu’il fut un poète, un romancier, un dramaturge et un essayiste magistral.

Il serait injuste de ramener la carrière littéraire de Robert Mallet aux seuls entretiens radiophoniques que lui accorda l’écrivain Paul Léautaud, en 1950 et 1951. Non pas que ceux-ci manquent d’intérêt. Bien au contraire: ils témoignent d’une incomparable qualité et sont pleins d’enseignements sur le monde des lettres; ils constituent même une oeuvre intrinsèque dans l’histoire du journalisme et des médias. Léautaud y excelle. Teigneux, brillant, vif, coléreux, excessif, manière de Céline en moins méchant homme car derrière l’écorce rude se cache une âme tendre et écorchée. Souvent, Paul Léautaud ne parle pas; il aboie. Mais, toujours, il aboie juste; il s’insurge, fait preuve d’une mauvaise foi désarmante mais, au final, pleine de sincérité. Il y parle de son enfance, de ses maîtresses, des adorables putains qu’il a connues. Et ce sacré Léautaud attaque sans vergogne les vieilles gloires de la littérature française. C’est un régal. Le miracle de ces entretiens, jamais, n’eût pu se produire sans les questions pertinentes, l’aplomb mesuré et respectueux, l’immense culture de Robert Mallet. Ce dernier expliqua par la suite que Léautaud n’avait accepté ces rencontres qu’à deux conditions: ne pas être payé ( «Je ne suis pas un mercenaire, tout de même!») et que les interviews ne fussent pas préparées afin de garantir une spontanéité des réponses. Robert Mallet s’en réjouit. Et, au fil des diffusions radiophoniques, Léautaud qui n’était jusqu’ici apprécié que dans les cercles littéraires, devient une figure populaire. Presque une star. Il n’écoutait jamais ces émissions jusqu’au jour, où, en revenant des obsèques d’André Gide en Normandie où Robert Mallet l’avait transporté en voiture, il lui proposa qu’il s’écoutât sur la radio de l’automobile. Il simula une petite colère, «mais vous m’avez fait dire ça!», mais, au fond, en fut ravi. «Grâce aux entretiens, il était devenu le personnage qu’on a dit qu’il était», souriait après coup Robert Mallet.

Romancier et dramaturge inspiré

Robert Mallet, grand homme de radio et génial intervieweur? C’est indéniable. Mais il fut aussi et surtout un immense poète, un romancier inspiré, sensible et délicat, un essayiste lucide et pertinent, et un dramaturge rare mais talentueux et hors modes (ce qui, en 1957, quand il donna à voir L’Équipage au complet – Gallimard, 1958–, un drame avec onze personnages, joué à la Comédie de Paris dans une mise en scène d’Henri Soubeyran, relevait de l’exploit!). À propos de cette pièce de théâtre André Brincourt, du Figaro louait «un drame clos, rond, plein, dur comme un boulet de canon, qui sollicite de nous une intime participation dans un extraordinaire cas de conscience» tandis que Pierre Marcabru s’exclamait dans la revue Arts: «L’anecdote est dépassée, comme une nouvelle de Kafka. La pièce a un rythme, une respiration d’une particulière efficacité. Elle ne cesse de passionner.»

Essayiste, il le fut également, notamment avec Une mort ambiguë (Gallimard, 1955). Il attendit que «la mort ambiguë» de Gide fût suivie de «la mort limpide» de Claudel pour rapporter les conversations qu’il eut avec les deux grands écrivains. «Préparant la publication de leur correspondance de 1949-1950, alors que plus rien ne pouvait les rapprocher, il leur servit de trait d’union», note l’éditeur en quatrième de couverture. Essai limpide, éclairant, profond, hérissé de dialogues, de phrases rapportées, il y développe le oui de Claudel, le non de Léautaud et le peut-être de Gide. C’est magnifique. Magnifique est également son oeuvre romanesque même si, elle aussi, est moins opulente que l’œuvre poétique. Il n’est pas impossible qu’il le regrettât car, perfectionniste et accaparé par d’autres tâches (universitaires, défense de l’environnement, etc.), il savait que contrairement à la poésie, art de la fulgurance, de l’inspiration brute, le roman est un art chronophage car relevant de la lenteur et de la précision du geste artisanal. Lorsqu’on a lu ce chef-d’œuvre qu’est Ellynn (Gallimard, 1985, prix des Libraires), on pourra regretter qu’il ne nous eût pas donné à lire plus de romans. Ellynn a pour cadre l’Irlande. Aubry, un peintre reconnu, quitte Londres pour la région de Cork où il achète une maison isolée. Loin de tout. Une histoire d’amour dans un décor sublime dans cette Irlande «qu’on ne pouvait imaginer autrement que battue des vents et des pluies, ruisselante comme le pont d’un grand navire après le passage des lames». Doté d’un grand sens de la narration, de la description des paysages et des caractères, Mallet le poète donne ici toute la dimension de son talent. Ellynn n’est pas sans faire penser aux meilleurs livres de l’excellent Michel Déon, lui aussi amoureux de l’Irlande. Et comment ne pas évoquer Région inhabitée (Gallimard, 1991), autre très beau roman qui évoque l’histoire d’amour entre l’anthropologue Villers et la jolie Kitany, épouse du chasseur Rasidano?

Un poète essentiel

Mais c’est à la poésie qu’il se consacrera le plus largement. Et avec quel talent! Classiques et audacieux à la fois, le style et le ton de Robert Mallet lui appartiennent. Leur singularité provient autant de l’originalité des images que du fond métaphysique ancré dans une réalité palpable, une nature sensuelle, en tout cas jamais abscons. Dans L’Égoïste clé (Robert Laffont, 1946), il note «L’effluve de son corps se mêle/comme une caresse inconnue/au parfum de sa voix charnelle/qui flotte dans la chambre émue.» Dans De toutes les douleurs (Robert Laffont, 1948), il écrit: «Nous réclamons une très bonne terre ponctuelle: fraîche en été, tiède en hiver, avec des couleurs nuancées de pétales de roses fanées.» Rarement mots et adjectifs auront été utilisés à si bon escient et avec tant de précision évocatrice. Et comment ne pas être conquis, ému, par «L’Oiseleur», poème contenu dans le recueil Amour, mot de passe? Quelle plus belle définition du cœur, de l’âme peut-être (comme l’eût dit Gide): «Je porte sous ma veste/ mon unique richesse: / la cage thoracique avec son oiseau rouge/ avec ses barreaux courbes/ avec ses chants rythmiques/ avec son poids de graines/ payées au cours des peines/ avec son lot de griffes/ crispées sur les douleurs,/ je suis un oiseleur/ qui vit de son captif.» Impossible également de passer à côté du Poème du Sablier (Gallimard, 1962), tout en rimes fortes, souvent pleines. On y parle de la guerre, d’un village en souffrance, de la nuit (page 14: «Le silence nous verrouille/ dans les brouillards de la chair.») mais aussi d’Apostilles ou l’utile et le futile (Gallimard 1972), avec cette épigraphe imparable: «Entre l’utile et le futile/ pas même la différence d’une lettre, un souffle.» Robert Mallet: le poète contemporain essentiel.

PHILIPPE LACOCHE

 

A savoir

Premier livre de Robert Mallet : un roman, «La Poursuite amoureuse» (1932-1940), Mercure de France, 1943.

Le recueil de poème «Amour, mot de passe», paraît en 1952, chez Seghers. Robert Mallet y est en bonne compagnie puisque parmi les auteurs déjà publiés dans cette collection figurent notamment Eluard, Tzara, Norge, Mao Tsé Toung, Mac Orlan,etc.

Il a travaillé à l’ORTF. Outre les entretiens avec Léautaud, il a également interviewé Jean Paulhan.

 

COMMENTAIRE

Un homme de cœur, 

un écrivain fraternel

En septembre 1986, j’arrivais, comme jeune journaliste au Courrier picard, avec famille et bagages dans la bonne ville d’Abbeville. Rapidement, je fis la connaissance de Robert Mallet que de nombreux Abbevillois appel

Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l'âme et défenseur de l'environnement.

Robert Mallet, écrivain, poète, universitaire, homme de radio. Picard dans l’âme et défenseur de l’environnement.

aient, déférents, Monsieur le Recteur. Derrière l’image un peu figée du haut fonctionnaire et de l’universitaire, je découvris très vite un homme généreux, à l’écoute des autres. Nous parlâmes littérature (Léautaud, bien sûr, que j’adorais). Lorsqu’il sut que j’avais publié un premier roman, il me le demanda et m’encouragea à écrire. J’avais justement sous la main le tapuscrit de mon recueil de nouvelles Cité Roosevelt qu’il souhaita lire. Enthousiaste, il me prodigua de précieux conseils et le fit lire à plusieurs éditeurs. Robert Mallet tendait la main. Il venait souvent me voir à l’agence, les samedis après-midi. Il me racontait des anecdotes de sa vie. La guerre. Ce capitaine allemand, «socialiste et de mon âge, au regard clair», qui, en 1940, lui avait placé un revolver sur la tempe, et au final l’avait épargné. C’est lui aussi qui me conseilla de planter un cerisier et un bouleau dans le jardin de la fermette que je venais d’acheter à Cerisy-Buleux «Cerisy (cerisier)-Buleux (bouleau)», souriait-il. Les années ont passé. J’ai revendu ma fermette. J’espère qu’ils sont toujours en vie, ces deux arbres. Robert Mallet l’eût, en tout cas, souhaité. Ph.L.