Féloche siffle le silbo couramment

Ce chanteur presque picard, ancien punk, rend hommage dans son dernier disque, au silbo, langue sifflée des Canaries. Il sera en concert à Amiens, samedi.

Féloche, Félix de son vrai prénom, 39 ans, fou de mandoline, est le créateur de l’excellente chanson « Darwin avait raison ». Il sort son deuxième album.

Qu’est-ce que le silbo, qui donne le titre de votre dernier album?

C’est un langage de l’île de la Gomera, aux Canaries. Un langage ancestral, utilisé depuis toujours par les Gomeros (les habitants de l’île), ceci pour se parler d’une montagne à une autre. Le silbo porte à dix kilomètres. On peut se dire des choses aussi importantes que « n’oublie pas d’apporter les patates ce soir »… On peut pratiquement tout dire avec ce langage sifflé. Mais c’est un peu comme s’il y avait des résumés; le v et le b, c’est la même chose. Mais on peut tout dire.

Connaît-on précisément l’histoire de cette langue?

Elle remonte aux Guanches, les premier habitants de l’île. C’était peut-être des Berbères; ils habitaient dans les grottes.

Le silbo vous a été transmis par Bonifacio Santo Herrera. Qui était-il? Un indépendantiste des îles Canaries?

Oui; il était l’amoureux de ma maman. Notre ange gardien aussi quand j’habitais avec elle à Clichy. Notre vie a changé quand il est arrivé. C’était effectivement un indépendantiste. Il était réfugié politique en France en 1981. J’avais 7 ans. Il me parlait de la Gomera. Il était artificier de métier. Il était impliqué dans un attentat qui n’a tué personne, un dimanche, sur une banque. Il avait les yeux clairs. Les Gomeros étaient assez clairs de peau; c’est pour ça qu’on dit qu’ils devaient être Berbères à l’origine. Il est donc arrivé en France. Il a rencontré ma maman à Clichy. Il était comme un papa. Il me parlait de son île; ça me faisait rêver. Il était artificier aux Canaries (pour faire les routes et les tunnels dans les montagnes). En France, il a travaillé au port de Gennevilliers comme ouvrier, mais aussi cuisinier. Je suis parti à 11 ans, là-bas, à la Gomera, pour voir la famille, prendre des nouvelles et donner des nouvelles de Bonifacio, donner des photos car ça coûtait moins cher de n’envoyer que moi. Il ne pouvait plus repartir aux Canaries; s’il rentrait, il allait en prison. Ma chanson parle de Bonifacio; elle parle de la Gomera qui était son île. C’est un peuple, un langage sifflé. Cela m’a permis de parler de Bonifacio sans expliquer pourquoi. La chanson a eu un certain succès là-bas; en France aussi. Elle est passé à la radio (France Inter, Nova, etc.). Certains ont pensé que Bonifacio était la ville de Corse. A l’origine, je n’avais pas à expliquer qui il était. Cette chanson était prévue pour être planquée dans un album. Les premières personnes qui ont aimé le disque me disaient : « On aime bien ta chanson sur les oiseaux. » En fait, ce n’est pas du tout une chanson sur les oiseaux. C’est une chanson sur l’humain, sur un peuple, sur un langage qui est sifflé et qui m’a marqué, petit.

Bonifacio, c’est aussi un destin tragique…

Oui, en 1986, il a dû partir car le gouvernement français avait fait des accords avec l’Espagne pour extrader les réfugiés espagnols. Il est donc parti aux Etats-Unis, à New York où il s’était installé. Il a été assassiné il y a trois ans.

Y a-t-il eu une enquête?

Il y a eu une enquête; il s’agirait de voyous, des pilleurs. Mais on ne sait pas complètement. C’est une destin; il n’a jamais pu rentrer chez lui. Lui m’a inspiré… En fait, la langue sifflée est poétique. Elle suffisait en soi. Il n’y a besoin d’aucune figure de style. Il existe un endroit où les hommes parlent comme les oiseaux. Rien qu’en le disant ça fait déjà une chanson. Les Espagnols ne connaissent pas ou peu. Il a existé un langage sifflé au Pays basque, dans les Pyrénées; il n’existe plus. Il y a des langues sifflés en Turquie, en Chine. La plus élaborée est celle de la Gomera car elle a été enseignée, et étudiée dans les écoles. Elle est classée patrimoine mondial immatériel ce qui est génial!

Vous avez beaucoup voyagé…

C’est la vie de musicien. J’aime voyager mais pour faire quelque chose. La musique, c’est déjà un langage. On peut aller partout. Rencontrer des musiciens. Je suis allé en Louisiane où j’ai eu la chance de faire une chanson avec Dr John qui est le pape de la musique de New Orleans. J’ai également joué dans un groupe punk ukrainien. C’était le premier groupe a chanté en ukrainien dans l’ère post-soviétique. Avant, c’était interdit pour eux. En Ukraine, on jouait dans les stades mais on ne gagnait que 50 dollars. Ca ne nous faisait pas vivre alors qu’en France, on jouait dans des petites salles et on gagnait mieux notre vie. Le groupe s’était installé en France. Deux membres n’ont pas supporté la vie ici et sont repartis. Moi, j’ai remplacé l’un d’eux. J’étais guitariste et trompettiste. J’ai tourné avec eux en France. C’était un groupe de rock qui marchait et on a joué dans les stades (dont celui de Kiev) en Ukraine. Le plus gros concerts que j’avais fait avec eux , avant de partir jouer en Ukraine, c’était dans un café. Mes doigts saignaient car je devais apprendre tous les morceaux en deux semaines. Et je suis arrivé là-bas pour jouer lors d’un festival, dans un stade, devant 40 000 personnes! Dans la programmation du festival, il y avait Samatha Fox; je n’y comprenais rien. J’avais 18 ans (j’ai aujourd’hui 39 ans; je suis né dans le XIV e arrondissement, à Paris). J’ai également voyagé en Arménie où je faisais le son pour un documentaire. J’ai enregistré des musiciens. La musique permet de fraterniser quand on voyage; on peut parler.

Quel a été votre parcours musical?

J’ai fait de la trompette en étant petit au conservatoire de Clichy. J’ai joué dans des groupes de rock. (Ma mère était journaliste à Radio G, Radio Gennevilliers). J’ai fait un bac cinéma, et j’ai travaillé dans le théâtre. Je me suis retrouvé dans le Berry a accompagner des comédiens sur scène. J’ai fait de la musique pour des spectacles de magie. On peut faire plein de choses en musique.

Vos goûts musicaux? Vos influences?

J’étais fan de Prince. Et je le suis encore. Je viens de la banlieue parisienne où c’était très funk, très rap. Et moi je n’étais pas un rappeur, mais je suis né dans un truc urbain. C’est dans ma culture même si je fais de la chanson.

Et la rencontre avec la femme de votre vie : la mandoline?

La coquine mandoline… La mandoline, je ne comprenais pas comment ça marchait. J’avais acheté une mandoline pas chère, chez Paul Beuscher. J’ai tout de suite eu des idées; j’étais fou de musique cajun où il n’y a pas de mandoline. Je suis allé vers la mandoline instinctivement. Je n’y comprenais rien car la mandoline; c’est accordé comme un violon (sol, ré, mi). Heureusement qu’on ne m’a pas dit que c’était accordé comme un violon sinon, j’aurais été paniqué… Tout de suite j’ai trouvé des riffs de la musique cajun. C’est devenu mon instrument sans que je le comprenne. Je n’ai pas pris de cours de mandoline. A côté de chez moi, il y a un groupe de mandoline intitulé l’Estudiantina, à Argenteuil. Ils ont une école de mandolines.

Vous les avez fait venir pour enregistrer votre disque. Comment était-ce?

C’était fou. Faire venir 65 joueurs de mandoline. On a fait des concerts ensemble; on a joué des morceaux de Ferré. On a fait un concert à Argenteuil. C’est un super orchestre.

Votre dernier album regroupe des gens connus (Rona Hartner, Roxane Shanté, etc.).

Roxane Shanté n’est pas très connue si ce n’est pas les afficionados du début du hip hop. C’est la première… Je les ai appelé pour l’occasion. Pour moi, ce femmes étaient comme des déesses; des femmes qui ont beaucoup de pouvoir, d’énergie. Elle a pris sa retraite très tôt car à 14 ans, elle était déjà une star du hip hop. Et elle évoluait dans un milieu très dur. Je lui ai écrit un mail de 70 lignes en lui disant que j’étais fan d’elle depuis que j’étais petit. Je lui ai demandé si elle voulait être sur mon album. Elle m’a répondu : « Ok, baby! ». A l’américaine. On a pu enregistrer à New York. Parfois, il faut aller au bout, y aller, prendre son billet d’avion. Et Rona, je lui ai couru après. J’étais fan de Gadjo Dilo. J’étais un peu amoureux d’elle. Elle est magnifique dans ce film. C’est ça aussi faire un disque : faire appelle à des souvenirs, à des sensations qu’on a pu avoir. Et réaliser des rêves.

C’est quoi la vie de Féloche aujourd’hui?

Je vis en banlieue. J’ai mon studio d’enregistrement dans ma cave. Je prépare actuellement la tournée et ça va être assez costaud. C’est une vie d’ado en tournée.

Pourriez-vous revenir sur la chanson qui a vous a fait connaître : « Darwin avait raison »?

C’est une blague avec un copain. Quand on faisait des choses de moins en moins bien, on disait : « Darwin avait raison. » C’était ironique, une vanne. J’aimais bien cette expression. Quand j’ai trouvé mon nom, Féloche, j’avais besoin de retrouver l’animal en moi, redevenir plus instinctif. Ecouter mon intuition, mon instinct pour créer. Je me suis trouvé un nom, Féloche. Mon vrai prénom c’est Félix. Féloche, c’est mon surnom de l’école.

Vous avez des attaches en Picardie?

Oui, à Saint-Quentin; mes grands-parents y habitaient. Mon grand-père est mort; ma grand-mère est malade. J’ai encore des cousins en Picardie, à Amiens, à Compiègne… Une dizaine de cousins qui habitent encore en Picardie. Petit, j’allais à Saint-Quentin. J’allais à la brasserie du Carillon. A Pâques, ils mettaient des petits oeufs dans la tasse de café. J’ai un souvenir vraiment fort dans le train : « Saint-Quentin, Saint-Quentin, deux minutes d’arrêt… » (N.D.L.R. : il prend l’accent picard.) J’allais tout seul en train à Saint-Quentin; il ne fallait pas que je me loupe. Ma mère me mettait dans le dernier wagon; elle appelait ma grand-mère. Il ne fallait pas que je déconne…

Votre mère a habité à Jeancourt, dans l’Aisne?

Pendant une petite période.

Vos projets?

J’adapte les chansons du disque pour la scène. On ne chante pas de la même façon. On est debout. Il faut se réapproprier les chansons; on est une bande de potes. Il faut une cohérence et raconter une histoire. Je bosse là-dessus. Après tu offres ta musique… Au début, tu défends ta musique sur scène. Après on est plus cool, alors on offre sa musique.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

Féloche, chanteur-Hôtel Jules, rue Lafayette. Paris. Octobre 2013.