La tragique et si rock  aura de Janine

Olivier Hodasava consacre son sublime premier roman au destin fracassé de Janine, clavier de WC 3, suicidée à Grenoble, chez Stendhal.

« À l’entrée de la boîte, je

Olivier Hodasava : un livre remarquable sur le destin fracassé de Janine, clavier de WC 3.

Olivier Hodasava : un livre remarquable sur le destin fracassé de Janine, clavier de WC 3.

repère une affiche du groupe. Maintenant que le concert est terminé, je peux la récupérer. Je n’ai jamais eu l’âme d’un voleur et dans l’instant j’ai la sensation de commettre un véritable forfait. Je plie l’affiche, le plus vite possible, pour qu’on ne la remarque pas. Mais à peine ai-je terminé que je la croise, elle, regard fermé. Je la reconnais immédiatement. Montée d’adrénaline, cœur adolescent qui s’emballe: Janine. Je lui tends maladroitement l’affiche, pour la faire dédicacer mais elle me fusille du regard, me lance un «c’est vraiment pas le moment» excédé (je ne suis pas certain des mots exacts mais au moins de l’intention supposée). Elle poursuit son chemin. Au moment de passer la porte, elle se retourne. Sur ses lèvres, mots à peine prononcés, je lis : «Désolée.» Je me souviens encore parfaitement de son regard. Un mélange de fatigue et de douceur plus que de la détresse. Ça ne dure qu’une fraction de seconde. La porte se referme derrière elle, à tout jamais.» Ça, ce n’est pas une phrase de journaliste; c’est celle d’un écrivain. Olivier Hodasava en est un, un vrai. Sensible, pertinent, précis, sincère et émouvant. Son sujet, c’est vrai, se prêtait à l’émotion; il a l’élégance de retenir l’encre des larmes. Début des eighties, Olivier Hodasava tombe sous le charme d’un des groupes post-punk français les plus talentueux: A Trois dans les WC qui, rapidement, deviendra WC 3, sous la pression de sa maison de disques qui trouvait ce nom trop peu commercial. Le clavier du groupe, c’est Janine, une brunette d’abord gironde, qui s’affine, devient une sublime jeune femme et qui, grâce à sa culture musicale classique notamment, joue comme une déesse. Elle dégage une aura, un style, une présence indéfinissable. Une manière de Brian Jones en fille: même mystère délétère, sulfureux. Si romantique. Le groupe est sur le point de s’imposer quand, un soir de concert à Grenoble, la ville de Stendhal, tout se brise: Janine met fin à ses jours en avalant des médicaments. Olivier, présent à ce concert, croisera son dernier regard. Trente ans plus tard, jour pour jour, le père d’Olivier, atteint d’un cancer, meurt. Dans la maison de ce dernier, il retrouve l’affiche du fameux concert, signée par Éric, le bassiste. Il y a des signes qui ne trompent pas; ce sont des appels. Il sait qu’il écrira ce livre, le livre magnifique, qui tient autant du roman que du récit et de l’enquête journalistique. Le talent et l’aura de Janine valaient bien cette œuvre élégante sous-tendue par cette tragédie.

PHILIPPE LACOCHE

Janine, Olivier Hodasava, Inculte; 112 p.; 16,90 €.

Dame Felicity Lott aime « le champagne » de la langue française

 

La charmante et délicieuse Felicity Lott sera, ce jeudi soir (9 juillet 2015) au festival de Saint-Riquier.

La charmante et délicieuse Felicity Lott sera, ce jeudi soir (9 juillet 2015) au festival de Saint-Riquier.

La grande chanteuse soprano anglaise, très francophile, sera en concert au festival de Saint-Riquier, ce soir, jeudi.

Elle adore la France et ne s’en cache pas. Elle chante avec délicatesse et un immense talent les plus grands compositeurs français sur les scènes des plus grands opéras. Une très grande dame au charme indéniable.  Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Enfant et adolescente, vous avez appris le piano et le violon. Finalement, vous avez opté pour le chant, à l’âge de 12 ans. Pourquoi ?

J’ai toujours chanté, bien avant de commencer à jouer du piano. A l’âge de deux ans, j’ai enregistré et gravé un petit disque avec deux chants de Noël que j’ai offert à ma grand-mère. C’est ma mère qui m’avait emmenée dans un studio de Cheltenham où je suis née. Je possède toujours ce petit disque en vinyle. Il comprenait deux chansons dont « Away in a manger ».

On dit de vous que vous êtes « la plus francophone des sopranos britanniques ». Qu’est-ce qui vous attire tant dans notre pays ?

Tout m’attire dans votre pays. La langue française d’abord. Et puis j’ai visité le pays quand j’avais 12 ans. Lens d’abord car j’ai une cousine qui habite dans le Pas-de-Calais. Ensuite je suis allée à Annecy car Cheltenham est jumelée avec cette ville. Il s’agissait d’un échange. J’avais 15 ans. J’apprécie aussi la culture, la poésie et la musique française je ne connais pas encore à ce moment-là. J’ai également été assistante d’anglais dans le lycée mixte de Voiron, près de Grenoble où j’ai suivi des  cours avec un très bon professeur de chant, ce qui a changé ma vie. J’avais 21 ans. Mes 21 ans, je les ai fêtés à Voiron.

Grenoble, était-ce par hasard ou pour Stendhal ? Et avez-vous aimé cette ville ?

A ce moment-là, j’étais Voiron. Je suis allée à Grenoble pour mes cours de chant. J’ai même chanté dans le chœur du Conservatoire pour l’ouverture des Jeux Olympiques, en 1968. J’ai toujours l’hymne olympique, chez moi,  dans tiroir. En fait, c’est la montagne que j’aimais. C’était tout nouveau pour moi, tout ça…

Vous avez interprété notamment Haendel, Mozart, Strauss, Offenbach, Gounod, Reynaldo Hahn, Fauré, Chausson, etc. Lequel préférez-vous et pourquoi ?

Impossible à dire ; ça fait partie du charme de la vie : pouvoir apprécier tous ces compositeurs, et interpréter des choses aussi différentes. La seule chose qui les rassemble c’est l’importance qu’ils attachent à la parole. Le livret est important pour moi. J’ai commencé par Mozart,  puis Strauss… dans l’œuvre de Strauss on se demande si c’est le texte est plus important que la musique. Ou l’inverse. C’est l’ensemble qui créé la magie ; quand le compositeur met en musique, c’est ça qui bouleverse. J’adore la poésie française : Victor Hugo, Vigny, Verlaine, Apollinaire, Eluard. J’ai découvert de nombreux poètes grâce à la musique.

Votre accompagnateur préféré au piano est Graham Johnson. Parlez-moi de lui, s’il vous plaît.

Nous nous sommes rencontrés quand nous étions étudiants à la Royal Academy of  music, à Londres ; il est extraordinaire. C’est  une encyclopédie vivante incroyable ! Il possède une très grande culture. C’est un autodidacte. Il est né en Rhodésie; il est venu en Angleterre quand il avait 17 ans ; il est curieux de tout. De la littérature aussi. Il aime beaucoup la musique française (il a écrit un livre sur Fauré). Par ailleurs, il a écrit  trois tomes immenses sur les lieder de Franz Schubert. Il aime également  la poésie allemande. Il a fait de très nombreux récitals.

En 1996, vous avez été anoblie par la reine du Royaume-Uni. Qu’avez-vous ressenti ?

Je pense que j’étais très fière ; c’est le prince Charles qui présidait la cérémonie. Cette distinction, c’est un peu comme la Légion d’honneur. Un remerciement de l’état ; oui, j’étais très fière mais ma maman encore plus…

Vous êtes née à Cheltenham, cinq ans après Brian Jones, fondateur des Stones. L’avez-vous connu ou croisé ?

J’étais en classe avec sa sœur, Barbara, un peu plus jeune que moi. A cette époque, j’étais très studieuse ; je chantais dans le choeur de l’église. Et je dois avouer que j’étais plus Beatles que Rolling Stones.

Vous avez souvent défendu l’opérette, genre trop sous-estimé. Pouvez-vous m’en parler ?

C’est en faisant La Belle Hélène que j’avais vraiment découvert l’opérette ; avant j’avais fait La Veuve joyeuse. Ces musiques apportent le sourire. Je viens de lire un article à Offenbach ; l’auteur disait qu’il n’appréciait pas. C’est dommage pour lui. Je trouve que les traductions des textes des opérettes françaises font perdre le « champagne » de la langue.

En dehors de la musique classique, l’opérette et l’opéra, aimez-vous d’autres musiques ?

J’aime beaucoup les quatuors, la musique du piano solo, et celle des grands orchestres. J’adore Serge Reggiani (je l’ai vu deux ou trois fois en concerts). Je n’ai pas encore osé reprendre ses chansons…. J’ai un peu peur… J’ai chanté une fois « L’Hymne à l’amour », d’Edith Piaf. Avec ces voix-là, c’est très difficile à faire ; Brel j’adore. J’aime sa façon de prononcer les textes…

Qu’allez-vous interpréter au Festival de Saint-Riquier.

Je viens avec des musiciens extraordinaires que j’ai rencontrés en Inde. Ensemble, nous avons fait un concert à Genève. A Saint-Riquier, nous allons interpréter une partie de la IVe symphonie, et trois lieder de Mahler ; « La chanson perpétuelle », de Chausson ; des mélodies de Hahn, et trois petits airs d’Offenbach.

Profiterez-vous de ce déplacement pour découvrir la Baie de Somme ?

Ce sera malheureusement un déplacement express. Je tourne beaucoup. La semaine dernière, j’étais à Mont-de-Marsan en compagnie de Lambert Wilson et de la pianiste Jacqueline Bourgès-Maunoury. Je serai à Paris demain (N.D.L.R. : mardi 7 juillet), puis à Saint-Sauveur-en Puisaye, à la maison de Colette.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

  Jeanine et Chantal : bonjour tristesse

J’ai déjeuné, il y a peu, avec l’écrivain et créateur du blog très remarqué Dreamlands Virtual Tour. Qu’avons-nous mangé ? A dire vrai, lectrice gourmande et joufflue, je ne m’en souviens plus. (N.A.M.L.A. : étonnant, non ? moi qui suis aussi gourmet qu’Alexandre Dumas et Kléber Haedens réunis.) La raison ? Je buvais les paroles d’Olivier tant son projet m’intéresse. Il sortira, sous peu, un document sur la regretté et défunte claviériste, Françoise, dite Jeanine, du fabuleux groupe de rock A Trois dans les WC (originaire de Saint-Quentin), devenu, au fil des années, WC 3. Jeanine m

Olivier Hodasava, photographié au restaurant Le Buzz, un midi de fin avril, à Amiens.

Olivier Hodasava, photographié au restaurant Le Buzz, un midi de fin avril, à Amiens.

it fin à ses jours en absorbant une dose létale de médicaments le 20 avril 1984, dans une voiture, sur le parking d’un club, Le Drac Ouest, à Fontaine, près de Grenoble, où le groupe donnait le premier concert de leur tournée de promotion de l’album Machine infernale. « J’avais 17 ans ; j’étais dans la salle, à ce concert. Et j’ai eu l’impression que j’étais la dernière personne à avoir parlé à Jeanine ; ensuite, elle s’est dirigée vers le parking », confie Olivier. « Ce soir-là, j’avais beaucoup parlé avec Eric, le bassiste qui m’avait donné l’affiche de « Derniers baisers du vautour ». Je ne sais plus comment j’ai appris la mort de Jeanine ; peut-être avec le Dauphiné Libéré. Pendant des années, je me suis dit que j’allais écrire sur ce drame. En mars 2014, est sorti mon livre Eclats d’Amérique aux éditions Inculte (N.D.L.R. : un opus très original. Olivier a arpenté pendant des mois les cinquante états américains, depuis son seul écran Google Street ; il en a fait un savoureux, poétique et singulier récit.) A ce moment précis, mon père a fait une tentative de suicide. Je me retrouve dans son appartement. Pour tenter de m’égayer, je fouille dans mes vieux disques vinyles, et je retrouve l’affiche que m’avait confiée Eric. Mon père mourra d’un cancer trois semaines plus tard. Je me suis dit que deux bornes balisaient ma vie d’adulte. J’ai pensé que c’était le moment de me mettre à la rédaction de ce livre qui tourne autour de Jeanine… » Pour ce faire, il a rencontré les membres du groupe (Eric, Gégène, le batteur, Reno, le chanteur, Ludo, le manager) et d’autres personnes qui avaient côtoyé Jeanine. J’étais de ceux-là. Jeune journaliste à la locale de Saint-Quentin de La Voix du Nord, je fus le premier à écrire des articles sur A Trois dans les WC. D’où ma rencontre avec Olivier. Une histoire très triste. Très triste, je l’étais également en allant dire au revoir à Chantal Leblanc, il y a quelques jours, au cimetière de La Chapelle, à Abbeville. J’aimais beaucoup Chantal. C’était une femme de conviction, droite, sensible et très littéraire. Une authentique militante communiste avec tout ce que cela peut avoir de beau, de fort et d’émouvant. Il faisait un soleil éclatant et un vent fou. Les drapeaux rouges du PCF claquaient. Il y avait un monde fou et, dans l’air, comme un parfum de fraternité. Le combat continue, Chantal.

Dimanche 10 mai 2015.

 

Guy Debord : un Coluche en situation

Jean-Yves Lacroix, ancien de Normale Sup, devenu libraire de livres anciens, cisèle le portrait Guy Debord dans une fiction pleine de réel. Un roman épatant.

Un livre bref, concis, singulier, à la fois dramatique et drôle. Un Ovni. Né en 1968 près de Grenoble, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, libraire de livres anciens et traducteur des oeuvres d’Herman Melville et de William Blake, ) Jean-Yves Lacroix, avec Haute époque, a la dresse le portrait en creux de Guy Debord. Est-ce, au fond, une biographie ou un essai? Non! Il s’agit d’un roman, un vrai lesté de personnages, d’une intrigue subtile,, d’une construction habile, et d’atmosphères nuancées et littéraires.

Que nous raconte-t-il, Jean-Yves Lacroix ? Une histoire qui pourrait être la sienne. Celle d’un libraire qui, à l’issue d’une conduite en état d’ébriété, se retrouve en garde à vue en compagnie du célèbre et mystérieux Guy Debord, écrivain situationniste. La scène a eu lieu le 1er décembre 1994, dans une cellule du commissariat du boulevard Voltaire, dans le XIe arrondissement, à Paris. Notre libraire ne comprend pas ce qu’il fait là d’autant plus que les biographes de l’écrivain situent la date de sa mort à la veille, le 30 novembre, à 17h30. S’ensuit un court portrait qui donne toute la dimension du talent d’écriture de l’écrivain Jean-Yves Lacroix : «  J’ai su plus tard que Guy Debord se targuait d’une ressemblance physique avec l’acteur Philippe Noiret, mais cette nuit-là, c’est à Coluche que j’ai pensé. » Il remarque même son oeil vitreux, « qu’on voit aux poulpes sur les mauvais étals ». Le narrateur-libraire devient fasciné par l’écrivain. Il se lancera dans une longue enquête qui, au final, changera sa vie. Car, en traquant Debord, n’est-ce pas le secret de sa propre existence qu’il cherche à percer? Au cours de ses pérégrinations, le libraire rencontre de drôles de personnes. Des adorateurs, des détracteurs; des lucides opprimés; des quasi fous. Dont un Félipe, qui qualifiait notre bon Guy d’ « authentique fumier ».

La fin du livre tient à la fois de l’horreur, du burlesque, de l’absurde. Et de la mélancolie de haute volée, à l’image de cette haute époque où l’on s’enivrait encore des « vertiges de la théorie », et pas du tout des plan de carrière, de la compétition et du CAC 40. Ce roman épatant prouve, une fois encore que Guy Debord, tout énervant qu’il fût, était un sacré mec qui fit, en son temps, bouger les choses.

PHILIPPE LACOCHE

« Haute époque », Jean-Yves Lacroix, Albin Michel. 158 p.; 15 euros.