Michel Déon : l’élégance incarnée

Miche Déon n’est plus. C’est un très grand écrivain qui s’en va. Un immense romancier (Les Poneys sauvages, Je ne veux jamais l’oublier, Les Gens de la nuit, etc), mais aussi un nouvelliste délicat (Le Prix de l’amour), un chroniqueur inspiré et élégant (Mes arches de Noé). Elégance : c’est le terme qui pourrait le mieux le qualifier. Michel Déon, homme de droite, ancien secrétaire de rédaction à L’Action française, de Charles Maurras, était un homme de liberté et d’une grand attention à l’Autre. A la jeunesse.

Nous étions quelques jeunes écrivains balbutiants, fous de littérature, de rock parfois (c’était mon cas). Nos nouvelles et nos romans n’étaient rien d’autres que des cris pour faire savoir que nous étouffions dans cette société de consommation répugnante. Nous avions besoin d’air. Les écrivains bien pensants de la pensée unique, de la sociale démocratie molle, du conformisme bourgeois (qu’il fût issu de la droite libérale ou de la fausse gauche sournoise, « communicante », qui se prétendait avec une morgue imbécile, « moderne ») nous ennuyaient. Nous lisions les Hussards et Roger Vailland. Nous admirions Lacl

Michel Déon, lors d’une de nos rencontres, à Paris, en octobre 2009.

os, Stendhal; ils ne manquaient pas de panache.

On peut être carté à la CGT, issu de la classe ouvrière, admirer le communiste Ambroise Croizat, et tomber sous le charme de la prose de Kléber Haedens et de celle de Michel Déon. Du premier, je fus subjugué par la brièveté romanesque et éclairante, si française, de L’Eté finit sous les tilleuls, puis par l’audace désenchantée d’Adios. J’étais justement en vacance sur l’Ile d’Oléron, au milieu des années 1980, quand je dévorais ces deux ouvrages d’Haedens. Je les avais lus, en partie, sur la plage, en septembre, hors saison, bercé par le parfum des oeillets de sable.

Tout naturellement, je glissais vers les romans de Michel Déon, dévorais le sublime et inoubliable Les Poneys sauvages, puis Les Gens de la nuit, puis Je ne veux jamais l’oublier. J’étais ébloui par tant de grâce, de poésie sans afféterie. Je venais de rencontrer l’écrivain Michel Déon; je ne le quitterais plus. Quand j’écrivis mon premier roman, Rock d’Issy, je me payais le culot de le lui envoyer. A ma grande surprise, il me répondit par une longue lettre, pleine d’encouragements, confiant qu’il n’y connaissait strictement rien au rock mais « qu’il y avait là quelque chose« . Et qu’il fallait continuer. Ce que je fis.

Michel Déon était à l’écoute des plus jeunes. Il n’avait rien de ces universitaires méprisants, parfois pétris « de belles idées sociétales qui donnent des leçons« ; il savait être là quand il le fallait.  Nous restâmes en contact. J’eus le plaisir de le rencontrer quelques fois quand il quittait son cher Connemara et revenait à Paris. Instants inoubliables où passaient, frêles papillons, les fantômes de Blondin, d’Haedens et de quelques autres que nous vénérions.

Autour d’une bière, au Rouquet, nous parlions souvent de Déon en compagnie de mon regretté copain Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire qui, lui aussi, l’admirait. Il en était de même avec mes amis Christian Authier, Sébastien Lapaque et Jérôme Leroy lorsque nous collaborions à l’insolente revue Immédiatement, réchauffant nos âmes multiples et diverses (gaullistes, anarchistes de droite et de gauche, communistes à l’ancienne, monarchistes; tous détestant l’Europe des marchés et l’ultralibéralisme qui pointaient leurs museaux putrides de musaraignes cupides) autour du grand brasero de la littérature. Le talent de Michel Déon nous rassemblait; sa générosité bienveillante aussi. Nous ne voulons jamais l’oublier.

Philippe Lacoche,

jeudi 29 décembre 2016.

Passion en eaux profondes entre une sirène et un marin

  

Olivier Frébourg est aussi éditeur. Longtemps à La Table Ronde, et aujourd'hui aux éditions des Equateurs qui a eu la bonne idée de publier, il y a quelques années, mon excellent pamphlet sentimental "Pour la Picardie" qui a toute sa place dans le débat d'aujourd'hui puisque notre pauvre région va être démantelée. Lectrice, lis ce livre, tu seera ravi; lis aussi et surtout celui d'Olivier qui est bien plus beau garçon que moi.

Olivier Frébourg est aussi éditeur. Longtemps à La Table Ronde, et aujourd’hui aux éditions des Equateurs qui ont eu la bonne idée de publier, il y a quelques années, mon excellent pamphlet sentimental « Pour la Picardie » qui a toute sa place dans le débat d’aujourd’hui puisque notre pauvre région va être démantelée. Lectrice, lis ce livre, tu seras ravei; lis aussi et surtout celui d’Olivier qui est bien plus beau garçon que moi.

Très écrit et littéraire, à la fois apaisant et inquiétant, « La grande nageuse», dernier roman d’Olivier Frébourg, séduit.

Le calme apparent du style. Une quasi-douceur mais qui, comme une mer sereine, cache en ses fonds secrets les tempêtes de la passion. L’écriture d’Olivier Frébourg fait penser à celle des meilleures pages de Kléber Haedens. Ceci est un compliment. Comme Haedens, il aime la mer. (Kléber adorait son île d’Oléron, Nieulle-sur-Seudre, et les étés qui finissent sous les tilleuls.) Les personnages d’Olivier Frébourg l’aiment aussi, la mer. Surtout ceux de son dernier roman, La grande nageuse. Un roman délicat, subtil, étrangement angoissant parfois, frissonnant comme seule la vraie littérature sait en produire. Marion et le narrateur vivent en Bretagne. Ils se connaissent depuis l’enfance. Lui, adolescent, a commencé par être amoureux de la mère de Marion (Gaëlle), une femme magnifique que tous les hommes du bourg convoitaient. Les années passent ; Marion a grandi. Ses origines vietnamiennes lui confèrent une grâce inouïe, un charme indicible. Ils aiment tous deux l’océan. Il est marin ; elle nage dans l’eau salée comme un truisme nagerait dans le bonheur. « Quand Marion partait nager, je l’observais le plus longtemps possible, ses mouvements de dos, d’épaules. Elle n’avait pas besoin de bateau, de coque. Elle était un animal marin. Elle entrait dans l’eau comme une danseuse en tournant sur ses pointes, se laissait immerger à la verticale jusqu’au cou. » Marion est aussi silencieuse ? Mystérieuse. Ils s’aiment, fondent une vraie famille. Apparemment en tout cas. Mais leurs passions les éloignent. Il rêve d’horizons lointains, et de pouvoir s’adonner à ce qu’il adore : la peinture. Manière de sirène, elle ne pense qu’à l’eau. En surface. Et au fond. En plongée. Et il y a la présence de la mère de Marion, surnommée Outre-Mère, à la fois fascinante et inquiétante : « La belle Gaëlle était venue avec quelques-unes de ses amies, certaines inscrites comme elle à l’École du Louvre. Elle me commenta plusieurs tableaux : « Vous avez fait d’énormes progrès, me dit-elle, entre cette vue du Port-Haliguen et cette marine. J’ai l’impression que votre rencontre avec Marion vous a fait beaucoup de bien. » Alors la belle Gaëlle se transforma et devint « Outre-Mère ». »

Nous ne dévoilerons pas la fin ; elle est terrible. Terrifiante. Ce très beau roman, transpercées d’atmosphères et d’ambiances maritimes, est une totale réussite.

PHILIPPE LACOCHE

 

La grande nageuse, Olivier Frébourg, Mercure de France, 154 p. ; 15,50 €