Les dessus chics des Dessous

Ses chères lectrices lui pardonneront son infidélité: on ne retrouvera pas aujourd’hui la traditionnelle chronique de Philippe Lacoche. Mais s’il est absent, c’est parce qu’il est doublement présent dans cette «chronique intérimaire».

Déjà «marquis» autoproclamé, Lacoche est, désormais aussi «chevalier». Des Arts et lettres. Sur décision de l’ex-ministre de la Culture (homophonie aidant, il était naturel qu’une Filippetti honore un Philippe).

La chose a été formalisée samedi dernier, à Paris, Espace Jemmapes, au bord du Canal Saint-Martin, lors d’une soirée nettement plus conviviale que protocolaire. La ministre n’étant forcément pas là, c’est l’écrivain et journaliste Patrick Besson qui a épinglé notre collaborateur, avant qu’Alain Paucard, en plus de celles d’écrivain ne démontre ses qualités de chanteur et guitariste (accompagné par le saxophoniste Francis Courney). Dans l’assistance, la famille se mêlait aux écrivains amis dont Cyril Montana et Thomas Morales, à la sociologue Marcela Iacub (venue avec son petit chien et son joli turban) ou à un producteur de la RTBF venu en souvenir de moments partagés du temps de Best. Quelques Picards avaient aussi fait le déplacement, tels Mireille et Philippe Béra (éditeurs de la maison Cadastre8zéro), le bouquiniste-photographe Jean-Louis Crimon ou notre collaborateur Christian Legris. Le Courrier étant représenté par l’un de ces rédacteurs en chef adjoint; présence justifiée par l’autre objet de cette soirée: le lancement des Dessous chics, le livre.

Chronique locale amiénoise, puis régionale et picarde, ces «Dessous chics» hebdomadaires – déjà présents sur le blog-picard.fr/dessouschics/- ont fourni la matière à un beau recueil de 350 ERpages, balayant la période 2005-2010. Magie littéraire, ces textes éphémères et légers prennent plus de profondeur, et par là même d’universalité, ainsi rassemblés. Occasion de constater que le «contrat de lecture» a été respecté: c’est bien un portrait décalé de la vie culturelle régionale qui est saisi dans ces pages. Le mérite en revient à Emmanuel Bluteau, responsable de La Thébaïde. Petite, mais grande maison d’édition par ses publications, consacrées à Jean Prévost (l’écrivain tombé dans le maquis du Vercors) ou à Pierre Bost. Et son éditeur enthousiaste et courageux, Emman

Patrick Besson, pensif, après avoir remis la médaille de chevalier des Arts et lettres au marquis, réjoui, gonflé de vanité, la cravate tendue par l'amidon de la prétention. "Ai-je bien fait de céder à la demande du célèbre hobereau rouge picard?", semble se demander Patrick Besson.

Patrick Besson, pensif, après avoir remis la médaille de chevalier des Arts et lettres au marquis, réjoui, gonflé de vanité, la cravate tendue par l’amidon de la prétention. « Ai-je bien fait de céder à la demande du célèbre hobereau rouge picard? », semble se demander Patrick Besson. (Texte de légende confectionné par Ph.L.)

uel Bluteau, nous ramène aussi à la Picardie et à Philippe Lacoche. Longtemps journaliste à l’Union, à Tergnier, dans l’Aisne, c’est là qu’il rencontra notre «hussard rouge». La boucle se boucle… Et bien sûr, Philippe Lacoche revient la semaine prochaine. Histoire de nourrir, peut-être, le prochain volume de ces Dessous si chics.

Daniel Muraz

Patrick Besson : « Je lis très peu les articles politiques »

                  Il donne peu d’interviews. Surtout quand il s’agit de presse, de journalisme, de République et de politique. Long entretien avec le célèbre Hussard rouge.

Quel regard portez-vous sur le rôle de la profession de journaliste avant, pendant et après un conflit, une guerre ?

Patrick Besson : Auparavant, les journalistes, dans les conflits, servaient à la propagande de l’état, à l’exception de quelques journaux d’opposition qui étaient très rares et minoritaires. Le but est de mentir sur l’état des guerres. En gros, c’est un rôle lamentable. Cet état de fait a été sauvé par des gens courageux, des esprits exceptionnels, qui, souvent, ont donné leurs vies car ils s’étaient approchés trop près de la vérité, trop près du feu. Les récits de guerre sont rarement intéressants, mais quand ils le sont, ils le sont vraiment. Je pense au reportage qu’a fait Hemingway en 1944 quand il a pris le bar du Ritz (comme quoi il n’y a pas eu une résistance énorme…). Il était très myope ; il était gros. Les Allemands étaient déjà partis. Sinon, je crois qu’il n’y serait pas arrivé.

Robert Capa également.

Les photographes et les cameramen, c’est un autre problème. Ils ont la fausse impression qu’ils sont protégés par leur appareil. Comme ils voient à travers une image qu’ils fabriquent, ils pensent que c’est un spectacle, que c’est loin. Alors qu’ils sont souvent trop près. C’est comme ça qu’ils se font buter, les cameramen et les photographes. Le seul conflit que j’ai vu de près (en dehors de ma vie conjugale), c’est l’ex-Yougoslavie. Ce que j’y ai vu ne m’a donné une très bonne opinion des reporters. Je me souviens d’un reporter de FR 3 qui m’a dit : « Moi je suis musulman ; je chargerai les Serbes car je suis musulman. » Je lui dis : « Et tu me dis ça à moi ? ». Il répond : « Oui, tu vas le répéter mais ça n’a pas d’importance… » Tout ça pour montrer quel degré d’impunité ont certains journalistes par rapport à des événements parce qu’ils savent que ce qu’il faut penser est plus important que ce qu’il est juste de penser. Je n’ai pas une idée très haute des reporters de guerre. Je pense qu’une guerre, la seule façon d’être au plus près de la vérité, c’est de la faire, c’est d’être devant. Et pour être devant, il est préférable d’avoir une arme qu’un appareil photo. Les seules personnes qui connaissent la guerre sont celles qui l’ont faite. En plus de ça, les reporters de guerre vont d’un conflit à l’autre, comme quand tu vas d’une plage à une autre. Ce qu’ils savent du pays et des enjeux, c’est très limité. Ce sont les grandes lignes qu’on leur a tracées au journal, en leur disant, plus ou moins,  ce qu’il fallait qu’ils écrivent. Du coup, le travail qu’ils font sur le terrain – sauf quelques exceptions qui connaissent vraiment la situation – ce n’est pas vraiment intéressant.

Vous êtes allé en Serbie. Vraiment sur le terrain. Vous y êtes allé de votre plein gré ?

Oui, comme ça. J’aimais bien ces gens. (J’étais payé par l’état pour espionner les Serbes de Bosnie ; c’est comme ça que j’ai pu acheter mon château en Touraine. –Rires -) Des copains me disaient : « Viens à Cannes, à Monte Carlo… » Je leur ai répondu : « Non, je vais en Serbie, c’est bien plus marrant ! ».

Que représente pour vous le mot « liberté de la presse » ?

Je ne sais pas en quelle mesure la presse peut être libre. Il est un fait que si tous les journaux appartiennent à l’état, la presse ne peut pas être libre. Si elle appartient au grand capitalisme, elle est un petit peu plus libre, mais elle n’est pas libre non plus. En gros, aujourd’hui tous les journaux appartiennent à des milliardaires qui ne vont pas défendre les intérêts des classes populaires. Leur intérêt c’est que les classes populaires travaillent pour eux. Donc dans les deux cas, je ne sais pas trop ce que liberté de la presse veut dire. « Liberté », j’ai une petite idée ; « presse », j’en ai une autre. Mais « liberté de la presse », ça m’échappe. Pour moi, chaque personne en se levant doit défendre la liberté. Elle doit dire ce qu’elle pense ; elle doit mettre ses pensées en action. La première chose qu’on se doit à soi-même, c’est d’être libre. C’est le travail de chacun ; la liberté de la presse ne va tomber du ciel. La liberté non plus. C’est à nous de la fabriquer tous les jours ; c’est un combat sans cesse recommencé. Dans certains pays, cela a conduit à la mort, à l’emprisonnement. Il y a différentes sortes de morts et d’emprisonnements. Dans certains pays, on peut se retrouver mort sans être réellement mort. L’étouffoir fonctionne bien dans certains pays. La démocratie a un outil très perfectionné qui lui permet de se débarrasser des gêneurs sans les tuer. Je pense à l’autodestruction, à la retraite… Encore une fois, la liberté, c’est un combat quotidien qui doit être mené par tous, en permanence. En essayant de ruser pour survivre pour continuer de se battre. Il y a toujours un moment où ça casse.

Qu’est-ce qui vous paraît le plus dangereux ? Une liberté de la presse limitée par l’état, ou une liberté de la presse limitée par l’argent  et le capitalisme?

Dans une certaine mesure, vu ce que j’écris, je ne suis pas sûr quand dans le système communiste (alors que je suis communiste), ou fasciste, ou religieux, je ne suis pas certain que je pourrais écrire ce que j’écris. Pour moi, pour écrire ce que je pense, c’est le système dans lequel on vit qui permet le plus de liberté. En Iran, en Arabie-Saoudite ou au Rwanda, je ne pourrais pas écrire ce que j’écris. Peut-être quand dans la presse latino-américaine, l’expression est plus libre. Même à Cuba, ou aux Etats-Unis, je ne vois pas comment j’y arriverais… Aux Etats-Unis, on est passé à un stade ultra-moraliste… Peut-être que ça passerait – ce que j’écris – grâce à l’humour. Car les Américains sont très sensibles à l’humour. Peut-être qu’ils me laisseraient faire et dire… en même temps, il y a toujours un danger à passer pour original, iconoclaste, anticonformiste. Ca t’isole complètement. Moi, je ne me sens ni iconoclaste, ni original, ni anticonformiste. Je me sens complètement normal, sincère, droit. Aujourd’hui, quelqu’un qui dit des choses de façon différentes, on le met dans une case… Ca été le cas de Nabe, de Dieudonné… C’est le rôle de l’anticonformiste. C’est le rôle du mouton noir, du bouc émissaire. Après, on dit : « Regardez, on est démocrate… » Sauf qu’on fait passer à la télé, un mec original entouré par vingt mecs qui ne le sont pas. Le mec original a donc l’air tout seul et fou. C’est comme un slalom spécial ; il faut aller très vite, et tourner très vite devant la borne, pour ne pas être arrêté, ni catalogué. C’est un travail ultra complexe.

Est-ce que vous avez l’impression que le journalisme accompagne réellement, voire enrichisse, la réflexion politique ?

En fait, je n’ai pas d’avis car je lis très peu les articles politiques. Ca ne m’intéresse pas ; je trouve que c’est creux. Un an après, on ne sait de plus de quoi ça parle. La politique politicienne, ce n’est pas ce que je lis dans la presse. Je lis les papiers sur l’économie, car je trouve ça important. En gros, les économistes, c’est un peu comme les médecins. Ils sont obligés de lire les chiffres ; ils ne glosent pas les pensées de Vall

Patrock Besson se livre au cours d'un long entretien.

Patrock Besson se livre au cours d’un long entretien.

s, sur Cécile Duflot… On s’en fout. La politique politicienne ne m’intéresse pas. Je pense qu’on pourrait tenter de supprimer la politique, en tout cas lui donner moins de place dans les médias. Là tout d’un coup parce qu’il y a un con qui va remplacer dans un ministère de con, on ne parle plus que de ça… On s’en fout de savoir qui va remplacer machin ou machine… Peut-être qu’au fond, quand on va chercher très loin, c’est important… Mais pour moi, la rentrée littéraire, c’est plus important. Les expos qu’il va y avoir, c’est plus important ; les inventions, c’est plus important. On ne connaît même pas le nom du mec qui a inventé le tire-bouchon.

Quel regard portez-vous sur deux conflits que vous connaissez bien : ceux de l’ex-Yougoslavie, et ceux du Rwanda ?

Pendant les guerres, tout le monde est injuste, et tout le monde ment. Et tout le monde commet des crimes. Evidemment, on ne peut pas comparer Hiroshima et Auschwitz, mais quand même, Hiroshima, c’est bien dégueulasse. C’est vrai que ce sont les nazis qui ont commencé, mais quand même… Hiroshima, c’était un crime de guerre caractérisé. 150 000 civils assassinés le même jour avec une bombe que plus personne n’a osé depuis utiliser… C’est difficile d’avoir un avis dans un conflit ou un autre car, ou bien,  on n’a pas d’intérêt dans le conflit et là on est trop loin. Ou bien on a des intérêts amicaux, politiques, sexuels, littéraires, culturels, ou ethniques, et là on est trop près. En ce qui concerne les conflits en ex-Yougoslavie, en gros, les Serbes se sont fait baiser. Mais c’est un peu de leur faute parce qu’ils ont mal joué. Quant au Rwanda, effectivement il y a eu un génocide. Les Hutus ont massacré les Tutsis. C’est indiscutable. C’est aussi que depuis vingt ans, le Rwanda est une dictature. Mais c’est une dictature qui fonctionne bien. Personne ne peut l’ouvrir ; personne ne peut rien dire contre Kagamé, n’empêche que c’est un des pays d’Afrique qui marchent le mieux. Et c’est vrai que pendant quatre siècles, les Tutsis, les bergers, ont dominé et exploité les Hutus qui étaient des cultivateurs. Personne ne donne la raison, mais c’est quatre siècles de haine des opprimés Hutus contre les Tutsis. Mais d’un autre côté, je ne vois pas comment on peut justifier le génocide d’un million de personnes… Et aussi, ce qui s’est passé, c’est que le FPR  de Kagamé, en 1994, il occupait un tiers du Rwanda depuis plusieurs années. Et sur les tiers qu’il occupait, les gens avaient été massacrés ou expulsés. Il y avait un camp de concentration, un camp de regroupement où vivaient les Hutus qui avaient été chassés de leur terre par les Tutsis. Et les Hutus qui venaient les voir, se disaient si les Tutsis reviennent ça va être notre tour. Après l’attentat organisé par Kagamé, ils ont vu que la guerre recommençait, ils se sont dit : « Il faut exterminer les Tutsis . » Ce qui était  monstrueux, aberrant, et surtout une faute politique énorme. Mais ça se sont des choses qu’on n’explique pas ; pour les gens qui passent dans la rue, là, place de Clichy, ils te diront : « Les Serbes ont massacré les Bosniaques ; les Tutsis ont massacré Hutus. » Ils s’arrêtent là ; ils pensent à autre chose, à leur bite, à leur compte en banque, à leur bagnole ; ils n’iront jamais chercher ce qui s’est passé avant, ce qui s’est passé à côté. Moi, il me semble que notre rôle à nous, quand on peut le faire, c’est d’expliquer les choses. Ni justifier, ni excuser, mais juste expliquer. On a toujours cru que le régime soviétique tenait grâce au KGB, mais non, il tenait grâce aux écrivains et aux journalistes. C’est eux qui faisaient la propagande ; ils étaient très bien traités contrairement à ce qu’on peut croire. Les journalistes et les écrivains, n’importe lequel, et toi et moi, si on sortait un livre là-bas, on en aurait vendu des millions. Après ça, on dit : « Vous êtes communiste ? Ouais… » On aurait notre datcha, notre bagnole, nos vacances… c’était comme ça qu’ils étaient traités les écrivains et les journalistes en Union soviétique. On a l’impression que parce qu’il y a eu dix dissidents, tous les journalistes et tous les écrivains étaient des dissidents. Pas du tout ; ça a été des collabos. Comme d’autres ont été des collabos pendant l’Occupation. Ce n’est pas une profession de courage ; c’est le contraire. C’est la profession des lâches. (Rires.)

Quels sont, parmi les livres que vous avez écrits, ceux que vous conseilleriez à vos lecteurs qui s’intéressent aux guerres qui secouent ou qui ont secoué le monde ?

Il y a mon livre sur le Rwanda et le Congo sorti en 2009, Mais le fleuve tuera l’homme blanc, chez Fayard (on peut le trouver en Point-Seuil).  Et puis il y a Contre les calomniateurs de la Serbie (chez Fayard)qui rassemble tous les textes que j’ai écrits  sur le sujet pendant presque dix ans. Ces textes ont paru dans la presse française ou la presse serbe.

Pourquoi avoir sorti le roman La Mémoire de Clara, au Rocher ? Comment l’idée vous est-elle venue ?

J’avais signé, pour une belle somme, chez Plon pour une bio de Carla Bruni, et je me suis rendu compte qu’il ne lui était rien arrivé. Elle a défilé, puis elle a chanté, puis elle a épousé un président. C’est complètement banal ; je me suis dit : « Qu’est-ce que je vais raconter ? » On m’a dit que c’était une super idée. Et comme je pense que je suis con, et que les autres doivent avoir raison, tout le temps. Et je me suis rendu que les autres avaient tort. Ou alors, ils sont encore plus cons que moi. Alors, j’ai cherché. Je me suis dit, comment je vais faire ? Il fallait que je rende l’argent ? Là, ça je n’ai jamais pu le faire. Comme Serge Benamou dit dans La Vérité si je mens II. « Moi rendre de l’argent ? Tu peux me couper les doigts, les couilles… » Alors, je me suis dit que j’allais écrire un roman. C’est parti en vrille, un peu. Je me suis dit : un roman ils ne vont pas le publier, ils vont le refuser. Et puis moi, j’ai gardé l’argent. J’ai donc fait un roman, un roman le plus libre  possible; je me suis dit : « Je m’en fous, il ne paraîtra pas. » Je trouvais que le livre était super mais  hyper scandaleux, j’ai cherché longtemps un éditeur ou une structure qui pourrait le sortir. Je voulais le faire chez un petit éditeur de Montreuil. Au départ, il m’a dit : je n’ai rien à perdre. Mais quand il a lu le manuscrit. Il m’a dit : « Ah, ça va être difficile ! ». Je me suis rendu compte que les gens qui n’avaient rien à perdre, avaient plus à perdre que les gens qui ont quelque chose à perdre. Un mec du Rocher m’a dit que ça le faisait marrer. Et les gens qui l’ont lu depuis que le livre existe sont morts de rire. En même temps, j’étais content car c’est la première fois qu’on me refuse un livre depuis des siècles. Je me suis : « Il est peut-être bon celui-là ! ». (Rires…)

                                           Propos recueillis par Philippe Lacoche.

 

Roger Vailland, Picard, boudé par la Picardie et la Champagne

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Photo de la couverture du livre des Ecrits intimes de Roger Vailland.

Pourquoi Roger Vailland, l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle, né en Picardie, petit-fils d’un Picard, n’est-il pas du tout reconnu en Picardie? Sur la maison blanche où il est né, le 16 octobre 1907, rue de Meaux, à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, aucune plaque apposée. Aucun hommage particulier, dans notre belle Picardie, non plus, pour commémorer le centenaire de sa naissance le 16 octobre 2007. La Picardie se rattrapera-t-elle le 12 mai 2015 pour se souvenir de sa mort? On est en droit de l’espérer. La Champagne n’est pas en reste. Au 283, avenue de Laon, à Reims, aucune plaque non plus, ne rappelle qu’il a passé dans cette coquette maison bourgeoise, une partie de son enfance et de son adolescence, fomentant dans sa chambre, avec ses amis lycées Roger Gilbert- Lecomte et René Daumal, la confrérie des Phrères simplistes qui deviendra le Grand Jeu, sublime mouvement poétique, parallèle au Surréalisme. Surréalisme qui lui doit tant et qui lui a rendu si mal en excluant Vailland de son sein, lors d’un procès stalinien avant l’heure mené d’une main de fer par le pape André Breton. La raison? Devenu journaliste, alors qu’il travaillait pour Paris-Soir, «rédacteur-en-chefisé» par Pierre Lazarref, Vailland avait fait un article, assez neutre pourtant, sur le préfet Chiappe, homme de droite. Exclu du Surréalisme. On était peu de chose au royaume des poètes!

Courageux résistant

Il passa donc son enfance en Picardie, car son géomètre de père, franc-maçon, avait jeté son dévolu sur le cabinet d’Acy-en-Multien, dans l’Oise. Roger y vécut jusqu’en 1910, date à laquelle son père décida de s’installer à Paris. À Acy, Roger vécut entouré de femmes, couvé par sa mère et sa grand-mère. Est-ce la raison qui le conduira, toute sa vie, à aimer les filles à la folie? En attendant, Roger grandit, à Paris, puis à Reims, où il devient un adolescent révolté, passionné de littérature et d’écriture, déjà, avec ses amis lycéens Daumal et Roger Gilbert-Lecomte. Comme Rimbaud, ils pratiquent le dérèglement des sens. Alcool, drogues. Premiers contacts subreptices avec les dames de plaisir… (Il évoquera, plus tard, son enfance rémoise dans l’un de ses plus beaux romans, Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1950) Roger est brillant. Intelligent, sensible. Il adore déjà les grands écrivains: Stendhal, Flaubert, Choderlos de Laclos, cet autre Picard. À Reims, son professeur de philosophie a été Marcel Déat, qui deviendra un collabo notoire. Il part au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Son compagnon de khâgne n’est autre que Robert Brasillach, autre grand écrivain qui fit le mauvais choix la guerre venue. Vailland aurait pu basculer dans la collaboration. Il n’en fit rien. Car, après avoir pratiqué le journalisme à Paris-Soir (dès les années trente), il entre dans la Résistance et dirige un réseau de renseignement qui rendra de sérieux services à l’état-major de Londres. Dans la Résistance, il côtoie notamment l’inoubliable Jacques-Francis Rolland (qui deviendra picard, lui aussi, enseignant au lycée de Beauvais) et Daniel Cordier. L’expérience de la Résistance, sera le thème à son premier roman, Drôle de jeu, Prix Interallié 1945, le plus bel écrit sur la lutte des combattants de l’ombre. Vailland n’arrêtera plus d’écrire. Ses romans, sublimes, se succéderont: les Mauvais coups, Beau Masque, 325.000 francs, etc. Vailland est un immense styliste, une plume sèche. Celle d’une manière de Hussard de gauche, un hussard rouge. Car, entre-temps, il est devenu communiste. Un militant admirable, courageux, mais jamais donneur de leçons. Un prince, un dandy qui continue à boire comme un trou, à consommer de la dope, à courir les filles, à consommer des licornes (ses petites putains qu’il aime faire partager à Élisabeth, sa femme). Un mec sulfureux, adoré par les militants de base du PC, détesté par l’apparatchik puritain qui lui reproche ses mœurs et jalouse son indéniable courage dans la Résistance. En 1956, lorsqu’il apprend les crimes du stalinisme, il se contente de retourner le portrait de Staline. Jamais il ne crachera dans la soupe; jamais il ne critiquera ce fol espoir quasi christique que fut le communisme pour la classe ouvrière, au sortir de la guerre. Il en gardera sa détestation de la bourgeoisie, profitant pourtant à fond des plaisirs. Alcool, tabac, excès divers. Filles, licornes. Il quittera ce bas monde en mai 1965 (cancer des poumons), inhumé le 13 mai, dans le cimetière de Meillonnas, dans l’Ain. Son cercueil recouvert du drap noir de la Libre-Pensée. Est-ce le fait qu’il fut un dandy rouge aristocratique, un stalinien, un homme de tous les plaisirs qui lui vaut cette non-reconnaissance en Picardie et en Champagne? Si c’est le cas, c‘est navrant. Car, tout honnête homme sait bien que la littérature dépasse de loin la politique et la morale. Le monarchiste Kléber Haedens ne disait-il pas du communiste Vailland qu’il était l’un de nos plus grands écrivains? De quoi donner des boutons aux critiques littéraires de la bien pensance et de la pensée unique.

 

PHILIPPE LACOCHE