Les coulisses de Michel Drucker sur les planches

Michel Drucker présentera son one-man-show à l’Auditorium d’Amiens, le 12 février prochain. L’une des toutes premières dates de sa première tournée. Interview.

Vous avez édité de nombreux livres de souvenirs. Pourquoi ce one-man-show aujourd’hui ?

Michel Drucker : Il y a très longtemps que je pense à ça. Je veux absolument savoir ce que ressentent les gens que je présente depuis des années. Les gens qui se produisent seuls sur scène. De nombreux copains me disaient qu’il était dommage que je ne raconte pas sur scène ce que je leur raconte souvent à l’issue d’un bon diner. Et le déclencheur – et je le dirai sur les planches – j’ai été assailli de coups de fil de la presse parisienne pour mes cinquante ans de carrière. Et il y a eu fin 2014, les cinquante ans de l’INA. Ils m’ont souhaité bon anniversaire car ils m’ont rappelé que j’avais l’âge de l’ORTF, créée en 1964. A cette occasion, l’INA s’était associé à Télé Magazine pour un grand sondage et une exposition dans un train itinérant, un TGV qui allait dans une dizaine de gares où il restait une journée ou deux. Le but était de revisiter tout ce qui s’était fait à la télévision. L’INA, France télévision, Télé Magazine se sont donc associés pour célébrer ensemble cinquante ans d’ORTF. Il y avait un wagon au milieu. Ce fut à cette occasion qu’ils me confièrent qu’il existait 5 000 heures d’images me concernant. Ca m’a semblé surréaliste ! Ils avaient mis ma photo sur l’un des wagons. Ca faisait un peu nécrologie toutes ces célébrations. Ils m’ont également fait savoir que j’avais été élu figure emblématique de la télévision avec Léon Zitrone, Jacques Martin et Guy Lux. Le président de France Télévision, de l’époque, Rémy Pflimlin, m’a proposé de faire une grande soirée. Subitement, j’ai eu l’impression qu’on célébrait  mon départ. Il y a avait un côté hommage posthume, ça sentait le sapin. Ca avait un côté César d’honneur, l’acteur qui n’a jamais eu de César et auquel on en octroie un en fin  de carrière… J’ai donc dit au président : « Vous êtes gentil, mais il y a déjà eu un film tiré d’un de mes livres. » A peine étais-je rentré chez moi qu’un journaliste du Parisien-Aujourd’hui en France me dit qu’à l’occasion du Salon des Séniors, le journal sortait un sondage le lendemain ; il m’annonce que je suis le sénior préféré des séniors. J’ai alors ressenti l’impression que ça sentait l’hommage posthume. J’ai dit à ma femme : « Est-ce que tu sais que tu es mariée avec un vieux, car à l’occasion d’un sondage, il apparaît que je suis le sénior auquel les séniors veulent ressembler ? » Je lui dis : « Johnny était l’idole des jeunes ; moi, je serais l’idole des vieux. » Je me suis enfermé tout un week-end et j’ai dit au président de France Télévision : « Non, je ne tiens pas à me regarder le nombril et voir défiler toute ma carrière avec toute une série de gens célèbres que j’ai présentés. » Je me suis dit : il y a mieux à faire ; je vais marquer le coup ; je vais réfléchir. Et puis… je garde chez moi toutes les photos de gens célèbres que j’ai interviewés, je les gardais aussi pour ma mère, et j’ai commencé à m’enfermer dans mon bureau avec ces photos. Et je songeais : « Mais ce n’est pas possible, là, c’est moi en 1964 ?… C’est moi avec bin, c’est moi avec Charles Vanel… avec Michèle Morgan, avec de Funès… C’est moi avec Christine Caron… c’est moi avec Guy Béart… C’est moi avec Anquetil… c’est moi avec Poulidor… » Bref… je me suis dit, j’ai une meilleure idée que ça : « Je vais aller devant le public pour raconter tout ça. » Je vais leur dire : « Pour en avoir le cœur net, on va appuyer sur la touche pause ; on va vider le disque dur. On va voir si on a vécu tout cela ensemble… car mes souvenirs sont les vôtres. Et moi je vais vous raconter ce qu’on a vécu ensemble, mais par l’envers du décor, par la coulisse. »  Le spectacle est né comme ça. Donc pendant une heure et demie  (j’ai du mal à faire tenir tout ça en une heure et demie, donc j’ai choisi les moments importants qui vont rappeler des souvenirs aux gens ; comme un album photos qu’on feuillette ensemble). Derrière moi, seront projetées des photos en noir et blanc qui vont jalonner tout ça… je vais parler de mes années soixante, de mon Zitrone à moi, de mon Couderc à moi, mon Chapatte à moi, mon Hallyday, mon Belmondo… Mon Chirac à moi, mon Mitterrand, mon Giscard… Je survole ainsi cinq décennies avec des photos qui arrivent derrière moi à des moments précis. Et je rends aussi hommage à ceux qui nous manquent, à ceux qui me manquent ; tous ceux que j’ai connus et qui ne sont plus là. Car quand on a autant d’heures de vol, j’ai découvert que mon jardin secret était un cimetière. Il y a un très nombre de personnes qui sont parties, les derniers en date étant Michel Delpech et Michel Galabru. Je vais donc rendre hommage à une quinzaine de gens qui nous manquent. A ma manière ; je dirai un mot à chacun : un mot à Berger, un mot à Poiret, à Serrault, à Balavoine, à Annie Girardot, à Romy Schneider… à tous ces gens-là.

Y aurait-il du son ?

Il y aura quelques extraits mais très peu.

Avez-vous testé ce spectacle dans d’autres villes ?

Non, je n’ai rien testé encore. Une fois, je suis allé à Aix-en-Provence, au salon du livre où là j’ai expliqué pourquoi j’allais faire ce spectacle. Je me suis expliqué pendant une heure ; les gens étaient très attentifs. Je ne suis pas rentré dans le détail car j’avais peur des réseaux sociaux et j’avais peur de retrouver tout mon spectacle sur Internet.

Quand commence votre tournée ?

Elle commence le 29 janvier, à Rennes. Je jouerai mon spectacle dans trente villes.

Rennes, ce n’est pas anodin pour vous.

C’est exact ; c’est là que j’ai passé ma toute petite enfance dans un village, près de Rennes, au côté de ma mère ; nous étions cachés. C’est donc symbolique. Rennes, ce sont les premières années de ma vie. Je jouerai à Rennes les 29 et 30 ; ensuite, j’irai à Tours ; là encore c’est symbolique car c’est à Tours que mon père est arrivé d’Europe centrale dans les années Trente. C’est là que mon frère a fait sa médecine, où il a pris sa retraite ; Tours est aussi une ville qui me tient à cœur. Ensuite, j’irai à Amiens, Lille, La Baule, etc. La tournée se terminera fin avril à Vichy le 30 avril. Ce sont souvent des théâtres à l’italienne qui contiennent 500 à 700 spectateurs. Fin septembre-début octobre, je serai aux Bouffes-Parisiens.

C’est à Rennes que votre mère a été sauvée par le père de Patrick Le Haye.

Ma mère a failli être arrêtée par la Gestapo sur le quai de la gare de Rennes, en 1942. Le père de Patrick Le Haye était un fin lettré ; il comprenait  et parlait l’allemand. Il s’est fait passer pour père ; d’où ma présence à Rennes.

Dans ce spectacle, allez-vous revenir sur vos origines juives ?

Non, pas du tout. Le spectacle évoque ma carrière télé. J’ai beaucoup parlé dans mon livre de mes origines.

Notre région, le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, vous a marqué. Vous avez effectué votre service militaire à Compiègne dans la caserne où votre père avait été interné.

J’ai fait mes classes dans cette caserne, dans l’un des baraquements qui sert de mémorial. C’était là que se trouvait l’infirmerie. C’est une histoire folle, dont j’ai parlé dans mon livre. Je suis allé, il y a quelques années, à l’inauguration du mémorial de la Déportation, à Compiègne. C’est très émouvant. Quand j’ai visité le mémorial de la Shoa à Paris, et le mémorial de Drancy, c’était encore plus incroyable. J’ai visité le camp Drancy ; ce sont maintenant des logements sociaux qui ont la même configuration qu’à l’époque. Rien n’a bougé. Mon père était à Drancy après Compiègne. A l’époque de mes classes, je n’ai pas mesuré ; je n’avais que 18 ans. Ca a fait un choc terrible à mon père. Après, j’ai gambergé, et quand j’ai visité le mémorial plusieurs années après, à mon tour ça m’a fait un choc terrible.

Irez-vous visiter les camps de la mort (Auschwitz) ?

Oui, bien sûr ; je l’explique dans mon dernier livre.

Avez-vous toujours votre maison près de Gournay-en-Bray ?

Oui, toujours, c’est ma fille qui y habite.

L’Institut national de l’audiovisuel (INA) possède, disiez-vous, 5000 heures d’images vous concernant. Si on vous proposait de n’en montrer qu’une, de quelle séquence s’agirait-il ?

Sur scène, il n’y aura que cinq à six minutes d’images, mais beaucoup de photos. Ces images amènent des anecdotes que les gens ne connaissent pas. C’est l’envers du décor. Parmi, ces images, il y a aura

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

et Serge Gainsbourg ; c’est le document de ma carrière ; c’est aussi le document le plus demandé à l’INA. Il repasse en boucle en permanence ; je vais raconter la coulisse de cet événement. Je vais donc parler de mes débuts, de Zitrone, de mes débuts dans le journalisme sportif des années soixante ; je vais parler de Jacques Martin à qui j’ai succédé le dimanche après-midi. Je prendrai aussi quelques extraits de Champs Elysées. Mais l’extrait Houston-Gainsbourg est le plus impressionnant. L’extrait de mes débuts aussi, il y a cinquante et un ans. J’étais encadré par Couderc et par Zitrone. Le document, ils ne l’ont jamais retrouvé à l’INA mais il y a la photo.

Vous avez également rencontré Jimi Hendrix ?

Oui, j’ai fait une émission avec lui ; nous avons partagé la même loge. Il accordait sa guitare ; c’était tout à fait extraordinaire. C’est plus tard que je me suis rendu compte que j’avais rencontré une légende. C’étaient deux planètes différentes dans la même loge. Avec Joe Cocker, c’était également gratiné. C’était le Cocker de la première époque. C’était des gens très particuliers. C’est plus tard que j’ai pris conscience de leur importance…

Et David Bowie, vous l’avez rencontré ?

Oui, plusieurs fois. J’ai également rencontré The Cure.  Je me rends compte maintenant que j’ai vécu une vie très dense ; je m’en rends compte seulement car je ne regarde pas dans le rétroviseur. Et aujourd’hui beaucoup de gens me parlent souvent de ça. C’est pour cela que j’ai décidé de raconter tout ça sur scène.  A mon avis, il y aura d’autres spectacles.  Il y aura un deuxième plus tard, en tout cas car j’ai tellement de choses à raconter sur ce métier. Pour l’instant, j’ai fait un survol des choses fortes avec les politiques, Johnny, Belmondo, Delon… avec ceux qui sous-tendent ma carrière et qui ont eu des carrières longues. Certaines émissions autour de politiques ont été réalisées de façon assez particulière. Je me tourne également en dérision ; je parle de mes rapports avec ma mère et mon père ; de Céline Dion…

Michel Onfray vous apprécie beaucoup. Cela vous surprend-il ?

J’ai été très surpris et ému. VSD a fait trois pages sur moi, et ils ont appelé Michel Onfray. Il a dit que j’étais l’un des hommes de télévision préférés de son père.  Je suis allé dans le village de Michel Onfray ; c’était la première fois que je parlais devant mille personnes. Il m’a dit que je devrais continuer : « Car vous êtes un conteur. » Les gens m’ont écouté pendant une heure et quart. La Normandie nous rassemble. Lui, c’est Argentan ; moi c’est à 60 kilomètres d’Argentan. C’est un personnage passionnant.

Que pensez-vous du jeunisme ? Certains disent que vous pourriez  être poussé vers la porte de sortie. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas aussi clair que ça, mais les nouveaux dirigeants de France Télévision, pour employer leur formule, veulent rajeunir les marques. Ca a commencé par Julien Lepers ; j’espère que ça ne va pas trop s’accélérer. J’ai eu une conversation très franche avec eux, il y a peu de temps, je pense qu’ils veulent effectivement rajeunir les marques. Mais toutes les personnes qui ont été écartées dernièrement l’ont été car, selon les dirigeants, leurs émissions étaient sur le déclin. Claire Chazal a été écartée car le journal télévisé avait perdu de l’audience. Je pense que même si les patrons de chaînes veulent rajeunir les marques, ils ne sont pas assez fous pour arrêter les émissions qui marchent. Mais c’est vrai qu’ils veulent rajeunir la structure de France 2 et de France Télévision. Les jeunes ne regardent pas la télévision traditionnelle ; ils sont sur les réseaux sociaux, sur Internet, sur leurs tablettes ; ils ne regardent pas la télévision. Moi, s’ils me connaissent, c’est parce qu’ils passent dire bonjour à leur grand-mère et qu’ils m’aperçoivent dans Vivement Dimanche. Pour répondre totalement à votre question, c’est peut-être un peu présomptueux de ma part, mais je pense que je n’ai pas tout dit. Je ne pense pas que les gens me ressentent comme un vieux de la télévision bizarrement. Même si je suis dans la soixante-quatorzième année et qu’apparemment, je ne les fait pas. Quand je fais des selfies avec des jeunes  de 25 ans ou leurs mamans, à l’aéroport, je n’ai pas l’impression qu’ils me regardent comme un vieux monsieur. Je pense donc que je n’ai pas tout dit ; mon one-man-show va beaucoup surprendre. J’aime parler aux gens ; j’aime aller vers eux. Je pense que j’ai un rapport assez fort, assez proche et affectif  avec ce pays, comme le souligne Michel Onfray, ce à travers deux ou trois générations de téléspectateurs. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un faisant partie des élites cultivant le parisianisme ; je suis un provincial comme Michel Onfray. Lors de l’enregistrement de ma dernière émission, 95% des gens dans la salle venaient de province ; 35 villes de petite ou moyenne importance étaient représentées. J’ai un rapport très fort avec la province ; j’ai sillonné la France comme reporter sportif, à RTL, dans les émissions décentralisées, à Europe 1 pendant des années. Moi, j’ai fait de la télévision, mais tout le monde oublie que j’ai fait beaucoup de radio… J’ai fait une dizaine d’année à RTL ; c’est moi qui ai lancé un jeu – qui n’a pas duré longtemps, et qui s’appelait La Valise RTL. J’ai fait deux fois cinq ans à Europe. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un d’issu des milieux parisiens. Comme dirait Coluche : des milieux autorisés. C’est pour ça que le public est fidèle à mes émissions. J’ai changé souvent d’émissions qui n’avaient rien à voir : Champs Elysées n’avait rien à voir avec Vivement Dimanche. Ces émissions ont duré assez longtemps ; Vivement Dimanche est en train de battre des records puisqu’on en est dans la dix-huitième année. On va peut-être rejoindre Martin qui en a fait vingt-deux. On me demande le 23 janvier de présenter un show du samedi soir, en hommage à Michel Delpech… j’ai fait les Johnny Hallyday, que j’ai fait la Nuit des héros de la médecine à la Salpêtrière… On m’a appris à être polyvalent. Avec tout ce que je sais faire, je veux croire que je serai encore là pour quelques années. Mais c’est vrai que le vent du jeunisme, je le sens. Mais quand ça s’arrêtera, je n’aurai pas à me plaindre car faire cinquante ans de carrière, c’est inimaginable. Il est même question que Vivement Dimanche soit un peu plus long. On me propose plein de choses. Donc, le jeunisme, je le sens, mais je ne me sens pas visé car ma meilleure garantie, ma meilleure assurance-vie, c’est le public qui suit mes émissions avec une grande fidélité, et c’est pour ça que je vais le voir en province pour l’en remercier.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Pierre Lemaitre : pas un Goncourt de circonstance

On eût pu croire qu’il avait écrit son sublime roman pour les commémorations. Non. Il devait le sortir en 2009. Explications avant sa venue ce vendredi matin, au Touquet et à la librairie Martelle, à Amiens, mercredi.

Le Goncourt, ça change quoi dans la vie d’un écrivain comme vous?

Ca change tout! C’est sûrement le seul prix littéraire qui, du jour au lendemain, modifie toute la donne, rebat toutes les cartes : en terme de légitimité, de reconnaissance, d’intérêt pour mon travail; en terme de rythme de vie car, depuis que j’ai obtenu le Goncourt, je n’arrête plus. Ca change vraiment tout. Et, la chose à laquelle je n’ai pas encore goûtée mais que je pressens, c’est la liberté de création que je vais avoir maintenant. Je ne peux pas faire tout et n’importe quoi mais j’ai un peu plus de temps, un peu plus de choix qu’avant et ça, c’est un confort qui vaut de l’or pour un écrivain.

Comment est né ce roman? A-t-il été pensé pour la commémoration du centenaire de la Grande Guerre ou pas du tout?

C’est la question la plus embêtante, la plus embarrassante (mais elle est totalement légitime car mon livre est sorti à la veille de la commémoration). J’ai beau être sincère, il y a parfois des vérités qui ont du mal à trouver leur chemin. Car c’est à la fois vrai et pas vrai. Ce qui est vrai c’est que le livre, je l’ai commencé en 2008 et qu’il aurait dû paraître en 2009. Donc, il était totalement déconnecté de la commémoration. En revanche, quand j’ai eu terminé, en 2011, ma trilogie policière, j’aurais pu dire à ce moment-là : « Je vais faire autre chose; ce livre-là je peux le reculer. » J’ai choisi de le faire là; il y a donc eu, cette fois-ci, quelque chose de volontaire; j’aurais pu choisir le le faire plus tard. Mais initialement, il devait paraître en 2009. Le fait que ce livre-là tombe à la veille de la commémoration, je ne le considère pas du tout comme une erreur ou un mystification; je trouve même bien le fait qu’il tombe au moment de la commémoration et qu’il est politiquement incorrect, ne me semble pas une mauvaise nouvelle.

« L’industrie adore la guerre »

Qu’attendez-vous de cette commémoration? Faut-il évoquer ce qui n’a pas encore été mis en lumière ou peu mis en lumière (gueules cassées, fusillés pour l’exemple, etc.)? Ou faut-il une commémoration plus traditionnelle?

Très franchement, j’ai l’impression que les historiens ont remarquablement travaillé depuis une trentaine d’années. Ils ont fait émergé les questions sur les fusillés, sur les gueules cassées. Il me semble que la guerre de 14 a très bien été documentée depuis trente ans. Contrairement à d’autres, je ne pense que des choses aient été mises sous le boisseau pour des raisons idéologiques; je ne fais pas ce procès à mon pays. En revanche, la commémoration peut-être tendance à être un peu trop dirigées vers les grands universaux : la nation, la paix sociale (qui sont des valeurs importantes) mais peut-être au détriment des destinées individuelles vers lesquelles je me penche. Ce que j’attends de la commémoration, c’est notamment de remettre au premier plan la douleur des hommes à titre individuel, familial, villageois, au niveau des collectivités de l’époque. Et que les discours sur la cohérence nationale ne viennent pas masquer les douleurs individuelles.

C’est ce que vous avez fait dans votre roman.

C’est ce que j’espère avoir fait.

Comment avez-vous travaillé? Avez-vous effectué de nombreuses recherches historiques? Etes-vous allé sur le terrain, notamment en Picardie?

Je vais décevoir vos lecteurs, mais pas du tout. J’ai commencé par lire beaucoup. Et je me suis rendu compte que j’accumulais énormément de documentations et que c’était plus un anxiolytique qu’autre chose; mon sujet m’impressionnait, et je reculais le moment de me mettre au travail. En fait, je ne me suis pas déplacé. En revanche, j’ai lu énormément de quotidiens nationaux de l’époque qui sont tous mis à notre disposition sur le net par la BNF (N.D.L.R. : Bibliothèque nationale de France), mais aussi des quotidiens régionaux. J’ai vu beaucoup d’images de l’INA. J’ai plus utilisé une méthode d’immersion qu’une méthode d’enquête.

Votre roman est à la fois une charge contre l’absurdité de la guerre, contre les puissances de l’argent, contre la bourgeoisie. Que vouliez-vous montrer?

Je crois que mon travail a été dirigé, piloté par une pensée qui est celle d’Anatole France qui disait : « On croit mourir pour la patrie, mais on meurt pour les industriels. » Quand je me penche sur la première guerre, je suis loin d’imaginer qu’elle a été provoquée pour les raisons industrielles et capitalistes. Mais il n’y a aucun doute que de toutes les guerres – et celle de 14 peut-être plus que les autres – le capitalisme s’en nourrit. L’industrie adore la guerre avant, pendant, après. Et j’ai pensé que si on regardait l’après-guerre, l’axe était encore plus amère, plus décapant. J’ai également trouvé qu’il y avait une résonance forte avec la France d’aujourd’hui. (Il ne s’agit pas de dire que la France des années vingt ressemble à la France d’aujourd’hui; ce serait politiquement et économiquement idiot). En revanche, qu’il y ait des résonances entre les deux périodes est assez frappant. Dans les deux cas, on a un système social complètement en panne, incapable de faire de la place aux gens qui se trouvent en situation de précarité. Comme aujourd’hui, on a des populations – les chômeurs – qui n’ont pas démérité et que le système est incapable d’accueillir en son sein. Et comme aujourd’hui, la précarité pousse à l’exclusion, et on a des générations de travailleurs pauvres, c’est-à-dire des gens qui travaillent mais dont le niveau de vie est quasiment inférieur au seuil de pauvreté. C’est exactement ce qu’il est arrivé à ces jeunes soldats au sortir de la guerre; il m’a semblé qu’il y avait là une résonance avec la société d’aujourd’hui; cela me semblait pouvoir être défendu.

Votre analyse revêt souvent des connotations marxistes.

En fait, ce n’est pas très difficile de discerner dans mon livre les valeurs idéologiques qui sous-tendent mon travail. On pouvait les discerner déjà dans Cadres noirs ( N.D.L.R : édité chez Calmann-Lévy, prix Le Point du polar européen 2010; Livre de Poche, 2011) où je montre l’histoire d’un chômeur de 57 ans qui se retrouve mis en ban de la société. Même quand j’écrivais des romans policiers, il n’était pas difficile de savoir quelle était ma famille d’esprit. Je n’ai aucune raison, surtout aujourd’hui, de les nier d’autant que je les porte, et elles portent mon travail. Je ne suis pas un écrivain prolétarien, pas un écrivain socialiste (pour faire référence aux grandes écoles). En revanche, mes valeurs vous les avez assez bien résumées.

« Pour moi, écrire, c’est décrire »

Pourquoi avoir fait un aristocrate que cet horrible Pradelle? On s’attendait, de par sa conduite, qu’il soit un bourgeois.

En fait, les trois personnages représentent un peu les trois grandes strates de la société : le milieu le plus populaire est représenté par Albert, petit employé, issu des classes moyennes; la grande bourgeoisie par la famille Péricourt; et l’aristocratie par Aulnay-Pradelle. En vérité ce que j’ai essayé de travailler sur la question de la bourgeoisie, c’était le fait que le jeune Edouard a quand même des réflexes de grand bourgeois : il s’intéresse peu à l’argent; il ne semble pas honteux d’être pris en charge et d’être servi; et quand il a une idée, il sait faire de l’argent comme son père. Il a beau critiquer son père, il sait, comme lui, faire de l’argent comme si c’était rentré dans son ADN. Il ne pouvait pas avoir trois personnages qui jouaient le même rôle. J’ai préféré faire jouer à Pradelle le rôle d’un aristocrate, certes assez fin de race. Ca me permettait de réaliser une fresque un peu plus large et de ne pas concentrer trop sur la bourgeoisie qui n’était pas mon seul propos. Comment vous dire? Vous avez deviné que les deux grandes influences de mon travail sont d’un côté Dumas, de l’autre Tolstoï. Et si je voulais avoir, du côté de Tolstoï, quelque chose de l’ordre de la fresque (très modestement car je ne veux pas me situer dans le sillage de Léon Tolstoï), cette fresque devait balayer l’ensemble de la société. La guerre de 14 signe de manière définitive la suprématie de l’aristocratie qui, depuis la fin de la Révolution française, avait repris du poil de la bête. Donc, ça me permet de balayer un peu plus largement le spectre social de la France des années 1920.

Ce n’était donc pas une charge contre l’aristocratie?

Non, pas du tout; je n’ai rien contre les particules.

Parmi vos personnages (Edouard, Albert, Madeleine, M. Péricourt, Merlin, etc.), quel est celui qui, au final, vous paraît le plus sympathique?

C’est certainement Albert car il est tendre, touchant, émouvant. Je lui trouve beaucoup de qualités humaines et, comme beaucoup de romanciers, je m’intéresse plus aux faiblesses des personnages qu’à leur force, et celui-ci est bourré de faiblesses. C’est celui qui ressemble le plus à ce que je suis ou ce qu’est mon voisin de palier. C’est vrai que je n’aimerais pas trop prendre un café avec Merlin car il sent mauvais, mais du point de vue de la proximité idéologique, c’est certainement de Merlin que je me sens le plus proche. Mais on n’a pas envie de prendre un café avec lui!

C’est vrai qu’il a quelque chose d’héroïque. Une manière de Don Quichotte.

J’aimais beaucoup l’idée que cet homme qui représente une valeur importante – la République. Il estime que chacun a le droit à une égalité de traitement devant la loi, vivant comme mort. Il est soudain, tardivement, touché par une sorte de grâce républicaine. Peut-être toujours a-t-il été vertueux sur le plan de la République. Mais c’est un type absolument infréquentable pour un tas de raisons; j’aimais bien que ce soit ce genre de type qu’on ait le plus envie de revendiquer; cette idée me plaisait bien. Ca fait partie des paradoxes avec lesquels j’aime bien jouer.

Vous donnez l’impression de plus travailler par scènes que par chapitres. Est-ce une volonté de votre part?

C’est tout à fait vrai. Et il m’arrive fréquemment de parler d’une scène en voulant parler d’un chapitre. C’est l’héritage naturel de la manière dont je travaille; ce n’est pas tellement une volonté de scénographier. C’est la manière même dont une histoire se fabrique. C’est-à-dire que je ne peux pas écrire un chapitre, une scène, si mentalement, je ne la vois pas, si je ne peux pas projeter la scène sur mon écran intérieur. Au point même qu’écrire, c’est décrire. Décrire ce que je vois sur la scène. Du coup, ça donne à la fois un certain souci du scénario, un grand souci de la mise en scène littéraire, et en même temps ça me permet de donner une rythmique assez particulière, assez spécifique à ma façon de travailler. Un certain ton, un certain rythme. Certaines scènes dont on parlait à l’instant, je peux vous dire si demain, je devais les tourner, je sais exactement comment je les tournerais, comment je mettrais la caméra, je sais précisément ce que je demanderais aux acteurs, car la scène je l’ai tellement vue (je n’ai fait que la décrire)… Faire le film, pour moi, ce serait simplement calquer ce que j’ai imaginé de façon quasiment mécanique. Ma façon à moi de bâtir une histoire, est une manière très cinématographique. Je n’ai pas beaucoup de mérite.

C’est vous qui le dites. Revenons à la question première, d’où vous est venu l’idée de ce roman? Avez-vous un grand-père qui a combattu en 14-18?

Je n’ai aucune attache connue avec la guerre de 14. Mon père ne m’en a jamais parlé. J’avais des parents qui avaient vécu pendant la guerre de 14. Lui-même, enfant (il était né en 1905) avait connu la guerre et l’après-guerre. Il ne m’en avait jamais parlé; il m’avait plus parlé de la guerre de 40. Je n’avais donc pas de souvenirs particuliers. Sauf que, je me souviens très bien, qu’assez jeune, j’avais été beaucoup frappé par le fait que, sur un monument aux morts, se trouvait plusieurs fois le même nom. Ca avait beaucoup frappé mon imaginaire de petit garçon que le même nom de famille était répété trois, quatre, cinq fois sur le même monument; c’était pour moi un grand mystère. Pourquoi avait-on mis trois fois le même mec? Jusqu’à ce que je comprenne qu’il y avait eu plusieurs morts dans la même famille. Mon imaginaire avait été frappé par la dévastation de cette guerre. En fait, quand j’ai commencé à lire, adolescent, les premiers écrivains combattants, j’ai été absolument transpercé par Les Croix de Bois, de Dorgelès. A partir de 17 ans, cet ère est rentrée dans mon imaginaire. Ce n’était pas une obsession; je n’ai jamais collectionné les livres sur 14-18, mais assez fréquemment , comme ça, quand un livre venait, quand un article me passait sous la main, j’aimais bien me replonger dans l’histoire de cette guerre. Et, il m’est toujours paru naturel que si un jour je devenais romancier, d’écrire sur la Grande Guerre. Des déclencheurs, il y en a plusieurs : un monument aux morts qui m’avait beaucoup frappé car il était d’une laideur assez rare, et surtout, me documentant, j’ai découvert qu’il y avait des catalogues de monuments industriels… Alors là, je n’ai eu aucun mérite, n’importe quel auteur de polars se serait dit : « Là, il y a un sujet! » N’importe qui y aurait pensé. Imaginer une carambouille et la croiser avec le triste sort des hommes qui étaient revenus de la guerre, le sujet était vraiment offert…

« Un personnage à faiblesses »

Quelle est la part de réalité dans votre roman? Est-ce que Maillard, Péricourt et les autres ont existé?

Evidemment, que la guerre de 14 a fait le sort de beaucoup d’Edouard, de beaucoup d’Albert; ils ne sont pas tellement exceptionnels. Edouard est un artiste homosexuel. En 1920, ce ne devait pas être une rareté. Des Albert et des Edouard, il y en a eu plein… Je travaille toujours sur des gens assez ordinaires à qui il arrive des choses un peu hors de l’ordinaire. C’est parce que je suis romancier.

Albert peut faire penser à un personnage d’un roman d’Emmanuel Bove.

Tout à fait. Il est très très proche de l’univers d’Emmanuel Bove. Il agit beaucoup sur l’effacement, la modestie, sur les petites choses du quotidien. Fondamentalement, il est sentimental; c’est un personnage à faiblesses. C’est typique de Bove, bien sûr.

Comment passe-t-on du polar au présent roman?

La question m’est souvent posée, mais, moi, je ne me la suis jamais posée. Je suis romancier. Je suis passé d’un roman à un autre roman. Je viens de la littérature de genres, le roman policier repose sur des savoirs-faire qui lui sont spécifiques. Ils sont rentrés dans mes méthodes de travail. Il n’y a aucune raison que, changeant de genre, je change complètement mes habitudes littéraires. Ce sont celles que j’aime. Elles viennent de Dumas, du roman feuilleton, du roman populaire. Je n’ai aucune raison de changer ma façon de travailler. Je suis même surpris; j’ai même lu des choses très étonnantes. Certains ont écrit : « C’est son premier roman. » D’autres ont dit : « C’est son premier vrai roman. » Un journaliste a même dit : « C’est son premier roman, avant il écrivait des polars. » Là, pour le coup, ça me mettrait même un peu en colère parce que, malgré tout ce qu’on a appris depuis Simenon, certains estiment que le genre du roman noir ou du roman populaire n’a pas de légitimité littéraire. La bonne nouvelle avec ce Goncourt, c’est que l’Académie Goncourt vient d’affirmer là qu’un auteur de romans policiers est aussi un écrivain à part entière. Donc, la question a plutôt tendance à m’agacer. Avec beaucoup d’amitié.

Quel a été votre parcours?

Je suis originaire de la région parisienne; j’ai fait toute ma carrière dans le domaine de la formation pour adulte. J’ai une formation de psychologue à l’origine. J’ai enseigné la littérature auprès d’adultes pendant très longtemps – mais je n’ai jamais été professeur – ce dans le cadre de la formation continue. J’ai enseigné la littérature à des bibliothécaires. J’ai fait une grande partie de ma carrière dans des entreprises.

« Je paie mes dettes à la littérature »

Vous avez évoqué vos auteurs préférés, pourtant, vous n’avez pas cité Balzac. L’argent tient un grand rôle dans ses romans, comme il tient une place importante dans le vôtre.

Evidemment Balzac est forcément là. Ce n’est pas l’auteur avec lequel, idéologiquement j’ai le plus d’accointances; les valeurs véhiculées par Balzac sont loin des miennes. En revanche, c’est un auteur qui a beaucoup compté dans ma formation intellectuelle et littéraire, notamment en ce qui concerne la bourgeoisie, le rôle de l’argent comme moteur des grandes passions humaines. J’ai hérité ça de Balzac.

Quels sont les autres auteurs que vous aimez?

Marcel Proust reste pour moi le seul auteur que je relis régulièrement depuis quarante ans. Il y a aussi les contemporains français : Echenoz, Toussaint (que j’ai beaucoup lu et que je connais bien), Emmanuel Carrère, etc. Ce qui est très frappant c’est qu’on n’est pas l’écrivain de ses admirations; on n’est pas l’admirateur de ce qu’on écrit. En fait, il y a vraiment deux personnes différentes : l’écrivain que je suis est très très éloigné des écrivains que j’admire le plus en tant que lecteur. En tant qu’auteur, je suis plutôt admirateur des écrivains du XIXe, plus proche, parmi les modernes, de quelqu’un comme Patrick Rambaud. Le lecteur qu’on est n’a pas grand-chose à voir avec l’auteur que l’on devient.

Comment vous sont venus ces magnifiques personnages seconds rôles que sont Merlin et le Grec?

Vous citez justement deux personnages que j’ai empruntés à deux auteurs que j’admire beaucoup. Le personnage du Grec, physiquement, je l’ai emprunté à Carson McCullers, pour laquelle

Pierre Lemaitre, écrivain, Goncourt 2013. Courbevoie, novembre 2013.

j’ai une immense admiration d’écrivain. Le rôle de Merlin, c’est un clin d’oeil admiratif et amical à Louis Guilloux qui est aussi, pour moi, l’un des plus grands écrivains du Xxe siècle, et qui, dans Le sang noir, magnifique roman sur la guerre de 14, raconte une journée de la vie d’un homme; cet homme s’appelle Merlin. Vous avez touché là deux auteurs qui font partie aussi de ma manière de faire. Je considère mon travail comme un perpétuel exercice d’admiration à la littérature; je suis un écrivain qui ne cesse de payer ses dettes à la littérature. Ma manière à moi de le faire, c’est de glisser des pastiches d’autres romans, des personnages dont je garde les noms ou prénoms, ou certains traits physiques, et les personnages deviennent autre chose. Ce sont souvent des salutations. A la fin du livre, je cite un grand nombre d’auteurs.

Vous allez vous rendre, sous peu, à la librairie Martelle, à Amiens, et au Touquet. Connaissez-vous ces deux villes?

Oui, je connais ces deux villes.

Quels sont vos projets?

Très prosaïquement, ce sera la promotion du livre. Aller au devant des journalistes et des lecteurs qui me font l’amitié de s’intéresser à mon travail. Ce jusqu’à la fin de l’année. A partir de janvier, les choses commenceront à s’alléger un petit peu. Donc, je vais me remettre au travail. Je vais passer quelques mois à superviser le scénario d’une équipe qui va tourner un film, adaptation de mon livre Alex. Il s’agit d’une équipe américaine, et je participe au scénario. Dans deux ans, le film devrait être sur les écrans. J’ai également un livre en cours. Ce ne sera pas un roman policier tout de suite, mais je n’ai aucune raison de bouder aujourd’hui ma famille d’origine, et je me réserve tout à fait le droit et le plaisir de revenir au roman policier dès que je sens que je détiens une bonne idée.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Au revoir là-haut », Pierre Lemaitre, Albin Michel, 567 p.; 22,50 euros.