Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.

 

Baguenauder à Paris quand la lumière grisonne

 

Vincent Peillon, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, près de la Gare de l'Est, à Paris.

Vincent Peillon, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, près de la Gare de l’Est, à Paris.

Quel plaisir de retrouver Paris! Là-bas, tout m’intéresse. Je ne cesse de lever le nez. L’architecture. Là une plaque historique; là un nom de rue qui me rappelle qu’un écrivain à mon goût est passé sur ce trottoir ou a résidé dans cet immeuble. Il faisait beau; je levais le nez comme un enfant. Étrange sentiment de légèreté stendhalienne. Baguenauder, ne rien faire. Juste de promener, humer l’air du temps; celle de cette ville sublime, coeur de ce pays – le mien – qui ne cesse de me fasciner, et que j’aime d’une passion quasi amoureuse. Et laisser libre cours à ses pensées. Je me revoyais arrivant à Paris, en 1977, rue d’Antin, chez Best, pour y commencer ma carrière de journaliste dans la presse rock. Cette manière d’ivresse due à la bière du café Le Port-Mahon, certes, due aussi à la fièvre punk qui sévissait à ce moment-là et qui me réjouissait (ah, ces concerts des Clash, des Heartbreakers, de Graham Parker, de Téléphone, de Trust, etc.). Mais due, surtout au bonheur indicible de me retrouver là, en mai 1977, dans la lumière poudreuse de ce printemps de toutes les promesses en cette ville que, déjà, j’adorais. Aimer Paris, c’est banal, je sais lectrice vénérée, adorée, convoitée. Mais te le dire de cette façon ne l’est pas; c’est un peu de la vigueur de ma jeunesse que je te livre ici, moi qui n’en ai plus beaucoup (de jeunesse, of course; de la vigueur, il m’en reste un peu). Je revois encore le visage doux, rose et poupin de cette petite esthéticienne, une Ternoise, que je retrouvais dans l’appartement d’un batteur-ami, rue des Gobelins. La posséder à Paris avait bien plus de saveur que de la câliner dans ma 4 L bleu ciel dans le chemin coincé entre les lignes de chemin fer Paris-Laon et Paris-Bruxelles, à Tergnier. On est bête quand on a vingt ans. Tergnier, justement, me sauta au visage lorsque je tombais sur la plaque apposé à la mairie du XXe arrondissement et qui rend hommage au père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement des droits de l’homme ATD Quart-Monde, initiateur de la lutte contre l’illettrisme, curé dans les paroisses ouvrières, dont celle de Tergnier, dans les années cinquante. Avant cela, à la terrasse de la brasserie La Ville de Provins, j’avais interviewé Vincent Peillon, député européen, ancien ministre de l’Éducation. (Il vient de sortir un excellent thriller, Aurora, aux éditions Stock, dont l’ami Daniel Muraz vous dit ce qu’il en pense dans les pages livres de ce même journal.) Nous nous sommes connus lorsqu’il était député du Vimeu. Des connivences littéraires nous rapprochèrent, et nous étions heureux de nous retrouver pour évoquer nos souvenirs de la côte picarde. Et la littérature, bien sûr. Paris n’est rien d’autre: de la littérature, de l’Histoire, des souvenirs. Tout ce qui continue à nous faire tenir debout quand la lumière, avant si poudreuse, grisonne comme nos cheveux.

Dimanche 12 juin 2016

Brèves en musique et en littérature

AUDIO LIVRES

Despentes savonneuse

Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes, n’est rien d’autre que le portrait des eigthies finissantes. La voix de l’excellent comédien Jacques Frantz (Yves Robert, Claude Chabrol, Claude Berri, etc.) convient parfaitement au style écorché et si rock’n’roll de l’auteur de Baise-Moi. Ici, elle nous invite à suivre Vernon Subutex, manière d’ange déchu, « légende urbaine », estime l’éditeur, qui, tout doucement glisse vers le cauchemar de la rue. Légende urbaine ? Il y a de ça. C’est souvent violent, à la fois drôle et brutal. Ce texte ressemble

Captain Kid.

Captain Kid.

à un album des Heartbreakers. Percutant et réussi. Ph.L.

Vernon Subutex 1- Virginie Despentes. Audiolib.

MUSIQUE

Un bienfaiteur

« Je crois en une poésie du son. J’ai la conviction que, grâce au son, la musique peut agir comme un baume, voire soigner… Et j’ai envie de faire du bien… », confie Sébastien Sigault, alias Captain Kid. Le songwriter parisien, apparu sur les scènes dans les années 2000, remplit ici, parfaitement son contrat. Jolie mélodies, voix aussi bien dessinées qu’une estampe d’Hokushaï, il nous livre treize chansons fraîches, pétillantes, résolument poppy qui lorgnent du côté de Blur et de Divine Comedy, même si son Panthéon personnel renferme Dylan et les Beatles. La mélodie de « Upon the Edge » est un régal. Jolie pochette au format inhabituel. Très agréable. Ph.L.

X or Y, Captain Kid. Savoury Snacks records.

 

D’Arsy chante Corcy

D’Arsy est un artiste originaire de Soissons, dans ce cher département de l’Aisne. Il ne s’en cache pas puisque l’un de ses chansons s’intitule « Corcy »village du Soissonnais. Sa voix est belle, bien posée. Ses textes en imposent par une écriture serrée, poétique. Il chante l’amour, la nature, la forêt, la foudre et le tonnerre. Les arrangements proposent des sons où l’électro et les nappes de pianos font bon ménage. La chanson « Lovely », en duo avec Morgane Imbeaud à la voix limpide comme les eaux de la Vesle, ne manque pas de charme. Belle mélodie ; douce atmosphère. « Boy sentimental », avec ses évidences, ses ambiances, recèle toute la puissance d’un tube potentiel. PHILIPPE LACOCHE

Boy sentimental, D’Arsy. PBOX Music. Dist. Sony.

Emmanuel Bove et Johnny Thunders me poursuivent

       

Laurent (à gauche) et Pierrot Margerin, au Relais du Campus, à Amiens.

Laurent (à gauche) et Pierrot Margerin, au Relais du Campus, à Amiens.

     Je suis allé voir Laurent Margerin en concert, au Bar du Campus où je n’étais pas allé au moins depuis six ans. L’endroit n’a pas changé ; Laurent non plus. Moi, si. C’est regrettable. J’avais plus de cheveux, moins de poches sous les yeux, moins de rides. La vieillesse est un naufrage. Laurent, équipé de sa guitare, a interprété ses belles chansons, douces balades, d’autres plus rock. Les textes sont bien écrits, nuancés. Jamais démagogiques. C’est agréable d’écouter un concert de Laurent Margerin. Peu de temps avant la fermeture, son frère Pierrot Margerin, lui aussi artiste émérite et joyeux drille, est venu le saluer, en compagnie de son batteur, le précis et talentueux Benjamin Nail. Je n’ai pas résisté au plaisir de prendre les deux frères en photo. Dans dix ans, si Dieu ou Marx me prêtent vie, je regarderai cette photographie et me rappellerai de ce moment. De mon départ dans la nuit humide, picarde, bovienne, sous les arbres maigrelets du boulevard de Chateaudun à Amiens. Bove, parlons-en. Je suis allé à Paris pour assister à la projection en avant-première de La prochaine fois je viserai le cœur, film remarquable de Cédric Anger, avec Guillaume Canet et Ana Girardot. L’œuvre s’inspire de l’affaire du gendarme Alain Lamare, gendarme de 22 ans, au PSIG (Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie) de Chantilly qui, entre 1978 et 1979, va tuer une jeune fille et en blesser d’autres. Jeune journaliste à l’Agence France Presse dans l’Oise, Yvan Stefanovitch enquête sur l’affaire et en tirera un livre très réussi Un assassin au-dessus de tout soupçon, chez Balland, en 1985. Ce dernier – que J’ai lu vient de rééditer – a servi de base au film La prochaine fois je viserai le cœur. Cédric Anger a donné le nom de Franck Neuhart, au personnage de Lamare joué par Canet. Neuhart : mon sang de lecteur n’a fait qu’un tour. J’ai tout de suite pensé au roman, L’Amour de Pierre Neuhart,  d’Emmanuel Bove. « Bove ? C’est mon écrivain préféré ! » m’a répondu tout de go Anger. Et quand, dans le film, une chanson de Johnny Thunders (chanteur des Heartbreakers, mon groupe préféré de la fin des seventies), s’échappe de l’autoradio de la voiture volée par Lamare, il me confie aussi qu’il adore ce combo et Thunders tout particulièrement. Que de coïncidences ! L’après-midi, je suis allé rendre visite à mon éditeur Emmanuel Bluteau – qui publiera, sous peu, un recueil des chroniques Les Dessous chics que tu dévores tous les dimanches, lectrice adulée – au Raincy, dans l’Est parisien, je me suis dit que Bove eût pu habiter dans cette ville faite de maison en meulière, avec des jardinets proprets. Une atmosphère un peu grise, à la tristesse acidulée. Comme la mélancolie de Pierre Neuhart et celle de Thunders.

                                             Dimanche 2 novembre 2014