Eulalie, foie gras frais et littérature

     J’ai pris ma voiture, mon carrosse Peugeot 206 (tiré par 5 CV) cabossé de marquis désargenté et déchu, optai pour nationales et départementales (si j’avais pu le faire, j’eusse opté pour les chemins vicinaux, mais, en ces périodes noires d’ultralibéralisme – ce nouveau fascisme qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres – peu favorable au collectif, je n’étais point sûr qu’ils fussent carrossables!) et fonçai vers Arras. J’avais rendez-vous avec Léon Azatkhanian, directeur de la rédaction de la superbe revue Eulalie, éditée par le Centre régional des Lettres et du Livre Nord – Pas-de-Calais. Il y a peu, cette publication a sollicité mes aristocrates services et ma plume sévère. J’arrivai, essoufflé car légèrement en retard, au Domaine de Chavagnac, place de la Vacquerie, un restaurant spécialisé dans la cuisine du Sud-Ouest. Léon

Léon Azatkhanian : un esprit très littéraire; il dirige la belle revue Eulalie.

m’attendait, patient et souriant. Nous commandâmes des escalopes de foie gras frais poêlées. Un délice. Décidément, il me faut venir dans le Nord ou dans le Pas-de-Calais (CRLL) pour déguster ce plat fantastique. Il me revint en mémoire que la dernière fois que j’en avais mangé c’était en 1987 ou 1988. Je pigeais alors – sur les recommandations de mes regrettés et défunts amis Raymond Défossé et Jean-François Danquin, à qui j’adresse ici, un fraternel salut – pour Chiche Magazine, un mensuel culturel fondé par Jean-Claude Bouton. Ce dernier m’avait envoyé interviewer un chef lillois qui répondait, si mes souvenir sont bons, au nom de Leroy (j’ai effectué des recherches sur Internet, lectrice fessue, domptée et soumise, mais ne l’ai point retrouvé; le restaurant a-t-il fermé? Mystère total; incertitude brumeuse et modianesque). J’avais entraîné dans l’aventure mon ex-épouse, la brune Féline. Nous nous étions régalés d’escalopes de foie gras frais et poêlée. Retour à Arras. Léon et moi fîmes plus ample connaissance. Il détient un parcours intéressant, à la fois culturel et littéraire. Directeur du CRLL Nord-Pas-de-Calais depuis 2008, il a notamment participé à l’aventure de Jeudi Lyon, hebdomadaire d’information générale fondée par d’anciens journalistes de Libé Lyon et Lyon Figaro. Il a également été chargé de l’information au Théâtre du Point du Jour; il fut aussi directeur de l’information au Théâtre national de Strasbourg, secrétaire général du Théâtre Nanterre-Amandiers. Celui qui aime les écrivains voyageurs (Stevenson, Conrad, Nicolas Bouvier), et Orwell, Nabokov et Roth, est également auteur: il a rédigé la préface de Jours heureux à Die, d’Henry Miller (La Fosse aux Ours, 2007) et a collaboré à la publication des Joueurs, de Michel Bouquet et Charles Berling (Grasset, 2001). Un beau parcours. Rien d’étonnant qu’il ait fait d’Eulalie une superbe créature littéraire qui ne manque ni d’audace, ni de tempérament. Critiques des livres régionaux, portraits d’écrivains, de libraires, etc. rien n’échappe à la belle Eulalie qui a sorti en février dernier son 23e numéro. Nous avons bu avec raison, mais tant parlé de littérature que la tête me tournait. J’ai mis une heure pour retrouver mon carrosse Peugeot 206, abandonné dans une rue minuscule de l’Arras historique, et je me suis trompé de côté sur l’autoroute. La mer m’a toujours attiré. Normal que j’ai souvent le vague à l’âme.

                                                                Dimanche 30 avril 2017.

 

La page 112 des Liaisons dangereuses

      Le Prix de la page 112 est une distinction littéraire qui ne manque pas d’originalité. Créé par l’éditrice, traductrice et critique littéraire Claire Debru, et dénommé ainsi pour rendre hommage à une réplique de Woody Allen dans Hannah et ses sœurs, il a été remis, il y a quelques jours, au primo-romancier de 70 ans Dominique Rameau pour son roman Sanglier, paru en janvier aux éditions José Corti. Il faisait doux. La soirée était belle; la lumière aussi. Je me suis dirigé vers la gare SNCF pour assister à la remise de cette cinquième édition; elle se déroulait au restaurant Roger la grenouille, 28, rue des Grands-Augustins, dans le XIe arrondissement, à Paris. Je répondais ainsi à l’invitation de mon ami Alain Paucard qui devait, lui aussi, s’y rendre. Et parmi les dix livres sélectionnés se trouvaient ceux de mes copains Jérôme Leroy (pour Un peu tard dans la saison, La Table ronde) et Yann Moix (Terreur, Grasset) avec lesquels je comptais bien trinquer. Jérôme – qui manqua le fameux prix d’une voix: 6 pour Rameau contre 5 pour lui) n’était pas présent; Yann non plus. En revanche, l’ensemble du jury avait fait le déplacement, dont le juré mystère, Bernard Cerquiglini, linguiste éminent, invité par Marcel Bénabou, écrivain et historien, membre de l’Ouvroir de littérature potentielle (OuLiPo). Dominique Rameau s’est vu remettre un chèque de 1200 €, un magnum de Bourgogne et la page 112 de son ouvrage encadrée. Tout cela ne manque pas de panache. Selon les jurés conquis, son roman non plus. Il raconte la vie de Sybille qui, un beau jour, se retrouve dans le Morvan. Elle est seule, paumée, et finit par s’établir dans une maison qui lui a été prêtée. Elle découvrira une nature qui, jusqu’ici, lui était méconnue, et des personnages hauts en couleur. Au cours de la remise du prix, l’ambiance était conviviale et bon enfant. Je discutai avec François Taillandier, croisai Dominique Noguez, m’enthousiasmai avec un ancien collaborateur de notre chère et regrettée revue Immédiatement, si folle, si libre, si impertinente dans laquelle j’écrivais avec un immense plaisir, évoquai quelques souvenirs du Dilettante (éditeur chez lequel nous avions effectué nos premiers pas), avec l’écrivain Bruno Tessarech. Et fis la connaissance de la charmante Claire Debru. Nous trinquâmes fraternellement avec Alain Paucard et avec son pote Francis, talentueux saxophoniste qui a accompagné les plus grands: de Claude Nougaro et Cab Calloway. L’ambiance n’eût pas déplu à Pierre Choderlos de Laclos. Ses Liaisons dangereuses ont justement été lues par Elsa Lepoivre et Denis Podalydès, de la Comédie française, et Marcel Bozonnet, à la Maison de la culture d’Amiens, à l’occasion des 60 ans de la librairie Martelle. Quel bonheur ce fut de (re)découvrir la langue superbe de L

De gauche à droite : Françoise Gaudefroy, Gilbert Fillinger, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Marcel Bozonnet et Anne Martelle.

aclos, écrivain exceptionnel! Nombreux furent ceux, ce soir-là, qui se demandèrent pourquoi Amiens, où il est né en 1741, ne lui a jamais rendu un hommage digne de son talent. Mystère.

                                                 Dimanche 9 avril 2017.

 

Jean Rouaud ne sera pas le parrain de mon Canon

     

La délicieuse Marina Tomé pris à l’aide de mon téléphone portable Samsung, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

J’étais pourtant tout heureux d’utiliser pour la première fois mon nouvel appareil photographique de dotation, un Canon Power Shot SX20 numéro 9033104150, muni d’un chargeur, d’une carte SD512 KO et d’un cordon USB. Cela faisait plusieurs semaines que je l’attendais, contraint que j’étais de réaliser mes photographies à l’aide de mon téléphone portable. Je plaçais donc le nouveau venu dans un sac en toile bleu nuit, couleur des yeux d’Isabelle Adjani, don promotionnel de l’éditeur de mon dernier roman, les éditions L’Archipel, et partait, tout guilleret, vers la Maison de la culture afin d’assister à la rencontre-discussion avec un écrivain que j’apprécie : Jean Rouaud (Prix Goncourt 1990 pour son très beau Les Champs d’honneur.) A Amiens, il venait évoquer son dernier livre Tout paradis n’est pas perdu (Grasset), recueil de ses chroniques parues dans L’Humanité, mon, journal préféré, en bon marxiste ternois que je suis. Il faisait doux; l’air était tiède comme une figue à l’ombre d’un vieux mur de pierres à Coimbra. Je me disais que c’était un belle façon de baptiser mon arme de service (l’appareil photographique est un peu le FAMAS du reporter, et, contrairement au Service militaire, on ne nous demande même pas de savoir le démonter) en photographiant un écrivain de cette qualité. Je m’avance donc devant le premier rang de spectateurs. Je tente de me faire tout petit. Je shoote quatre fois exactement l’écrivain. Deux fois sans flash; deux fois avec mon flash minuscule. Soudain, l’orateur s’arrête de parler, me fixe, et annonce, péremptoire, qu’il lui est impossible de parler dans ces conditions. En gros, ma présence le gave, l’agace, le paralyse. C’est gênant quand on est conférencier. On se doute bien qu’un pauvre type de mon acabit va venir prendre quelques photographies pour le journal local. Ou alors, on précise aux organisateurs : interdit aux journalistes, pas de photographies. Je me relève, mécontent, lui fait remarquer devant l’assistance médusée qu’il sera bien content d’avoir quelques lignes dans le journal. Se souvenant que, sous peu, à la Maison de la culture, était programmée une lecture autour des Liaisons dangereuses de Laclos (grand défenseur de la liberté d’expression), je lui lance que j’apprécie Choderlos. Et m’assieds. Une dame me dit que je suis grossier. Son portable, qu’elle n’a pas éteint, se met à sonner alors de l’écrivain a repris sa conférence. A la fin, je lui fais remarquer que ce détail-là est également grossier. Elle m’invective. Quel triste baptême pour mon pauvre petit Canon Power Shot. Rassure-toi, lectrice : je continue à penser que Jean Rouaud est un très grand écrivain. Tout comme Marina Tomé, que je suis allé voir (et photographier avec mon téléphone portable) interpréter son propre spectacle, La Lune en plein jour à la Comédie de Picardie, est une grande comédienne. Un spectacle de qualité axé autour de la question de l’identité qui, dit-elle, l’obsède. Elle a posé, douce, agréable. Quelle belle marraine elle eût pu être pour mon nouvel appareil photographique!

Dimanche 2 avril 2017.

 

 

Un autre Frédéric Beigbeder

Dans cet essai éclairant, Arnaud Le Guern dévoile d’autres faces plus cachées de ce grand littéraire.

« J’ai voulu écrire un roman gonzo sur sa vie et sur son œuvre, faire passer en fraude du roman dans cette figure imposée qu’est la biographie. Ce n’est pas une biographie journalistique; c’est une flânerie en liberté.» Ainsi s’exprime l’écrivain Arnaud Le Guern à propos de Beigbeder, l’incorrigible, un essai très personnel sur l’un des personnages phares du monde littéraire français. Un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, sous ses dehors de noceurs et de provocateur, il demeure un passionné de littérature, un remarquable romancier et un homme élégant. Rencontre avec l’auteur de ce roman gonzo.

Arnaud Le Guern, qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur Frédéric Beigbeder?

Une commande d’une de mes éditrices préférées qui avait aimé mon livre sur Vadim et mon roman Adieu aux espadrilles. Elle avait envie de faire réaliser une biographie de Frédéric Beigbeder; elle a pensé que j’étais la bonne plume pour évoquer la vie et l’œuvre de Frédéric. Moi, ça m’a permis de prolonger une partie de plaisir. Le plaisir de mes premières lectures de vieil adolescent des romans de Frédéric et le plaisir des rencontres que j’ai pu avoir plus tard avec lui (déjeuners, soirées, conversations, etc.)

Quand et comment vous êtes vous rencontrés?

La première rencontre avec Frédéric c’était il y a cinq ou six ans, lors d’un Prix

Arnaud Le Guern (à gauche) ici en compagnie des excellent écrivains Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana, à Paris.

de  Flore. J’étais particulièrement grisé donc on s’est peu vus. Il avait aimé mon livre sur Paul Gégauff; on s’est rencontré réellement lors d’un déjeuner agréable, et on s’est revus assez fréquemment. Et j’ai édité ses Conversations d’un enfant du siècle chez Grasset.

Comment le définiriez-vous?

C’est un homme élégant, cultivé, un feu follet manière Drieu. Un homme d’ombre et de lumière; de la nuit et des jours. C’est un homme à la fois très drôle et très mélancolique. C’est un très grand critique littéraire. Et c’est un homme dont la plus grande qualité (et peut-être le plus grand de ses défauts) est qu’ il n’en fait toujours qu’à sa tête. Il ne suit que la ligne de ses plaisirs. Cela constitue une grande partie de son charme.

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui?

Ce que j’aime tout particulièrement chez lui c’est que tout passe par les mots, donc par la littérature. Frédéric est un fêtard, un noceur, un homme d’excès comme Paul-Jean Toulet, mais il est avant tout un écrivain. J’ai voulu remettre Frédéric Beigbeder au centre de la maison littérature.

Quel est, selon vous, le livre de l’œuvre de Frédéric Beigbeder qui restera comme incontournable?

Le premier qui me vient en tête c’est Un roman français. Un beau texte mélancolique et une plongée en enfance. Si je peux en ajouter un deuxième ce serait Premier bilan après l’Apocalpyse qui donne beaucoup de cartouches littéraires pour affronter l’époque.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Frédéric Beigbeder, l’incorrigible, Arnaud Le Guern, éd. Prisma; 297 p.; 19,95 €.

 

Vincent Peillon parle le communisme couramment

   Ancien ministre de l’Éducation nationale, aujourd’hui député européen, ses vraies passions, au fond, restent la littérature et la philosophie.

   Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes est un film de Jean-Jacques Zilbermann, sorti en 1993, avec Josiane Balasko. Vincent Peillon, lui, a eu cette chance. Et il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour deviner que ce sont eux qui lui ont inoculé le virus de la vraie gauche. Son père, Gilles Peillon (1928-2007), banquier et communiste, occupa le poste de directeur général de la première banque soviétique hors d’URSS, la Banque commerciale pour l’Europe du Nord -Eurobank. Comme l’indique le site Wikipédia, du côté maternel, il est issu d’une famille juive alsacienne : Françoise Blum, sa mère, née en 1930, fut directrice de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM); Léon Blum (1878-1930) était professeur, spécialiste de la physiopathologie rénale à Strasbourg, fils du rabbin Félix Blum. Thérèse Lion, sa grand-mère, féministe et avocate, le marqua profondément. Etienne-Emile Baulieu (né Étienne Blum), son oncle, professeur honoraire au Collège de France est le co inventeur de la pilule RU 486. Quant à sa tante, celle n’est autre que Suzanne de Brunoff, économiste au CNRS, belle-fille du créateur du célèbre Babar. Rien que des intellectuels de haut vol et tous à gauche toute. Avec une telle hérédité, il eût été étonnant que Vincent virât à droite. Et quand il se fut agi pour le PS de trouver un candidat aux législatives en 1997 pour contrarier l’indéboulonnable et gaulliste Jérôme Bignon dans cet adorable et très rouge pays qu’est le Vimeu, Peillon leva le droit: « Moi, les communistes ne me font pas peur; je les connais. » Banco! Et il fut élu le 1er juin 1997, se souvenant aussi des belles balades qu’il effectuait, enfant, à bord de l’Alfa Roméo de son père. «Oui, je viens d’une famille de communistes d’après-guerre», se souvient-il. «Ils avaient tous une éthique incroyable et des amis formidables.» Et de citer Georges Charpak, physicien franco-polonais, lauréat du prix Nobel de physique en 1992, grand résistant et homme de gauche, mais aussi l’historien Jean-Pierre Vernan, tout autant résistant et communiste. «Tout un milieu de Juifs communistes laïques. On ne parlait jamais de religion; ils étaient Compagnons de la Libération. Ils m’ont transmis beaucoup de choses, dont le goût de l’étude.» Le jeune Vincent réside alors dans le Ve arrondissement, en plein quartier latin, étudie à l’école publique de la rue de l’Arbalète. Son père ne tarde pas à être recruté par le PC pour diriger la première banque communiste hors de l’URSS. Militantisme à fond. «Mes parents accueillaient chez nous des enfants des mineurs en grève.» Vers l’âge de 10 ans, il plonge dans la littérature en apnée. Il dévore Fallet, Georges Limbour, Roger Vailland, les surréalistes, etc. C’est un bon élève. Pas très scolaire. «J’avais un an d’avance; je faisais le minimum pour passer en classe supérieure.» Il étudie au collège et au lycée Lavoisier. Le sport, il ne déteste pas, pratique la natation, la bicyclette. Et, déjà, le militantisme, sport qui demande aussi un certain engagement physique en ces années bourrues mais sympathiques de l’après-68. Il passe dans les rangs de l’Organisation Communiste Révolution (OCR), puis dans ceux de Lutte ouvrière. Bachelier à 16 ans, il finit par quitter le domicile familial, s’inscrit à la Sorbonne, en philosophie. Il obtient sa licence à 20 ans. Et puis survient l’agression: «J’étais un intello. Je me suis fait interpeller par un mec dans la rue; il devait être drogué. Je suis resté deux heures avec un couteau sous la gorge à tenter de le convaincre de ne pas me trucider. Mais j’avais été incapable de réagir.» Il décide donc de se confronter à la vie réelle, travaille pour la Compagnie des wagons-lits sur la ligne Paris-Copenhague et importe, en douce, du saumon fumé. «Je fonde une entreprise de ventes d’import-export de saumon avec un slogan «Le saumon norvégien pour tous»; je travaille avec les comités d’entreprises.» C’est un peu le Jean Vilar des salmonidés et de la gastronomie. En 1982, il repend la philo, obtient le Capès en 1984, l’agrégation en 1986 et le doctorat en 1992. En 1991, il écrit sa thèse sur Merleau-Ponty qu’il publie chez Grasset, deux ans plus tard, sous le titre La Tradition de l’esprit. Avant cela, il est devenu, en 1987, professeur à l’école normale de la Nièvre. En 1990, Jospin, ministre de l’Éducation, le recrute. « Il a besoin d’un mec qui connaît le terrain.» Il se retrouve aux côtés d’Emmanuelli, président de l’Assemblée nationale dont il écrit les discours. En 1993, il rejoint le PS avec le même état d’esprit: républicain et opposé aux dérives libérales. Le début d’une longue carrière politique qu’il est difficile de résumer en quelques lignes. On retiendra qu’il garde beaucoup de respect pour Jospin : «Vernan m’en avait dit du bien.» Qu’en 1994, il déposa une motion an congrès de Liévin du PS. 1997: il est élu député du Vimeu. Il en garde un souvenir mitigé: «De très bons souvenirs, la confiance des militants, et la violence de certains CPNT…» En 2000, il présente le rapport de la mission qu’il préside (le rapporteur est Arnaud Montebou

Vincent Peillon vient de sortir un excellent thriller, "Aurora", chez Stock.

Vincent Peillon vient de sortir un excellent thriller, « Aurora », chez Stock.

rg) sur le blanchiment des capitaux en Europe. En 2002, il perd son siège de député du Vimeu, en partie à cause du conflit qui l’oppose aux chasseurs. En 2003, il est élu par les militants premier secrétaire de la fédération PS de la Somme (il l’avait déjà été de 1997 à 2000). Puis, il redevient chercheur au CNRS, publie des livres. 2004: il devient député européen. Au fil des années, il prendra un peu de distance avec la politique. Cela ne l’empêchera pas d’être nommé ministre de l’Éducation nationale le 16 mai 2012 (jusqu’en mars 2014), reprendra l’écriture, notamment celle du roman qu’il avait commencé il y a fort longtemps: son thriller Aurora qu’il vient de publier chez Stock. La littérature, toujours…

PHILIPPE LACOCHE

 

Bio express

7 juillet 1960 : naissance à Suresnes.

1980 : licence de philosophie. Travaille dans les wagons-lits.

1984: professeur de philosophie à Lyon, puis à Calais.

1992 : entre au Parti socialiste.

1994 : publie «La Tradition de l’esprit», chez Grasset, sa thèse sur Merleau-Ponty. Il a envoyé son tapuscrit par La Poste.

1997 : député du Vimeu. «Très important pour moi

2004 : député européen.

2012 : Ministre de l’Éducation nationale.

2016 : publie son thriller «Aurora», chez Stock.

 

Dimanche d’enfance

Avec sa grand-mère, en forêt de Fontainebleau

Les dimanches d’enfance de Vincent Peillon? Il se souvient de sa grand-mère maternelle (qui était de milieu très modeste); elle l’emmenait marcher avec elle en forêt de Fontainebleau. Il avait 7 ou 8 ans. «Elle était de l’Allier. C’était une femme très combattante. Elle m’a transmis un certain éveil de la conscience politique. Si, aujourd’hui, j’ai acheté une maison à Fontainebleau, c’est grâce à elle. On se promenait; elle m’emmenait aussi chez les commerçants, et m’offrait des petites voitures Dinky Toys. Oui, elle m’a transmis beaucoup d’amour; elle a joué le rôle de la transmission…»

Un autre souvenir d’enfance: lorsqu’il se rendait à Saint-Valery-sur-Somme, sur la promenade, en compagnie de son père, à bord de sa vieille Alfa Roméo. «Je me souviens des bons moments passés avec ma sœur et mon frère. De bons souvenirs; la force de l’enfance parmi des gens simples.»

 

Ses souvenirs de Lectures? Nadja, d’André Breton, qui l’a marqué, La Chute, d’Albert Camus, et Le Peuple, de Michelet.

 

Yann Moix : « Léa, je l’adore ! »

           Nous avons rencontré Yann Moix à Paris. Il nous parle de ses débuts dans l’émission « On n’est pas couché » mais aussi de ses projets.

    Depuis son arrivée dans l’émission On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, aux côtés de Léa Salamé,  sur  France 2, Yann Moix est sous les feux de la rampe. Excellent romancier (il faut lire Anissa Corto et Naissance, deux livres essentiels qui témoignent de ses grandes qualités d’écrivain), cinéaste talentueux et drôle (le succulent Podium), il se révèle un intervieweur de haut vol, percutant, étonnant, tantôt cinglant, tantôt laudatif et passionné. Littéraire et bretteur toujours. Rencontre au Rouquet, sur le boulevard Saint-Germain.

Quelle est la genèse de votre arrivée dans l’émission On n’est pas couché ?

Tout commence en 1996. Laurent Ruquier m’avait demandé de venir participer à son émission sur France-Inter à l’occasion de la sorte de mon roman Jubilations vers le ciel ; à l’époque, son émission s’appelait Rien à cirer. Depuis ce moment, malgré quelques espacements dans le temps, j’ai toujours travaillé avec lui. Parfois, pendant des années, je ne l’ai plus vraiment vu. Dans les années 2000, il a fait appel à moi comme chroniqueur.  De 2010 à 2014, j’ai participé à son émission On va s’gêner ! Puis, j’ai participé aux Grosses Têtes, l’an dernier, sur RTL.  Un jour, il m’a demandé si j’étais partant pour On n’est pas couché. C’était il y a un an.

Est-ce que vous avez hésité ?

Pas une fraction de seconde ! D’une part, pour admiration pour Laurent ; d’autre part, c’est un poste qui ne se refuse pas.

Qu’est-ce qui vous intéressait ? Le fort impact médiatique ? Ou faire passer des messages, des idées ?

Faire passer des choses. C’est le service public. Mon idée ? Utiliser ma petite culture, et mon intelligence moyenne, mais personnelle, pour trouver des angles afin de défricher des aspects de l’actualité. C’est passionnant car dans une même émission, on peut trouver Alain Finkielkraut et Sylvie Vartan. Le grand écart, j’adore ça, moi qui aime autant Michel Delpech que Franz Liszt. J’adore à la fois Frank Zappa et Michel Delpech. Donc, ça me parle. Je peux, dans la même journée, regarder Les gendarmes de Saint-Tropez et lire du  Heidegger.

On vous demande aussi des réactions et des commentaires sur la politique. Vous avez une bonne culture en la matière, mais ce n’est pas non plus votre spécialité.

C’est vrai, et ça se ressent.  Au cours des quatre premières émissions, mes interventions sur la politique étaient surréalistes ; elles n’étaient pas dans le coup.  Pour la première fois, au cours de la cinquième émission, Nadine Morano était ma première vraie interview politique.  C’est quelque chose qui s’apprend ; je l’apprends sur le tas. Ca commence à venir.  J’ai compris comment il fallait faire : il faut leur parler d’actualité. Si tu lis leur livre dans les détails, ce n’est pas super intéressant.  J’ai également appris qu’il fallait oublier ses notes, les questions qu’on a préparées…

Comment analysez-vous votre rencontre avec Michel Onfray ?

J’ai des idées très claires là-dessus.  Médiatiquement, il a gagné le combat, mais intellectuellement, je l’ai gagné. J’ai eu le tort de commencer par une agression. Mais je l’ai contraint, presque sans le vouloir, à découvrir une facette de lui, à la fois mesquine et glauque, que beaucoup de gens ont vue. Certes, il a gagné mais je lui ai quand même mis de bons bourre-pifs ! Il a pris de bons coups dans la gueule, mais, il faut être honnête, aux points, il a gagné.  Mes questions étaient tout à fait correctes, voire même d’un très bon niveau. Mais j’ai eu le tort de choisir la forme de l’agression et de l’agressivité. Il s’est donc défendu, ce qui est normal. Mes questions étaient violentes, mais elles étaient aussi intellectuelles. Ses réponses étaient de la cuisine de chez Grasset. Donc ses réponses étaient indignes de mes questions.  Il a donc gagné sur la forme, mais il a perdu sur le fond.  Il s’est révélé ce que je pense qu’il est : un énorme réactionnaire qui n’est pas loin de coucher avec l’extrême-droite.  Peut-être pas avec l’extrême-droite mais avec une droite dure.  Moi j’adore les gens, quelles que soient leurs opinions, mais les gens qui assument leurs opinions.  Hier, il y avait un mec de Valeurs Actuelles qui est pro-Zemmour à 100%, on a pu discuter.  Tandis que Onfray n’assume pas ce qu’il est ; il n’a pas fait son coming out.  Il est glauque ; ça se voit sur son visage qu’il y a un problème.  Il n’est pas en accord avec lui-même. Il faut qu’il fasse son coming out et qu’il dise : « Oui, je suis de droite dure. » Il n’est pas de gauche ; il a  le droit d’être de droite dure ce que lui reproche c’est de ne pas l’avouer. Je veux bien discuter avec un mec de gauche radicale, de droite radicale ; je suis d’une tolérance totale pour les idées.

Comment ça se passe entre Léa Salamé et vous ?

Léa, je l’adore car elle a été d’une immense gentillesse à mon endroit, tout comme Laurent l’a été.  Ils ont tout fait pour m’aider.  Léa m’a même proposé qu’on prépare les questions des politiques ensemble.  J’ai refusé car je voulais me planter avec mes propres défauts.  C’est une fille super généreuse, drôle. On se marre. Il y a une complicité entre nous ; ce n’est pas un truc artificiel ni fabriqué ; j’adore cette fille.  Je vais vous dire un truc : il y avait longtemps qu’il n’y avait pas un duo qui s’entendait bien dans cette émission.  La dernière fois c’était le duo Zemmour-Naulleau.  Polony et Pulvar, s’entendaient bien au début après on sentait que c’était moins ça.  Celui que j’ai préféré de toute l’histoire des chroniqueurs, c’est Naulleau.  C’est le mec capable de dire à Jacques Attali : « Vous n’êtes pas un économiste. » C’est comme s’il avait dit à Georges Brassens : « Vous ne savez pas jouer de la guitare. » Il est fou à lier ! Je l’adore ; j’adore aussi Léa. J’adore Naulleau et Polony.

Vous avez signé pour combien de temps avec cette émission ?

J’ai signé pour trente-huit émissions, c’est-à-dire une année ; pour l’instant, je ne pense pas à l’année prochaine ; il peut se passer des milliers de choses. Ils peuvent en avoir marre ; je peux ne pas convenir. Moi, je n’ai aucun pouvoir ; je me plierai à leur décision.  S’ils me reconduisent parce que ça s’est bien passé, je serai heureux.  S’ils estiment que je n’ai pas été au niveau, je m’inclinerai.

Vous avez interviewé Michel Houellebecq avec beaucoup de pertinence, et vous nous avez envie de lire ou de relire Christine Angot.

Il faut toujours prendre la défense des écrivains dans une société qui les méprise, et parfois même, qui les hait. Les écrivains sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde.  Un pays où il n’y a pas d’écrivains… une ville où il n’y a pas de librairies, c’est inconcevable. C’est là que la pensée a lieu. Quand Onfray a dit : « La pensée ce n’est pas pour vous », sous, prétexte que je ne suis qu’écrivain, c’est d’une bêtise abyssale car un écrivain pense.  C’était terriblement stupide.  Je pense que le problème de Michel Onfray c’est qu’il n’est pas très intelligent. (Ca vous pouvez l’écrire.)

Vous avez longtemps était feuilletoniste au Figaro littéraire. Vous continuez, dans l’émission, à interviewer des écrivains. Vous devez lire énormément ?

A cela s’ajoutent les séminaires que j’anime : sur Francis Ponge, sur Kafka… Les conférences sur Hiedegger après être sorti d’une émission avec Bigard. Et j’ai réalisé Podium.

D’où vous vient ce plaisir du grand écart ?

Le bonheur d’être sur terre.

Vous devez lire très vite.

Non, en fait, au contraire : je lis très lentement.  Je suis d’une lenteur, comme lecteur ! Comme écrivain, je suis rapide ; comme lecteur, je suis lent.  J’ai la même lenteur pour lire Heidegger que pour lire une interview de Michel Sardou ! Il m’arrive dans le cadre de l’émission, de suggérer à Laurent Ruquier et à Catherine Barma, un nom d’écrivain. J’ai une petite légitimité pour inviter un écrivain ; je pense que Laurent me fait confiance.  Ce sont Laurent et Catherine qui dé

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

cident au final. Le vrai chef, c’est Laurent. Il faut accepter qu’il soit le chef d’orchestre.  J’aimais bien Aymeric Caron.  Ca, c’est mon ouverture d’esprit car je suis symétriquement opposé à ce qu’il pense, mais j’adore ça. Quelqu’un qui en cohérence avec sa pensée, même s’il est très différente de la mienne, j’aime bien.  Je n’aime pas les chiffres, il adore ça ; il est très très à gauche, une gauche même « tête à claques ». Il est pro-Palestinien d’une manière caricaturale, tandis que je suis plus souvent pro-Israël, il faut le dire.  Il est clair qu’on n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. J’avais beaucoup de plaisir à l’entendre car une opinion qui n’est pas la mienne – comme on peut lire L’Humanité et Le Figaro dans la même journée – j’ai toujours plaisir à l’entendre.  Comme dans un orchestre, chaque instrument vient jouer sa partition. Ce n’est pas parce que la contrebasse n’est pas mon instrument préféré qu’il n’en faut pas dans un orchestre. Aragon était communiste ; c’était un génie. Céline était collabo, c’était un génie.  La littérature, c’est une ouverture d’esprit. Des salauds peuvent être des génies. Des mecs moralement acceptables peuvent être des médiocres.  La littérature, par définition, est une ouverture totale.  La magie de l’art c’est que des pourritures peuvent être des génies ; alors, tous les moralistes paniquent.  Certaines personnes seraient effrayées en connaissant la vie intime de Roger Vailland.  C’est le Sade du XXe siècle.  Je ne suis pas homosexuel, mais je me suis aperçu un jour que la majorité des écrivains que j’aime sont tous homosexuels : Proust, Gide, Fassbinder et Pasolini. Ce sont les écrivains que je préfère au monde ; l’homosexualité est au centre de leurs œuvres.  Je suis en osmose totale avec ces quatre génies qui sont homosexuels, mais le fait qu’ils soient homosexuels ne les détermine en rien ; il atteigne l’universalité par leur homosexualité.  Le raisonnement est valable pour Sartre qui a défendu Staline ; et Sartre est un génie. L’ouverture, c’est la littérature.

Où en sont vos projets cinématographiques et littéraires ?

Je termine un film sur la Corée du Sud et la Corée du Nord où j’ai effectué plusieurs voyages. C’est un très long film.  Et je prépare Podium II. J’ai terminé trois livres : un sur la Corée du Nord (un roman) ; un sur la Terreur (un essai) et un sur le Judaïsme (un essai).  Et j’ai fait une suite à Une simple lettre d’amour qui va s’appeler Neuf ruptures et demie. (C’est la première fois que je l’annonce.) Le titre me paraît pas mal ; j’en changerai peut-être. Chaque chapitre commence à partir du moment où la fille me dit : « C’est fini entre nous. » Tous ces livres paraîtront chez Grasset à qui je suis fidèle.

                                       Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

« Vingt quatre-heures pour convaincre une femme » dans la sélection du Prix Jean Freustié 2015 sous l’égide de la Fondation de France

"Vingt-quatre heures pour convaincre une femme" a fait l'objet d'un article récent  et élogieux paru dans Madame Figaro.

« Vingt-quatre heures pour convaincre une femme » a fait l’objet d’un article récent et élogieux paru dans Madame Figaro.

Frédéric Vitoux, de l’Académie française et Président du jury, Charles Dantzig, Jean-Claude Fasquelle, Annick Geille, Henri-Hugues Lejeune, Eric Neuhoff, Anthony Palou, Jean-Noël Pancrazi et Anne Wiazemsky, ont sélectionné

Pierre Ducrozet Eroica (Grasset) 

Eric Holder La Saison des bijoux (Le Seuil)

Hédi Kaddour Les Prépondérants (Gallimard)

Philippe Lacoche 24 heures pour convaincre une femme (Écriture)

Fabrice Loi Pirates (Gallimard)

Chérif Madjalani Villa des femmes (Le Seuil)

Thomas B. Reverdy Il était une ville (Flammarion)

Le prix Jean Freustié sera décerné le lundi 26 octobre à 18h30

dans les salons de l’Hôtel Montalembert

Créé en 1987 par l’épouse et les amis de Jean Freustié, le prix récompense un écrivain de langue française pour une oeuvre en prose. Dorénavant attribué à l’automne, il a acquis sa réputation par sa longévité et sa dotation, 20 000 euros remis au lauréat.

En 2014 le lauréat était Olivier Frébourg pour La grande Nageuse (Mercure de France).

Contact : prixjeanfreustie@orange.fr

Pia Daix – tél. 06 80 01 05 06

 

Albertine, Oona, Jean-Paul et les autres

      Emotions : je me suis rendu, il y a peu, à Doullens pour marcher dans les pas de l’écrivain Albertine Sarrazin. Vincent Vasseur, de l’office de tourisme, m’a fait visiter – avec talent et passion – la citadelle où fut emprisonnée la grande romancière. Il m’a même indiqué l’endroit précis où elle a chuté après avoir sauté d’un rempart ; elle se fractura l’astragale, ce petit os du tarse. Elle se traînera jusqu’à la nationale où elle rencontrera l’amour de sa vie : l’Amiénois Julien Sarrazin qu’elle épousera quelque temps plus tard. Tu me connais, lectrice adulée : curieux comme je suis, j’ai tenté d’en savoir plus sur Julien. Ainsi, j’ai appris que sa mère

J'ai adoré la lecture, par Edouard Baer,  du roman "Oona & Salinger", de Frédéric Beigbeder. Il s'agit très certainement de son meilleur livre. Jamais on ne s'y ennuie. De la grande littérature.

J’ai adoré la lecture, par Edouard Baer, du roman « Oona & Salinger », de Frédéric Beigbeder. Il s’agit très certainement de son meilleur livre. Jamais on ne s’y ennuie. De la grande littérature.

vivait rue Voltaire, à Amiens, à deux pas de la maison d’arrêt. (Peut-être existe-t-il encore quelques vieux Amiénois qui les ont connus, sa mère et lui, dans la capitale de Picardie ; contactez-moi au journal, ça m’intéresse. Albertine et Julien se sont mariés à Amiens.) Julien Sarrazin était un malfrat, mais un type bien. Courageux, un mec à l’ancienne, avec de la parole et un certain de la morale. Il a aimé Albertine jusqu’au bout, l’a protégée d’elle-même, de ses démons. Aurait-elle écrit ce magnifique roman qu’est L’Astragale, sans lui ? Rien n’est moins sûr. En me rendant à Doullens, je me suis adonné à mon nouveau vice : l’audio livre. J’ai adoré le remarquable roman Oona & Salinger (audiolib ; Grasset, 336 p., 19€.) de Frédéric Beigbeder, lu avec talent par Edouard Baer. L’écrivain y donne le meilleur de lui-même. On sent qu’il est amoureux d’Oona. (Comment de pas l’être ? Elle ressemble à une copine dont je tairai le nom car sa modestie pourrait en souffrir.) Oona O’Neil était la fille du dramaturge Eugene O’Neill, Prix Nobel de littérature alcoolique et dépressif. Beigbeder excelle dans ce récit magnifiquement construit, limpide, très bien documenté. On y croise Truman Capote, Salinger, émouvant, sensible, patriote, broyé par les horreurs de la guerre (il est l’un des premiers militaires à pénétrer dans les camps de concentration libérés ; il sera ensuite hospitalisé et soigné pour un stress post-traumatique) Charlie Chaplin (qu’Oona épousera en 1943 : elle a 18 ans ; il en a 54). Beigbeder ne peut s’empêcher de faire du Beigbeder et tant mieux pour nous car c’est délicieux. Il parle de lui, se ses histoires de cœur (de sa petite Lara, 20 ans ; il en avait 45). C’est écrit avec élégance et panache. J’ai adoré. Qu’ai adoré d’autre ? (J’adore beaucoup ces derniers temps ; c’est bon signe.) L’exposition Jean-Paul Gaultier, au Grand Palais, à Paris, que j’ai visité en compagnie de Lys. Je portais jusqu’ici un regard distrait sur les œuvres du créateur. J’avais tort ; j’ai découvert une œuvre forte, folle, audacieuse, fantasque. Et un être sensible. Le matin, nous avions goûté à l’exposition consacrée à Diego Vélasquez. Un émerveillement. Aussi merveilleux que le dos de cabillaud que nous dégustâmes au restaurant du Grand Palais. Mais cela est une autre histoire.

Dimanche 5 juillet 2015.

Du bio à Vailland

   

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

Marc Monsigny ( à droite) et Denis Solau.

On change ; on change tous. Et quand on a changé, nous éprouvons la terrible impression que nous étions un autre, une manière d’étranger : un idiot, un imbécile. C’est affreux ! Il y a quelques années, lorsqu’on me parlait du bio, je souriais. Je pensais aux bobos, aux babas barbus. Moi, le rocker urbain, le presque bolchevick, le jacobin, je ne voulais pas entendre parler de ces pièges libertaires-libéraux. Et puis, Lys est entrée dans ma vie. Non seulement, elle m’a initié à la musique baroque, à l’opéra, m’a réconcilié avec le cinéma, mais elle m’a fait découvrir le bio. Depuis, mon alimentation a changé. Et, j’ai enfin compris que de cette façon, je luttais avec mes petits moyens contre le capitalisme. C’est bon un radis noir bio, un vin bio. Et le combucha : un régal ! Ainsi, dimanche dernier, je me suis rendu à la Fête de l’Hortillon de Lune, à Rivery. Jean-Louis Christen proposait un rendez-vous convivial. Le maraîchage biologique était à l’honneur avec stands associatifs, ateliers, démonstrations techniques mais aussi théâtre et concerts. J’arrivais pour celui de Marc Monsigny et son guitariste Denis Solau. « Des chansons, tantôt légères, drôles ou plus graves, des émotions suggérées, des histoires qui se partagent avec quelques picarderies », comme l’explique Marc. Notamment, une version en picard de « Je me suis fait tout petit », de Georges Brassens, et ça valait son pesant de ficelles. Picardes. A la Fête de l’Hortillon, j’ai retrouvé mon ami Sylvestre Naour, ancien journaliste du Courrier picard, correspondant de Libération, qui avait quitté sa chère Bretagne pour se rendre à Paris où il terminait le montage d’un documentaire qu’il réalise pour France Culture. Il en avait profité pour faire un crochet par la Picardie. Sylvestre ne change pas. Nous avons parlé des jours anciens, au journal, de littérature, de quelques amis communs. Et je suis rentré chez moi pour terminer le petit livre numérique que j’avais promis de rendre à mon ami Dominique Guiou, ancien rédacteur en chef du Figaro littéraire. Dominique vient de fonder sa maison d’édition, Nouvelles lectures (http://nouvelleslectures.fr/), et m’a commandé un texte pour sa collection Duetto. Le principe ? Un écrivain écrit sur un écrivain qui le passionne, mais pas à la façon d’un biographe, d’un essayiste ou d’un journaliste. A la façon d’un écrivain. Je lui ai proposé d’évoquer Roger Vailland (ça sortira le 20 juin prochain). J’ai pris un vif plaisir à écrire ce court récit d’une vingtaine de feuillets. Vailland a toujours balisé ma vie comme les autres écrivains qui me hantent : Modiano, Cendrars, Haedens, Déon, Céline, etc. J’en ai profité pour me souvenir que quelques copains disparus : Jacques-Francis Rolland (dit JFR), écrivain, ami de Vailland (le Rodrigue de Drôle de Jeu, c’était lui), Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire (auteur d’un remarquable essai sur le romancier, chez Losfeld), Maurice Lubatti, ancien responsable de l’agence de Beauvais, du Courrier picard, qui, un jour du printemps 1984, m’avait incité à foncer à Silly-Tillard pour y interviewer JFR qui venait de se voir attribuer le Grand Prix du Roman de l’Académie française pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset). La nostalgie m’étreignait ; j’étais triste mais bien.

Dimanche 14 juin 2014

Le grand petit livre de Yann Moix

Après le pavé « Naissance » qui lui valut le prix Renaudot en 2013, le romancier revient avec un pétillant et charmant petit livre, plein de charme et de succulentes formules. Délicieux !
Yann Moix n’est pas seulement un excellent écrivain – certainement l’un des meilleurs, des plus sincères, des plus doués de sa génération ; il est aussi surprenant. En 2013, il nous donnait à lire le sublime et essentiel Naissance qui lui valut le prix Renaudot. Un pavé de 1152 pages, aussi lourd que le ton et le style en étaient légers et subtils. Il nous revient aujourd’hui avec Une simple lettre d’amour, la bien-nommée puisque avec ses 140 pages, elle nous semble aussi fine que du papier à lettres. Une fois de plus, on se régale. Alors que Naissance nous interpellait, emportait, irritait, broyait, malmenait telle la prose de Bloy ou de Céline, ici, on se laisse caresser, bercer, aimer, dorloter par cette vraie lettre d’amour qui pourrait nous faire penser à ce charmant petit livre de Paul Léautaud, nommé Amours. Le secrétaire général du Mercure de France, alors, s’apaisait pour se souvenir de quelques amours lointaines et défuntes. C’était tout simplement délicieux. Même impression avec cette Simple lettre d’amour de Yann Moix qui, dès la page 20, annonce la couleur : « L’amour, dit-on, est la seule chose qui vaille de naître. C’est la seule chose, symétriquement, qui nous abîme au point que nous voulons mourir. Ceux qui se tranchent les veines pour une facture d’électricité, un emploi perdu, une situation qui périclite m’apparaissent comme doublement maudits, comme doublement suicidés : ils ratent, non leur suicide, mais la raison profonde de tout su

Yann Moix, photographié à la terrasse du Rouquet, à Paris.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

icide. » Voilà qui est dit, balancé, tout à fait exact et sincère. Oui, tout est dit car cette lettre qu’il adresse à la femme qu’il a aimée n’a rien de niaise, de monolithique. Bien au contraire : tissée de passion, elle rue, se dresse, s’apaise, lutte, se réjouit, désespère comme le fait la passion. Passion baudelairienne. Les formules fusent, jamais gratuites : là, les larmes sont « les poèmes du corps » ; ici, un butor concupiscent qui tourne autour de l’aimée, « monté sur talonnettes, la tête jardinée d’implants » qui s’exprime « sous la dictée de cocaïne, avec les gesticulations disloquées d’un arlequin ». Un peu plus loin, un livre en lambeaux, gorgé d’eau de pluie, « dégueule d’une poche » de veston, « faisant l’effet d’un cadavre de carpe bombant son bide orbiculaire et livide, bouffi de mort, à la surface des étangs ». Ou encore – une petite dernière pour la route -, « le romantique est un propriétaire. Le don juan, un locataire. » Cet adorable grand petit livre est tout simplement une totale réussite. Même si nous les garçons, on n’en sort pas grandis : « Dès qu’une femme aime un homme, elle fabrique un infidèle. » Mesdames, vous êtes prévenues.
PHILIPPE LACOCHE
Une simple lettre d’amour, Yann Moix, Grasset, 143 p. ; 12,90 €.