L’automne et nos langueurs monotones

          J’étais au BDM, l’un des bars les plus rock’n’roll du centre-ville d’Amiens. Louis servait des Cadettes, bières artisanales brassées dans le Nord, et des pastis, boissons anisées fabriquées dans le Sud. J’étais entre Pascal, fou de rock et d’art contemporain, et l’un de ses vieux amis. Louis eut la bonne idée de passer un morceau de Gong. Tous trois, nous étions de la même génération. Nous nous sommes mis à évoquer le rock des seventies; le rock français en particulier. Gong, bien sûr, mais aussi Alice, Moving Gelatine Plates, etc. Puis, nous passâmes à Zappa et à King Crimson. Je regardais la nuit à travers la vitrine. Une nuit d’automne déjà fraîche. Des souvenirs me revenaient. King Crimson que nous étions allés voir à Faches-Thumesnil, dans le Nord, à bord de la 4L de Joël Caron, flûtiste-saxophoniste du groupe saint-quentinois Koït; Joël Caron que j’ai retrouvé, il y a peu, par l’intermédiaire de Facebook. Il habitait Eppeville, près de Ham, fréquentait, comme moi, le lycée Henri-Martin de Saint-Quentin. Je le revois manger d’immenses sandwichs au camembert (électrique, comme devaient en manger les membres de Gong) assis sur un banc, sous les platanes de la cour de cet établissement scolaire à l’origine si républicain, et devenu, après Mai 1968, lycée expérimental. Caron était une manière d’Indien aux cheveux longs et noirs; un découvreur de toutes les bonnes musiques du moment. Il était un peu notre gourou. Je suis allé rechercher sur internet. J’ai tapé «King Crimson» et «Faches-Thumesnil». Et j’ai retrouvé tout un dossier

Tergnier, ma ville; ville résistante. la rue Rébéquet, celle où résidaient les parents de mon ami Patrick Pain, fils d'un facteur communiste (le Eric Burdon local); cette rue rend hommage à Pierre Rébéquet (1901-1945), sous chef de gare, mort en déportation. La fausse gauche sociale-traite, festive, sociétale, anti-marxiste, devrait en prendre de la graine.  Qu'il crève, le capitalisme!

Tergnier, ma ville; ville résistante. la rue Rébéquet, celle où résidaient les parents de mon ami Patrick Pain, fils d’un facteur communiste (le Eric Burdon local); cette rue rend hommage à Pierre Rébéquet (1901-1945), sous chef de gare, mort en déportation. La fausse gauche sociale-traite, festive, sociétale, anti-marxiste, devrait en prendre de la graine. Qu’il crève, le capitalisme!

sur ce fameux concert et même la date précise grâce à la légende d’une photographie: «King Crimson avec de gauche à droite John Wetton, Bill Bruford et Robert Fripp – Faches-Thumesnil le 20 novembre 1973.» Le 20 novembre 1973, j’étais donc à Faches-Thumesnil. Je me souviens d’un temps brumeux. J’avais les cheveux longs et bouclés comme un Louis XIV de Tergnier. J’ai même retrouvé une photo du public sur le site; j’ai regardé si j’apercevais Caron, et peut-être les copines et copains (Jean-François Le Guern, dit Paco, disparu en faisant la route; Florence, morte d’un virus délétère au milieu des eighties; Catherine, morte à 20 ans dans un accident de voiture dans le Sud). Je ne vis que dans le passé. Au BDM, nous avons aussi parlé de Kevin Ayers que j’étais allé voir à Noyon, en 1972, juste après la sortie de son disque Banamour. Complètement bourré, Kevin avait craqué son jean en velours peau de pêche et montré ses fesses au public. À la guitare: le génial Steve Hillage. J’étais avec Patrick Pain, un ami cher, chanteur fou de Van Morrison, et certainement Dadack, mon bon copain Gérard Lopez, bassiste génial et frère de la cité Roosevelt. Je suis allé dire bonjour à Dadack, cet été, au cimetière de Tergnier; il pleuvait. En sortant, j’en avais gros sur la patate. Pour me décontracter, j’ai photographié la plaque de la rue Rébéquet où résidaient les parents de Patrick. Dadack et moi allions lui rendre visite. J’ai l’automne mélancolique comme d’autres ont le vin mauvais.

Dimanche 9 octobre 2016.

 

Disques et livres

ROCK

Zebra ne manque pas d’Ham

Zebra était le bassiste du groupe rennais, Billy Ze Kick, qui donna au rock la folle chanson «Mangez-moi ! Mangez-moi !» qui évoquait la cueillette des psilocybes, champignons hallucinogènes. On se souviendra aussi du titre «OCB» qui faisait référence à la marque de papier à cigarette. Zebra (qui réside aujourd’hui à Ham) propose aujourd’hui un excellent album, Mambo Punk. Du rock français qui déménage. Ca commence fort avec l’excellent «Choisis ton camp camarade» où s’impose la chaleureuse et cuivrée présence de la trompette de Nico P et du tombone de Monty. Les guitares sonnent souvent eighties, voire seventies. Les basses sont rondes et nerveuses comme des truites. La chanson «Peau de Zèbre», avec sa montée skiffle vaut également son pesant de rock. Ph.L.

Mambo Punk, Zebra. Zebramix (06 19 06 91 63).

 

ELECTRO-WORLD

Très original!

Leur premier morceau, l’excellent «La troisième porte» dure 15’31; on se croirait revenu au u rock des seventies. Mizmar ne donne pas dans la facilité ou le commercial. On est en droit de l’en féliciter. Mizmar est, en fait, le nom du projet de Rodrigue Lecoque, claviériste d’Amethyst. Entouré de Nabil Ghannouchi (oud et nay – une flûte oblique qui donne le ré en note fondamentale) et d’Agata Nowak (batterie et percussions), Rodrigue Lecoque (piano, basse et programmation) propulse une musique tissée d’originalité, de légèreté; elle flirte avec le rock progressif (Soft Machine, Mike Oldfield), l’électro-world et la musique orientale. C’est frais, bien écrit et parfaitement interprété. A découvrir au plus vite. Ph.L.

 

 

 

Mixit, Mizmar. L’Autre studio/ Muséa.

BEAU LIVRE

Souvenirs…

Souvenirs, souvenirs… ça fait tout drôle de revoir la tronche moustachue de mon copain Jean-Yves Legras, photographe de Best, Daniel Darc, les veines ouvertes sur scène, Little Bob au mieux de sa forme, Kas Product, Téléphone, Bijou, Pacadis, Tom Novembre et tant d’autres. Il suffit d’ouvrir le bouquin, de feuilleter. Des images nous sautent à la tronche; des atmosphères; des odeurs de vieilles fêtes, d’aubes couleur de mousse de Stella. L’excellent photographe de rock Pierre Terrasson dépeint avec émotion, sensibilité et humour ces fichues eighties qui, au beau milieu de ses fesses, verra apparaître le sida. Didier Daeninckx mouille ici sa plume pour raconter, tel un détective, les pérégrinations terrassoniennes. Et Alain Maneval signe la préface. Le tout nous donne un livre inclassable, tissé de tendresse, de nostalgie of course. Bises à vous, tous nos amis partis. PHILIPPE LACOCHE

 

80’S, Le grand mix. Pierre Terrasson et Didier Daeninckx. Préf. Alain Maneval. Hugo & Desinge; 25 €.

 

JEUNESSE

 

Cerise

Un album tendre qui nous fait entrer dans le quotidien d’un vieux couple confronté à la perte de la mémoire. Le ton est léger, l’humour bien présent. Les attentions souvent délicates de Monsieur Cerise rendent cette histoire émouvante. Un album aux images douces qui aborde sans dramatiser ce temps de vie où la mémoire, parfois, prend le large…

Madame Cerise et le trésor des pies voleuses. Sandra Poirot Cherif. Rue du Monde. A partir de 5 ans. 17 €.

 

L’amour, la nostalgie, la vie

Journaliste au Courrier picard, Philippe Lacoche signe « Les matins translucides », sorti ce 28 août, avec sa Picardie en guise de décor.

Philippe Lacoche photographié par Guillaume Clément.

Il a encore commis un roman, Philippe Lacoche. Encore? Certes, Les matins translucides possède quelques liens de parenté avec les précédents ouvrages du journaliste-écrivain picard. Ses tics d’écriture par exemple ; ou quelques personnages empruntés aux aventures précédentes. Surtout, le décor: une petite ville de Picardie, marquée par l’activité ferroviaire et le passé ouvrier, résistant et communiste de ses habitants. Sans oublier les références musicales qui parsèment les pages comme les pétales de rose qu’on dissémine sur une longue table de banquet. Pour faire joli, et pas seulement…

Cette nouvelle histoire révèle aussi un nouveau style. Une ambiance mélancolique mais pas triste. Un amour intense mais pur: quand il a rencontré Delphine pour la première fois, Jérôme était en cinquième, elle en sixième! Jérôme en a aujourd’hui soixante. Il est journaliste – tiens donc, la fiction malaxerait-elle des éléments de la réalité? Et décide, sur un coup de tête, de retrouver les lieux de sa jeunesse, les clés de son amour sans lendemain avec Delphine.

Le récit offre à Philippe Lacoche de belles occasions de raconter la passion, le passé, la manière qu’avaient les ados de se rencontrer et de s’occuper «à son époque». Mais aussi l’autre passé: celui des oncles, des anciens, les résistants, ceux qui ont connu la guerre et combattu l’occupant allemand. Parce que Delphine et Jérôme ont grandi dans cette ambiance du souvenir vivace des maquis. Vivace, mais pas toujours exprimé. Ils avaient leurs secrets, les tontons. Pas tous très avouables.

Jérôme parcourt donc la Picardie de sa jeunesse à la recherche de réponses. Il mène deux enquêtes. De celles qu’on aimerait, finalement tous un peu mener au soir d’une vie, dans un moment de fatigue mélancolique. On s’y croirait d’autant plus que les descriptions, sobres mais précises, des villes, des étangs, des lumières brumeuses, ou des bistrots nous ramènent à la Picardie d’aujourd’hui. À lire avec un zeste de nostalgie mais sans obligation de perdre sa bonne humeur!

DAVID GUÉVART

«Les matins translucides», Philippe Lacoche, éd. Écriture, 17,95 euros. Dédicaces dans toute la Picardie de septembre à décembre, à commencer par Ham et Chauny le 14septembre. http://blog-picard.fr/dessous-chics/

Souvenirs, un soir d’hiver

Cyril Montana (à droite) et ma trogne, devant le Petit Moulin, rue Fontaine, à Paris. Moment de fraternité dans l'hiver glacial. Photographiés par un inconnu que je ne reverrai jamais.

Souvenirs. Un soir d’hiver. Rue Fontaine, Paris. Dans un bar. Stéphane Billot, peintre originaire de Ham, dans la Somme, expose ses oeuvres dans ce bistrot. Lou-Mary y donne un concert dans le caveau. Il y a là des artistes, des comédiens. Mon copain Cyril Montana, nouvelliste et romancier, vient me réjoindre. Devant le bistrot, je le prends en photo en compagnie de Lou. Puis, je demande à une personne inconnue de nous prendre en photo, le Cyril et moi.

Lou-Mary et Cyril Montana. Rue Fontaine, Paris.

Ca donne ça. Ces photos. Quelques petits bouts de vies minuscules. La photographie, comme l’écriture, comme l’art en général, n’a d’autre ambition que de tenter de fixer l’instant, figer le temps dans la glace de l’éternité. C’est inutile. Tout fiche le camp. Tout fuit. « Rien ne dire pas même la mort.  » Qui disait ça? Sartre peut-être. Au fond, cette phrase eût été comme un gant de crin à un vrai désespéré : Henri Calet, par exemple. Ou Emmanuel Bove. Je ne sais plus. Je ne sais plus grand chose. Je vais me coucher, lectrice, impossible amour.

Ph.L.