Althusser nous manque

    Esprit libre mais sincèrement marxiste, Louis Althusser était l’un des penseurs essentiels du XXe siècle. Aliocha Wald Lasowski lui consacre un livre passionnant.

Dans ce monde de brutes, d’économie ultralibérale devenue folle, tentaculaire, où les salariés sont broyés par le système, où, l’establishment – de droite comme de gauche -contribue à entretenir l’idée que la société libérale soit l’unique solution, où l’état est ouvertement combattu (chasse aux fonctionnaires), où les penseurs marxistes sont considérés comme ringards, non « modernes » (la modernité, ce leurre scintillant et imbécile), qu’il est bon de se replonger dans l’œuvre de Louis Althusser. L’excellent et éclairé Aliocha Wald Lasowski (critique littéraire au Point Hors-Série, à L’Humanité, à Marianne, au Magazine littéraire, et enseignant), consacre un livre lumineux à Althusser, philosophe penseur du politique, marxiste et militant communiste ; l’opus est composé de vingt conversations avec des personnalités qui l’ont connu ou qui ont étudié son œuvre : Alain Badiou, Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers, Régis Debray, etc. Un livre indispensable. Rencontre avec Aliocha Wald Lasowski.

Aliocha Wald Lasowski, quel a été votre parcours ?

J’ai un parcours plutôt « classique » dans mes études de lettres et de philo : de l’hypokhâgne du lycée Louis-le-Grand, après le bac, jusqu’à la thèse de doctorat à l’université de Paris-8, à Saint-Denis. Des événements atypiques et originaux ont ponctué ce parcours, comme ma rencontre avec le poète Edouard Glissant, dont je suis devenu l’ami et le compagnon de route, ou mon travail dans les journaux, comme L’Humanité par exemple.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser d’aussi près à Althusser ?

Althusser m’intéresse parce qu’il forme avec Jean-Paul Sartre, à qui j’ai consacré deux livres (chez Gallimard et chez Pocket), un couple étonnant et unique dans le paysage culturel français. Un duo opposé de pensée politique : l’humanisme de Sartre contre l’antihumanisme d’Althusser, l’existentialisme du premier contre le structuralisme du second. Une époque riche en débats vifs et engagés. Il faut s’y replonger aujourd’hui.

Pourquoi, en notre époque troublée (trouble ?), est-il nécessaire de lire ou de relire Louis Althusser ?

Lire Althusser nous aide à réfléchir sur des thèmes actuels, comme l’injustice sociale, la violence, la domination ou l’autoritarisme. Sa critique des procédures d’assignation annonce l’idée de sujet vulnérable, précaire, fragile, menacé d’exclusion. Et les idées d’Althusser accompagnent aujourd’hui le regain de récents mouvements populaires de contestation ou de résistance, d’Occupy Wall Street, jusqu’à Nuit debout. Althusser secoue l’agir politique.

Comment avez-vous procédé pour réaliser ces passionnants entretiens ?

Les vingt entretiens ont été réalisés uniquement à partir de rencontres humaines et de conversations autour d’un café. Avec beaucoup de générosité et de bienveillance, les philosophes m’ont reçu chez eux. J’ai parfois passé de longues après-midi en leur compagnie. Quel bonheur, ces rencontres ont été d’incroyable moment d’échange et de discussion. Tout n’a pas pu être mis dans le livre, j’ai gardé le meilleur, bien sûr, pour les lecteurs.

 Connaissiez-vous personnellement les gens que vous avez interviewez ?

J’ai eu la chance d’avoir eu certains de ces philosophes comme professeurs : Alain Badiou, Jacques Rancière, Etienne Balibar ou Pierre Macherey, très proches d’Althusser, ont été tous les quatre mes professeurs à différents moments de mon parcours. Je connais bien aussi l’écrivain Philippe Sollers, à qui j’ai consacré un livre (chez Pocket). C’était formidable de tous les revoir : pendant un an, je circulais de l’un ou l’autre, pour réaliser les entretiens.

Parlez-nous de la relation entre Althusser et François Maspero.

Maspero fut le principal éditeur d’Althusser et a joué un rôle essentiel dans la diffusion des idées de Mai 1968. De 1955 à 1975, les étudiants du quartier latin fréquentent sa librairie « La Joie de lire » et y trouvent des livres contre la guerre d’Algérie, certains censurés par le pouvoir politique : Maspero édite Frantz Fanon, Che Guevara. Maspero était attachant et généreux. Je lui rends hommage dans ma préface. Il nous a quittés il y a un an, en 2015.

Difficile de laisser de côté le meurtre de sa femme. Et sa folie. Il y a dans votre livre, cette formule lumineuse de Régis Debray : « (…) passer d’un coup de Marx à Simenon… ». Qu’en pensez-vous.

Discret et mystérieux, visage mélancolique et cigarette aux lèvres, il alterne entre humour vif et écoute attentive. Althusser est une personnalité complexe. Penseur marxiste exigeant et chaleureux, proche de ses élèves, il fait des cours d’une grande clarté. Puis, pendant des mois, Althusser disparaît. Interné en clinique, il subit des cures de sommeil, électrochocs et antidépresseurs. Et il y a le meurtre d’Hélène Legotien, sa femme, avec qui il vit et est marié depuis 1975. Meurtre par strangulation, le 16 novembre 1980. On est en plein roman noir et on passe, oui, de Marx à Simenon.

 « Althusser combat la pétrification du dogmatisme ». Pouvez-vous développer ?

Althusser combat le dogmatisme, l’idéalisme et l’idéologie : il renouvelle les idées politiques par ses travaux sur Rousseau et Machiavel, libère la pensée de Marx de l’influence de Hegel, fait découvrir les nouveautés en sciences humaines de l’époque : psychanalyse de Lacan, anthropologie de Lévi-Strauss, épistémologie de Bachelard, psychologie de Foucault, linguistique de Barthes. Althusser est un passeur formidable, au cœur des bouleversements de la philosophie et des innovations culturelles, en art, en sciences.

Althusser serait venu au communisme à cause « de son catholicisme universel ». Singulier ou logique selon vous ?

Althusser a un parcours personnel compliqué, d’abord il porte le prénom d’un mort, son oncle paternel Louis, fiancé de sa mère. Louis meurt à Verdun et sa mère épouse le frère de Louis, Charles. Pendant la guerre, Althusser est prisonnier, en dehors de tout, pendant cinq ans, au stalag en Allemagne. Cela participe d’une fragilité. En ce qui concerne le catholicisme, Althusser est pendant ses études « le prince tala », c’est-à-dire de ceux qui « vont à la » messe. Chef de file des jeunesses catholiques, il passe ensuite au communisme et y retrouve, peut-être, le même sens de l’universel.

Bernard Henri Lévy

Aliocha Wald Lasowski est également batteur dans un groupe de rock.

Aliocha Wald Lasowski est également batteur dans un groupe de rock.

dit que l’astre noir de sa folie a nourri toute son œuvre. Etes-vous d’accord ?

Pendant sa vie, Althusser a eu deux psychanalystes, dont René Diatkine, qu’il voit quotidiennement à partir de 1967. Althusser est un être double, comme dans L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, la nouvelle de Stevenson. Il y a l’Althusser du jour et l’Althusser de la nuit, à la fois le prof bienveillant du jour et le penseur torturé qui tapote frénétiquement la nuit sur sa machine à écrire Olivetti. Un homme bizarre, enfermé dans sa névrose, tout en restant proche et soucieux des autres.

En 2016, aurait-il été marxiste dans un monde ultralibéral et mondialisé, bouffé par le capitalisme, qui, justement, ne veut plus de Marxisme, ni de marxistes ?

Plus que jamais, Althusser aurait été marxiste en 2016. Il serait attentif aux bouleversements des dernières années. Ce qui passe actuellement dans le monde l’intéresserait : le parti anti-austérité Syriza d’Alexis Tsipras en Grèce, le Bloc de gauche au Portugal, le leader du parti travailliste en Angleterre Jeremy Corbyn, la vague des Printemps arabes, la mobilisation des étudiants chiliens, les Indignados espagnols, l’occupation de Gezi Park, à Istanbul ou le rôle de Bernie Sanders aux Etats-Unis. Althusser réfléchirait et écrirait sur ses sujets.

On sait que vous êtes batteur ; on suppose qu’il se pourrait que vous soyez marxiste. Si c’est le cas, vous êtes peut-être le seul batteur marxiste de France. Qu’est-ce que ça vous fait ? Et quelle musique faites-vous ?

La musique occupe une grande partie de ma vie et de mes activités. Fan depuis toujours des Stones, des Who, de David Bowie ou Bob Dylan, je joue dans plusieurs groupes, qui sont des laboratoires créatifs. Dans mon groupe actuel The Faarm, créé sur un campus universitaire, il n’y a aucune distinction entre professeurs et étudiants : chacun apporte son expérience, partage sa sensibilité et exprime son individualité artistique, sur fond d’égalité entre tous. Donc oui, je suis batteur marxiste, ça me va très bien !

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

 

En concert

Aliocha Wald Lasowski donne un concert avec son groupe The Faarm à Lille (bar La Plage, 122, rue Solferino) le jeudi 12 janvier 2017, de 19h à 20h30. Au programme, reprises de Canned Heat, Stevie Wonder, Creedence Clearwater Revival… Placement libre assis.

 

Jean-Marie, Sabine et Johnny

Littérature et musiques. Beaucoup de plaisir dans ma besace de marquis des Dessous chics.  D’abord, quel bonheur d’aller accueillir Jean-Marie Rouart sur le quai de la gare SNCF d’Amiens, en compagnie d’Anne Martelle. Nous avons traversé le marché de Noël. Petite bruine d’hiver un peu grasse comme des gouttes nasales. Toit de guirlandes de neige. De loin, Anne montre à l’écrivain la cathédrale éclairée. Il nous parle de Ruskin, puis de sa joie de voyager seul, par le train. Il est sympathique, Jean-Marie Rouart. Nous fonçons vers la librairie où un public nombreux l’attend. Il y présente son remarquable livre Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont). Son ton est passionné. Gourmand ; gourmand de littérature, fasciné par l’écriture et les écrivains. Rien de trop dans ses propos. Qu’il nous parle de Romain Gary, ou du premier livre qu’il a lu, Le Rouge et le Noir, de Stendhal, tout sonne juste. « Je me suis identifié à Stendhal. Même timidité. Et je rêvais à l’amour. » Il dit de son dernier opus qu’il n’est pas rationnel, qu’il n’a rien d’universitaire. « C’est le livre d’un amoureux des livres. Je suis allé vers mes enchantements personnels. » Il reconnaît que le portrait est un art difficile : « Je suis issu d’une famille de peintres. J’ai tenté de faire en sorte que mes portraits ne soient pas académiques. Dire des choses justes mais dans une forme plaisante. » Il parle de Stendhal, encore, et de ses insuccès successifs auprès des dames. Tout le contraire des héros de ses romans : « La réalité est abolie et c’est une vie magique qui apparaît. » Et quel bonheur quand évoque le grand romancier Michel Déon qu’il connaît très bien. « Je l’ai rencontré en 1969, sur l’île de Spetsai, en Grèce. » La scène sur passe sur le port. Un homme l’aborde : « Il paraît que vous me cherchez ? » « Non, j’attends Michel Déon », répond Jean-Marie Rouart. « C’est moi. » Il s’attendait après lecture à voir arriver un demi-Dieu quasi inaccessible ; il se retrouve en face d’un homme modeste, affable, courtois. « Le Michel Déon comme on l’aime », eût pu dire Kléber Haedens comme il le disait à propos de la France. Musique maintenant ; autres plaisirs. Je me suis rendu au superbe Théâtre impérial de Compiègne pour assister au concert de Sabine Devieilhe et de l’ensemble Pygmalion. L’intitulé du concert ? Mozart, une académie pour les sœur Weber. Le fraternel compositeur fut amoureux d’

Jean-Marie Rouart interviewé par Anne Martelle.

Jean-Marie Rouart interviewé par Anne Martelle.

, épousa sa petite sœur, Konstanze ; pour l’aînée, Josepha, il écrivit le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée. Passions amoureuses de Mozart ; passions musicales. Le tout porté par l’étoile lyrique du chant lyrique français et un talentueux ensemble. Un régal. Enfin, je n’ai pas résisté à ma curiosité naturelle et suis allé au Zénith pour le concert de Johnny Hallyday. En première partie, Manu Lanvin que j’avais interviewé quelque temps plus tôt. Johnny : fabuleux showman ; musiciens exceptionnels et purs moments de bonheur quand ils s’adonnent sur le bord de la scène à un répertoire électro-acoustique constitué des grands standards du rockabilly, du rock’n’roll et du blues (Carl Perkins, Eddie Cochran, Chuck Berry, etc.) Et, surprise, il avait invité Paul Personne à faire le bœuf. Paul et moi, on se connaît depuis 1978. Revue Best. Suis allé le voir dans les loges. Chaleureuses retrouvailles. Emouvant.

Dimanche 20 décembre 2015.

L’horrible Jugan: une âme noire et un livre lumineux

Cet ignoble personnage hante le plus beau roman de Jérôme Leroy. Un texte inoubliable, puissant, propulsé par savoureuse écriture.

Il a fait fort, Jérôme Leroy! On savait qu’on pouvait compter sur lui, qu’il était l’un de nos meilleurs prosateurs français, et un poète inspiré. Il faut lire, sans plus tarder – si ce n’est pas déjà fait – Monnaie bleue (La Table ronde, 2009), Le Bloc (Gallimard, Série noire, 2011), Physiologie des lunettes noires (Mille et Une Nuits, 2010). Et tous les autres. Il faut lire Leroy comme il faut lire Fajardie, Simenon et Carver. Jérôme Leroy possède ce qu’on nomme un univers. Il mêle le réalisme le plus cru, le plus blafard (il sait se faire atmosphériste au même titre que Calet, Mac Orlan ou Éric Holder), aux intrigues les plus poussées, les plus folles, où l’écologie se dispute avec la politique. Comme tous les grands, il ne fait jamais la morale; on est en droit de l’en féliciter. Il constate plus qu’il ne dénonce, relate plus qu’il ne pointe du doigt. Ça fait encore plus mal. Ses romans, ses

Jérôme Leroy, écrivain, journaliste, poète.

Jérôme Leroy, écrivain, journaliste, poète.

nouvelles, ses poèmes ne sont rien d’autres que des charges violentes, frontales, teigneuses et efficaces contre l’indéfendable société ultralibérale et son presque jumeau le capitalisme. Leroy est un marxiste; il ne s’en cache pas dans une société où, de plus en plus, depuis l’avènement de la prétendue gauche sociale libérale, le mot communisme est devenu un gros mot. Avec Le Bloc, il dézinguait le Front national, tout en ne le jugeant pas. Et cela était bien plus percutant que les essais «bonne conscience» et bien-pensant des journalistes de la presse à bobos qui préfèrent injurier tous ceux qui appellent de leurs vœux un souverainisme social plutôt que de subir les vexations permanentes de nos bons amis d’Outre-Rhin. Oui, Jérôme Leroy n’est pas seulement un romancier de haute volée; c’est aussi un penseur intéressant qui chemine hors des sentiers battus du politiquement correct. Ça fait du bien. Mais revenons à son Jugan. Que nous raconte-t-il? Son narrateur est un enseignant en vacance à Paros, en Grèce; il se souvient de Noirbourg où, douze ans auparavant, il a commencé sa carrière de professeur au lycée Barbey-d’Aurevilly (joli clin à Barbey et à son personnage défiguré, comparable à Jugan!). C’est là, au cœur du Cotentin, qu’il voit un jour débouler Joël Jugan, ancien leader d’Action Rouge, leader charismatique d’un groupe d’extrême gauche. Il sort de taule où il a pris cher: dix-huit ans. Clothilde Mauduit, son ancienne complice, l’a fait recruter comme assistant pour l’aide aux devoirs des collégiens en grande difficulté. Le narrateur croise Jugan: c’est le choc. Celui-ci est défiguré. Son visage est d’une laideur repoussante, plein de bourrelets, de plaies toujours purulentes. Jugan croisera alors Assia, une adorable petite étudiante en comptabilité qui, ensorcelée par un Gitane, deviendra folle amoureuse de cette manière de monstre. Car, ce n’est pas son aspect physique qui fait de lui un monstre, mais bien son âme noire, sa cruauté, sa perversion. Ce sale type en fera voir de toutes les couleurs à la jolie Assia. Cette histoire, rondement menée, où, une fois encore, le fascisme de la marchandise est dénoncé en filigrane, n’est rien d’autre que l’un des plus grands romans de cette rentrée littéraire 2015.

PHILIPPE LACOCHE

Jugan, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 214 p.; 17 €.

Les suites diplomatiques

Bernard Baritaud : l'un de ses écrivains préférés est le Picard Pierre Mac Orlan.

Bernard Baritaud est également l’auteur de « Dans la rue des rats », paru au Bretteur, en mai 2011.

 

Excellent écrivain, Bernard Baritaud publie le troisième volume de sa « suite personnelle ». La vie d’un diplomate en poste à Colombo, au Sri Lanka.

 

Votre dernier ouvrage, Journal d’un attaché culturel, s’inscrit dans le cadre d’une suite intitulée « L’écharpe bariolée ». Parlez-moi de cet ensemble.

J’ai commencé à tenir mon journal aux Antilles. J’avais 25 ans. J’ai repris ce texte bien plus tard ; Prof de fortune, paru en 2004, couvre les années 1963-1967. L’idée m’est alors venue de raconter la suite de ma vie, à partir des lettres que j’adressais à mes parents et qu’ils avaient conservées, et de mes souvenirs, bien sûr. D’où les volumes suivants, concernant mes séjours en Grèce et à Ceylan. L’écharpe bariolée, titre de l’ensemble, vient d’une citation de Prof de fortune : jeune homme, je voulais que ma vie soit une « écharpe bariolée ». Elle l’aura probablement été.

Vos textes tiennent à la fois des chroniques et des mémoires. Pratiquer ce genre littéraire aujourd’hui est audacieux, voire courageux. Pourquoi cette démarche?

En effet, j’ai appelé « suite personnelle », mieux que journal, cette série d’ouvrages, en raison de leur caractère hybride. Bien sûr, que ça n‘est pas porteur commercialement. Mais il me semble –n’y voyez nulle vanité– que mon itinéraire, lié à l’évocation d’une époque disparue, peut intéresser, au moins par le témoignage (d’ailleurs, chaque volume comprend un index avec des notices sur les personnages peu connus). L’idéal pour moi se situe quelque part entre le prince de Ligne et Paul Léautaud, dont j’aime énormément le Journal.

Pourquoi ne vous adonnez-vous pas (ou peu) à la fiction pure (romans, nouvelles) car vous possédez un vrai style, un ton très personnel, et un vrai tempérament d’écrivain?

J’ai publié deux policiers et termine le troisième (avec un associé qui imagine le squelette, et moi je mets la chair autour : nous fonctionnons comme Boileau et Narcejac autrefois). Je serai, peut-être, un « écrivain pour écrivain » pour reprendre une expression que j’ai entendu appliquer à Paul Morand (qui a connu, pourtant, de grand succès de libraires avec ses romans à une certaine période).

Quel regard global portez-vous sur votre activité d’attaché culturel, et plus particulièrement lors de cette période (1972-1975)?

C’était passionnant, d’autant que, à Colombo, à l’époque, loin de Paris, je gérais à ma guise l’action culturelle de la France. Il y avait aussi beaucoup de difficultés matérielles liées, notamment, à la situation locale. Mais ma femme, qui était vénitienne, et moi avons passionnément aimé cette vie (j’ai encore, été attaché culturel en Afrique de l’est et à Rome). Et puis, j’étais jeune. A ce que j’ai pu constater en faisant des conférences à l’étranger, les conditions ont bien changé. On pratiquait encore dans les années 70 une diplomatie culturelle très littéraire.

Quel souvenir marquant vous vient-il à l’esprit?

J’ai été heureux partout. Avec le sentiment d’être plus efficace, de mieux maîtriser la situation, dans les petites postes (Colombo) que dans les grands, où j’étais un rouage. Mais j’ai eu alors le bonheur de vivre à Rome ! J’ai eu également la chance de travailler avec deux ambassadeurs issus de la France libre ou de la Résistance. Ils n’étaient pas bardés de diplômes, mais ils avaient de très fortes personnalités, et nous avons noué des amitiés durables.

Quels sont vos écrivains préférés?

Les goûts évoluent : quand j’étais jeune homme, Mac Orlan, Cendrars, Malaparte, Malraux, Montherlant… Aujourd’hui, mon panthéon personnel est composé de Chateaubriand (pour Mémoires d’Outre-tombe), de Saint-Simon (pour le style), de Durrell (pour l’architecture romanesque), de Faulkner et d’Italo Svevo (pour la densité et le climat de leur œuvre, simplement). Et puis, bien sûr, toujours Mac Orlan.

Vous vouez une passion à ce grand écrivain picard qu’est Pierre Mac Orlan. Pourquoi?

Je suis venu à lui par Le Chant de l’équipage que mon père m’avait fait lire très tôt, et par ses chansons, interprétées par Germaine Montero. Ensuite je lui ai adressé un poème quand j’avais une vingtaine d’années, et il m’a encouragé à écrire. C’est donc tout naturellement que je lui ai consacré un essai, en 1971, puis des travaux universitaires. Je l’ai rencontré, aussi (je rapporte d’ailleurs ces entrevues dans L’écharpe bariolée). Si son œuvre est inégale (il n’a jamais vécu que de sa plume), ses meilleurs textes (Sous la lumière froide, par exemple,) le classent, effectivement, parmi les grands écrivains. D’ailleurs, son œuvre résiste mieux que celle de nombre de ses contemporains (Salmon ou Carco, par exemple). J’ajoute que le romantisme du Nord a toujours fasciné le Charentais que je suis, peut-être parce que ma grand-mère paternelle s’appelait Picard !

Quels sont vos projets littéraires?

Innombrables. C’est le temps qui me manquera. J’ai en chantier le quatrième volume de L’Echarpe bariolée : mes années romaines. Plus un polar, comme je vous le disais. Et un gros roman (on y arrive) que je n’en finis pas de saisir. Des proses érotico-oniriques, aussi dans la veine de Dans la rue des rats (*). Enfin, je tiens maintenant un Journal littéraire qui, s’il voit jamais le jour, sera vraisemblablement posthume. Mais ce qui compte, c’est d’avoir le nez dans le guidon, et de foncer, tant qu’on le peut.

Propos recueillis par Philippe Lacoche

« Journal d’un attaché culturel (Colombo 1972-1975) », Bernard Baritaud, Le Bretteur, 163 pages, 17 euros.

(*) Dans la rue des rats, Bernard Baritaud, Le Bretteur, coll. Les Incongrus, 37 pages, 10 euros.