René Frégni : Giono ressuscité

         Il sort parallèlement un nouveau roman et un recueil de nouvelles. C’est palpitant.

La scène se passe dans une casse. «Un grand fracas m’a fait sursauter. Dans un recoin que je n’avais pas vu, derrière une palissade, un immense grappin d’acier venait de jeter une carcasse dans la presse hydraulique, on entend

René Frégni : un excellent conteur.

ait péter les barres du châssis et les essieux. Cinq minutes plus tard, le grappin a tiré de la presse un cube d’acier compressé et l’a déposé sur une montagne d’autres cubes verts, rouges ou gris. Entre ces épaves la terre était sombre de cambouis et j’évitais des flaques d’eau irisées de graisse.» Ces quelques phrases sont celles d’un écrivain, d’un excellent écrivain. René Frégni, depuis 1988, date de publication des Chemins noirs (prix Populiste), en est un. Il nous emporte avec ses histoires vives, touchantes, émouvantes, souvent dangereuses. Frégni est un conteur dans l’âme. On est en droit de l’en féliciter. Que nous raconte-t-il dans son dernier roman, Les vivants au prix des morts? Une histoire dure, qui, une fois encore, évoque les milieux carcéraux. Ou, en tout cas, l’univers de l’incarcération. Ou, ceux qui parviennent à en sortir, avec ou sans l’autorisation de la justice. (Faut-il rappeler que René Frégni a animé, pendant des années, un atelier d’écriture, à la prison des Baumettes, à Marseille?)

Manosque

Le narrateur, René, aime se balader dans les monts de l’arrière-pays de cette Provence – Manosque – qu’il adore, qui le fait rêver. Il vit tranquille aux côtés d’une jolie et jeune institutrice… Sa vie pourrait être simple, belle, paisible. Elle l’est jusqu’au jour où il voit débouler chez lui Kader, un détenu qui a fréquenté l’atelier d’écriture, le roi de l’évasion. Il est en cavale; il demande de l’aide à René. Il est traqué par la police. Le narrateur accepte de lui trouver une planque. Ce sera là le début des ennuis, de l’angoisse. De la terreur. De la violence, il y a aura. À la pelle. «Nous avons attendu trois heures du matin, côte à côte sur le divan du salon. Nous regardions la télé en buvant café sur café. Je suis incapable de me souvenir de la moindre image, le cadavre qui attendait dans la cuisine, enroulé dans le couvre-lit, incendiait toute ma tête. Je n’arrivais pas à y croire vraiment. J’ai tellement tué de gens dans mes romans que celui-là n’était peut-être que l’un d’entre eux. Un cadavre qui glisse du stylo au fin fond d’une ville que l’on vient d’inventer.»

À noter que René Frégni nous donne également à lire un recueil de nouvelles, aux éditions L’Aube, Le chat qui tombe et autres histoires noires dont certaines ont été publiées dans journaux et revues, ou chez d’autres éditeurs. «Giono est toujours vivant. Il s’appelle Frégni et habite Manosque, comme feu le Titan de la Provence», écrivait à son propos Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point. Difficile, après la lecture de ce roman et de ces nouvelles, de ne pas être d’accord. PHILIPPE LACOCHE

Les vivants au prix des morts, René Frégni ; Gallimard. 188 p. ; 18 €.

Le chat qui tombe et autres histoires noires, René Frégni. L’Aube. 165 p. ; 16 €.

 

Les coups de coeur du marquis…

Lire Mac Orlan

Les éditions Le Bretteur, dirigée par Bernard Baritaud (notre photo) publie la 5e livraison de Lectures de Mac Orlan, sous-titrée Romanesque de la Grande Guerre. Il s’agit des textes du colloque de l’Université de Picardie-Jules-Verne, Péronne et Saint-Quentin, organisé en mai 2016. «Ce colloque initié par le CERCLL de l’Université de Picardie, en partenariat avec la Société des Lecteurs de Pierre Mac-

Bernard Baritaud.

Orlan, se donnait pour objet le glissement du témoignage vers la fiction, en s’inspirant notamment de l’exemple de Pierre Mac Orlan», explique l’éditeur en quatrième de couverture. «C’est dans cet esprit que les contributions rassemblées ici interrogent les divers registres de la littérature romanesque et la façon dont ils s’approprient la réalité et l’imaginaire de la Grande Guerre (…).» Sont également analysées les œuvres de Céline, de Giono, de Louis Guilloux, etc. Les textes sont réunis et présentés par Philippe Blondeau qui réalise un travail exemplaire. Ph.L.

Lectures de Mac Orlan, n° 5, Romanesque de la Grande Guerre; éd. Le Bretteur (lebretteur@free.fr); 283 p.; 24 €.

 

Franz-Olivier Giesbert : «Je suis l’enfant des écrivains que j’ai aimés »

Franz-Olivier Giesbert était récemment à la librairie Martelle, à Amiens, où il a signé son excellent roman « L’arracheuse de dents ». Interview.

Il a le style sec et juste des Hussards, l’esprit documenté d’un Zola ou d’un Balzac, la verve retenue et fraîche d’un Giono. Franz-Olivier Giesbert n’est pas seulement un grand journaliste ; c’est un romancier remarquable. Son dernier roman, L’arracheuse de dents en est la preuve. Il nous promène dans les pas de Lucile Bradsock, qui se réfugie chez un dentiste au cœur de la Révolution françFranz-Olivier Giesbert.aise. Il lui apprend le métier. Elle croise Robespierre, part en Amérique, rencontre les grands de ce monde (Napoléon, La Fayette, Washington). Une aventureuse et une grande amoureuse. Bref : un portrait de femme comme on les aime.

 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire au prime abord, ce roman est une pure fiction.

Franz-Olivier Giesbert : Le principe même du roman – ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est Aragon – , c’est le mentir vrai. Donc, dans ce roman, tout est vrai et tout est faux. Le personnage central, Lucile Bradsock, truculente, drôle, assez scandaleuse, n’a jamais existé. Mais les lieux, l’époque, les personnages qu’elle va rencontrer ont existé. Et derrière tout ça, il y a un gros travail d’enquête que je ne laisse pas transparaître car j’essaie d’écrire léger. Mais si on me dit qu’elle aurait pu très bien exister, je réponds oui : elle aurait très bien pu exister car tout ce cadre-là était bien présent ; j’ai beaucoup travaillé et je me suis inspiré de femmes qui, à l’époque, étaient déjà comme ça. Toute une vague de femmes qui arrivèrent à la fin du XIXe siècle et qui voulurent prendre le pouvoir ; mais les hommes les remirent à leur place en les envoyant à l’échafaud (comme ce fut le cas, avant, au cours de la Révolution française, et même ailleurs). C’est une période étrange dans l’histoire des femmes, période qui culmine avec George Sand, personnage absolument fascinant. L’une des femmes les plus fascinantes de l’histoire de l’humanité, bien plus que Cléopâtre. Elle connaissait tout le monde ; elle tirait toutes les ficelles…

Quelle est la part du travail de recherche pour un roman comme celui-ci ?

Pour moi, le personnage est vivant. Je le suis ; de temps en temps, il se rend dans des endroits qui n’étaient pas prévus. Donc, à ce moment-là, je m’arrête et j’enquête. C’est ce qui est en train d’arriver pour un autre roman. La Normandie, ce n’est pas prévu. Mais je n’ai pas eu besoin d’enquêter car c’est mon pays. Ce qui était prévu au départ, c’était les Indiens, et ça a dérivé sur la Révolution française. Ca tombe bien car je connais très bien cette période de l’Histoire ; comme par hasard, quand ça dérive, ça arrive toujours sur des sujets que je connais très bien. Donc, j’ai suivi mon personnage, Lucile, et elle va très vite par moments. Ce qui est amusant quand on écrit, car elle galope tellement vite qu’on a du mal à la suivre. On a l’impression d’être à la traîne.

Pourquoi lui avoir attribué cette profession de dentiste ? C’est singulier.

C’est venu comme ça…

Vous avez dû vous documenter, une fois de plus ?

Oui. Je me suis demandé ce qu’était la profession de dentiste à cette époque. Donc je me renseigne, je m’informe, j’achète des bouquins ; je tombe sur l’ouvrage de Pierre Fauchard, un personnage très important de la dentisterie à l’époque, et le truc part comme ça… Au fur et à mesure de l’écriture du livre, des périodes me paraissent plus faciles, et d’autres, moins ; elles me contraignent à m’arrêter, à me documenter. Je ne connaissais rien à la dentisterie ; je ne connaissais rien du personnage de Fauchard. Je n’ai pas de problème d’inspiration, mais de temps en temps je m’arrête. J’essaie de comprendre, d’apprendre.

Ne serait-ce pas le travail de journaliste qui reprendrait le dessus ?

Non, je crois que c’est celui de l’écrivain. C’est comme ça que j’aime travailler. Michel Tournier, par exemple, se documentait de manière dingue. On est là avec des livres qu’on a commandés, à prendre des notes, à vérifier, à faire des synthèses… On est toujours obligés de travailler sur tout ce qui se passe autour. Comment les gens vivaient ? S’ils regardaient l’heure tout le temps ? Ce sont les questions de base qu’on se pose en permanence pour être au plus près de l’histoire qu’on raconte.

Là, ne serait-ce pas votre côté balzacien qui ressort dans cette façon de procéder ?

Moi, j’adore ça ! Et quand on me dit ça, je considère ça comme un compliment. Balzac est un écrivain immense. Mais simplement, il écrivait à une époque où on pouvait traîner en longueur ; on avait le droit aux longueurs. Et même au début du XXe siècle, quand on regarde certains romans d’Aragon, c’est interminable. Maintenant, nous n’avons plus le droit à la longueur. Je fais partie de ceux qui pensent quand on écrit un roman, il faut aller vite. Les temps ont changé ; le roman est en concurrence avec plein d’autres choses. Il faut être réaliste ; on a un devoir de rapidité, d’accrocher. Hugo avait compris ça. Hugo écrit des bouquins trop longs mais il n’y a pas de longueurs. Ca va vite. Certains autres, comme Balzac, écrivaient très long, mais c’était génial.

Vous disiez, au cours de la conférence donnée à la librairie Martelle, que vous aimiez bien Stendhal mais que vous pouviez vous en passer. Cela m’a un peu étonné.

Il a écrit de très beaux textes sur l’amour évidemment. J’aime bien si… Mais pour moi, ce n’est pas Dostoïevski… Il y a une espèce de culture de Stendhal que je n’ai pas toujours bien comprise. Mais c’est un grand écrivain. On n’a pas l’impression qu’il approfondisse les sujets, ça passe comme ça… Je ne suis pas  bien emballé.

Vous devez lui préférer Zola ?

J’aime bien Zola ; c’est un très bon écrivain. Il enquête beaucoup. Parfois trop. Quand il écrit La Terre, on voit bien que c’est un homme de la ville et qu’il n’a pas travaillé assez le sujet ; c’en devient comique tellement c’est à côté de la plaque ! En même temps, il a réussi des livres qui sont extraordinaires.

Vous aimez beaucoup Steinbeck. Tortilla Flat notamment.

Tortilla Flat, c’est une fable. Steinbeck fait partie des gens qui ont été écartés pour des raisons politiques : il était communiste quand il ne le fallait pas et anti-communiste quand il ne le fallait pas. C’est-à-dire qu’il a toujours été à contre-courant ; c’est pour cela qu’il a disparu. Il a été très proche du Parti communiste pendant des années ; à un moment, il se retourne et il ne fallait pas car toute la culture dominante de l’époque était plus ou moins communiste. On a besoin de ces grands écrivains quand on écrit. Je revoyais Tom Wolfe il y a un an ou deux ; il me disait qu’il fallait relire un Zola par an. C’est ce que j’ai commencé à faire.

Vous êtes aussi passionné par les grands écrivains russes.

Il n’y a pas tant de pays qui soient parvenus à devenir de vrais creusets littéraires. Il y l’Angleterre, la France, la Russie et les Etats-Unis. Après, il y a quelques exceptions ici ou là… Je l’enlève pas à l’Allemagne la philosophie et la musique.

Il y a Zweig aussi, en Autriche.

Oui, mais, l’Autrice n’est pas l’Allemagne.

Exact.

La littérature russe est tellement profonde ; elle va au cœur des choses. C’est justement ce qu’on peut reprocher à Stendhal où on est toujours dans l’amour. Dostoïevski, c’est la folie humaine. Il écrit trop long, bien entendu. Ces personnages sont juste incroyables ! Il y a aussi Tolstoï ; j’adore Tolstoï ! Et ses nouvelles qui sont toujours aussi actuelles ; c’est un personnage extraordinaire.

Vous parliez tout à l’heure de Crime et châtiment ; vous aviez cette formule épatante et audacieuse : « C’est mal écrit mais c’est le plus grand livre de la littérature car les personnages sont vivants. » Tout est dit.

Dostoïevski : j’ai un souvenir très précis. Fin des années 80 ; j’étais à Saint-Pétersbourg, lors d’un dîner où les gens parlaient très bien le français ; il y avait là des Russes spécialistes de la littérature française. A un moment donné, la discussion part sur Dostoïevski. Je leur dis : « C’est dommage, en France, qu’il soit si mal traduit. » Je me rends compte que j’ai dit une connerie car les gens reprennent : « Ah, bon ? C’est mal traduit ? ». Jusqu’à ce que l’un des convives se marre et dise : « Mais non, c’est très mal écrit ! ». Les Russes le savent et le disent ; ça n’empêche pas qu’ils considèrent que c’est un très grand écrivain. En France, on devrait faire attention car on fait des romans emmerdants mais bien écrits. Dostoïevski, il y a plein de points d’exclamation, des points de suspension, des répétions, etc. mais ses livres vous prennent aux tripes et on voit les personnages. Ce sont des personnages vivants. Porphyre est vivant… ce sont comme des visions qu’on a… Dostoïevski est un écrivain majeur ; je ne sais pas si c’est le plus grand, on ne sait pas… Quand il y a Molière, Shakespeare, Hugo et Homère à côté, c’est difficile à dire… Il y a aussi Aragon ; en cela je suis comme Jean d’Ormesson. Aragon est mon poète préféré. Même ses trucs sur les communistes, on est un peu triste pour lui mais à la fin il n’y croit plus lui-même. Mais quelle beauté ! Il m’a dédicacé Les Poètes car je le connaissais ; je l’avais interviewé pour Paris Normandie. J’étais tout jeune ; j’avais 18 ans. Il y a un poème qui s’appelle « Second intermède » ; c’est sur l’amour. Ca m’arrive de temps en temps de le lire à haute voix ; ça me donne envie de pleurer pourtant ce n’est pas triste mais c’est tellement beau ; les mots sont tellement bien choisis. Je ne suis pas capable de le réciter ; j’ai une bonne mémoire mais je ne suis pas capable de réciter des poèmes.

Pour écrire un roman, il faut toujours un déclencheur.

Oui. Il faut par exemple un personnage. Je ne me dis pas : « Je vais écrire un livre pour raconter la Révolution française, ou sur la guerre de Sécession, ou sur la révolte indienne. » Non, dans mon dernier roman, j’avais une femme : justicière et violente ; c’était ça le concept ; la cuisinière d’Himmler (N.D.L.R. : il fait référence à son roman La cuisinière d’Himmler, Gallimard, 2013 ; Prix Epicure) où là j’ai une victime joyeuse. Là, ce n’est pas là même chose : c’est une justicière qui ne laisse rien passer. La cuisinière d’Himmler, elle, se vengeait un peu, mais elle laissait passer plein de trucs. De toute façon, elle en prend plein à la gueule. Elle voit toute sa famille mourir devant elle ; elle voit ses enfants mourir pendant la guerre. Elle essaie de faire ce qu’elle peut pour récupérer ses gosses, mais ça ne marche pas… Elle va d’échecs en échecs. Lucile, elle, n’échoue pas. Parfois, elle en prend plein à la gueule, elle aussi, mais elle rebondit et repart à l’attaque. C’est sa marque de fabrique. Et elle a ce côté vengeance, que moi je n’ai pas ; je considère que c’est une perte de temps la vengeance, la rancune. Il y a un grand chanteur qui m’a fait un procès horrible ; il avait tous les torts, du reste il a perdu… Je me souviens qu’il y a dix ans, je le vois ; je me précipite vers lui et il a fait comme si je voulais lui casser la gueule. Or, je l’ai salué car je n’en avais rien à foutre. C’est passé… Et j’avais gagné le procès.

Vous disiez que vous écriviez dans la joie et dans la jubilation.

Si c’était le contraire, je ne préférerais ne pas écrire. Je n’écrirais pas si je souffrais, si j’avais l’angoisse de la page blanche. Le problème, c’est que la page blanche se remplit trop vite. Après, il y a le travail derrière. Et moi, la page se remplit toujours dans la joie. Ce genre d’attitude (écrire dans la souffrance) pénalise beaucoup la littérature française. Dostoïevski, vous pensez qu’il n’écrivait pas dans la joie ? (Le souci c’est qu’un éditeur eût dû passer derrière avec une paire de ciseaux.) Il ne souffrait pas, même s’il racontait des histoires de souffrance, ça partait comme ça… Même si les histoires de Stefan Sweig sont tristes, je suis persuadé qu’il n’écrivait pas dans la souffrance lui non plus. Victor Hugo, il se marrait tout seul en relisant ses phrases ; et ça allait trop vite… La main n’arrivait pas à suivre. Il y a une sorte de jubilation ; après, il y a certes un travail à faire. Sinon, on est un génie ; je ne suis pas un génie, donc je suis obligé de retravailler derrière. Je préférerais ne pas trop travailler mais… Victor Hugo ne retravaillait pas tant que ça. Si, sur Les Misérables, il a passé beaucoup de temps.

Vous citiez tout à l’heure l’un de vos éditeurs chez Gallimard qui vous faisait beaucoup retravailler. Qui vous édite chez Gallimard ?

C’est toujours Richard Millet. Oui, j’ai besoin d’un regard dur pour me faire progresser.

C’est lui que vous évoquiez, qui vous faisait beaucoup retravailler ?

Oui, Richard Millet mais aussi Thomas Simonnet, que j’aime beaucoup également. J’ai besoin d’un regard différent. De toute façon quand j’ai terminé un livre, je sais qu’il n’est pas fini. Un livre n’est jamais fini ; le gros problème qu’on a c’est quand il est parti, on ne peut plus retoucher ; c’est pour ça qu’on ne l’aime plus. C’est comme ça pour tous les livres. Je ne veux pas relire mes livres après parution. J’admire énormément Michel Déon qui, dès années plus tard, a repris Les Poneys sauvages… car, comme il disait : « Il y a plein d’adverbes, d’adjectifs… On n’en peut plus… »

Le Poneys sauvages est un magnifique roman.

Oui, c’est une livre superbe. La première version était déjà superbe, la nouvelle version est encore mieux. Moi, je lutte toujours contre les adverbes et les adjectifs. Je n’ai pas trop de problèmes avec ça, sauf peut-être dans mes premiers livres. J’enlève, j’enlève… Je suis très dur là-dessus… Les livres qui restent, les livres qui restent ?… Regardez Maupassant, comme son écriture est moderne. C’est dingue ! Où est l’adjectif ? Il n’y en a pas. Ou un de temps en temps.

Oui, c’est juste et net.

Oui, c’est ça. Il faut écrire propre ; c’est ce qu’on doit au lecteur. J’essaie d’écrire les livres que j’aurais envie de lire. Des livres dans lesquels on s’amuse, on est libre. Ca y va. On donne des coups ; les pieds par ci-par-là ; à droite à gauche… J’adore ça.

Vous parliez de votre bonheur d’être sur terre, de votre joie de vivre. Vous me rappelez l’un de mes écrivains préférés, Kléber Haedens que vous avez peut-être lu… Vous partagez cela avec d’autres écrivains, notamment ceux des Hussards… Vous vous sentez proche des Hussards ?

Je n’ai pas l’impression de faire partie d’une école… mais les Hussards, c’est vrai que Michel Déon est un maître pour moi. Parfois, il se trouve que mes maîtres sont des amis. Ce n’est pas la même école mais je me sentais proche de Tournier, même si je ne travaillais pas comme lui, mais, comme moi, il enquêtait beaucoup. Pour moi, Le Roi des aulnes, c’est énorme ! C’est un chef-d’œuvre. Je suis, c’est vrai, passionné par les Hussards, mais en même temps, j’ai l’impression d’être l’enfant de Michel Tournier et de Jean Giono. Là, on est très loin des Hussards. C’est amusant car j’ai habité à Manosque ; je connais très bien Sylvie Giono, sa fille…

Vous connaissez également René Frégni, très certainement ?

Oui, bien sûr… Je me sens également très proche de l’école américaine ; j’ai très bien connu Norman Mailer qui était un ami… Julien Green m’a aussi énormément apporté. Et un écrivain que j’ai adoré sans l’avoir jamais rencontré, William Styron, a eu la gentillesse de faire la préface de l’un de mes livres dans sa version américaine… J’étais très fier… Etrangement, parmi les écrivains que je viens de vous citer, il n’y a pas de femmes mais je parle souvent de George Sand car c’est un personnage qui me fascine complètement. Je n’écrirais pas sa biographie car il y en a eu tellement qui sont excellentes (je les ai toutes lues)… Il y a aussi son autobiographie, Histoire de ma vie, qui est très bonne aussi… Elle, c’est un écrivain modeste, qui ne se la pète pas. J’adore ! Je suis l’enfant de tous les écrivains que j’ai aimés. Mais il y en avait des vivants. Julien Green, j’ai adoré certains de ses livres ; d’autres moins. Green m’a appris des choses incroyables. Même chose pour Tournier, pour Norman Mailer…

Pourriez-vous nous parlez de votre prochain roman dont vous avez déjà écrit la moitié ?

Je n’aime pas parler de mon livre à venir. Je peux dire que c’est encore un roman historique, en tout cas qui se passe dans l’Histoire. Mais j’ai du mal à parler de mes projets, même à mes proches. Il se passe quelque chose de bizarre quand on est en train d’écrire ; on est dans un processus qui est tellement jouissif ; il n’y a pas d’obstacles. On a toujours peur que ça s’arrête et ça peut s’arrêter. Je me souviens d’une panne monstrueuse pour un livre. Exemple : j’ai un livre de 600 pages que je n’ai jamais publié. C’est un livre que j’ai écrit il y a quinze ans. J’ai arrêté de l’écrire ; je me souviens d’une panne de ce genre-là. Je me souviens d’une autre panne à laquelle je m’étais confronté parce que j’avais lu justement Crime et Châtiment. C’était une erreur à ne pas faire parce que ça bloque tout ; on se dit : « Jamais, je n’arriverai à faire ça… Ce n’est pas la peine.» Les chefs-d’œuvre me cassent, me bloquent ; on a envie de les imiter, de retrouver cette énergie… On se trouve minable. On est très fragile quand on écrit. Là, je fais le malin ; là, en ce moment, tout me paraît facile mais on sait que demain, ça peut être tout autrement.

Mais là, ce n’est visiblement pas le cas. Votre écriture est portée par une manière de jubilation.

Oui, c’est vrai, mais il n’empêche qu’un de mes livres de 600 pages est resté comme ça, en plan… Et c’était un livre très ambitieux. Non, en fait, ce n’était pas Crime et Châtiment que j’avais lu… Je ne me souviens plus ce que j’avais lu et qui m’avait bloqué… Il faudrait que je retrouve.

Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE

L’arracheuse de dents, Franz-Olivier Giesbert, Gallimard ; 435 p. ; 21 €.

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Roman noir et gens ordinaires…

 Invité par l’Université populaire, l’écrivain Jérôme Leroy a donné, il y a peu, une conférence sur les relations entre roman noir et société. Nous l’avons rencontré.

L’écrivain et poète lillois Jérôme Leroy est certainement l’un des meilleurs auteurs de roman noir de sa génération. On lui doit notam

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après la conférence.

ment, en 2004, Le Bloc (Gallimard- Série noire) où il analysait l’inquiétante montée du Bloc patriotique, parti qui ressemble à s’y méprendre à un autre parti qui, lui, existe bel et bien. A l’aune de ce qui se déroule aujourd’hui, on pourrait penser que Leroy est un devin. C’est surtout un militant et un observateur hors pair du monde politique qui nous entoure.

Comment analyseriez-vous Série noire, l’excellent film d’Alain Corneau qui a été projeté ce soir ?

Jérôme Leroy : C’est l’archétype-même du film noir, par rapport à un film policier. Un film policier, tu aurais eu une enquête, des personnages très fixés, très codés, d’enquêteurs, de criminels… et une histoire qui finit, généralement bien (le film policier, c’est le retour à l’ordre). Là, tu es dans le film noir ; ce sont des gens qui ne sont ni bons ni mauvais.  Ce sont des gens ordinaires, même des loosers, même des perdus, et le crime leur tombe dessus un peu par hasard ; cela vient dans une forme de détresse. C’est le vrai film noir ; Série noire est adapté du roman de Jim Thompson, un des grands noms du roman noir américain ; il fait les heures glorieuses de la Série noire dans les années 50-60. C’est même le numéro 1000 de la Série noire, avec un roman qui se nomme 1275 âmes, adapté par Tavernier sous le nom de Coup de torchon ; Thompson, c’était un bon choix pour clore cette conférence sur le polar puisque ça ne va pas bien se finir, ce n’est pas un retour à l’ordre ; c’est un film qui donne à voir le malheur humain. C’est la version moderne de la tragédie.  On sait dès le début que ça va mal se terminer. On retrouve une unité de temps, une unité de lieu, cette banlieue qui est en train d’être bouffée par les tours modernes ; on est au cœur des années 70. Ca se passe entre le pavillon de Poupart et le pavillon de la vieille.  C’est un type qui est au bout du rouleau et qui essaie de trouver de l’argent. Et il va en arriver à commettre des meurtres qu’il n’a pas prévus du tout.  Le patronat archaïque, c’est Blier ; et ce n’est pas vraiment le patronat, c’est un looser, un peu au-dessus. Il n’a pas d’illusion  sur la condition humaine. Il n’y a pas de vrai salaud, mais il n’y a pas de héros non plus. Il n’y a aucun personnage complètement neutre dans le film.

Dewaere était vraiment un très grand acteur. Et quelle direction d’acteurs de la part de Corneau…

C’est le grand rôle de Dewaere ; il était idéalement écorché pour faire un acteur de noir ; pas de polar, pas de policier.

Il y a un côté libertaire dans le roman noir.

Libertaire, je ne sais pas ; en tout cas, c’est un roman qui refuse d’envisager les autorités habituellement admises comme étant légitimes. ADG était un anar de droite ; c’était un grand écrivain. Le roman policier fait confiance aux institutions, dans la police, la justice, la gendarmerie, la famille, etc.  Le roman noir remet tout ça en question. Le premier grand roman noir est Moisson rouge de Dashiell Hammett ; ça raconte comment une ville se retrouve sous la coupe de ma Mafia parce que le maire et le patronat ont fait appel à des truands pour briser une grève.  C’est un sujet qui, par essence, remet en question toutes les institutions habituelles. Hammet vient du parti communiste.  Il ne met pas ça en avant ; il met en avant le choix de son sujet qui en fait un roman noir.

C’est un peu la même démarche de Vailland quand il écrit 325 000 francs.

Quelqu’un disait que Vailland, c’est le cardinal de Retz plus la Série noire.  Même si Vailland n’est pas un auteur de roman noir (il ne faut pas vouloir tout annexer), il est vrai que Les mauvais coups n’est pas loin du roman noir. Vailland était comme pas mal d’écrivains de l’époque (Giono disait que c’étaient nos modernes contes de fées).

Dans L’Etranger de Camus, il y avait un côté roman noir également.

Vous avez tout à fait raison. L’Etranger, de Camus aurait été écrit par un Américain et aurait été découvert par Marcel Duhamel en 1946, ne serait pas paru en Blanche, mais en Série noire ; c’est une ambiance thompsonienne. Le fait de faire le récit de L’Etranger au passé composé qui est le temps indécidable par définition.

Votre roman Le Bloc a été très annonciateur de ce qu’on connaît aujourd’hui.

Le Bloc est sorti en 2011. Quand j’ai commencé à l’écrire, Marine Le Pen n’était pas encore présidente du Front national.  On me dit qu’il y a une documentation énorme. Bien sûr, mais c’est aussi mon histoire militante à moi car le Front national, je l’ai eu sur ma route dès le début des années 80 ; et donc j’ai vécu ça ma carrière de militant. Quand tu t’es heurté à ces gens-là, tu t’intéresses à ce qu’ils disent, à ce qu’ils font. C’est donc l’histoire, à l’envers, de toute mon histoire politique et celle de toute ma génération.  On avait 18 ans quand le Front national a fait ses supers scores en 1983-84. Le Bloc, pour moi, ça a été le désir de raconter ça avec un angle différent, avec des personnages qui racontaient ça de l’intérieur. Mon but : raconter sur 30 ans l’ascension d’un parti d’extrême droite, vu de l’intérieur, ce pour éviter le catéchisme car on a vite tendance quand on parle d’estimer qu’on est dans le camp du Bien et que eux sont forcément sataniques. Et c’est bien plus compliqué que ça parce on peut devenir un militant FN sans s’en rendre compte, comme tu peux devenir drogué ou adict aux jeux. Ce qui m’intéressait surtout c’était simplement de montrer sans faire de morale ce qui s’est passé depuis 30 ans avec le Front national. Et le meilleur moyen de le faire, était de prendre deux personnages à l’intérieur.

Certains critiques, peu nombreux, n’ont pas forcément compris la démarche.

Peu nombreux, effectivement et on sait d’où je viens et d’où je parle. Ce sont des gens qui font semblant de ne pas comprendre qu’un auteur n’est pas forcément un narrateur.  C’est marrant car la question ne se pose pas pour les romans ados (que j’aime beaucoup), les narratrices sont des filles de 17 ans ; on ne dit pas que l’écrivain est une fille de 17 ans quand il parle à la première personne.

Quels sont projets ?

Je vais continuer à explorer ce que Balzac qualifiait de l’envers de la société contemporaine, c’est-à-dire le contraire du complotisme. C’est essayer de comprendre les événements non pas en cherchant une chose secrète, mais en plaçant le projecteur sur des choses différentes.  Mon roman L’Ange gardien explique comment une démocratie se protège avec des services secrets, services secrets qui, parfois, se substituent à la démocratie.  Je propose dans l’Ange gardien quelque chose qui eût  pu se passer dans l’Italie des années de plomb, avec la loge P2 ; ce n’est pas du complotisme – car il faut faire gaffe d’autant qu’en ce moment, c’est terriblement à la mode – ; en fait le roman noir s’intéresse au secret.  Ce n’est pas chercher une cause inique et mystérieuse.  C’est au contraire placer le projecteur sur des événements différents.  Ma méthode ne bougera pas, mais je continuerai à explorer ça.

Votre œuvre poétique est importante, elle aussi.

Oui, et on pourrait trouver ça presque contradictoire roman noir et poésie, et pourtant, ça toujours été ensemble. On oublie souvent que Léo Mallet a écrit de la poésie.  Marc Villard, un autre auteur de roman noir, a écrit de la poésie.   Les fondateurs de la Série noire – Marcel Duhamel bien sûr – mais il y a aussi des parrains ou de fées au-dessus du berceau : Prévert, l’ami de Marcel Duhamel (on dit que c’est lui qui a trouvé le nom série noire). Boris Vian aussi… Le point commun entre la poésie et le roman, ce n’est pas forcément les thèmes (encore que), mais c’est dans la façon de changer le point de vue sur quelque chose.  Finalement la démarche du roman noir est poétique.  Dans la mesure où la ville est une chose et comment je parle de la ville.  En changeant mon point de vue, en faisant quelque chose d’inédit, je peux faire un poème sur la ville, ou un roman noir sur la ville.

                                                     Propos recueillis par

                                                     PHILIPPE LACOCHE

Franz-Olivier Giesbert est devenu journaliste par hasard

 

C’est ce qu’il confie dans l’entretien qu’il nous a accordé à l’occasion d’une séance de signature de son dernier roman (*) à la librairie Martelle, à Amiens.

  • Vous préférez Camus à Sartre, et vous le dites sans ambages? Pourquoi?

  • Chez Sartre, il y a beaucoup de choses. Des choses de qualité; d’autres moyennes. Et des pièces de théâtre qui ont beaucoup vieilli. Des oeuvres littéraires : Le Mur, La Nausée, etc. Une oeuvre philosophique intéressante mais il ne faut pas exagérer. Les pages d’explications de textes autour de Flaubert, de sa famille, était-ce bien nécessaire? Sartre est quelqu’un qui avait du talent; il laisse une oeuvre d’où ne se détache pas grand-chose. Il y a un côté fabriqué dans ses romans, surtout La Nausée. Tout est calculé; il veut démontrer. Au fond, il n’y a pas d’inspiration. Camus : c’est l’homme d’un livre qui est effectivement L’Etranger. Noces, aussi, est un livre très puissant parce que habité par une philosophie hédoniste résumée en des termes extrêmement simples, très poétiques; il a un côté enfant de Nietzsche

et c’est très bien écrit. La pièce Caligula, sublime, n’a pas vieilli. Par rapport au théâtre de Sartre, ça reste très fort. L’Homme révolté est un livre qui a plusieurs longueurs d’avance sur Sartre. Qui avait raison? Tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que Camus avait raison. C’était une minorité qui était derrière Camus dans les années cinquante. Je pense que Camus écrase Sartre littérairement et théâtralement.

  • Est-ce le fait que, chez Sartre, il y ait plus de charpente philosophique et démonstrative qui vous irrite ?

  • Oui, je pense que ces romans ne sont pas inspirés. Il veut démontrer. Camus a écrit L’Etranger (je l’ai lu cinq fois dans ma vie). Pourtant, on ne peut pas dire qu’il est servi par une écriture exceptionnelle. Mais tout est juste; le personnage est vivant. Pour moi c’est ça la littérature : faire des personnages vivants comme l’a fait Dostoïevski dans Crimes et châtiments. Il a réussi ça, Camus.

  • Vous êtes très partagé entre le journalisme de haut vol et la littérature. L’écriture de fiction vous passionne. Comment faites-vous?

  • A 9 ans, je voulais être écrivain; je voulais être écrivain ou rien. J’avais lu Quatre-vingt-treize; ça a changé ma vie. Et j’ai commencé à lire tout de manière obsessionnelle et frénétique comme on peut lire (tout Balzac, tout Maupassant, tout Flaubert, etc.). Ensuite, en pastichant tous mes auteurs de chevet, j’ai écrit un Balzac, après un Céline, un Dostoïevski. Et j’ai écrit mon premier livre. L’accueil n’a pas été exceptionnel chez l’éditeur; j’ai compris qu’ils étaient prêt à le publier mais qu’il y avait beaucoup de travail. Du coup, j’ai attendu. Et la vie m’a pris; le journalisme m’a pris. Je suis devenu journaliste, puis directeur de journal par hasard.

  • Vous avez fait le Centre de formation des journalistes (CFJ)

    Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. Juin 2013. Librairie Martelle, à Amiens (Somme).

    .

  • – Oui, j’avais fait le CFJ car il me fallait un boulot pour croûter. Ma mère voulait que je trouve d’abord un boulot quand je lui disais que je voulais devenir écrivain. J’avais décidé d’être avocat, jusqu’à ce que je découvre les joie du journalisme qui m’ont permis, très vite, de gagner beaucoup d’argent. De vivre bien. Je ne voulais pas dépendre de mon père; je voulais très vite partir de chez moi. A 20 ans, j’étais autonome. Quand j’ai fait le CFJ, j’écrivais déjà des articles; j’avais ma voiture. J’invitais les filles au restaurant parce que, déjà, je travaillais tout en suivant les cours du CFJ.

  • C’était, en fait, la littérature qui, déjà, vous guidait.

  • – Oui, car mon admiration allait déjà vers le grands écrivains.

  • Les écrivains-journalistes?

  • – Non, pas du tout. Mes grandes rencontres ce sont Julien Green qui m’a beaucoup marqué, et m’a donné des conseils; il m’a expliqué comment il fallait justement « écrire ses livres pour savoir ce qu’il y avait dedans » (pour reprendre sa formule). Chercher son inspiration à travers les visages. Faire en sorte que les personnages nous racontent l’histoire. Norman Mailer avec qui j’ai eu des relations très très proches; je l’avais interviewé, j’avais écrit un article très long qui l’avait beaucoup fait rire car je me moquais de lui en le pastichant. Norman Mailer, je l’ai très bien connu; il m’a donné des tas de conseils. Michel Tournier, aussi, qui a joué un rôle dans ma vie. J’ai noué des relations d’amitié avec beaucoup d’écrivains; c’est clair.

  • Dans la production littéraire contemporaine, quels sont les auteurs que vous aimez?

  • – J’ai beaucoup d’admiration pour Yasmina Reza qui est un écrivain classique, qui a un statut différent des autres. Elle est très étrange; son écriture est universelle. Elle est jouée partout dans le monde. C’est un des grands écrivains contemporains. Elle vit très en dehors des codes. Chaque livre qu’elle sort est un événement important. J’aime son ironie un peu grinçante. J’aime beaucoup Le Clezio; c’est un ami. J’ai aussi David Vann, un écrivain américain; mais aussi Joseph Boyden qui a écrit des livres sublimes. Je suis très éclectique dans mes choix littéraires; j’ai régulièrement des petits coups de coeur. J’ai beaucoup aimé le dernier Foenkinos; son humour décalé – à travers les petites choses de la vie – me rappelle l’humour de Philip Roth. J’éprouve beaucoup de plaisir à découvrir de nouveaux auteurs en permanence.

  • Vous n’avez pas cité Malraux ou Bernanos ou Hemingway dans votre panthéon.

  • Ce sont de grands écrivains, mais, par exemple, Giono me parle plus. Beaucoup plus que Malraux en tout cas. Car devant la grandiloquence de Malraux, on a souvent envie de sourire. Giono est tellement plus vrai. Aragon, lui, est un génie; c’est l’un des plus grands poètes publiés en France. Je suis assez sévère dans mes choix, c’est vrai… Dostoïevski et Tolstoï sont des monuments. Les littératures qui m’attirent le plus sont les littératures américaine et russe. Et la littérature française du XIXe, c’est la meilleure. Au XXe, on se débrouille bien. Au XXIe, ça commence à devenir compliqué mais on va se battre. Personnellement, je vais avoir du temps pour écrire; j’ai des ambitions. On va s’amuser.

  • Vous avez envie de lever le pied en ce qui concerne le journalisme?

  • J’ai des lecteurs qui me sont fidèles; je devrais leur donner un peu plus. Ca me m’a jamais gêné qu’une partie de la presse m’ait boycotté. Je ne demande rien; je n’envoie pas les livres, c’est tout.

  • Vous aimez beaucoup le romancier René Frégni, et vous aimez également Giono. Est-ce laville de Manosque qui vous réunit?

  • J’ai vécu une partie de ma vie à Manosque; René Frégni y habite. On est devenu ami. J’aime la violence et la colère de la littérature de Frégni. Il a écrit de très beaux livres. Je suis très gourmand de littérature. Je suis cruel dans mes choix. Je n’aime pas lire de mauvais livres. Je n’en dit pas de mal non plus. En revanche, chaque année, il y a des surprises, des bons livres.

  • Aimez-vous les hussards?

  • Je suis un fou de Déon. J’aime beaucoup Blondin. Pour mon écriture, j’évite les amphigourismes, les adverbes, les adjectifs. Je fais toujours un gros travail là-dessus. J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Déon qui a repris son roman Les Poneys sauvages en le purifiant pour lui redonner une nouvelle vie; il a enlevé toutes les scories.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

(*) La cuisinière d’Himmler , éditions Gallimard.

Pour chasser ses préjugés de vieux bobo écolo

 

Thierry Delefosse, chasseur et écrivain talentueux.

 La chasse a mauvaise presse. Souvent à tort. Le dernier excellent ouvrage de Thierry Delefosse, écrit avec sensibilité et poésie, le prouve.

 Ah! La chasse! On savait que ce loisir faisait beaucoup de bruit. On sait depuis quelques décennies, sous la pression des lobbyings divers, du politiquement correct, de la trouille bleue de la mort, qu’il fait encore plus de bruit dans notre République. Pourtant, c’est bien cette dernière qui, dès 1789, n’a cessé de le démocratiser et de faire en sorte qu’il pût être pratiqué non plus seulement par les aristos. Mais par les roturiers et prolos de tout bord. On peut comprendre qu’il faille combattre les viandards, beaufs avinés qui, sous l’effet de l’anis, abattent, maladroits, camarades, femmes, filles, fils, mères, gardes-chasse, chiens. Tout sauf le pauvre faisan lâché et convoité. Mais, heureusement, ils ne constituent pas la majorité des chasseurs qui, faut-il le rappeler, sont des gens responsables, qui s’adonnent, dans le cadre des lois républicaines, à leur passion. De grands écrivains ne cessaient de le rappeler. Il faut lire les pages magnifiques dévolues à cette activité par notre regretté camarade Jean-Jacques Brochier; celles précises, émouvantes et poétiques du Roger Vailland des Mauvais coups; celles, sublimes, de délicieux Dumas.

Thierry Delefosse, journaliste cynégétique depuis 25 ans, rédacteur en chef du magasine Nos chasses de migrateurs, est de ceux là. S’il tire plus vite que son ombre, il lit aussi plus vite que celle-ci : « N’ayant jamais eu de télé à la maison, je suis effectivement un grand lecteur. J’aime beaucoup Maupassant, Giono, Moinot mais aussi Simenon. J’ai lu tous les Maigret! » annonce-t-il, si éloigné ces chasseurs de gallinettes cendrées. Le livre qu’il vient de sortir, La chasse au cœur, en est la preuve. C’est un bel ouvrage très écrit, très littéraire, tissé d’atmosphères, d’ambiances, qu’il nous donne à lire. « L’idée initiale était de raconter tous les petits coups de chasse que j’ai pu faire en France au cours des mes voyages, et quelques aventures à l’étranger, au gibier d’eau« , confie-t-il. « Au fil de la rédaction, elle s’est enrichie de choses très personnelles sur ma façon de vivre la chasse, ma famille, mes amis, les chiens… » Et quand on l’interroge sur les raisons de la mauvaise réputation de la chasse, il répond tout de go : « Cela vient d’abord de l’exode rural. On ne vit pas de la même façon qu’à la campagne : on ne tue pas le poulet, on l’achète sous cellophane. Ensuite, l’humanisation des animaux, le syndrome Walt Disney, l’anthropomorphisme… Enfin nos sociétés refusent l’idée de la mort, la repoussent et même l’ignorent. Réécoutez Brassens : mais où sont les funérailles d’antan? » Et quand on lui demande pourquoi la pêche, elle, est bien mieux acceptée : « Les cannes à pêche ne font pas de bruit et les poissons ne saignent pas. »

La chasse au cœur, livre doux et paisible, lui non plus de fait pas de bruit. Pourtant, il est beau car écrit avec style et sincérité par un authentique écrivain. « Je fréquente depuis l’âge de 6 ans – j’en ai 52 – un bois dans la région de Conty. C’est un bonheur : j’ai vu des chênes grandir et ils me verront mourir. » On dirait du Vailland.

Philippe Lacoche (*)

La chasse au cœur, Thierry Delefosse, Versicolor Editions (45, rue Maurice-Berteaux, 78600 Le Mesnil-le-Roi; ed@versicolor.fr), 251 pages, 25 euros.

 

(*) Derniers livres : Des Rires qui s’éteignent (éd. Ecriture) et Le dernier hiver de Victorine (éd. La Licorne).