Je suis un Français définitif et j’aime les douaniers

Jacques Darras (à gauche), une bouteille de vin rouge, et Jean-Louis Crimon.

La journée commençait mal. J’ouvre mon ordinateur personnel. Impossible d’accéder à mes fichiers. C’est affreux, la technologie quand ça déconne. On se sent impuissant, tout petit, démuni. Lesté d’une humeur de dogue, je trouvais quand même assez de ressources pour monter dans mon carrosse Peugeot 206 (5 CV) et fonçai vers Lire en Baie, la fête du livre du Crotoy où j’étais attendu pour signer mes livres. J’avais prévu, entre deux lecteurs, de m’adonner à des tâches d’écriture à ma table. À cause de ce fichu virus, ce fut impossible. Tant pis. Mon humeur de dogue s’évapora quand je retrouvai, sur place, de bons copains de plume. Jean-Louis Crimon, qui abandonna momentanément son interlocuteur, le député Jean-Claude Buisine, du Parti socialiste (un parti qui connut ses heures de gloire, il y a peu, et qui, aujourd’hui, est en souffrance). Jean-Louis tenta de me tirer le portrait, comme il a l’habitude de le faire avec tout ce qui bouge (ou pas, puisqu’il excelle aussi dans la photographie de scènes peu animées: paysages, objets divers, etc.). Je rentrai dans la salle, me rendis compte que j’avais manqué l’inauguration. Mon foie me dit merci, mais le dogue de mon humeur aboya de nouveau. Pas longtemps car je retrouvai d’autres bons copains: Guillaume Lefebvre (écrivain chez Ravet-Anceau), pilote de bateau, homme de la mer que certains surnomment affectueusement le Pacha; Léo Lapointe; Jacques Thelen; Jacques Darras, etc. Jean-Louis me présenta son nouveau livre, Je me souviens d’Amiens, dans lequel il égrène, à la manière de Georges Pérec, ses souvenirs de la capitale de Picardie, opus de qualité (je vous en reparlerai très prochainement) qu’il vient de sortir au Castor astral. J’ai déjeuné en compagnie de Jean-Louis et de Jacques Darras. Ce dernier m’a remis son essai, Réconcilier la ville qu’il a publié en février dernier aux éditions Arfuyen. La quatrième de couverture rappelle qu’il est un Européen convaincu et qu’il «travaille obstinément aux frontières de notre sensibilité. Grand connaisseur de la civilisation anglo-américaine, il se considère comme un démocrate «whitmanien» d’Europe…» A table, je m’étais promis de ne pas parler politique. Mais, c’est certainement un vice français, je n’ai rien pu faire: j’ai été absorbé par le siphon politique. Je me suis retenu de dire que j’aimais bien l’Europe, moi aussi, mais pas celle-là. Pas celle des marchés, pas celle noyautée par l’Allemagne, empuantie par le capitalisme. Je me suis retenu de confier que je me considérai comme un Français définitif. J’aurais pu aussi dire que j’aimais bien les douaniers, surtout depuis 1974 quand, un beau jour de printemps et fauché comme les blés de la regrettée Union soviétique, je m’étais mis en tête de passer en fraude la frontière franco-belge, équipé de la Gibson Lespaul, que je venais d’acheter à moindre coût dans un magasin d’instruments de musique de la rue du Midi, près de la gare. J’avais bu comme un trou dans un café, près de la gare du Midi, m’étais assoupi dans le train. Les douaniers m’avaient serré. L’un, aussi bourré que moi, avait eu pitié de ma jeunesse et de ma naïveté. Il avait fait téléphoner à mon père, et mon cousin Gérard, entrepreneur en plomberie, héraut de la libre entreprise, était venu me secourir et apporter la caution, à moi, minuscule gaucho-marxiste de Tergnier. Depuis, j’aime les douaniers car je sais qu’ils ont bien plus de cœur que les colins froids du CAC 40.

Dimanche 11 juin 2017.

Paul Personne : « J’avais emmagasiné soixante-dix chansons »

Paul Personne est l’un des meilleurs chanteurs de sa génération. Le blues colle à ses cordes de guitare comme la pulpe de mandarine sur les doigts de Jimmy Reed. Le blues, certes, mais pas que. Il n’a pas son pareil pour raconter une histoire en trois ou quatre minutes, sur fond de boogie ou de rock. Il a donné un concert le samedi 21 mars, au Ziquodrome, à Compiègne. Il a répondu à nos questions.

Courrier picard : Parlez-nous de votre dernier album Puzzle 14. Où a-t-il été enregistré ? Avec qui ? Dans quelle ambiance ?

Paul Personne : Il a été enregistré en 2013, à l’issue de la tournée de plus de deux années que j’avais mené à bien avec le groupe A l’Ouest ; au cours de celle-ci,  j’avais joué à l’Olympia ; nous avions fait des dates avec ZZ Top. Après cette tournée assez magique, j’avais l’impression de revenir à l’écurie. Et j’avais, pendant tout ce temps, emmagasiné soixante-dix chansons. Je voulais donc restituer ces presque trois années d’amitié sur scène. Ces chansons-là, je les voulais avec eux. Nous avons commencé à répéter dans leur grange, en Normandie, près d’Alençon, aménagée en salle de répétition. Je voulais mettre à plat quelque chose de bien. Puis, cette salle de répétition s’est transformée en studio. Je n’avais, en fait, aucune maquette de ces chansons ; j’avais juste quelques idées enregistrées sur un magnétophone à cassettes. Je leur proposais et on enregistrait. Résultat : cet album a été réalisé très rapidement avec très peu de prises ; et ça a marché en un clin d’œil. Ensuite, j’ai retravaillé les paroles ; j’ai remis un peu de claviers. On a avancé tranquilles. Les textes également, je les ai faits rapidement ; je ne voulais pas de trucs intellectuels. Juste des propos simples comme la musique.

Parlez-nous de la présente tournée.

C’est effectivement une vraie tournée de trois mois (de janvier à mars 2015). Une tournée très concentrée et je trouve ça vachement bien. Je vais faire de la promotion en Belgique et en Suisse mais l’essentiel des dates sont françaises. Elles se déroulent dans des salles de jauge très diverses : du club de 400 places aux salles de 1200 places. C’est très différent d’une tournée des Zéniths.

Le samedi 21 mars, vous avez donné un concert au Ziquodrome, à Compiègne. Avec quelle formation étiez-vous sur scène et quels morceaux avez-vous présentés ?

J’étais sur scène toujours avec le groupe A l’Ouest. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? Avec eux, on se connaît si bien qu’on peut se permettre d’improviser. Nous étions donc dans la formation deux guitaristes, un bassiste et un batteur. J’ai interprété les chansons de Puzzle 14 et je suis allé piocher dans le grenier des souvenirs de mes anciens morceaux. Mais je ne le fais qu’avec les chansons qui m’émoustillent ; je ne me sens

Paul Personne. (Photo : Yann Buisson.)

Paul Personne. (Photo : Yann Buisson.)

pas obligé.

Aujourd’hui, en 2015, le blues, ça représente quoi pour vous ?

C’est effectivement une grosse influence pour moi. Mais je ne me suis jamais revendiqué comme bluesman. C’est vrai qu’au début, j’ai eu des expériences musicales très différentes : du boogie, du rock, etc.  (N.D.L.R : il cite Peter Green, Albert King, John Mayall, Crosby, Stills, Nash & Young, James Taylor, les Kinks, Stevie Wonder, etc.) Quand, je me suis rendu compte que certains me qualifiaient de bluesman exclusivement, je me suis dit qu’ils n’avaient compris qui j’étais réellement. En fait, mon album Puzzle 14 est peu blues. Il recèle des mélodies et des chansons. J’aime parler avec la guitare quand la voix arrête de dire des mots. En revanche, je n’aime pas les trucs démonstratifs à la guitare ; jouer vite, ce n’est pas mon truc.

Les paroles de vos chansons, les écrivez-vous systématiquement, ou demandez-vous de temps à autre la collaboration de paroliers extérieurs ?

Pour les derniers disques, je me suis débrouillé seul avec la page blanche. Je ne me suis jamais considéré comme un auteur. Mais dès que j’ai commencé à écrire en français, j’ai trouvé que ça cadrait bien avec mon histoire. Cela ne m’a pas empêché de demander des textes à Jacno, Bergman, Jean-Louis Aubert, Richard Bohringer, Christian Dupont, etc.

La guitare est l’une de vos passions. Sur quelle guitare préférez-vous jouer ? Gibson Lespaul ? Fender Stratocaster ?

Aujourd’hui, on m’appelle souvent l’homme à la Gibson ; avant, j’étais l’homme à la Stratocaster. Ma première guitare était une SG Junior blanche ; puis, je suis venu à la Strato. Mais dès que j’ai pu, je suis revenu à la Gibson. Les guitares ont été de supers copines dans ma vie…

Et sur quels amplificateurs ?

Actuellement, je joue avec une tête Orange et un baffle Vox, mais j’ai joué sur des Marshall, des Fender (Deluxe et Bassman). Et j’ai un fon très anglais.

Depuis La Folle Entreprise, votre carrière professionnelle est longue. Quel est votre meilleur souvenir ? Et le plus mauvais ?

Mettre le matos dans une vieille 403, dormir sur les plages, rencontrer des beatniks, tout ça dans les années soixante… voilà un bon souvenir. Mon premier passage à l’Olympia est également un bon souvenir. Et mon concert avec Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, en voici un autre. Un mauvais souvenir ? Quand j’étais môme, je jouais dans un groupe à Carnon-Plage ; nous jouait dans un club. Et j’ai planté les copains musiciens du groupe. On dormait dans une camionnette. J’en avais marre ; ça m’a fait flipper. On faisait trois sets d’une heure ; au troisième set, je me retrouvais aphone. Cela a engendré chez moi des problèmes psychologiques. Je me suis cassé ; je suis remonté à Paris. Je me suis coupé les cheveux ; je disais que je voulais trouver un boulot normal. J’ai donc fait les trois-huit, et j’ai poussé des chariots de pain grillé. Le temps a passé ; j’avais un peu honte. Mes copains sont revenus. Et je suis reparti avec eux. Autre mauvais souvenir : lorsque je me suis cassé deux doigts de la main droite ; je ne pouvais plus jouer de guitare. Je suis allé à l’hôpital des mains. J’ai dû faire de la rééducation…

Vivez-vous toujours dans le Perche ?

Oui, toujours dans ma fermette du Perche. C’est une vie de solitude que je domestique. Avant j’étais dans la région de Toulouse ; j’ai aimé ces années toulousaines. A cette époque, il se passait quelque chose dans le rock en France. Tu en chiais mais il y avait de l’énergie. J’aime d’autres coins de France : le Périgord, le Quercy. J’aime les endroits sauvages.

« J’me taille » est une très belle chanson. De qui sont les paroles ?

J’ai longtemps gardé cette chanson dans mes tiroirs ; j’ai un problème dès que je sens un hit potentiel dans une chanson ; c’était son cas. J’ai peur de tomber dans le commercial. Et puis, je me suis débloqué avec ce morceau ; j’ai donc appelé un pote, Cyril Malinovski, dit Nérac, un journaliste qui est aussi parolier ; une plume ! Il a adoré le côté Springsteen, Dylan. Il a fait une première mouture de texte ; je lui ai demandé de la retravailler. Ce qu’il a fait. Et ça marché…

                                                    Propos recueillis par

                                                    PHILIPPE LACOCHE