Quelques coups de coeur

ESSAI

Mille Kessel et miscellanées

«Journaliste de métier, écrivain par vocation», se plaisait-il à dire. Mais aussi homme d’action, émigré russe, jeune homme bagarreur, aviateur pendant la Grande Guerre, reporter, courageux résistant, homme de lettres reconnu, admiré, noceur invétéré, épris d’absolu… il n’y a pas un, mais cent, mille Joseph Kessel. Éditeur et écrivain, avec Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout, Marc Alaux dresse un portrait passionnant et original du lion fraternel. La fin de l’opus est augmentée de délicieuses miscellanées, ou, dans le désordre, on apprend de nombreuses anecdotes sur l’écrivain. Parmi celles-ci, les propos d’Henry de Monfreid: «Sous alcool Kessel est déchaîné; c’est la brute russe qui domine tout.» Sacré Kessel! Ph.L.

Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout, Marc Alaux, Transboréal; 187 p. 14,90 €.

POéSIE

Darras et l’eau de là

«Écrire, pour Jacques Darras, c’est avant tout partir à la rencontre du monde», estime dans la préface le poète Georges Guillain, à propos de L’Indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle, de Jacques Darras. On ne peut mieux dire. Résolument picard, celui qui ne cesse de se souvenir de son cher Ponthieu et du Marquenterre, aime à suivre les cours d’eau. À l’image de certains poètes et écrivains de la Beat Generation (Brautigan, Kerouac, Ginsberg, etc.), il part du minuscule -exemple: le fleuve côtier la Maye – pour sortir du lit de cette rivière, humide maîtresse, puis embrasser le monde. L’universel. Ici, il prend l’air en Belgique, à Laon, en bières (Chimay et d’autres). Une jolie balade en vers et contre tout ce qui dort. Ph.L.

 

L’indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle, Jacques Darras, préf. de Georges Guillain. Poésie/Gallimard; 242 p.; 7,90 €.

ROMANS

La lumière vient de l’Est

Fondé en avril 2015 par la journaliste et écrivain Natalie Turine, Louison Éditions a pour vocation de faire découvrir la littérature russe moderne. Son ambition? Faire lire les auteurs insoumis et libres. Deux romans nous parviennent: Feu rouge, Roman cathédrale, de Maxim Kantor, et Le Hollandais volant, Le spectre de la culture, de Youri Maletski, les deux préfacés par l’excellent Éric Naulleau. Ce dernier, à propos de l’ouvrage Kantor, écrit: «De L’Est, encore. Comme de l’Est vient toujours la lumière, de l’Est nous arrive une nouvelle œuvre magistrale.» De l’Est vient toujours la lumière; il a raison Naulleau. Comme a tout autant raison Kantor quand il écrit, imparable: «(…) pour un homme qui ne vit qu’une fois, mourir est quelque chose de grave.» Avant de mourir: lisez Kantor, Maletski. Et Naulleau. C’est salutaire. Ph.L.

 

Feu rouge, Roman cathédrale, Maxim Kantor, préf. d’Éric Naulleau; Louison Éditions; 749 p.; 29 €. Le Hollandais volant, Le spectre de la culture, Youri Maletski, préf. d’Éric Naulleau; Louison Éditions; 147 p.; 22 €.

 

 

FOLK

Baryton

Installé à Austin au Texas depuis quelque temps, Guillaume Fresneau, ex-fondateur du groupe rennais Dahlia, a mené a bien le projet Redeye. Voici l’album The Memory layers, ravissant, convaincant, à la fois puissant et gros d’un folk-rock vigoureux et énergique, et félin grâce aux mélodies subtiles. De sa voix de baryton, il raconte des histoires où se mêlent nature, religion, amours et rudes contrées. Totale réussite. Ph.L.

The Memory layers, Redeye.

Jacques Darras.

Jacques Darras.

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CHRONIQUES

ESSAI

Le Picard Mac Orlan

Ancien diplomate et universitaire, Bernard Baritaud fut encouragé à écrire par l’écrivain picard Pierre Mac Orlan (1882-1970) à qui il a consacré plusieurs ouvrages. Il nous donne aujourd’hui à lire cet excellent Qui suis-je? Mac Orlan qui tient à la fois de l’essai et de la biographie. Richement illustré grâce à des photos et documents rares, voire inédits, ce petit livre est une totale réussite car il dévoile à la fois le parcours (tissé d’aventures) et la démarche littéraire et poétique du grand auteur Mac Orlan, né à Péronne, dans la Somme (et blessé devant cette ville au cours de la Grande Guerre) prosateur inclassable, inventeur du fantastique social. Bernard Baritaud nous rappelle avec passion et talent que Mac Orlan est constamment réédité et fait l’objet de thèses et de colloques. Un excellent livre. Ph.L.

Qui suis-je? Mac Orlan, Bernard Baritaud, Pardès; 128 p.; 12 €.

Le panache de Christian Laborde

Prix Louis-Nucéra pour son Tour de France, nostalgie, Christian Laborde (notre photo) est, sans conteste, l’un des meilleurs écrivains français actuels. Il n’a pas son pareil pour évoquer dans ses romans ou ses nouvelles, cette France qui n’est plus – ou presque plus – et qui nous manque, car étouffée par une Europe technocratique et une mondialisation délétère. Spécialiste de Claude Nougaro, rien d’étonnant qu’il soit aussi fasciné par le cyclisme, sport populaire par excellence, et par le Tour de France en particulier. Son A chacun son tour, regroupe les chroniques qu’il donne, depuis plusieurs années, au micro de RTL. Des histoires savoureuses, des anecdotes drôles, parfois piquantes, toujours singulières et écrites avec le style Laborde, tissé de légèreté et de poésie, où l’image fuse, gicle comme le sprinter du peloton à dix mètres de la ligne d’arrivée. Le plume de Laborde s’envole, porté par le vent du swing. Un régal! Ph.L.

L'excellent écrivain Christian Laborde.

L’excellent écrivain Christian Laborde.

À chacun son tour, chronique du Tour de France, suivi de Roue libre, Christian Laborde, Robert Laffont, 198 p.; 17 €.

 

 

Les éclats de la folie et de l’absurdité

 

Jean Rouaud, écrivain, Prix Goncourt en 1990.

Jean Rouaud, écrivain, Prix Goncourt en 1990.

Dans «Éclats de 14», Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990 pour ses Champs d’honneur, revient sur la Grande Guerre pour en décrire l’horreur.

La Grande Guerre, Jean Rouaud, il connaît. Non pas qu’il l’ait faite, un peu trop jeune pour ça. En revanche, il a su très bien en parler notamment avec ses Champs d’honneur, couronné par le Prix Goncourt en 1990. Avec Éclats de 14 (joli titre!), il renoue avec l’époque. Et l’horreur. Car ce passionnant petit livre eût tout aussi bien pu s’appeler Champs d’horreur. L’éditeur a bien résumé le charnier géant en quatrième de couverture: «(…) cette folie par laquelle des vieillards qui ne combattront pas décident d’envoyer leurs fils à la mort, la stratégie suicidaire de l’état-major prônant l’offensive qui mène des centaines de milliers d’hommes à l’abattoir…»

Mourir aux éclats

Jean Rouaud n’y va pas avec le dos de la baïonnette. Lorsqu’il évoque le centre neurologique de Saint-Dizier, dans la Haute-Marne, il rappelle que pour les antibiotiques, «on attendra la prochaine guerre. Pour l’heure on ampute, on trépane, on répare les palais arrachés avec des plaques d’inox, et on envoie au centre neurologique de Saint-Dizier les hommes rendus fous par la folie de la guerre, les seuls véritablement raisonnables, que les grands spécialistes du cerveau soupçonnent de simuler pour ne pas repartir au front. Allons, comme si la guerre pouvait vous faire perdre la tête.» Les collines pilonnées, elles aussi perdent la tête. La terre est dévastée, gorgée de sang. Et puis, il y a la pluie «qui prend le pouvoir et impose son humeur de bourre noirâtre sur les champs d’une bataille immobile. On ne chante ni ne danse sous les pluies de la Marne et de la Somme. On y croupit.» La flotte; c’est terrible. Des blessés crient pour qu’on les porte hors des boyaux où ils se noient. La flotte mais aussi le vin absorbé en très grande quantité: «Un soldat a tendance à davantage faire fi du danger quand il a un coup dans le nez. Au moment de sortir du couvert de la tranchée au lieu du pistolet d’ordonnance brandissons un carafon. C’est ainsi que la dose journalière, à mesure que le moral des troupes baissait, augmentait, passant d’un quart à un demi, puis trois-quarts de litre de vin, et bien davantage pour certains, le vin brandi comme le nouvel étendard de la civilisation contre la bière barbare.» Parfaitement bien écrit, ce petit livre détient un ton qui ne fait qu’ajouter à l’horreur. Mourir aux éclats avec Jean Rouaud.

PHILIPPE LACOCHE

Éclats de 14, Jean Rouaud, éditions Dialogues, illustration Mathurin Méheut. 95 p.; 14 €.

Pierre Lemaitre : pas un Goncourt de circonstance

On eût pu croire qu’il avait écrit son sublime roman pour les commémorations. Non. Il devait le sortir en 2009. Explications avant sa venue ce vendredi matin, au Touquet et à la librairie Martelle, à Amiens, mercredi.

Le Goncourt, ça change quoi dans la vie d’un écrivain comme vous?

Ca change tout! C’est sûrement le seul prix littéraire qui, du jour au lendemain, modifie toute la donne, rebat toutes les cartes : en terme de légitimité, de reconnaissance, d’intérêt pour mon travail; en terme de rythme de vie car, depuis que j’ai obtenu le Goncourt, je n’arrête plus. Ca change vraiment tout. Et, la chose à laquelle je n’ai pas encore goûtée mais que je pressens, c’est la liberté de création que je vais avoir maintenant. Je ne peux pas faire tout et n’importe quoi mais j’ai un peu plus de temps, un peu plus de choix qu’avant et ça, c’est un confort qui vaut de l’or pour un écrivain.

Comment est né ce roman? A-t-il été pensé pour la commémoration du centenaire de la Grande Guerre ou pas du tout?

C’est la question la plus embêtante, la plus embarrassante (mais elle est totalement légitime car mon livre est sorti à la veille de la commémoration). J’ai beau être sincère, il y a parfois des vérités qui ont du mal à trouver leur chemin. Car c’est à la fois vrai et pas vrai. Ce qui est vrai c’est que le livre, je l’ai commencé en 2008 et qu’il aurait dû paraître en 2009. Donc, il était totalement déconnecté de la commémoration. En revanche, quand j’ai eu terminé, en 2011, ma trilogie policière, j’aurais pu dire à ce moment-là : « Je vais faire autre chose; ce livre-là je peux le reculer. » J’ai choisi de le faire là; il y a donc eu, cette fois-ci, quelque chose de volontaire; j’aurais pu choisir le le faire plus tard. Mais initialement, il devait paraître en 2009. Le fait que ce livre-là tombe à la veille de la commémoration, je ne le considère pas du tout comme une erreur ou un mystification; je trouve même bien le fait qu’il tombe au moment de la commémoration et qu’il est politiquement incorrect, ne me semble pas une mauvaise nouvelle.

« L’industrie adore la guerre »

Qu’attendez-vous de cette commémoration? Faut-il évoquer ce qui n’a pas encore été mis en lumière ou peu mis en lumière (gueules cassées, fusillés pour l’exemple, etc.)? Ou faut-il une commémoration plus traditionnelle?

Très franchement, j’ai l’impression que les historiens ont remarquablement travaillé depuis une trentaine d’années. Ils ont fait émergé les questions sur les fusillés, sur les gueules cassées. Il me semble que la guerre de 14 a très bien été documentée depuis trente ans. Contrairement à d’autres, je ne pense que des choses aient été mises sous le boisseau pour des raisons idéologiques; je ne fais pas ce procès à mon pays. En revanche, la commémoration peut-être tendance à être un peu trop dirigées vers les grands universaux : la nation, la paix sociale (qui sont des valeurs importantes) mais peut-être au détriment des destinées individuelles vers lesquelles je me penche. Ce que j’attends de la commémoration, c’est notamment de remettre au premier plan la douleur des hommes à titre individuel, familial, villageois, au niveau des collectivités de l’époque. Et que les discours sur la cohérence nationale ne viennent pas masquer les douleurs individuelles.

C’est ce que vous avez fait dans votre roman.

C’est ce que j’espère avoir fait.

Comment avez-vous travaillé? Avez-vous effectué de nombreuses recherches historiques? Etes-vous allé sur le terrain, notamment en Picardie?

Je vais décevoir vos lecteurs, mais pas du tout. J’ai commencé par lire beaucoup. Et je me suis rendu compte que j’accumulais énormément de documentations et que c’était plus un anxiolytique qu’autre chose; mon sujet m’impressionnait, et je reculais le moment de me mettre au travail. En fait, je ne me suis pas déplacé. En revanche, j’ai lu énormément de quotidiens nationaux de l’époque qui sont tous mis à notre disposition sur le net par la BNF (N.D.L.R. : Bibliothèque nationale de France), mais aussi des quotidiens régionaux. J’ai vu beaucoup d’images de l’INA. J’ai plus utilisé une méthode d’immersion qu’une méthode d’enquête.

Votre roman est à la fois une charge contre l’absurdité de la guerre, contre les puissances de l’argent, contre la bourgeoisie. Que vouliez-vous montrer?

Je crois que mon travail a été dirigé, piloté par une pensée qui est celle d’Anatole France qui disait : « On croit mourir pour la patrie, mais on meurt pour les industriels. » Quand je me penche sur la première guerre, je suis loin d’imaginer qu’elle a été provoquée pour les raisons industrielles et capitalistes. Mais il n’y a aucun doute que de toutes les guerres – et celle de 14 peut-être plus que les autres – le capitalisme s’en nourrit. L’industrie adore la guerre avant, pendant, après. Et j’ai pensé que si on regardait l’après-guerre, l’axe était encore plus amère, plus décapant. J’ai également trouvé qu’il y avait une résonance forte avec la France d’aujourd’hui. (Il ne s’agit pas de dire que la France des années vingt ressemble à la France d’aujourd’hui; ce serait politiquement et économiquement idiot). En revanche, qu’il y ait des résonances entre les deux périodes est assez frappant. Dans les deux cas, on a un système social complètement en panne, incapable de faire de la place aux gens qui se trouvent en situation de précarité. Comme aujourd’hui, on a des populations – les chômeurs – qui n’ont pas démérité et que le système est incapable d’accueillir en son sein. Et comme aujourd’hui, la précarité pousse à l’exclusion, et on a des générations de travailleurs pauvres, c’est-à-dire des gens qui travaillent mais dont le niveau de vie est quasiment inférieur au seuil de pauvreté. C’est exactement ce qu’il est arrivé à ces jeunes soldats au sortir de la guerre; il m’a semblé qu’il y avait là une résonance avec la société d’aujourd’hui; cela me semblait pouvoir être défendu.

Votre analyse revêt souvent des connotations marxistes.

En fait, ce n’est pas très difficile de discerner dans mon livre les valeurs idéologiques qui sous-tendent mon travail. On pouvait les discerner déjà dans Cadres noirs ( N.D.L.R : édité chez Calmann-Lévy, prix Le Point du polar européen 2010; Livre de Poche, 2011) où je montre l’histoire d’un chômeur de 57 ans qui se retrouve mis en ban de la société. Même quand j’écrivais des romans policiers, il n’était pas difficile de savoir quelle était ma famille d’esprit. Je n’ai aucune raison, surtout aujourd’hui, de les nier d’autant que je les porte, et elles portent mon travail. Je ne suis pas un écrivain prolétarien, pas un écrivain socialiste (pour faire référence aux grandes écoles). En revanche, mes valeurs vous les avez assez bien résumées.

« Pour moi, écrire, c’est décrire »

Pourquoi avoir fait un aristocrate que cet horrible Pradelle? On s’attendait, de par sa conduite, qu’il soit un bourgeois.

En fait, les trois personnages représentent un peu les trois grandes strates de la société : le milieu le plus populaire est représenté par Albert, petit employé, issu des classes moyennes; la grande bourgeoisie par la famille Péricourt; et l’aristocratie par Aulnay-Pradelle. En vérité ce que j’ai essayé de travailler sur la question de la bourgeoisie, c’était le fait que le jeune Edouard a quand même des réflexes de grand bourgeois : il s’intéresse peu à l’argent; il ne semble pas honteux d’être pris en charge et d’être servi; et quand il a une idée, il sait faire de l’argent comme son père. Il a beau critiquer son père, il sait, comme lui, faire de l’argent comme si c’était rentré dans son ADN. Il ne pouvait pas avoir trois personnages qui jouaient le même rôle. J’ai préféré faire jouer à Pradelle le rôle d’un aristocrate, certes assez fin de race. Ca me permettait de réaliser une fresque un peu plus large et de ne pas concentrer trop sur la bourgeoisie qui n’était pas mon seul propos. Comment vous dire? Vous avez deviné que les deux grandes influences de mon travail sont d’un côté Dumas, de l’autre Tolstoï. Et si je voulais avoir, du côté de Tolstoï, quelque chose de l’ordre de la fresque (très modestement car je ne veux pas me situer dans le sillage de Léon Tolstoï), cette fresque devait balayer l’ensemble de la société. La guerre de 14 signe de manière définitive la suprématie de l’aristocratie qui, depuis la fin de la Révolution française, avait repris du poil de la bête. Donc, ça me permet de balayer un peu plus largement le spectre social de la France des années 1920.

Ce n’était donc pas une charge contre l’aristocratie?

Non, pas du tout; je n’ai rien contre les particules.

Parmi vos personnages (Edouard, Albert, Madeleine, M. Péricourt, Merlin, etc.), quel est celui qui, au final, vous paraît le plus sympathique?

C’est certainement Albert car il est tendre, touchant, émouvant. Je lui trouve beaucoup de qualités humaines et, comme beaucoup de romanciers, je m’intéresse plus aux faiblesses des personnages qu’à leur force, et celui-ci est bourré de faiblesses. C’est celui qui ressemble le plus à ce que je suis ou ce qu’est mon voisin de palier. C’est vrai que je n’aimerais pas trop prendre un café avec Merlin car il sent mauvais, mais du point de vue de la proximité idéologique, c’est certainement de Merlin que je me sens le plus proche. Mais on n’a pas envie de prendre un café avec lui!

C’est vrai qu’il a quelque chose d’héroïque. Une manière de Don Quichotte.

J’aimais beaucoup l’idée que cet homme qui représente une valeur importante – la République. Il estime que chacun a le droit à une égalité de traitement devant la loi, vivant comme mort. Il est soudain, tardivement, touché par une sorte de grâce républicaine. Peut-être toujours a-t-il été vertueux sur le plan de la République. Mais c’est un type absolument infréquentable pour un tas de raisons; j’aimais bien que ce soit ce genre de type qu’on ait le plus envie de revendiquer; cette idée me plaisait bien. Ca fait partie des paradoxes avec lesquels j’aime bien jouer.

Vous donnez l’impression de plus travailler par scènes que par chapitres. Est-ce une volonté de votre part?

C’est tout à fait vrai. Et il m’arrive fréquemment de parler d’une scène en voulant parler d’un chapitre. C’est l’héritage naturel de la manière dont je travaille; ce n’est pas tellement une volonté de scénographier. C’est la manière même dont une histoire se fabrique. C’est-à-dire que je ne peux pas écrire un chapitre, une scène, si mentalement, je ne la vois pas, si je ne peux pas projeter la scène sur mon écran intérieur. Au point même qu’écrire, c’est décrire. Décrire ce que je vois sur la scène. Du coup, ça donne à la fois un certain souci du scénario, un grand souci de la mise en scène littéraire, et en même temps ça me permet de donner une rythmique assez particulière, assez spécifique à ma façon de travailler. Un certain ton, un certain rythme. Certaines scènes dont on parlait à l’instant, je peux vous dire si demain, je devais les tourner, je sais exactement comment je les tournerais, comment je mettrais la caméra, je sais précisément ce que je demanderais aux acteurs, car la scène je l’ai tellement vue (je n’ai fait que la décrire)… Faire le film, pour moi, ce serait simplement calquer ce que j’ai imaginé de façon quasiment mécanique. Ma façon à moi de bâtir une histoire, est une manière très cinématographique. Je n’ai pas beaucoup de mérite.

C’est vous qui le dites. Revenons à la question première, d’où vous est venu l’idée de ce roman? Avez-vous un grand-père qui a combattu en 14-18?

Je n’ai aucune attache connue avec la guerre de 14. Mon père ne m’en a jamais parlé. J’avais des parents qui avaient vécu pendant la guerre de 14. Lui-même, enfant (il était né en 1905) avait connu la guerre et l’après-guerre. Il ne m’en avait jamais parlé; il m’avait plus parlé de la guerre de 40. Je n’avais donc pas de souvenirs particuliers. Sauf que, je me souviens très bien, qu’assez jeune, j’avais été beaucoup frappé par le fait que, sur un monument aux morts, se trouvait plusieurs fois le même nom. Ca avait beaucoup frappé mon imaginaire de petit garçon que le même nom de famille était répété trois, quatre, cinq fois sur le même monument; c’était pour moi un grand mystère. Pourquoi avait-on mis trois fois le même mec? Jusqu’à ce que je comprenne qu’il y avait eu plusieurs morts dans la même famille. Mon imaginaire avait été frappé par la dévastation de cette guerre. En fait, quand j’ai commencé à lire, adolescent, les premiers écrivains combattants, j’ai été absolument transpercé par Les Croix de Bois, de Dorgelès. A partir de 17 ans, cet ère est rentrée dans mon imaginaire. Ce n’était pas une obsession; je n’ai jamais collectionné les livres sur 14-18, mais assez fréquemment , comme ça, quand un livre venait, quand un article me passait sous la main, j’aimais bien me replonger dans l’histoire de cette guerre. Et, il m’est toujours paru naturel que si un jour je devenais romancier, d’écrire sur la Grande Guerre. Des déclencheurs, il y en a plusieurs : un monument aux morts qui m’avait beaucoup frappé car il était d’une laideur assez rare, et surtout, me documentant, j’ai découvert qu’il y avait des catalogues de monuments industriels… Alors là, je n’ai eu aucun mérite, n’importe quel auteur de polars se serait dit : « Là, il y a un sujet! » N’importe qui y aurait pensé. Imaginer une carambouille et la croiser avec le triste sort des hommes qui étaient revenus de la guerre, le sujet était vraiment offert…

« Un personnage à faiblesses »

Quelle est la part de réalité dans votre roman? Est-ce que Maillard, Péricourt et les autres ont existé?

Evidemment, que la guerre de 14 a fait le sort de beaucoup d’Edouard, de beaucoup d’Albert; ils ne sont pas tellement exceptionnels. Edouard est un artiste homosexuel. En 1920, ce ne devait pas être une rareté. Des Albert et des Edouard, il y en a eu plein… Je travaille toujours sur des gens assez ordinaires à qui il arrive des choses un peu hors de l’ordinaire. C’est parce que je suis romancier.

Albert peut faire penser à un personnage d’un roman d’Emmanuel Bove.

Tout à fait. Il est très très proche de l’univers d’Emmanuel Bove. Il agit beaucoup sur l’effacement, la modestie, sur les petites choses du quotidien. Fondamentalement, il est sentimental; c’est un personnage à faiblesses. C’est typique de Bove, bien sûr.

Comment passe-t-on du polar au présent roman?

La question m’est souvent posée, mais, moi, je ne me la suis jamais posée. Je suis romancier. Je suis passé d’un roman à un autre roman. Je viens de la littérature de genres, le roman policier repose sur des savoirs-faire qui lui sont spécifiques. Ils sont rentrés dans mes méthodes de travail. Il n’y a aucune raison que, changeant de genre, je change complètement mes habitudes littéraires. Ce sont celles que j’aime. Elles viennent de Dumas, du roman feuilleton, du roman populaire. Je n’ai aucune raison de changer ma façon de travailler. Je suis même surpris; j’ai même lu des choses très étonnantes. Certains ont écrit : « C’est son premier roman. » D’autres ont dit : « C’est son premier vrai roman. » Un journaliste a même dit : « C’est son premier roman, avant il écrivait des polars. » Là, pour le coup, ça me mettrait même un peu en colère parce que, malgré tout ce qu’on a appris depuis Simenon, certains estiment que le genre du roman noir ou du roman populaire n’a pas de légitimité littéraire. La bonne nouvelle avec ce Goncourt, c’est que l’Académie Goncourt vient d’affirmer là qu’un auteur de romans policiers est aussi un écrivain à part entière. Donc, la question a plutôt tendance à m’agacer. Avec beaucoup d’amitié.

Quel a été votre parcours?

Je suis originaire de la région parisienne; j’ai fait toute ma carrière dans le domaine de la formation pour adulte. J’ai une formation de psychologue à l’origine. J’ai enseigné la littérature auprès d’adultes pendant très longtemps – mais je n’ai jamais été professeur – ce dans le cadre de la formation continue. J’ai enseigné la littérature à des bibliothécaires. J’ai fait une grande partie de ma carrière dans des entreprises.

« Je paie mes dettes à la littérature »

Vous avez évoqué vos auteurs préférés, pourtant, vous n’avez pas cité Balzac. L’argent tient un grand rôle dans ses romans, comme il tient une place importante dans le vôtre.

Evidemment Balzac est forcément là. Ce n’est pas l’auteur avec lequel, idéologiquement j’ai le plus d’accointances; les valeurs véhiculées par Balzac sont loin des miennes. En revanche, c’est un auteur qui a beaucoup compté dans ma formation intellectuelle et littéraire, notamment en ce qui concerne la bourgeoisie, le rôle de l’argent comme moteur des grandes passions humaines. J’ai hérité ça de Balzac.

Quels sont les autres auteurs que vous aimez?

Marcel Proust reste pour moi le seul auteur que je relis régulièrement depuis quarante ans. Il y a aussi les contemporains français : Echenoz, Toussaint (que j’ai beaucoup lu et que je connais bien), Emmanuel Carrère, etc. Ce qui est très frappant c’est qu’on n’est pas l’écrivain de ses admirations; on n’est pas l’admirateur de ce qu’on écrit. En fait, il y a vraiment deux personnes différentes : l’écrivain que je suis est très très éloigné des écrivains que j’admire le plus en tant que lecteur. En tant qu’auteur, je suis plutôt admirateur des écrivains du XIXe, plus proche, parmi les modernes, de quelqu’un comme Patrick Rambaud. Le lecteur qu’on est n’a pas grand-chose à voir avec l’auteur que l’on devient.

Comment vous sont venus ces magnifiques personnages seconds rôles que sont Merlin et le Grec?

Vous citez justement deux personnages que j’ai empruntés à deux auteurs que j’admire beaucoup. Le personnage du Grec, physiquement, je l’ai emprunté à Carson McCullers, pour laquelle

Pierre Lemaitre, écrivain, Goncourt 2013. Courbevoie, novembre 2013.

j’ai une immense admiration d’écrivain. Le rôle de Merlin, c’est un clin d’oeil admiratif et amical à Louis Guilloux qui est aussi, pour moi, l’un des plus grands écrivains du Xxe siècle, et qui, dans Le sang noir, magnifique roman sur la guerre de 14, raconte une journée de la vie d’un homme; cet homme s’appelle Merlin. Vous avez touché là deux auteurs qui font partie aussi de ma manière de faire. Je considère mon travail comme un perpétuel exercice d’admiration à la littérature; je suis un écrivain qui ne cesse de payer ses dettes à la littérature. Ma manière à moi de le faire, c’est de glisser des pastiches d’autres romans, des personnages dont je garde les noms ou prénoms, ou certains traits physiques, et les personnages deviennent autre chose. Ce sont souvent des salutations. A la fin du livre, je cite un grand nombre d’auteurs.

Vous allez vous rendre, sous peu, à la librairie Martelle, à Amiens, et au Touquet. Connaissez-vous ces deux villes?

Oui, je connais ces deux villes.

Quels sont vos projets?

Très prosaïquement, ce sera la promotion du livre. Aller au devant des journalistes et des lecteurs qui me font l’amitié de s’intéresser à mon travail. Ce jusqu’à la fin de l’année. A partir de janvier, les choses commenceront à s’alléger un petit peu. Donc, je vais me remettre au travail. Je vais passer quelques mois à superviser le scénario d’une équipe qui va tourner un film, adaptation de mon livre Alex. Il s’agit d’une équipe américaine, et je participe au scénario. Dans deux ans, le film devrait être sur les écrans. J’ai également un livre en cours. Ce ne sera pas un roman policier tout de suite, mais je n’ai aucune raison de bouder aujourd’hui ma famille d’origine, et je me réserve tout à fait le droit et le plaisir de revenir au roman policier dès que je sens que je détiens une bonne idée.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Au revoir là-haut », Pierre Lemaitre, Albin Michel, 567 p.; 22,50 euros.

Fusillés de 14-18 : Frédéric Mathieu fait sauter les scellés

Dans « 14-18, les fusillés », un livre remarquable et passionnant, Frédéric Mathieu, un chercheur indépendant donne noms, vies et parfois visages à des pauvres bougres qui ont eu la malchance de servir d’exemple.

Quel a été votre parcours?

Je suis scientifique de formation. Je viens de Châlons-en-Champagne. Je suis arrivé à l’histoire par passion. J’ai mené de recherches de façon indépendante, essentiellement sur les combattants des XIXe et XXe siècles. J’ai travaillé sur les derniers survivants des guerres napoléoniennes, un travail qui n’avait jamais été entrepris jusqu’à présent. J’ai également travaillé sur les derniers survivants de la guerre de 14-18.

Pourquoi avoir écrit ce livre?

En fait, il existait beaucoup de chose écrites sur une cinquantaine de fusillés de la Grande Guerre, fusillés qui avaient été réhabilités. Lors de mes recherches au service historique de Vincennes, j’ai vu que le nombre des fusillés était beaucoup plus important que cette cinquantaine de cas. Je me suis dit qu’il y avait un travail à faire pour apporter quelque chose à la communauté scientifique; c’est ce qui m’a motivé. Quand j’ai mis le nez dans ces archives, j’ai vu des cas très intéressants.

La cinquantaine de cas que vous évoquiez, qui étaient-ils?

Il s’agissait de soldats réhabilités ou dont la procédure de réhabilitation avait échoué.

Comment avez-vous travaillé pour écrire ce livre?

J’ai lu les travaux du général Bach et de Nicolas Offenstadt qui sont vraiment très intéressants. J’ai utilisé un certain nombre d’éléments de ces travaux qui sont cités dans mon ouvrage. Mais j’ai voulu travailler de façon indépendante, uniquement avec les archives, grâce à une dizaine de sources différentes, dont les fameux dossiers des conseils qui, depuis peu, sont accessibles au grand public et aux historiens. Ils se trouvent à Vincennes. Je me suis rendu compte qu’un grand nombre n’avaient jamais été ouverts; j’ai enlevé les scellés sur les trois quarts des dossiers que j’ai consultés. C’est là que j’ai vu qu’il y avait vraiment du travail à faire. Je me suis rendu compte que je n’étais pas un pionnier, mais pas loin! Et j’ai profité de toutes les archives qui arrivent sur internet. Archives du Ministère de la Défense (les fiches des soldats morts pour la France), les actes de naissance, de décès, les registres matricules… J’ai recopié toutes ces informations, avec les témoignages des soldats qui avaient assisté à ces exécutions et qui avaient témoigné soit dans une lettre, soit dans un carnet de guerre. J’ai essayé d’utiliser toutes ces archives pour retrouver le plus grand nombre de combattants fusillés par l’armée française.

Selon vous, faut-il réhabiliter les fusillés de la Grande Guerre, et de quelle manière?

Je n’ai pas fait ce travail dans l’optique d’une réhabilitation, mais dans l’optique d’apporter le plus grand nombre d’informations par le biais de plus de sources possibles, ce pour mieux les connaître, et ensuite pour mener à bien une étude qui constitue la dernière partie de mon ouvrage. Mon but était de mettre ces informations à disposition du grand public ou des politiques pour qu’ils puissent se prononcer pour une réhabilitation individuelle ou collective. A titre personnel, tous les cas que j’ai rencontrés ne méritaient pas de mourir pour des motifs la plupart du temps futiles. Il faut trouver une façon de les réhabiliter… Je ne suis pas spécialiste; j’émets diverses possibilités. J’ai fait mon travail les sortant ces soldats de l’oubli, en les nommant; c’est déjà une forme de réhabilitation. Ensuite, si un grand nombre d’entre eux étaient réhabilités, je serais personnellement très content. Sous quelle forme? Ce n’est à moi d’en décider. Je pense mon ouvrage fait bouger les lignes en ce moment. Personnellement, je ne suis pas favorable à faire une distinction entre ceux qui sont récidivistes ou non récidivistes. Récidivistes ou non, ils ne méritaient pas d’être fusillés.

Les exécutions ont été nombreuses en Picardie, importante zone de fronts avec les batailles de la Somme et celles du Chemin des Dames. Comment analysez-vous ce phénomène?

J’ai remarqué que l’armée française exécute au moment où les batailles sont les plus intenses et dans les lieux où les combats sont les plus terribles. On retrouve exactement les mêmes distinctions que quand on analyse les morts aux combats de la guerre 14-18. Sur le front de l’ouest, la Marne arrive en tête et représente 26% des exécutions. Ensuite la Meuse avec 18% (essentiellement dû aux combats de Verdun), arrivent ensuite le Pas-de-Calais et l’Aisne avec 8%, puis la Somme avec 6%. L’Oise arrive avec 5% des exécutions. L’armée française exécute là où elle pense qu’elle doit appliquer une discipline de fer en exécutant des soldats pour servir d’exemples.

Quels sont les motifs les plus nombreux (abandons de poste, désertions, rébellions, refus d’obéissance, etc.)?

La très large majorité des motifs sont des refus d’obéissance en présence de l’ennemi, et l’abandon de poste. Concrètement, il peut s’agit de personnes qui désertent, qui quittent la ligne de front et tentent de partir. Il y a aussi des soldats qui ont été exécutés car ils n’avaient pas fait une corvée, ou qui traînaient des pieds à l’infirmerie. D’autres ont été victimes de l’obusite, évacués vers l’arrière. Les gradés n’ont plus de nouvelles; ils décident d’en faire des exemples. Il y a aussi un grand nombre de mutilations volontaires. J’ai dénombré plus de 80 cas. Ce sont des soldats qui, soit volontairement, soit involontairement, se blessent sur la ligne de front. Ils sont accusés d’abandon de poste et d’automutilation. Certains le reconnaissent; d’autres nient mais sont tout de même exécutés.

Les exécutions sommaires ont-elles été nombreuses?

L’exécution sommaire, c’est un gradé qui, dans l’instant, tue un soldat qui quitte son poste. C’est impossible à quantifier car, bien évidemment, il n’y a pas de procès. Il n’y pas eu de conseils de guerre. On a des traces par les témoignages de soldats. J’ai dénombré soixante-dix cas environ, mais je pense que ce chiffre est en réalité bien plus important. Il y a aussi l’exécution sommaire plus organisée. Tel haut gradé qui décide, sans passer par un conseil de guerre, d’exécuter le soldat fautif. Il souhaite agir dans l’urgence. Il met en place un peloton d’exécution. Les choses sont faites en règles, sauf qu’il n’y a pas de conseil de guerre. Par exemple, Pétain reconnaît avoir fait exécuter sommairement (devant un peloton) le soldat Henri Burgund (N.D.L.R. : page 205, 206 du livre). C’était un parisien d’origine; il a été exécuté à Sainte-Catherine, dans le Pas-de-Calais, pour désertion.

Comment réagissaient les autres soldats qui étaient contraints d’assister à l’exécution de l’un ou de plusieurs de leurs camarades?

A l’unanimité, ils étaient choqués. On a beaucoup de témoignages à travers des lettres écrites aux familles, ce malgré la censure. Des témoignages sont parvenus. Le choc était parfois tel que des soldats s’évanouissaient. On a des exécutions où trois ou quatre soldats qui assistaient perdaient connaissance. Même des arrêts cardiaques.

Avez-vous retrouvé des éléments sur les gradés qui ont perpétré des exécutions sommaires? Ont-ils été découverts? Ont-ils été jugés après coup?

Un petit nombre de famille de soldats exécutés ont obtenu des procès en réhabilitation après la guerre. Certains hauts gradés ont été interrogés, mais ce n’est jamais allé au-delà; il n’y a jamais eu de sanctions.

Les exécutions pour espionnages ont-elles été nombreuses?

Les cas d’espionnages qui ont donné lieu à une exécution de la condamnation à mort sont minimes. Une poignée. Ce ne sont jamais des espions d’envergure. Ce sont de pauvres bougres qui se sont faits avoir. Et le procès s’est mal passé pour eux. Même le capitaine Paul Antoine Estève (N.D.L.R. : pages 355 et 356 de l’ouvrage) qui serait allé en Espagne, qui aurait rencontré des Allemands pour proposer ses services, n’aurait jamais fait d’activités d’espionnage. Il se serait fait rejeter par les Allemands. Il s’est fait prendre par un courrier adressé aux Allemands. Il faut savoir que les cas d’espionnages sont minimes.

Parlez-nous des mutineries du Chemin des Dames.

On a longtemps cru, par méconnaissance, que les fusillés de la Grande Guerre étaient tous des mutins. Or, c’est faux. Car le nombre des fusillés au printemps 17 sur le Chemin des Dames est de l’ordre d’une trentaine. A titre de comparaison, j’ai retrouvé 668 combattants fusillés par l’armée française suite à un conseil de guerre (sans compter les exécutions sommaires). Mais ça reste un épisode intense ce qui s’est produit sur le Chemin des Dames sur une durée d’un mois. Pétain était parvenu à obtenir l’autorisation d’appliquer une justice militaire d’exception comme celle qui existait au début de la guerre. C’est pour cela, appliquant cette justice d’exception, il a pu fusiller une trentaine de soldats. Pétain à l’origine de nombreuses exécutions. Quand il dirigeait le 33e corps d’armée, il en a fait procéder en grand nombre au début de la guerre.

Y a-t-il eu des cas révélés d’exécutions sommaires lors de la dernière guerre mondiale?

Par l’armée française, je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’au cours de la guerre de 1870, il a eu des cas d’exécutions sommaires et dans les armées napoléoniennes.

Quelles idée maîtresse, quelle philosophie, retirez-vous de vos recherches sur ce douloureux sujet?

Ce qui apparaît c’est qu’une très grande majorité des fusillés de la Grande Guerre, l’a été pour des abandons de poste, des refus d’obéissance, qui étaient extrêmement courants dans les régiments à cette époque; les victimes des exécutions n’ont pas eu de chance : c’est tombé sur eux. Il fallait faire des exemples. Il ne méritaient pas d’être exécutés pour de tels motifs. Je retiens le côté arbitraire des exécutions. On pense maintenant qu’il y a plus de 700 exécutions. On commence à rattraper l’Italie qui compte 735 exécutions. Un siècle plus tard, il me semble nécessaire de réhabiliter la mémoire de plupart d’entre eux. Après, se pose la question de ceux – très très rares – qui ont commis des crimes de sang; là, c’est à chacun de voir ce qu’il pense…

Avez-vous trouvé des cas de soldats qui ont refusé de participer aux pelotons d’exécution?

C’est rarement mentionné dans les procédures. Il y a sûrement eu des arrangements. Il est sûr que certains ont refusé; ils étaient envoyés au bagne. L’exécution est codifiée au niveau de la justice militaire. Le pelotons devaient appartenir au même régiment que le fusillé pour l’exemple. Parfois, c’était des soldats de la même compagnie. Il y a quelques rares témoignages des personnes qui ont participé aux pelotons d’exécution. C’est un drame que la personne porte toute sa vie. Déjà c’est drame pour les personnes qui assistent… Les soldats acceptaient car ils avaient peur d’être exécutés eux-mêmes en cas de refus.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« 14-18, les fusillés », Frédéric Mathieu.

Frédéric Mathieu, écrivain, auteur du livre "14-18, les fusillés". Paris, L'Aquarium, boulevard Voltaire,. Octobre 2013

(2, rue Raymond-Fassin, 92240 Malakoff). 905 p.; 29 .