J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014