La Résistance à hauteur d’homme

 Pierre-Yves Canu, Picard d’adoption, fut un grand résistant d’une modestie exemplaire.

Je resterai abeille. Déjà, le titre du petit livre de Pierre-Yves Canu, en dit long. Pierre-Yves Canu fut un très grand résistant. Il n’en fit pas une histoire; il en fit ce court récit, poignant de modestie qui sortit deux semaines après sa mort survenue le 17 décembre 2016. «Plus de soixante-dix ans après les faits, certains échos de Résistance résonnent encore. Ils semblent d’une autre époque», note fort justement l’éditeur, Emmanuel Bluteau fondateur de la Thébaïde qui ne cesse d’exhumer les textes importants des Hussards et

Pierre-Yves Canu : un résistant exemplaire.

de se faire l’écho de la voix de la Résistance (son travail autour de Jean Prévost est exemplaire). «L’abeille qu’est Pierre-Yves Canu se résout finalement à faire entendre sa voix de citoyen ordinaire. Sa place dans la ruche des combattants de l’ombre, il l’a trouvée tout naturellement, sacrifiant jeunesse et études. En temps de guerre, les tribulations forment l’esprit et le caractère – si besoin en était – et valent bien des diplômes.» On l’aura compris nous sommes loin du lyrisme de Malraux ou de Gary mais, comme le souligne dans la préface Gilles Vergnon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’Institut d’études politique de Lyon, on y retrouve «la fraîcheur d’un témoignage à hauteur d’homme, vif, précis, personnel, des choses vues où l’auteur choisit comme prisme unique son champ de vision et d’expérience».

Au lycée d’Amiens

Pierre-Yves Canu, né en 1922 à Fécamp, habitait à Moreuil, dans le Santerre, quand il étudia au lycée d’Amiens où il bénéficia des cours d’un professeur de français remarquable, Jean Cavaillès (en 1937-1938), qui deviendra un héros de la Résistance, fusillé en février 1944 à Arras. (Jean Cavaillès fut le co-fondateur du réseau Libération-Sud.) La guerre éclate. C’est l’exode. Il ne peut pas passer son bac. Retour dans la Somme en août 1940. Décembre 1942: il entre dans la Résistance active après un engagement dans l’infanterie coloniale à Toulon. Il rejoint le réseau Cohors, dirigé par son ancien professeur, Jean Cavaillès. Il évite une souricière de la Gestapo, à Paris, est exfiltré vers Lyon et intègre le maquis-école de cadres de Theys, en Isère. Il participe à la libération de Toulouse avec le corps-franc de Libération; il assure les liaisons avec le Résistant, futur historien et anthropologue Jean-Pierre Vernant. Il rencontre les Résistants Jean Cassous (directeur-fondateur du Musée national d’art moderne de Paris, et poète), Serge Ravanel et Malraux. La guerre terminée, il devient contrôleur social, puis psychologue du travail à l’AFPA. Une vie simple, discrète, à l’image de cet homme courageux. Page 79, il explique, avec une simplicité et une modestie rares, le désarroi des résistants à la fin des hostilités: «Après de longs moments d’activités non conventionnelles, voire illégales, comment retrouver un emploi ou plus simplement en trouver un? Il fallait également abandonner une vie aventureuse pour redevenir un simple civil «normalisé». Tous n’ont pas réussi cette reconversion.» Oui, ce récit d’une vie exemplaire est vraiment à «hauteur d’homme».PHILIPPE LACOCHE

Je resterai abeille, Échos de Résistance, Pierre-Yves Canu; préf. de Gilles Vergnon; éd. La Thébaïde, coll. Histoire; 108 p. 10 €.

 

 

   Tout ce passé qui n’en finit pas…

     Lorsque je suis à Paris, je lève souvent la tête. Il n’est pas rare que mon regard se pose sur une plaque commémorative. J’adore les plaques commémoratives. Un lieu, un événement, un souvenir. C’est mon côté réactionnaire; je voudrais que tout reste en place, les paysages surtout. Les gens aussi. Le passé me ravit (il est tranquille, inoffensif comme une colère retombée); le présent m’indiffère. Le futur m’inquiète. Les plaques commémoratives font partie du passé; elles me plaisent. Je baguenaudais, l’autre jour, avenue Victor-Hugo. En passant devant la façade du numéro 72, je découvre que dans cet immeuble vécut Jacques Arthuys, président et fondateur de l’Organisation civile et militaire (O.C.M.), qu’il y rassembla les premiers combattants clandestins de la Résistance française. Arrêté par la Gestapo, en décembre 1941, déporté dans le SS-Sonderlager Hinzert, près de Trèves, en Allemagne, il meurt le 9 août 1943. Jacques Arthuys fut un patriote exemplaire. Engagé volontaire pendant la Première guerre mondiale, dans la cavalerie, puis dans l’aviation, il fut maintes fois cité pour actes de bravoures. Devenu industriel, il s’intéressa vite au journalisme et à la politique. Militant nationaliste proche des Croix-de-Feu, membre de l’Action française, il évolua progressivement vers la gauche, tout en restant résolument patriote, anti-Allemand et anti-Nazi. D’où son engagement sans faille dans la Résistance. J’examinais cette plaque; je rêvais. Je me souvenais du livre Les Faces cachées de la Cagoule, du libraire indépendant amiénois Michel Rateau, ouvrage que je venais de lire et que j’ai chroniqué dimanche dernier. Cet article m’a valu quelques discussions avec un confrère et ami journaliste de gauche, qui me reprochait de ne pas avoir précisé que la Cagoule était bien un mouvement d’extrême-droite. Il avait raison; j’aurais dû le préciser. En revanche, je lui rappelais la complexité de l’engagement patriote et résistant. Ce n’est pas très politiquement correct de le dire mais par haine des Allemands, nombreux membres des ligues d’extrême-droite et certains cagoulards s’engagèrent avec un courage inouï dans la Résistance. Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’est reste pas moins un Français courageux qui avait fait le bon choix. La politique n’avait rien à voir là-dedans. Et c’est bien. À Tergnier, ma ville rouge, cheminote et résistante, martyrisée par les nazis, les réseaux communistes, socialistes, gaullistes et ceux de droite cohabitaient. (L’O.C.M., sous, l’égide de son responsable, le capitaine Étienne Dromas, à qui l’on doit la création du Musée de la

Jacques Arthuys n’avait rien d’un gauchiste; il n’en reste par moins un Français courageux.

Résistance et de la Déportation de Fargniers, fit un travail considérable.) Devant la plaque de Jacques Arthuys, je me souvins aussi des écrits de Jacques Perret, l’un de mes écrivains préférés, monarchiste convaincu, grand résistant qui, dans le maquis combattit aux côtés des communistes dont il ne cessait de louer la bravoure. Complexité de l’Histoire. La littérature et la France, mon cher pays, toujours et encore…

     Dimanche 29 janvier 2017.

 

Les coups de coeur du marquis

Revue

Et de 100 pour Service littéraire

Créé par François Cérésa (notre photo) en 2007, Service littéraire est une revue mensuelle consacrée à l’actualité romanesque. Le journal, qui s’annonce comme Le Canard enchaîné de la critique littéraire, se distingue par sa liberté de ton et par la qualité de son écriture. Autre particularité: il est exclusivement rédigé par des écrivains. Y collaborent notamment Michel Déon, Hélène Carrère d’Encausse, Max Gallo, Frédéric Vitoux, Claire Castillon, Emmanuelle de Boysson, Gilles Martin-Chauffier, Christian Millau, Bruno de Cessole, François Bott, Éric Neuhoff, Bernard Morlino, Vincent Landel, Bernard Chapuis, Gérard Pussey, Jean Daniel, Franz-Olivier Giesbert, Guillaume de Sardes, Bertrand de Saint-Vincent, Jérôme Garcin, etc. On peut être impertinent, totalement libre et perdurer. La preuve: la revue vient de sortir son numéro 100, avec, au sommaire, un sulfureux article intitulé «Maurice Sachs, Juif, homo, agent de la Gestapo et archi talentueux». Le ton est donné. Ça dépote!

Service littéraire. 2,50 €. www.servicelittéraire.fr

 

Littérature

Crimon le Letton

L’écrivain amiénois Jean-Louis Crimon verra son dernier roman, Du côté de chez Shuang, paru aux éditions du Castor astral, traduit en letton. Au cours de sa carrière journalistique, il a été envoyé spécial permanent à Copenhague, chargé de la couverture de l’actualité quotidienne des trois pays scandinaves, Danemark, Norvège et Suède, de la Finlande et des trois pays Baltes: Lituanie, Lettonie et Estonie. Ce n’est pas tout: les 8 et 9 décembre prochains, il se rendra à l’université de Riga afin de participer à la Journée d’études. «Écrire avec la voix. De l’importance des cordes vocales dans la musique de l’écriture, de mon écriture». Ph.L.

 

 

L'excellent François Cérésa, écrivain., créateur de Service littéraire.

L’excellent François Cérésa, écrivain., créateur de Service littéraire.

Les coulisses de Michel Drucker sur les planches

Michel Drucker présentera son one-man-show à l’Auditorium d’Amiens, le 12 février prochain. L’une des toutes premières dates de sa première tournée. Interview.

Vous avez édité de nombreux livres de souvenirs. Pourquoi ce one-man-show aujourd’hui ?

Michel Drucker : Il y a très longtemps que je pense à ça. Je veux absolument savoir ce que ressentent les gens que je présente depuis des années. Les gens qui se produisent seuls sur scène. De nombreux copains me disaient qu’il était dommage que je ne raconte pas sur scène ce que je leur raconte souvent à l’issue d’un bon diner. Et le déclencheur – et je le dirai sur les planches – j’ai été assailli de coups de fil de la presse parisienne pour mes cinquante ans de carrière. Et il y a eu fin 2014, les cinquante ans de l’INA. Ils m’ont souhaité bon anniversaire car ils m’ont rappelé que j’avais l’âge de l’ORTF, créée en 1964. A cette occasion, l’INA s’était associé à Télé Magazine pour un grand sondage et une exposition dans un train itinérant, un TGV qui allait dans une dizaine de gares où il restait une journée ou deux. Le but était de revisiter tout ce qui s’était fait à la télévision. L’INA, France télévision, Télé Magazine se sont donc associés pour célébrer ensemble cinquante ans d’ORTF. Il y avait un wagon au milieu. Ce fut à cette occasion qu’ils me confièrent qu’il existait 5 000 heures d’images me concernant. Ca m’a semblé surréaliste ! Ils avaient mis ma photo sur l’un des wagons. Ca faisait un peu nécrologie toutes ces célébrations. Ils m’ont également fait savoir que j’avais été élu figure emblématique de la télévision avec Léon Zitrone, Jacques Martin et Guy Lux. Le président de France Télévision, de l’époque, Rémy Pflimlin, m’a proposé de faire une grande soirée. Subitement, j’ai eu l’impression qu’on célébrait  mon départ. Il y a avait un côté hommage posthume, ça sentait le sapin. Ca avait un côté César d’honneur, l’acteur qui n’a jamais eu de César et auquel on en octroie un en fin  de carrière… J’ai donc dit au président : « Vous êtes gentil, mais il y a déjà eu un film tiré d’un de mes livres. » A peine étais-je rentré chez moi qu’un journaliste du Parisien-Aujourd’hui en France me dit qu’à l’occasion du Salon des Séniors, le journal sortait un sondage le lendemain ; il m’annonce que je suis le sénior préféré des séniors. J’ai alors ressenti l’impression que ça sentait l’hommage posthume. J’ai dit à ma femme : « Est-ce que tu sais que tu es mariée avec un vieux, car à l’occasion d’un sondage, il apparaît que je suis le sénior auquel les séniors veulent ressembler ? » Je lui dis : « Johnny était l’idole des jeunes ; moi, je serais l’idole des vieux. » Je me suis enfermé tout un week-end et j’ai dit au président de France Télévision : « Non, je ne tiens pas à me regarder le nombril et voir défiler toute ma carrière avec toute une série de gens célèbres que j’ai présentés. » Je me suis dit : il y a mieux à faire ; je vais marquer le coup ; je vais réfléchir. Et puis… je garde chez moi toutes les photos de gens célèbres que j’ai interviewés, je les gardais aussi pour ma mère, et j’ai commencé à m’enfermer dans mon bureau avec ces photos. Et je songeais : « Mais ce n’est pas possible, là, c’est moi en 1964 ?… C’est moi avec bin, c’est moi avec Charles Vanel… avec Michèle Morgan, avec de Funès… C’est moi avec Christine Caron… c’est moi avec Guy Béart… C’est moi avec Anquetil… c’est moi avec Poulidor… » Bref… je me suis dit, j’ai une meilleure idée que ça : « Je vais aller devant le public pour raconter tout ça. » Je vais leur dire : « Pour en avoir le cœur net, on va appuyer sur la touche pause ; on va vider le disque dur. On va voir si on a vécu tout cela ensemble… car mes souvenirs sont les vôtres. Et moi je vais vous raconter ce qu’on a vécu ensemble, mais par l’envers du décor, par la coulisse. »  Le spectacle est né comme ça. Donc pendant une heure et demie  (j’ai du mal à faire tenir tout ça en une heure et demie, donc j’ai choisi les moments importants qui vont rappeler des souvenirs aux gens ; comme un album photos qu’on feuillette ensemble). Derrière moi, seront projetées des photos en noir et blanc qui vont jalonner tout ça… je vais parler de mes années soixante, de mon Zitrone à moi, de mon Couderc à moi, mon Chapatte à moi, mon Hallyday, mon Belmondo… Mon Chirac à moi, mon Mitterrand, mon Giscard… Je survole ainsi cinq décennies avec des photos qui arrivent derrière moi à des moments précis. Et je rends aussi hommage à ceux qui nous manquent, à ceux qui me manquent ; tous ceux que j’ai connus et qui ne sont plus là. Car quand on a autant d’heures de vol, j’ai découvert que mon jardin secret était un cimetière. Il y a un très nombre de personnes qui sont parties, les derniers en date étant Michel Delpech et Michel Galabru. Je vais donc rendre hommage à une quinzaine de gens qui nous manquent. A ma manière ; je dirai un mot à chacun : un mot à Berger, un mot à Poiret, à Serrault, à Balavoine, à Annie Girardot, à Romy Schneider… à tous ces gens-là.

Y aurait-il du son ?

Il y aura quelques extraits mais très peu.

Avez-vous testé ce spectacle dans d’autres villes ?

Non, je n’ai rien testé encore. Une fois, je suis allé à Aix-en-Provence, au salon du livre où là j’ai expliqué pourquoi j’allais faire ce spectacle. Je me suis expliqué pendant une heure ; les gens étaient très attentifs. Je ne suis pas rentré dans le détail car j’avais peur des réseaux sociaux et j’avais peur de retrouver tout mon spectacle sur Internet.

Quand commence votre tournée ?

Elle commence le 29 janvier, à Rennes. Je jouerai mon spectacle dans trente villes.

Rennes, ce n’est pas anodin pour vous.

C’est exact ; c’est là que j’ai passé ma toute petite enfance dans un village, près de Rennes, au côté de ma mère ; nous étions cachés. C’est donc symbolique. Rennes, ce sont les premières années de ma vie. Je jouerai à Rennes les 29 et 30 ; ensuite, j’irai à Tours ; là encore c’est symbolique car c’est à Tours que mon père est arrivé d’Europe centrale dans les années Trente. C’est là que mon frère a fait sa médecine, où il a pris sa retraite ; Tours est aussi une ville qui me tient à cœur. Ensuite, j’irai à Amiens, Lille, La Baule, etc. La tournée se terminera fin avril à Vichy le 30 avril. Ce sont souvent des théâtres à l’italienne qui contiennent 500 à 700 spectateurs. Fin septembre-début octobre, je serai aux Bouffes-Parisiens.

C’est à Rennes que votre mère a été sauvée par le père de Patrick Le Haye.

Ma mère a failli être arrêtée par la Gestapo sur le quai de la gare de Rennes, en 1942. Le père de Patrick Le Haye était un fin lettré ; il comprenait  et parlait l’allemand. Il s’est fait passer pour père ; d’où ma présence à Rennes.

Dans ce spectacle, allez-vous revenir sur vos origines juives ?

Non, pas du tout. Le spectacle évoque ma carrière télé. J’ai beaucoup parlé dans mon livre de mes origines.

Notre région, le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, vous a marqué. Vous avez effectué votre service militaire à Compiègne dans la caserne où votre père avait été interné.

J’ai fait mes classes dans cette caserne, dans l’un des baraquements qui sert de mémorial. C’était là que se trouvait l’infirmerie. C’est une histoire folle, dont j’ai parlé dans mon livre. Je suis allé, il y a quelques années, à l’inauguration du mémorial de la Déportation, à Compiègne. C’est très émouvant. Quand j’ai visité le mémorial de la Shoa à Paris, et le mémorial de Drancy, c’était encore plus incroyable. J’ai visité le camp Drancy ; ce sont maintenant des logements sociaux qui ont la même configuration qu’à l’époque. Rien n’a bougé. Mon père était à Drancy après Compiègne. A l’époque de mes classes, je n’ai pas mesuré ; je n’avais que 18 ans. Ca a fait un choc terrible à mon père. Après, j’ai gambergé, et quand j’ai visité le mémorial plusieurs années après, à mon tour ça m’a fait un choc terrible.

Irez-vous visiter les camps de la mort (Auschwitz) ?

Oui, bien sûr ; je l’explique dans mon dernier livre.

Avez-vous toujours votre maison près de Gournay-en-Bray ?

Oui, toujours, c’est ma fille qui y habite.

L’Institut national de l’audiovisuel (INA) possède, disiez-vous, 5000 heures d’images vous concernant. Si on vous proposait de n’en montrer qu’une, de quelle séquence s’agirait-il ?

Sur scène, il n’y aura que cinq à six minutes d’images, mais beaucoup de photos. Ces images amènent des anecdotes que les gens ne connaissent pas. C’est l’envers du décor. Parmi, ces images, il y a aura

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

et Serge Gainsbourg ; c’est le document de ma carrière ; c’est aussi le document le plus demandé à l’INA. Il repasse en boucle en permanence ; je vais raconter la coulisse de cet événement. Je vais donc parler de mes débuts, de Zitrone, de mes débuts dans le journalisme sportif des années soixante ; je vais parler de Jacques Martin à qui j’ai succédé le dimanche après-midi. Je prendrai aussi quelques extraits de Champs Elysées. Mais l’extrait Houston-Gainsbourg est le plus impressionnant. L’extrait de mes débuts aussi, il y a cinquante et un ans. J’étais encadré par Couderc et par Zitrone. Le document, ils ne l’ont jamais retrouvé à l’INA mais il y a la photo.

Vous avez également rencontré Jimi Hendrix ?

Oui, j’ai fait une émission avec lui ; nous avons partagé la même loge. Il accordait sa guitare ; c’était tout à fait extraordinaire. C’est plus tard que je me suis rendu compte que j’avais rencontré une légende. C’étaient deux planètes différentes dans la même loge. Avec Joe Cocker, c’était également gratiné. C’était le Cocker de la première époque. C’était des gens très particuliers. C’est plus tard que j’ai pris conscience de leur importance…

Et David Bowie, vous l’avez rencontré ?

Oui, plusieurs fois. J’ai également rencontré The Cure.  Je me rends compte maintenant que j’ai vécu une vie très dense ; je m’en rends compte seulement car je ne regarde pas dans le rétroviseur. Et aujourd’hui beaucoup de gens me parlent souvent de ça. C’est pour cela que j’ai décidé de raconter tout ça sur scène.  A mon avis, il y aura d’autres spectacles.  Il y aura un deuxième plus tard, en tout cas car j’ai tellement de choses à raconter sur ce métier. Pour l’instant, j’ai fait un survol des choses fortes avec les politiques, Johnny, Belmondo, Delon… avec ceux qui sous-tendent ma carrière et qui ont eu des carrières longues. Certaines émissions autour de politiques ont été réalisées de façon assez particulière. Je me tourne également en dérision ; je parle de mes rapports avec ma mère et mon père ; de Céline Dion…

Michel Onfray vous apprécie beaucoup. Cela vous surprend-il ?

J’ai été très surpris et ému. VSD a fait trois pages sur moi, et ils ont appelé Michel Onfray. Il a dit que j’étais l’un des hommes de télévision préférés de son père.  Je suis allé dans le village de Michel Onfray ; c’était la première fois que je parlais devant mille personnes. Il m’a dit que je devrais continuer : « Car vous êtes un conteur. » Les gens m’ont écouté pendant une heure et quart. La Normandie nous rassemble. Lui, c’est Argentan ; moi c’est à 60 kilomètres d’Argentan. C’est un personnage passionnant.

Que pensez-vous du jeunisme ? Certains disent que vous pourriez  être poussé vers la porte de sortie. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas aussi clair que ça, mais les nouveaux dirigeants de France Télévision, pour employer leur formule, veulent rajeunir les marques. Ca a commencé par Julien Lepers ; j’espère que ça ne va pas trop s’accélérer. J’ai eu une conversation très franche avec eux, il y a peu de temps, je pense qu’ils veulent effectivement rajeunir les marques. Mais toutes les personnes qui ont été écartées dernièrement l’ont été car, selon les dirigeants, leurs émissions étaient sur le déclin. Claire Chazal a été écartée car le journal télévisé avait perdu de l’audience. Je pense que même si les patrons de chaînes veulent rajeunir les marques, ils ne sont pas assez fous pour arrêter les émissions qui marchent. Mais c’est vrai qu’ils veulent rajeunir la structure de France 2 et de France Télévision. Les jeunes ne regardent pas la télévision traditionnelle ; ils sont sur les réseaux sociaux, sur Internet, sur leurs tablettes ; ils ne regardent pas la télévision. Moi, s’ils me connaissent, c’est parce qu’ils passent dire bonjour à leur grand-mère et qu’ils m’aperçoivent dans Vivement Dimanche. Pour répondre totalement à votre question, c’est peut-être un peu présomptueux de ma part, mais je pense que je n’ai pas tout dit. Je ne pense pas que les gens me ressentent comme un vieux de la télévision bizarrement. Même si je suis dans la soixante-quatorzième année et qu’apparemment, je ne les fait pas. Quand je fais des selfies avec des jeunes  de 25 ans ou leurs mamans, à l’aéroport, je n’ai pas l’impression qu’ils me regardent comme un vieux monsieur. Je pense donc que je n’ai pas tout dit ; mon one-man-show va beaucoup surprendre. J’aime parler aux gens ; j’aime aller vers eux. Je pense que j’ai un rapport assez fort, assez proche et affectif  avec ce pays, comme le souligne Michel Onfray, ce à travers deux ou trois générations de téléspectateurs. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un faisant partie des élites cultivant le parisianisme ; je suis un provincial comme Michel Onfray. Lors de l’enregistrement de ma dernière émission, 95% des gens dans la salle venaient de province ; 35 villes de petite ou moyenne importance étaient représentées. J’ai un rapport très fort avec la province ; j’ai sillonné la France comme reporter sportif, à RTL, dans les émissions décentralisées, à Europe 1 pendant des années. Moi, j’ai fait de la télévision, mais tout le monde oublie que j’ai fait beaucoup de radio… J’ai fait une dizaine d’année à RTL ; c’est moi qui ai lancé un jeu – qui n’a pas duré longtemps, et qui s’appelait La Valise RTL. J’ai fait deux fois cinq ans à Europe. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un d’issu des milieux parisiens. Comme dirait Coluche : des milieux autorisés. C’est pour ça que le public est fidèle à mes émissions. J’ai changé souvent d’émissions qui n’avaient rien à voir : Champs Elysées n’avait rien à voir avec Vivement Dimanche. Ces émissions ont duré assez longtemps ; Vivement Dimanche est en train de battre des records puisqu’on en est dans la dix-huitième année. On va peut-être rejoindre Martin qui en a fait vingt-deux. On me demande le 23 janvier de présenter un show du samedi soir, en hommage à Michel Delpech… j’ai fait les Johnny Hallyday, que j’ai fait la Nuit des héros de la médecine à la Salpêtrière… On m’a appris à être polyvalent. Avec tout ce que je sais faire, je veux croire que je serai encore là pour quelques années. Mais c’est vrai que le vent du jeunisme, je le sens. Mais quand ça s’arrêtera, je n’aurai pas à me plaindre car faire cinquante ans de carrière, c’est inimaginable. Il est même question que Vivement Dimanche soit un peu plus long. On me propose plein de choses. Donc, le jeunisme, je le sens, mais je ne me sens pas visé car ma meilleure garantie, ma meilleure assurance-vie, c’est le public qui suit mes émissions avec une grande fidélité, et c’est pour ça que je vais le voir en province pour l’en remercier.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Claude du Granrut : féministe et européenne

Claude du Granrut, femme politique, écrivain. Paris. Février 2014.

                  

     Cette ancienne élue de Picardie vient d’écrire un livre, « Le piano et le violoncelle » dans lequel elle évoque son parcours et celui de ces parents, courageux patriotes victimes de la barbarie nazie. Rencontre.

Vous êtes la fille de Robert de Renty, mort en déportation au camp d’Ellrich, et de Germaine de Renry, rescapée du camp de Ravensbrück. Est-ce que ces drames seraient à l’origine de votre caractère et de votre volonté qui vous ont permis de mener une carrière politique et professionnelle remarquables ?

Effectivement, j’ai été très marquée par la déportation de mes parents, et par la mort de mon père. Mon père était un homme tout à fait remarquable ; il s’était fait tout seul. Il avait fait la guerre de 14. Il avait créé son entreprise d’insecticides pour l’agriculture qui marchait très bien ; c’était à Paris. Il travaillait en liaison avec Saint-Gobain. La deuxième guerre est arrivée ; il la pressentait de façon abominable parce qu’il avait participé à l’occupation de la Sarre, après la Première Guerre. (Il était parti comme ingénieur dans les mines de la Sarre, avec sa jeune femme.) Il parlait très bien l’allemand. Il comprenait ce qu’était l’Allemagne ; leur façon de travailler dur. Il savait que l’Allemagne se remonterait très vite et très bien. Il avait écrit des articles sur ce sujet dans des journaux parisiens (L’Echo de Paris, etc.) Il connaissait la puissance potentielle de l’Allemagne. Il écoutait les discours d’Hitler ; il a compris que, menée par Hitler, cette Allemagne pouvait déborder. Il s’est rendu compte que ce n’était peut-être pas la vraie Allemagne mais, tout de même, une Allemagne extrêmement puissante, dure, dominatrice. Il était très inquiet. Pendant la guerre, nous étions à Paris ; il a continué à mener ses affaires comme il a pu. Il m’a toujours donné l’envie de réussir, de bien travailler, de faire de bonnes études. Je comptais sur lui pour m’aider, pour me pousser ; j’étais la dernière de la fratrie. Mes frères et sœurs étaient légèrement plus âgés que moi ; ils n’avaient pas eu l’occasion de faire les études comme moi j’avais eu l’envie et l’occasion de faire. Je me suis dit qu’en mémoire de mon père, je dois réussir à faire ce qu’il voulait que je fasse. En l’occurrence, ma mère m’y a beaucoup aidée. Elle a compris ça. Elle m’a dit : « Tu feras une carrière ; tu feras des études. » J’avais le droit d’avoir des bourses. J’ai donc fait des études, à Sciences Po et en Amérique. C’était formidable ; j’ai débarqué dans un pays qui avait fait la guerre mais qui n’avait pas été démoli, qui était puissant, qui avait une volonté ; les gens n’avaient peur de rien. Il fallait donc que je n’aie peur de rien. J’avais donc un bagage extraordinaire, et une mère qui me poussait, qui me soutenait. Bien sûr, j’ai eu une déconvenue tout de suite après mon diplôme de Science Po parce que je n’ai pas eu d’emploi comme en avaient eus mes camarades de promotion, dans des banques, des entreprises, des administrations, etc. Là, je n’ai pas compris ; ma mère non plus. On s’est dit : il y a quelque chose qui ne va pas dans cette France qui, pourtant, qui se remettait à flots grâce au Plan Marshall. Je suis arrivée aux Etats-Unis quand le général Marshall a lancé son plan. J’avais des amis américains, notamment un armateur qui envoyait le plan Marshall en Europe… Ma mère ne s’est pas affolée ; j’ai eu des occasions diverses et obtenu des petits boulots formateurs. J’ai été pigiste dans différents journaux ; j’ai aussi fait des remplacements intéressants de secrétariat et j’ai eu la chance de pouvoir participer au Comité du travail féminin qui venait d’être créé, au sein de ministère du Travail. Ce fut le déclenchement car ça correspondait  à ce que j’avais envie de faire et ce que je pouvais faire : j’avais une formation administrative ; je savais écrire, rédiger des notes… J’avais aussi la possibilité, travaillant dans une administration, à demander à l’Institut national des statistiques de faire telle ou telle recherche  sur l’emploi, la formation, le niveau d’éducation… J’ai eu une masse d’informations qui me permettaient de faire des notes au ministre et des propositions. Je suis donc rentrée dans un  processus administratif qui était très positif. Et à l’époque, j’étais avec Fontanet, puis Edgar Faure. Tous les trois des hommes très ouverts, très avisés, très sympathiques, très chaleureux, très exigeants aussi (Joseph Fontanet était très exigeant sur la rectitude des dossiers). C’était véritablement pouvoir faire fructifier tout ce que j’avais pu faire avant. Ce fut aussi pour moi une révélation : je me suis dit que ça, toutes les femmes pouvaient le faire, mais qu’on ne leur en donnait pas toujours l’occasion. Je ne pouvais pas aller dans la rue pour manifester, brandir des banderoles, mais toutes les associations féministes venaient me voir pour me demander des conseils car j’étais parvenue à obtenir des choses. Et ces informations partaient dans des articles de journaux que je ne pouvais écrire. Ce fut merveilleux quand j’ai pu travailler avec Françoise Giroud. Car ce n’était pas un seul ministère mais l’ensemble des ministères qui étaient censés travailler avec Françoise Giroud.

Pour quels motifs vos parents  ont-ils été déportés ?

Mes parents étaient résistants ; ils appartenaient au Réseau Alliance, un réseau de renseignements qui travaillait directement avec les services de renseignements anglais. Madeleine Fourcade en était présidente. Ma sœur appartenait à ce réseau ; elle s’était mise dans la clandestinité. Tout cela, je ne pouvais pas le savoir car personne ne parlait. Je ne subodorais pas que mes parents puissent être arrêtés. Ils l’ont été.

Vos parents étaient donc très patriotes.

Mon père était très patriote. Il avait fait la guerre de 14 qui l’avait fortement marqué. Mon grand-père était saint-cyrien, officier. Mon père avait senti que l’Allemagne nous ferait payer la défaite, qu’elle avait une revanche à prendre et qu’elle la prenait dans les pires conditions. Il savait ce que faisait la Gestapo à Fresnes ; il était très au courant de ce qui se passait.

Vous ne semblez pas en vouloir à l’Allemagne. En revanche, je suppose que la barbarie nazie vous hérisse.

Ma mère, elle aussi, disait qu’elle n’en voulait pas aux Allemands.  Elle a été parmi les premières, au sortir de la guerre, à penser qu’il fallait faire une alliance avec l’Allemagne.  Personnellement, j’étais tout à fait de son avis. Quand j’étais au lycée Molière, j’ai fait allemand première langue. J’ai lu énormément de poètes, écrivains et philosophes allemands. Je lisais des traductions ; j’étais imprégnée de culture allemande. Plus tard, lorsque je me suis retrouvée au comité des régions, j’avais des collègues allemands de mon âge ; beaucoup d’entre eux avaient souffert pendant la guerre. L’un était orphelin de guerre, comme moi. On ne pouvait que se dire : travaillons ensemble pour la paix. J’aimais beaucoup la façon de travailler très directe des Allemands. En plus de ça, ils ne disaient pas n’importe quoi. Il y avait parfois des collègues qui étaient très politiques, qui s’enflammaient… Les Allemands (ils sont politiques comme tout le monde) mais ils sont très pragmatiques. Ils réfléchissent sur ce qu’ils connaissent. J’ai toujours aimé travailler avec les Allemands. J’aimais également beaucoup travailler avec les Italiens, les Espagnols, les Autrichiens. Non, je n’ai jamais eu de difficulté à travailler avec les Allemands, et pourtant parfois je me disais… bon…

Derrière votre mot « bon », se cache la barbarie nazie, n’est-ce pas ?

J’en ai souffert assez directement. Ce que j’en tire, c’est qu’il ne faut pas perdre la mémoire par rapport à ce qui s’est passé. C’est pour cette raison ma mère témoignait beaucoup sur la déportation, beaucoup de ses camarades continuent de témoigner dans les écoles. Ma mère a participé à l’édification du mémorial qui est au bout de l’Île de la Cité et qui représente tous les lieux de déportation, les horreurs de la Gestapo. Aujourd’hui presque toutes ces femmes sont mortes ; c’est pour cela que j’ai créé, en 2006, la Société des familles et amis des anciennes déportées et internées de la Résistance (SFAADIR). Nous sommes des enfants, quelque fois des petits-enfants qui souhaitons conserver cette mémoire parce qu’elle est exemplaire. Ces femmes ont été exemplaires. Souvent, elles ont été dépassées par ce qu’il leur arrivait. Elles faisaient de la résistance ; elles savaient qu’elles prenaient des risques. Elles étaient très courageuses, très engagées. En arrivant, au camp, c’était l’horreur, mais elles s’en sortaient par la solidarité. Elles ont été mises à nu. Elles ont fait des travaux abominables. Ma mère travaillait à l’aplanissement d’un terrain pour un aérodrome, ce par moins vingt degrés… Des travaux inhumains mais elles voulaient s’en sortir et elles s’en sortaient par l’amitié. Seules, elles ne tenaient pas. Ma mère aimait beaucoup Mme Maspéro qui avait été déportée avec son mari. La mère de l’éditeur ; le grand-père était un grand égyptologue. Le couple Maspéro avait été déporté dans le même train que maman. Lui est allé à Buchenwald où il est mort ; mon père est mort à Ellrich. Ces deux femmes se sont retrouvées veuves. François, le fils de Mme Maspéro, avait mon âge à peu près. Cela a créé des liens. Toutes ces femmes survivantes étaient contentes de se retrouver ; elles se disaient qu’elles avaient vaincu ensemble.

Tous ces événements dramatiques vous ont-ils conduit à façonner votre goût pour la construction de l’Europe ?

Une chose que j’ai apprise dans l’administration (avec Françoise Giroud), c’est qu’on peut changer le monde avec la politique. L’administration gère, elle peut avoir des idées, faire évoluer les choses mais c’est la politique qui décide. C’est pour cela que j’ai voulu faire de la politique en France et que j’ai souhaité participer à la politique européenne car une innovation aussi importante que la création de la Communauté économique européenne, puis de l’Union européenne, demandait véritablement une volonté politique et pas seulement une volonté administrative. Ce que je regrette actuellement, c’est le l’Europe est devenue une administration intergouvernementale, ce qui ne rime à rien. Même les hommes politiques qui le souhaitaient sont complètement congelés par cette lourdeur administrative. C’est là que ça bute. C’est la même chose pour les femmes : quand on veut faire une politique féministe, il faut que la politique s’en mêle. Ca ne veut pas dire que l’Etat s’en mêle en pensant qu’il peut tout faire. Pas du tout. Mais il faut qu’il y ait un mouvement politique.

Votre mère était catholique pratiquante et elle était favorable à l’avortement. Etes-vous, comme elle, une femme éprise de liberté, d’indépendance, finalement assez éloignée des chapelles, politiques, s’entend ?

Ma mère considérait que les femmes doivent être responsables et responsabilisées. A partir du moment où une femme réfléchit, prend une décision dont elle assume la responsabilité, c’est très bien. Pour elle, l’avortement n’était pas une fuite en avant. Pas du tout. C’est comme ça que Simone Veil a présenté l’avortement. Refuser l’avortement, c’était refuser de donner une responsabilité aux femmes. Elle n’avait pas de problème religieux. Du moment où vous donnez une responsabilité, le catholicisme n’est pas contre la responsabilité des individus ; au contraire.

C’est un comportement très humaniste.

Oui parce que nous sommes sur la terre pour quoi faire ? Pour maintenir un certain nombre de principes de la personne, sa liberté, sa responsabilité, son sens du collectif, du progrès de l’humanité… et donc, on n’est pas là pour suivre seulement le passé, pour ne pas évoluer. Il y a une évolution à faire, mais avec des règles. Ces dernières doivent de fonder sur la capacité des personnes à être responsables, à faire avancer les sciences, les techniques, la démocratie, les droits fondamentaux. J’ai été passionnée, en tant que membre des comités des Régions, qui m’a envoyée à la Convention aux droits fondamentaux. Ces derniers ne correspondaient plus à l’évolution de la société. Il fallait qu’ils s’ouvrent. L’avortement était l’un de ces droits fondamentaux. Il ne faut pas y aller trop fort ; la famille est tout de même un creuset extraordinaire de richesse et d’éducation de la personnalité. Mais, ça m’est venu de source, car j’ai été obligée d’être responsable de moi-même très tôt. Car quand mes parents ont été déportés, j’ai vécu très seule. J’habitais avec l’une de mes sœurs qui était mariée. Mais quand même, j’étais face à moi-même. Je me demandais où étaient mon père et ma mère ? Est-ce qu’ils reviendront un jour ? On ne savait rien. Quand je suis allée aux Etats-Unis, j’ai été obligée d’être responsable de moi-même.

Politiquement, quel a été votre parcours ? Où vous situez-vous aujourd’hui ?

J’ai été centriste avec Fontanet, un homme tout à fait remarquable qui avait aussi un souci de la politique et de conserver un certain nombre de principes chrétiens. C’était un progressiste qui ne voulait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai donc adhéré au CDS. J’ai été militante. Le CDS c’était Jean Lecanuet, Jacques Duhamel, Fontanet… Simone Veil et moi, avons eu des discussions avec nos bons collègues masculins centristes qui disaient que l’avortement était épouvantable… On leur disait que c’était un droit. C’était un peu épique. J’ai donc continué à être centriste quand je suis devenue élue à la municipalité de Senlis. Avec Arthur Dehaine, nous faisions abstractions du fait que nous appartenions à tel ou tel parti. Nous étions élus pour travailler pour Senlis ; une majorité plurielle. C’était la même quand j’ai été élue au Conseil régional de Picardie. C’était un peu plus marqué car le RPR était très fort. Dans l’Oise, il y avait de bons RPR : Mancel, Dehaine, Dassault, un paquet… Marini en plus… Mais il y avait le sénateur Souplet qui m’a beaucoup soutenue et qui a souhaité que je figure dans la liste pour le conseil régional. J’ai eu de la chance ; j’étais huitième et j’ai été élue. A partir de là, j’ai pris mes aises ; j’ai voulu montrer que j’étais une femme, au conseil régional, que j’avais mes propres idées, mon propre mot à dire. C’est une chose qui m’a toujours menée. Je suis une femme politique ; je fais de la politique comme femme. Je ne me soumets pas aux habitudes masculines des partis ; pas du tout ! Charles Baur me laissait dire ce que je voulais dire, ce que je pensais, ce que j’avais envie de faire. Il m’a toujours soutenue, ce qui était assez sympathique. Au début, on n’était que trois ou quatre femmes. Quand on est une femme politique, on n’a pas besoin de se couler dans le moule. Ca m’a coûté des déboires au début mais au bout du compte, non. Car j’ai eu des responsabilités que j’ai prises au tant que femme. Un tout petit exemple stupide : lorsqu’on a eu à la Région, la responsabilité des trains (TER). Nous avons rénové le parc des TER. J’ai proposé qu’on puisse trouver un endroit de mettre les bicyclettes dans les trains. Les voitures d’enfants aussi. J’ai aussi aménagé les horaires des trains en fonction des collégiens, des lycéens. Maintenant, dans tous les TER de France, il y a des endroits pour mettre les bicyclettes. A ça, un homme n’aurait pas pensé. Et maintenant, tout ça paraît normal.

La Manif pour tous, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Personnellement, je pense que je n’ai jamais manifesté dans la rue. Cette manifestation vient d’une frustration épouvantable face à ce que propose le gouvernement actuel par rapport aux problèmes que pose la France. Les gens étaient descendus dans la rue pour dire que ça n’allait pas. Il y a là une exaspération doublée d’une crainte qu’exprime Christine Boutin. Il y a un fond catholique en France, même si les gens ne vont pas à la messe, ils suivent les préceptes de l’Eglise. Pour eux, la famille et  le mariage sont importants. Tout cela appartient à la France. Il y a donc un mélange d’exaspération, de crainte de l’avenir, de baisse du pouvoir d’achat. Il y a un mauvais engrenage en France. On a l’impression que la France fout le camp ; en Europe elle compte moins. Le chômage ne baisse pas. Il y a donc une inquiétude diffuse. Je pense qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le royaume de France.

La vie de Claude du Granrut aujourd’hui consiste en quoi ?

Je suis aujourd’hui complètement retraitée. Je n’ai plus aucun poste officiel. Je ne suis plus élue. En revanche, je reste en contact avec le comité des Régions. Je maintiens un certain lien avec des institutions européennes. Ca m’oblige à me tenir très au courant par rapport à ce qui se passe en Europe. Je suis en train d’écrire un article de huit pages qui devrait alimenter un débat sur ce qui se passe au niveau européen. Mon deuxième point d’ancrage, c’est la mémoire des femmes déportées. On organise des voyages à Ravensbrück. Je suis en train de préparer un colloque européen sur l’engagement des femmes, sur leur courage. Je suis allée à Bruxelles où j’ai rencontré des personnes du service de la citoyenneté ; on m’a encouragé de monter quelque chose avec des associations d’autres pays. L’Europe devrait m’aider financièrement pour monter ce projet. Ce sera en 2015 si tout va bien. Je suis également en rapport avec le Ministère de l’Education nationale pour que les enseignants évoquent les femmes déportées. On est en train de monter un programme à base de petites interviews. Je participe aussi à de nombreux colloques. Je me rends en milieu scolaire avec des femmes déportées. Et j’ai cinq enfants, onze petits-enfants, et bientôt cinq arrière-petits-enfants ; j’ai aussi une vie familiale soutenue. L’aîné de mes arrière-petits enfants à 30 ans ; le plus petit a neuf ans. J’ai donc un balayage de tous les âges. Ce sont des enfants très motivés, voulant réellement faire quelque chose. Je me dis que je leur ai donné l’envie de faire quelque chose de leur vie. J’ai aussi un lien fort avec l’Amérique grâce à ma nomination au conseil d’administration de l’université dans laquelle j’ai étudié.

                                Propos recueillis par

                                PHILIPPE LACOCHE

La pâte à vertige de Modiano

« L’herbe des nuits », dernier livre du romancier, lutte, une fois de plus, contre le temps qui passe et contre l’oubli, avec, en filigrane, l’affaire Ben Barka.

 

Patrick Modiano sur les traces de certains acteurs de l’affaire Ben Barka.

Tu vois le type devant, de dos, en imper gris, c’est Modiano», chante l’excellent Vincent Delerm dans la très belle chanson «Le baiser Modiano». Certainement, faudrait-il l’écouter en boucle lorsqu’on lit L’herbe des nuits, dernier roman de l’auteur de Villa triste. Que dire d’autre? Une fois de plus, c’est sublime, délicat, renversant de sensibilité, de finesse. On est aspiré par Modiano comme par un siphon. Siphon du temps qui passe, qui coule, qui s’écoule, qui dévale sur les pierres de l’oubli. C’est terrible, Modiano: ses romans donnent le vertige. Ils ont l’air tout doux, en apparence, mais ils font peur, un peu comme ceux d’Emmanuel Bove et de Georges Simenon. Ils ont quelque chose de paisiblement effrayant. Comme l’angoisse sous-jacente, l’inquiétude du pauvre petit homme minuscule devant le temps qui fuit dans l’océan de l’Éternité. Et surtout, surtout, devant le tsunami de l’oubli.

Que nous dit-il ici? (Mais, au fond, est-ce si important que ça de savoir ce qu’il nous raconte? Ce qui compte c’est cette pâte littéraire, cette pâte à vertige, cette manière de came intense dont il nous nourrit.) Il nous conte une histoire d’amour, celle de Jean (une sorte de double de l’auteur) et de Dannie. En filigrane: l’affaire Mehdi Ben Barka. Nous sommes vraisemblablement en1965, quelque mois avant l’affaire de l’enlèvement et la disparition de l’homme politique marocain, principal opposant socialiste au roi Hassan II. Faut-il voir derrière les personnages de ce roman de Modiano les protagonistes de l’affaire: les truands Georges Figon, Georges Boucheseiche (ancien collaborateur de la Gestapo, devenu membre actif du SAC), la comédienne Anne-Marie Coffinet (qui fut la maîtresse de Figon), Mohamed Oufkir (ancien officier de l’armée française, devenu bras droit d’Hassan II), Antoine Lopez, dit Savonnette, informateur du SDECE (Service de renseignement français)? Peut-être… Et que viennent faire dans le roman les ombres du poète Tristan Corbière et de Jeanne Duval, la Vénus noire de Charles Baudelaire? Juste des ingrédients qui participent au vertige. Il faut se laisser aller, se laisser happer. Ne pas chercher à comprendre comme en face toute œuvre d’art. Car Modiano, bien plus qu’un romancier, est un artiste.

PHILIPPE  LACOCHE

«L’herbe des nuits», Patrick Modiano, Gallimard, 178 p.16,90 euros.