Un libertin amoureux, un nihiliste vivifiant

Roland Jaccard.

  Roland Jaccard nous donne à lire un roman délicieusement amoral, jouissif et plein de vie.

Ce roman (s’agit-il réellement d’un roman ou d’un récit?) est bien plus ambitieux et littéraire qu’il n’en a l’air. Sa construction d’abord: élaborée, précise, bien pensée. Un écrivain décède brutalement. Accident de voiture. Suicide, certainement. Son frère, un Suisse rangé, bourgeois, raisonnable, raisonné, quitte son sécurisant pays pour se rendre à Paris. Dans l’appartement du défunt, il trouve un long texte: «Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre: Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit: «Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier.» Je m’attendais à tout, sauf à ce genre de surprise. Je l’ouvris.»

On se régale

Le frangin vivant se met à lire, stylo à la main. Il surligne, annote, commente les passages qui le heurtent, contre lesquels il vitupère; il hurle. Ce roman n’est rien d’autre que l’habile assemblage du texte de l’écrivain suicidé et des commentaires du frère courroucé. Roland Jaccard vient de réaliser là ce qu’il convient d’appeler une géniale et singulière construction. On est en droit de l’en féliciter. Car on se régale. Jaccard possède un ton, une patte, un style. Et la matière est un régal: le mort était un libertin, ce que les bien-pensants qualifieraient de débauché. C’est souvent drôle, impertinent, jouissif, désespéré, nihiliste. Comme si Henry Miller avait bringué avec Cioran. Page 48: «Nous ne sommes attirés que par l’inaccessible. Dieu l’est. C’est son principal atout. Il nous a donné son Fils comme on jette des asticots aux poissons pour mieux les ferrer. Stratégie habile dont nous ne sommes pas dupes, puisque nous agissons de même.»

L’homme de plume défunt ne s’est pas privé. De très jeunes et délicieuses filles et lolitas parcourent le texte; elles se prénomment Nao ou Prune. Elles se donnent avec une féminité rare; leur féminisme, tant appréciable qu’il soit, reste tout en retenue. Un vrai régal. «Les filles passent, le matelas reste; tout est bien.» Pourtant, l’une d’entre elles, la charmante petite Marie parviendra à le retenir. Le nihiliste est en train de tomber amoureux. L’apologue de l’infidélité serait-il en train de devenir fidèle? On dirait du Beigbeder ou du Houellebecq, c’est-à-dire que ça balance sec! Roland Jaccard est une manière de punk des lettres. Un Johnny Rotten élégant comme Larbaud et aussi bien élevé que Paul Morand. Mais le fond ditmerde à la Reine-Establisment. C’est aussi pour ça qu’on l’aime. Il est fictrement séduisant d’un point de vue littéraire; il est bidonnant; il est subversif. On ne demande rien d’autre à la bonne littérature. Merci Roland Jaccard.PHILIPPE LACOCHE

Station terminale, Roland Jaccard, Serge Safran éditeur; 152 p.; 15,90 €.

 

 

Sensations fortes au Futuroscope

futuroscope-1A la fin des années quatre-vingt, à la faveur d’un retour de vacances, certainement dans le Sud-Ouest (Biarritz ?), il me souvient de m’être arrêté, en famille, au Futuroscope, près de Poitiers. A la fois divertissant et éducatif, philosophiquement intéressé par les grands rêves de l’homme, ouvert sur les sciences… tout cela m’avait intrigué. Nous nous y étions rendus, y avions passé quelques heures. Un bon moment, mais tout cela reste flou dans mon esprit. Fin août dernier, une fois encore à la faveur d’un retour de vacances, un proche me proposa d’aller y faire un tour. « Pourquoi pas ? » répondis-je, étonné par moi-même qui suis plus intéressé par les nouvelles de Maupassant, les mélancolies de Verlaine ou les états d’âme de Henry Miller que par l’évolution des nouvelles technologies. A dire vrai, je fus bien inspiré car, une fois encore, presque 25 ans plus tard, j’ai passé au Futuroscope un très agréable moment. Un parc pour les enfants ? Pas seulement : fort de 25 attractions, il a opté depuis longtemps pour une manière de partage intergénérationnel. En un mot, comme l’expliquait sur place un des responsables, « l’expérience de visite associe l’image et la technologie de pointe à des dispositifs d’attraction plus classique, au service d’une expérience fun et familiale ». Et ça marche : avec 1 830 000 visiteurs et 96 M€ de chiffre d’affaires l’an passé, le Futuroscope est le deuxième parc d’attraction de France, juste derrière l’indéboulonnable Disneyland Paris. C’est vrai qu’il y a de quoi en profiter : pour la deuxième fois, le Futuroscope a remporté, après l’attraction Arthur, l’aventure 4D (impressionnante : je l’ai testée ! Montée d’adrénaline garantie !), le prix de la meilleure attraction au monde pour La Machine à Voyager dans le temps des Lapins Crétins. Celle-là aussi, je l’ai testée et c’était à la fois didactique, historiquement très précis et surtout, surtout, bidonnant avec les effets spéciaux qui accompagnent les idioties des sacrées bestioles ! Mais les plus fortes sensations, je les ai obtenues grâce à l’attraction Danse avec les Robots. Ca fait gentiment peur ; on est bigrement secoué. Et c’est réussi. Dans un ambiance clubbing, dix robots de sept mètres de haut, détournés de l’industrie automobile, s’élancent dans une chorégraphie aérienne au rythme de cinq hits issus de la playlist de DJ Martin Solveig. On est embarqué par deux. Ca démarre ; on est balancés et renversés dans tous les sens. On se retrouve pris en otage par les caprices de ces robots-danseurs… J’ai adoré. En me renseignant sur le lieu, j’ai appris que le Futuroscope était né de la volonté de René Monory (1923-2009), président du Sénat, ministre de l’Education nationale, de l’Economie, président du Conseil général de la Vienne, etc. et surtout fan de pêche. Un homme qui aime la pêche à la ligne ne peut pas être totalement mauvais. Et quand, en plus, il ressemble un peu à Galabru, l’un de mes acteurs préférés, je me dis qu’il n’y a pas de hasard… Monory et le marquis : même combat !

Dimanche 18 septembre 2016

Un coup de coeur du marquis

 BEAU LIVRE

Le Périgord vu du ciel

Pierre Carbonnier enseigna longtemps – avec un talent fraternel et éclairant – le français au lycée Henri-Martin, à Saint-Quentin. Ses élèves gardent de lui de bons souvenirs. Aujourd’hui retraité, il est retourné dans son Sud-Ouest natal (né à Brive, en Corrèze, il vit à Limoges). Passionné de littérature, de patrimoine et d’oenologie, il nous donne à lire un livre magnifique sur le Périgord qu’il a réalisé avec le photographe Francis Gardeur; ce dernier a réalisé ses clichés à bord d’ULM optimisés pour la prise de vue aérienne. L’ouvrage est réussi. Pierre Carbonnier y dévoile, d’une plume précise et alerte, sa passion pour ce

Pierre Carbonnier et Francis Gardeur viennent de sortir un très beau livre sur le Périgord vu du ciel.

Pierre Carbonnier et Francis Gardeur viennent de sortir un très beau livre sur le Périgord vu du ciel.

pays si attachant, rappelant dans la préface, que de ce département, la Dordogne, Henry Miller disait qu’il survivrait, même su la France devait, un jour, cesser d’exister. Un bel hommage de deux passionnés. Ph.L.

Le Périgord photographié du ciel, Pierre Carbonnier et Francis Gardeur, Geste éditions; 250 p.; 29,90 €.

 

  Des souvenirs de manifs dans le froid scandinave

Je rêvassais devant mon ordinateur. C’était un début d’après-midi de printemps clair, au froid vif, cru, comme l’année 2016 n’a pas son pareil pour en produire. J’entends du bruit, dehors. Je regarde par la fenêtre et aperçois des CRS qui s’activent, rue Alphonse-Paillat. Une manifestation contre la loi scélérate El Khomri, bien sûr! Mon sang de Ternois ne fait qu’un tour. Je saisis mon appareil photographique, sors de la rédaction-tanière tel un ours après hibernation. Rue de la République, je tombe sur le cortège de manifestants qui observe un mur de forces de l’ordre. Ce sont les Sud qui, au dire de l’un d’eux, ont souhaité donner «un petit coup de pression aux policiers». Pression bon enfant. Aucun incident. Il fait vraiment froid malgré celle lumière bizarre, scandinave, presque danoise comme notre système de mise en page CCI contre lequel je me bats depuis des années. (Mais il faut bien gagner sa vie, lectrice, mon amour; sinon, comment ferais-je pour t’emmener au restaurant, et t’acheter te

Manifestation du syndicat Sud contre la lois scélérate El Khomry.

Manifestation du syndicat Sud contre la lois scélérate El Khomri.

s tenues sexy et délurées de demi-mondaine, presque «verdurines?».) Je décide de suivre la manifestation, et de rêvasser dans l’air scandinave. Je me revois, en automne 1971, lycéen au lycée Henri-Martin de Saint-Quentin, participant aux manifestations contre la circulaire Guichard. Que nous voulions-nous, à Olivier Guichard, gaulliste bon teint? Je me souviens même plus. Je me revois, chevelu et bouclé comme Louis XIV ou, plutôt comme Polnareff, au côté de mes copains Jean-François Le Guern (dit Paco, du Juan, dans mon roman La promesse des navires), Michel Melki (aujourd’hui comédien), Michel Caulier, tous à l’AJS (Alliance des jeunes pour le socialisme). Nous hurlions des slogans. Quel temps faisait-il? Ça non plus, je ne m’en souviens plus. Je me souviens du goût des bières pression que nous allions boire chez Odette, café des Halles, où nous refaisions le monde en dégustant des saucisses-frites. Était-ce au cours de cette année-là que le juke-box ne cessait de jouer «Le tango des cocus», œuvre impérissable, reprise notamment par le chanteur lillois Alain Boumé, puis, quelques années plus tard, par le regretté et très belge Tichke? On n’est jamais sûr de rien. Deux ans plus tard, ce fut la loi Debré qui nous fit descendre dans la rue. Mes cheveux étaient de plus en plus longs. Je m’intéressais de plus en plus au rock’n’roll et à la littérature (Henry Miller, Blaise Cendrars, Jacques Perret). Certains de nos copains plaçaient des entonnoirs sur leurs têtes pour se moquer de Debré. Puis ce furent les réformes Fontanet et Haby que nous contestâmes. Mais y allais-je encore, aux manifestations? Je jouais dans un groupe de blues rock, courait après les filles, câlinaient avec la fébrilité d’un jeune puma celles que je surnomme Katia et Clara dans l’un de mes autres romans. Le temps passe et les souvenirs restent, même sous le froid scandinave de ce printemps fou de 2016 et sous les auspices de la loi scélérate El Khomri.

                                                             Dimanche 8 mai 2016.

À la recherche du Besson perdu…

     L’auteur d’«Ah?! Berlin», ne perd jamais son temps : qu’il pense ou qu’il sorte, toujours, il écrit. Et nous donne un petit livre éclairant.

Henry Miller : J’suis pas

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

Patrick Besson, écrivain, journaliste.

plus con qu’un autre. Roger Vailland : Comment travaille Pierre Soulages. Paul Léautaud : Amours. Blaise Cendrars : J’ai tué. Kléber Haedens : La France que j’aime. Ce sont souvent les petits livres qui éclairent le mieux les grands écrivains. Bien sûr, on ne pourrait se passer de Nexus, de 325 000 francs, du Journal littéraire, de La main coupée et d’Adios. Mais tout de même. Quel bonheur de se plonger ou de se replonger des petits délices précités, de ces minuscules bouts de littérature exquise, lâchés comme une bulle de savon, légère, sans la lourdeur du «vouloir-faire-oeuvre». Oui, aimons, les petits livres dits mineurs pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils nous procurent : goûter, subrepticement, le bonheur d’être au monde. Ou en lecture. Ce qui revient à peu près à la même chose.

Pense-bête, suivi de Sorties, est de ceux-là : le petit livre d’un grand écrivain : Patrick Besson. Et, une fois encore, c’est éclairant. Même si, of course, on ne peut se passer de Ah?! Berlin, de Lettre à un ami perdu, et d’Accessible à certaine mélancolie, livres majeurs, essentiels, parmi la somme bessonienne. Là, il a partagé ces 130 pages en deux parties : une première, Pense-bête, composée de proses, d’aphorismes et de pensées diverses. Une seconde tissée de récits et de nouvelles, à propos des sorties qu’il a effectuées. «Je suis beaucoup sorti et j’ai peu pensé. Ou j’ai beaucoup pensé et je suis peu sorti», confie Patrick Besson dans le texte de quatrième de couverture. «Ce recueil en deux parties est le résultat de plusieurs années de sorties et de pensées, tentative de retrouver et de conserver le temps perdu à sortir et à penser» Quoi de plus mélancolique, proustienne, modianesque que cette explication-confession? Comme d’habitude, Besson nous divertit, nous fait sourire (page 60: « Les choses que je ne ferai jamais…»; ou, page 74, quand il raconte que Sarkozy aurait dit à Franz-Olivier Giesbert que dès qu’il ne serait plus président de la République, il lui casserait la gueule…). On adorera également quand il évoque la réception de Son Excellence Alexandre Orlov, au 79 de la rue de Grenelle, l’ancienne ambassade d’URSS (il ne faut jamais passer à côté de valeur sûres : « J’étais ému d’errer dans les couloirs de ce qui fut pendant soixante-dix ans l’épicentre de la révolution bolchevique mondiale, désormais vaincue». Et on regrettera qu’il eût raccroché les gants du critique littéraire puncher et de haut vol qu’il était. Exemple, à propos de l’excellente Virginie Despentes : « C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka, une Violette Leduc qui n’ait pas été laide, une Simone de Beauvoir sans agrégation de philosophie. Elle écrit un français rude qui reste classique ; c’est la belle langue de l’école de la rue. » Imparable : pour tout ça, merci Besson !

PHILIPPE LACOCHE

Pense-bête suivi de Sorties, Patrick Besson, Mille et une Nuits ; 129 p. ; 4,50 €.

« Toute une vie, plus une année »

     Voilà ce que répond Jean-Marie Rouart lorsqu’on lui demande combien de temps il a mis pour écrire son magnifique et épais livre.

 

L’académicien Jean-Maric Rouart, auteur d’un excellent et lumineux livre, Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont, 906 p.), sera présent à la librairie Martelle, à Amiens, le mardi 8 décembre, à 18 heures. Nous l’avons rencontré chez lui, à Paris.

A propos de Roger Nimier et de ses romans, vous écrivez : « Il a laissé des romans attachants et acides comme des fruits verts qui ne mûriront jamais. » Puis : « L’art de son œuvre et de sa vie : avoir su se faire regretter. » Comment faites-vous pour cerner au près et à ce point un écrivain ?

Jean-Marie Rouart : C’est l’art du portrait ; j’adore les portraits. J’essaie à la fois de résumer, de cerner, de cibler une personnalité et de la rendre vivante ; c’est un peu comme la caricature.  Je dois dire que le personnage de Nimier est très paradoxal ; c’est un homme qui a très peu écrit mais qui a laissé une légende importante ; j’ai essayé de décrypter, de comprendre pourquoi on était toujours aussi attaché à Roger Nimier.  Même si on le lit peu, parce qu’il y a peu à lire. Ce qui est remarquable chez lui, c’est la critique littéraire qu’il parvient à hisser au niveau de l’œuvre d’art.  Il a une intelligence, une compréhension des écrivains. Parfois les écrivains sont autant attachés à leur œuvre propre qu’à l’œuvre des autres.  C’est le cas de Proust par exemple.  A la fois, ils écrivent leur œuvre, mais ils sont très attachés à leurs devanciers. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? On peut craindre que non. Mais moi, je suis le dernier des Mohicans, je suis très attachés à tous les écrivains qui m’ont aidés à écrire, tous ces écrivains dont je suis le résultat.  Dans mon livre, il y a cent vingt écrivains.

La critique littéraire ne serait-elle pas une tradition des Hussards, classés à droite, alors que les écrivains dits de gauche ne s’adonneraient-ils pas plus facilement aux essais ?

Je crois qu’il est très difficile de ramener les écrivains à leurs options politiques et à leurs idéologies. La littérature dépasse complètement les idéologies.  Moi, j’aime d’un même amour des écrivains qui se situent autant à droite qu’à gauche.  J’aime Drieu La Rochelle, mais j’aime également Aragon, Malraux (qui était compagnon de route du Parti communiste).  Les idéologies me sont complètements égales. En revanche, j’essaie de déceler ce qui les rapproche.  Ce qui les rapproche, c’est, peut-être, d’essayer d’embellir la vie et de donner aux gens à la fois un sentiment d’excitation et de consolation, ce à travers leurs personnages, les situations. Je pense à Stendhal, Balzac. La littérature a une valeur consolante, notamment quand on a une peine de cœur, ou que l’on ressent le sentiment de la jalousie (On lit La prisonnière, de Proust).  Ainsi, on se rend compte qu’on n’est pas seul. C’est un des caractères importants de la littérature : la consolation.  Ca me paraît impensable de vivre sans avoir ce formidable renfort des grands auteurs, de la lecture, de la littérature.  Il y a livre et livre. La littérature c’est la recherche de la vérité par la beauté.

Peut-on retrouver ce caractère de consolation dans la peinture, le cinéma, la musique, etc. ?

Bien sûr.  Tous les arts émanent de la même angoisse, de la même interrogation.  Pourquoi, parfois de gâchis : la perte de l’être aimé, la perte d’un parent, d’un enfant.  Toute cette souffrance qui ne sert à rien. Seuls les artistes ont le privilège de faire quelque chose avec la souffrance.  Ils font grâce à leurs œuvres une matière de consolation. C’est vrai que les artistes ont souvent des vies malheureuses. Mais comme toutes les vies. Leur privilège, c’est de savoir donner un sens à tout ça.

Combien de temps avez-consacré à l’écriture de ce livre ?

J’ai l’habitude de répondre : « Toutes une vie, plus une année. » C’est-à-dire tous les livres que j’avais lus au cours de toute ma vie, et qui me demeuraient en mémoire.  J’y pensais, ils m’obsédaient comme une mélodie qui me poursuit. Je voulais montrer aux lecteurs – car souvent ils sont perdus dans une librairie – que la littérature était l’occasion de trouver l’âme sœur.  Je ne pense pas qu’on puisse être rebelle face à la littérature ; c’est simplement qu’on n’a pas encore trouvé l’auteur qui nous convient. L’âme sœur. En fait, j’ai consacré une année entière à écrire ce livre.

Avez-vous, au cours de l’année d’écriture, procédé à des plans, à des relectures, des prises de notes, etc. ?

Je voulais faire le contraire d’un travail universitaire.  Je souhaitais que le lecteur s’amuse en s’instruisant.  Ca, c’est une tradition française : tenter de trouver la vérité par la beauté.  Etre à la fois léger et profond. Je n’ai pas tenté de classer les écrivains par écoles (rien ne me paraît plus faux que les écoles). Je pense que la littérature abolit le temps.  C’est le lieu de l’universel, de la tolérance. Je crois qu’au jugement dernier, si les écrivains (Balzac, Aragon, Malraux, etc.) se retrouvaient, ils communieraient ensemble dans cet amour de la littérature.

Comment faites-vous pour aimer avec autant de passion Stefan Zweig et Guitry ? Zola et Henry Miller ? Bernanos et Simenon ? C’est parfois le grand écart.

Ce que j’aime dans la littérature, c’est la particulière diversité.  Je n’aime pas les chapes, je n’aime pas les chapelles ; je n’aime pas m’enfermer dans des options politiques.  Dans mon livre, il y a des cardinaux un peu atypiques (Retz, un gai luron ; Bernis qui a piqué des maîtresses à Casanova) Voltaire, des athées, des catholiques, etc. Ce ne sont pas des saint

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

s ; ce ne sont pas des salauds.  J’aime la diversité ; chacun a sa musique, chacun a son expression et ses obsessions.  Je suis très tolérant. J’apprécie les gens qui ont envie de s’élever.

Que représente pour vous la littérature ? La liberté ?

Pour moi la littérature, c’est plein de choses.  C’est effectivement la liberté. Et en même temps c’est  quelque chose – dans l’élévation – de quasiment religieux.  La littérature, c’est une spiritualité.  C’est à la fois la vérité, la bonté,

Parmi les cent vingt écrivains que vous évoquez, pourriez-vous nous citer vos dix préférés ?

Non, car si j’ai fait ce livre, c’est pour montrer à quel point il y en a beaucoup.  C’est comme si vous demandiez à une mère de famille qui a douze enfants lequel d’entre eux elle préfère ?  J’aime autant Aragon que Drieu La Rochelle, le cardinal de Bernis que Tolstoï. Et ils n’ont rien à voir entre eux.  Je n’ai pas voulu faire de hiérachie. L’important, c’est de découvrir tous ces écrivains.

Quel regard portez-vous sur la critique littéraire d’aujourd’hui ?

On est toujours mauvais juge… J’ai eu la chance pour mes premiers livres d’avoir des articles d’Antoine Blondin, puis de Kléber Haedens… J’ai eu beaucoup de chance. Robert Kanters, François Nourissier, etc. Aujourd’hui on a toujours tendance à penser que la critique n’est parfois pas à la hauteur, c’est un phénomène de l’âge ; cela vient du fait qu’on mélange souvent les livres fabriqués (pour vendre) et la littérature.  Ces livres sont mêlés dans la liste des best-sellers. Je suis hostile à la liste des best-sellers. Ce sont les choix des critiques qui doivent faire la hiérarchie. Les critiques doivent être les guides.  Je n’ai rien contre la distraction ; je me distrais beaucoup en lisant, même en lisant Montaigne.  Je n’oppose pas la littérature ennuyeuse et la littérature amusante.  Toute la littérature doit être un peu amusante.  Mais aujourd’hui ça devient difficile de savoir – à cause de ces mélanges – ce qui sera le livre de distraction ou le livre réellement littéraire.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur une fiction.  Un roman. Je suis profondément romancier.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Claire de Lune pour Charlie

Claire Defarcy et Antoine Grillon.

Claire Defarcy et Antoine Grillon.

 C’était une soirée froide et humide. A la Lune des Pirates, à Amiens, on ne parlait que de ça. Que de l’horreur. Du retour de la barbarie ; la sauvagerie à l’état pur. La connerie en barre. Je pensais à Charb que j’avais interviewé à la dernière Fête de l’Humanité (et que j’avais revu au Cirque d’Amiens, pour un concert de soutien à Charlie, organisé par Dominique Leroy, au cirque d’Amiens), et Wolinski avec qui j’avais fait la fiesta, en 2000, à Belfort ; il faisait partie du jury (avec Cavanna) du prix Populiste qui avait eu la gentillesse de s’intéresser à l’un de mes opus. Des types adorables. Oui, on ne parlait que de ça, à la Lune des Pirates, à l’occasion du pot de départ de Claire Defarcy, responsable de la communication et de l’action culturelle depuis 2008 dans l’établissement le plus rock de Picardie. Il y avait là tout le gratin rock’n’roll, culturel et littéraire de notre belle région. Musiciens, journalistes, écrivains, chanteurs… La soupe de champagne, parfaitement préparée par le compagnon de Claire (un fan de la Beat Generation ; j’adore parler avec lui de Brautigan, de Kerouac, de Ginsberg et de Henry Miller) coulait à flots. Claire était en joie et en beauté. Elle me rappela qu’elle avait succédé à Aurore Becquet. Que sa mission était de « réfléchir à l’image du lieu et de la communication (presse, partenariat, réalisation de supports, actions culturelles, projet Bruits de Lune, action vers le public lycéen, expositions, etc.) ». Au final, pas une mince affaire. Son meilleur souvenir de concert ? Dälek (hip hop, électro) en 2009. Le concert le plus fou ? Caribou (électro) en 2011. Sa plus belle rencontre avec des artistes ? Stuck in the Sound et Gaspard Royant.

   Claire part pour la ville de Caen. Elle deviendra responsable du pôle communication du Cargo, une belle scène de musiques actuelles. Lui succédera Marine Duquesnoy, 26 ans, qui jusqu’ici oeuvrait pour le compte de A gauche de la Lune, producteur de musiques actuelles, à Lille.

    Le dimanche, il y eut la grande marche Charlie, à Paris. Superbe, fraternelle ; pleine d’espoir. Et ce beau geste de la direction du Courrier picard : offrir un exemplaire de l’hebdomadaire à tous ses salariés. Une manière, élégante et utile, de soutenir notre confrère. J’ai trouvé ça craquant. Tu comprends, lectrice adorée, adulée, mordue, convoitée, suçotée, comblée, pourquoi je suis fier d’écrire dans ces colonnes et pour ce titre, ex-coopérative ouvrière, qui a su préserver son esprit fraternel.

                                                 Dimanche 18 janvier 2015  

 

Retour à l’envoyeur

                                      J’adore signer mes livres à la librairie Cognet, à Saint-Quentin. Je m’y revois, lycéen, au cœur des seventies, farfouillant dans les rayons à la recherche d’un Henry Miller, d’un Paul Morand, d’un Jacques Perret ou d’un Blaise Cendrars, l’esprit contrariant, à contrecourant des conseils que nous infligeaient nos enseignants chevelus et post-soixante-huitards ; ceux-ci désiraient me conduire sur les rives hautement modernes du Nouveau Roman (ce que la France littéraire a produit de plus horripilant, de plus horrible depuis des siècles) ou sur celles, contestataires, de la littérature engagée. Je me faisais un malin plaisir à raconter à mon professeur de lettres – une jolie Parisienne, très brune, au nom italien, qui ressemblait à Albertine Sarrazin -, que je dévorais les livres des Hussards (Nimier, Blondin, Déon, Haedens

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l'univers.

Emmanuel Mousset, philosophe et écrivain, était venu me rendre une visite amicale à la librairie Cognet par un samedi pluvieux de Picardie, perdu dans l’univers.

). Elle ne comprenait pas que je puisse être attiré par ces désinvoltes « parfois à l’esprit de droite ». Je lui rétorquais qu’au moins, eux, racontaient de vraies, parlaient très bien de l’alcool et des filles. Robbe-Grillet et consorts me laissaient de marbre ; Camus (en dehors de L’Etranger) m’ennuyait. J’étais désolé de la désoler ; elle était si belle, si mystérieuse, si sensuelle. Je crois qu’il n’y a qu’en matière de littérature que je ne suis incapable de produire un effort dans le but, sournois, de séduire une femme. Cognet, donc ; j’y étais il y a quelques jours. C’est là que j’avais appris, il y a cinq ans environ, lors d’une séance de dédicaces, que l’une de mes amoureuses, F., était décédée une dizaine d’années plus tôt. J’étais accablé. Je la revoyais, apprentie hippie, avec son manteau en peau de chèvre retournée, son regard de myope, son long corps souple et doux de blonde vénitienne. Fauchée au milieu des eighties par le VIH. Elle m’avait inspirée le personnage de Clara, l’une des héroïnes de mon roman Des rires qui s’éteignent. Il y a quelques jours, le destin, une fois de plus, est venu frapper à ma porte à la librairie Cognet. L’écrivain et philosophe Emmanuel Mousset qui me rendait une visite amicale, me confia qu’il avait retrouvé mon roman Des petits bals sans importance, en première édition, publié au Dilettante avec une jolie couverture de Sempé, livre lesté d’une dédicace. Il me le tendit ; je la lis. Je pâlis. Ce livre je l’avais signé à mon copain Fred, en 1997. Guitariste de notre groupe de rock, il décéda dix ans plus tard. J’avais à l’époque consacrée l’une de mes chroniques, « So long, Fred », chronique qui se trouvait justement dans le recueil du même nom que j’étais en train de dédicacer à Emmanuel Mousset. Fred travaillait à quelques mètres à côté, à la Caisse d’Epargne de Saint-Quentin. A quelques mètres de notre cher Café des Halles, chez Odette, repère des jeunes musiciens bohèmes que nous étions. « La boucle est bouclée », lâcha Emmanuel, philosophe. Je regardais la pluie tomber sur le trottoir de la rue Victor-Basch ; j’avais le cœur gros.

                                                            Dimanche 21 décembre

Me voilà de retour, lectrice, ma fée dévergondée!

Un repas d'amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz... Et sur la table, une bouteille d'eau minérale.

Un repas d’amis, un dimanche, à Abbeville. De gauche à droite, on retrouve notamment Raymond Défossé, Jacques Frantz, Suzanne Frantz… Et sur la table, une bouteille d’eau minérale.

Me voici de retour, lectrice, mon amour, ma fée sensuelle et dévergondée, mon insaisissable créature tant désirée. Des questions te taraudent déjà l’esprit. «Qu’est-ce que le marquis des Dessous chics a-t-il pu bien faire pendant ses vacances, alors que moi, je bronzais comme une dinde rôtie au côté de mon mari sur une plage improbable? Quelles aventures, une fois de plus, a dû-t-il vivre?» Te raconter par le menu serait impossible. Il me faudrait un roman pour tout te dire au creux de l’oreille, ou te susurrer mes aventures en faisant frissonner le duvet de ta nuque. Alors que te dire? Attends, ne bouge pas une seconde. Retourne à ton tricot, à ta blanquette de veau, à ton nourrisson, à l’écoute de RTL (Radio Télé Luxembourg; j’ai appris avec beaucoup de tristesse, la mort de la délicieuse Ménie Grégoire, que ma mère écoutait, à la fin des sixties; ses conseils pop, sexy, pour les femmes qui, doucettement, se libéraient; quelle belle époque, tout de même!). Je cours vers mon appareil photographique histoire de me rafraîchir la mémoire. Voilà, les souvenirs me reviennent. Dans le désordre. Suis allé, en galante compagnie, au Festival des Forêts, dans de charmants petits villages – Morienval, Saint-Crépin-aux-Bois, etc. – nichés dans la forêt de Compiègne. Musique classique et ancienne d’un niveau exceptionnel dans des églises exquises, petits bijoux de pierre. «La France comme on l’aime!» eût dit Kléber Haedens. Suis allé en l’abbaye de Saint-Riquier pour également écouter de la musique. Très beaux moments. Me suis retrouvé chez des amis à Wimereux, station balnéaire pleine de charme, que je ne connaissais pas. Malgré le temps incertain et les algues vertes, je me suis baigné, exhibant mon corps d’athlète devant de jeunes indigènes du beau sexe qui m’avaient reconnu et me demandaient de leur signer des autographe à même la peau. (Je prie les confrères journalistes de La Voix du Nord de bien vouloir me pardonner cette concurrence déloyale.) J’ai mangé des moules-frites à Stella-Plage. J’ai déjeuné chez mon bon copain ternois Raymond Défossé en compagnie de sa femme Hélène, de Jacques Frantz, de sa femme Suzanne et de quelques amis. J’ai interviewé Vincent Josse. Suis arrivé en retard et en taxi (j’espère que mon chef de service me paiera la note) à cause de la coupure de la ligne de métro entre Montparnasse et Trocadéro. Et j’ai bu une bière sans alcool avec Patrick Besson au Wepler, place Clichy. On croyait voir les fantômes de Henry Miller, d’Alfred Perlès, de Truffaut, de Breton. Elle n’est pas belle, la vie?