Paris, le Golf Drouot, Régine, Florence…

        J’adore Paris. C’est banal, je sais, mais c’est comme ça. Je m’y sens chez moi. Est-ce le fait que du côté de ma mère, mes ancêtres étaient des Parisiens purs jus? Mon arrière-arrière grand-père possédait une petite imprimerie, rue de Vaugirard. On murmure qu’Émile Zola venait y faire fabriquer certains de ses livres. Ma mère, aujourd’hui encore, éprouve un plaisir intense à sortir des petites cuillères en argent. «Émile Zola s’en est servi pour boire le café», dit-elle. Légende? Pas si sûr. Un frère de mon arrière-grand-mère était peintre; il était aussi, dit-on, bien copain avec le créateur de Germinal. Quant au frère de mon arrière-grand-mère, Parisien lui aussi, il fit la guerre du Tonkin. On dit encore qu’il abattit un tigre – d’un coup de fusil – qui devait avoir la dalle et qui avait jeté son dévolu sur les quatre ou cinq soldats qui étaient en train de disputer une partie de cartes. Légende? Pas si sûr car mon arrière-grand-père décéda d’une crise de paludisme (quand j’emploie le mot paludisme, je pense au formidable acteur Robert Le Vigan, collaborateur notoire, crapule indéfendable, sale type qui pratiqua la délation, ami de Céline, adhérent du Parti populaire français de Doriot, picard puisque né à Bresles, dans l’Oise; Le Vigan qui, justement incarne Goupi Tonkin

A la place du Golf Drouot : une plaque, juste une plaque; c’est déjà ça…

dans Goupi Mains-Rouges, l’un des meilleurs films français, œuvre de Jacques Becker; Le Vigan: une gueule génial, un comédien hors pair; le talent brut, souvent, n’a pas de moral; voyez Céline; voyez ce vieux colin froid au cœur sec de Paul Morand). Paris, donc. La marquise et moi, nous sommes allés voir la première de la création du spectacle Sgt. Peppers, des Rabeats, au Théâtre du Gymnase. Il faisait doux comme dans le cœur d’une figue fraîche abandonnée sur un mur de pierres chaudes sur l’île de Syros. (J’ai de ces images parfois! Je suis à moitié fou!) La marquise portait une adorable petite robe légère qui mettait ses formes généreuses en valeur. Nous étions bien, à boire des verres en terrasse. Philippe Tassart, le Brian Epstein des Rabeats, nous rejoignit; je l’interviewais. Puis j’interviewais le bassiste François Long, l’un des mecs les plus adorables que je connaisse. Puis ce fut le concert. Grandiose. Génial. Je ne pouvais m’empêcher de songer à mon premier amour, Régine, qui me fit découvrir ce disque chez elle. Elle était si blonde, si mignonne avec ses yeux bridés, ses pommettes hautes, ses couettes de lolita. J’en étais fou. Fou, je le devins, six mois plus tard lorsqu’elle me quitta, moi le gringalet, pour un type d’un mètre quatre-vingts. Je pense que je ne m’en suis jamais vraiment remis. Ensuite, nous sommes allés baguenauder sur les grands boulevards, du boulevard Bonne-Nouvelle jusqu’à la station Richelieu-Drouot. Je n’ai pu résister: je suis allé me recueillir devant la plaque en hommage à mon cher Golf-Drouot, aujourd’hui dispuru, où, tout jeune journaliste à la pige chez Best, je couvrais, tous les vendredis soirs, le tremplin des groupes français. Mon copain Yannick Langlard (que je surnomme Ulrich dans mon roman Tendre Rock) m’accompagnait; nous buvions plus que de raison. C’est là aussi que je vis la dernière fois Florence, une ex-petite amie, que je surnomme Clara dans mon autre roman Des rires qui s’éteignent. Un an plus tard, elle mourrait du sida. J’avais envie de pleurer. Me retins très fort.. Je n’allais tout de même m’effondrer devant la marquise. Un Ternois, ça ne pleure pas. Ou si peu.

                                                 Dimanche 18 juin 2017.

 

CINEMA « Je baignais dans ce monde agricole, dans ce milieu paysan »

Benoît Delépine.

Benoît Delépine.

Fils de l’ancien maire-agriculteur d’Holnon, près de Saint-Quentin, Benoît Delépine vient de réaliser, avec son complice Gustave Kervern, le film « Saint Amour », avec Depardieu et Poelvoorde.

 

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

En tant que cinéastes, on en est à notre septième film ; on essaie de ne pas se répéter. On a essayé de ne pas faire un road movie ; on cherchait un lieu clos. L’idée, c’était de le faire au Salon de l’agriculture, entièrement. Et puis, on avait écrit un film très dramatique qui se terminait par le suicide du père agriculteur qui avait un cancer dû aux pesticides. Il se suicidait en plein salon. On a proposé cette idée aux organisateurs du salon qui n’ont pas vraiment été enthousiastes. On a donc abandonné cette idée de film. Du coup, on a tourné un autre film qui était Near Death Experience, tourné dans la montagne Sainte-Victoire, avec Michel Houellebecq. En revanche, l’idée de tourner quelque chose dans cet endroit unique qu’est le Salon de l’agriculture est restée. On a changé notre scenario pour en sortir, car il était impossible de tourner pendant les quinze jours du salon. De fil en aiguille, on en est venu à cette idée. Du suicide, on est parti vers quelques chose de plus gai ; d’où ce film. De plus, en février 2015, on sortait des attentats de Charlie Hebdo.

Quel regard portez-vous sur les difficultés du monde agricole ?

En tant que fils d’agriculteur (à Holnon, près de Saint-Quentin), j’ai constaté les mutations qui étaient déjà à l’oeuvre du temps de mon père.  Il y a eu des concentrations et une industrialisation du monde agricole. Il y a encore des choix d’investissement à faire, toujours plus importants. (Ils peuvent aller sur plusieurs dizaines de millions d’euros sur des dizaines, des vingtaines d’années.). On ne demande plus aux agriculteurs d’aimer la nature, mais d’être des chefs d’entreprises qui gèrent des budgets. C’est aussi pour ça que ça nous a intéressés de faire ce film, même si c’est arrière-plan car ça reste une comédie. Dès qu’il y a un changement de subventions ou que les marchés s’écroulent, tout est fichu par terre. Ca peut provoquer des suicides chez les agriculteurs. Comme chez tous les gens endettés. Cette problématique, est aussi à l’œuvre quand on évoque le chauffeur de taxi (N.D.L.R. : Vincent Lacoste, dans le film) qui a dû débourser 200 000 euros pour sa licence…

Votre père avait une exploitation de quelle dimension ?

Mon père avait à l’origine une ferme d’une quarantaine d’hectares. Il avait dû s’endetter pour acheter les terres en questions. Il a eu l’intelligence de penser qu’on n’aurait jamais envie de reprendre la ferme ; il ne m’a jamais obligé de monter sur un tracteur. En même temps, je baignais dans ce monde agricole, dans ce milieu paysan ; j’ai beaucoup d’amis paysans. Et j’aime la campagne. Dès que j’ai eu 18 ans, je suis allé vivre à la campagne, en Charente. Au moment où je vous parle, je suis dans la nature.

Le film La Vache se déroule également en parti au Salon de l’agriculture. Pourrait-on dire que le salon, et le monde agricole (et ses difficultés) inspireraient beaucoup les cinéastes ces derniers temps ?

On était verts car, pendant que nous tournions, nous avons appris qu’un autre film se tournait et traitait à peu près du même thème. Visiblement, c’est un film très différent. Je n’ai pas encore pu voir La Vache.

Initialement, le film devait réunir Jean-Roger Milo et Grégory Gadebois. On ne les retrouve plus au générique. Pourquoi ?

Ils étaient prévus pour la version dramatique du film. La version huis-clos. Un film ça évolue. Comme des enfants. Jean-Roger Milo n’a pas senti de faire Near Death Experience. On a donc fait appel à Michel Houellebecq. Ce film terminé, on a vraiment eu envie de faire une comédie ; du coup, on l’a fait avec d’autres acteurs. De toute façon, je ne voyais pas du tout Jean-Roger Milo incarner le rôle du père joué, dans le film, par Gérard Depardieu.

A l’origine, l’idée de faire appel à Jean-Roger Milo était-elle venue de notre ami picard, le regretté Raymond Défossé. Car Milo et lui se connaissaient bien.

Non, pas du tout. Je sais que Raymond et Jean-Roger se connaissaient. En fait, c’est en voyant Germinal qu’on a pensé à Jean-Roger. Mais aujourd’hui, il n’est plus du tout dans l’univers du cinéma. Aujourd’hui, il marche ; il marche dans la campagne en France. On avait déjà eu du mal à le convaincre pour jouer dans notre première version.

Il marche ?

Oui, aux dernières nouvelles, il marchait. C’est un poète, Milo.

Oui, c’est un poète, un grand artiste. Pour revenir à notre ami Raymond qui joue – subrepticement – le rôle de Follin, copain de Jean (Depardieu), quelques mois plus tard, il quittait ce monde. Comment appréhendait-il de jouer dans ce film ? Etait-il heureux de jouer dans ce film ? Etait-ce vous qui l’aviez  sollicité ?

Raymond avait eu un accident cardiaque un an et demi avant. Il était en train de s’en remettre. Il avait déjà joué dans notre film Le Grand Soir dans lequel il avait été vraiment très très bon. On a donc eu l’idée de lui proposer ce nouveau rôle, également pour lui donner un but alors qu’il venait de se retrouver à la retraite. C’est vrai qu’il était fatigué ; je ne suis pas certain que c’était une bonne idée de le faire jouer en plein Salon de l’agriculture car il y avait plein de monde ; les acteurs et tout le monde étaient en panique. En tout cas, il l’a fait. Nous tenions absolument au fait qu’il figure dans le montage final. Raymond, c’était notre guide.

Si la mort n’en avait pas décidé autrement, il aurait pu poursuivre cette carrière naissante de comédien dans vos futurs films.

Si tant est que nous en fassions d’autres… Il nous avait surpris en bien en tant que comédien. On fait souvent appel aux gens qu’on aime. On voulait que Raymond figure dans nos films. On avait donc tenté l’expérience dans Le Grand Soir. Avec ce genre d’expérience, une fois sur deux ça peut mal se passer. Il se trouve que Raymond a vraiment été parfait. On a toujours des conditions de tournage assez raides. On tourne un film entier en un mois. On a souvent le droit à trois prises au grand maximum. Il faut donc que les comédiens soient bons tout de suite ; sinon, c’est une cata pour le reste ! Et lui, Raymond, il a vraiment été bon tout de suite. Avec Dupontel, il prenait son temps ; il était calme. Il a été impeccable, malgré le fait, qu’au salon, on était tous au bord de la rupture, vu qu’on avait tourné en deux jours et midi, vingt minutes de film, ce qui est impossible ! Le tout en caméra cachée ; c’était de la folie furieuse. Tout le monde sautait sur Depardieu qui, du coup, était très énervé.

Réunir Depardieu et Poelvoorde, ça devait être épatant ? On a l’impression qu’ils picolent réellement dans les scènes…

Depardieu, il ne boit plus une goutte. Je ne l’ai vu qu’une fois bourré, et hors d’un tournage. En tout cas sur Mammouth et sur ce film, il ne picolait pas du tout. Mais peut-être que sur d’autres films, avec d’autres personnes, il picole. Il a eu un quadruple pontage, donc il fait gaffe. En revanche, Benoît, lui, c’est différent… Pour les dix scènes de l’ivresse, il essayait de les faire en condition du réel. (Rires.)

C’était le naturel qui revenait au galop ?

Oui… mais il ne pouvait pas faire ça tous les jours non plus. Il fallait quand même ramener un film ! Ces dix scènes de l’ivresse, on a mis une journée pour les tourner ; il arrivait à jeun le matin, et se retrouvait totalement ivre le soir. C’était bien. Au Salon de l’agriculture, il était un peu attaqué ; sinon, pour le reste, ça allait.

Depardieu-Poelvoorde constituent-ils un duo d’acteurs qu’il faut « tenir », diriger, ou, au contraire, qu’on peut laisser improviser ?

Ils sont indépendants, mais nous aussi. On n’a pas peur d’eux non plus. C’est bien qu’ils s’amusent ; ils sont très complices tous les deux. C’est grâce à cette complicité qu’ils parviennent à obtenir ce naturel. En tant que metteurs  en scène, les gens peuvent avoir l’impression qu’on les a forcés à venir ; ce n’est pas le cas du tout. Ils sont venus tout seul. Lors des tournages, on leur dit simplement quand ils sont mauvais. Ca peut arriver qu’ils soient dans l’outrance de temps en temps, mais c’est rare.

Michel Houellebecq, vous lui a donné un très beau rôle. Ce directeur de gîte totalement allumé… C’est un plaisir…

Il est extraordinaire ; c’est un homme extraordinaire. Il n’a pas peur des silences. Il est inouï… Avec lui, dans notre film Near Dearh Experience, ce fut une rencontre folle. C’est un acteur né. On pourrait écrire une comédie entière avec lui ; je ne sais pas si on aura le temps de faire ça… Il est trop bon…

Le jeune Vincent Lacoste est également remarquable. Vous vous connaissiez depuis longtemps ? Comment s’est faite votre rencontre ?

Non… à l’origine c’était Michel Houellebecq qui devait jouer le chauffeur de taxi. Mais il y a eu les attentats. C’est donc devenu impossible. On a donc dû rechercher un autre acteur ; on s’est dit qu’il fallait trouver un acteur qui ne ressemblait pas du tout à Michel Houellebecq. On a voulu prendre un jeune. On a changé notre scénario pour que ça puisse coller. On s’est dit que Vincent Lacoste, ce serait génial. Nous l’avions rencontré deux fois au préalable. On l’avait bien aimé. Il a un vrai caractère. Ce n’est pas un bourgeois ; il est parisien. Son grand-père était paysan ; il en parle bien. Il a été choisi, à ses débuts, lors d’un casting de beaux gosses ; il était encore au lycée. C’est un gars extraordinaire ; c’est une pépite.

Cécile Sallette, dans le rôle de Vénus, crève, elle aussi, l’écran !

Elle jouait dans Mon âme par toi guérie, du regretté Dupeyron, mort il y a quelques jours ; dans ce film, elle était excellente ; elle jouait le rôle d’une alcoolique. Extraordinaire ! On avait flashé sur elle ; elle incarnait tout à fait, pour nous, Vénus.

Quels sont les premiers chiffres en salles ?

On n’y connaît rien, mais c’est vrai que notre distributeur nous a communiqué les premiers chiffres de la toute première séance du matin, aux Halles : 67 entrées ; il était archi contents car on arrivait en tête des chiffres qui sortaient cette semaine-là. Celui derrière, il faisait 32 ; c’est pour ça, que notre distributeur était content. Sur le film Michael Kael contre la World News Company, on avait fait dix entrées ; le même distributeur m’avait dit : « C’est mort ! ». 67, il m’a dit que c’était un succès. Dès 9h05, on sait déjà si ça allait être un échec ou un succès. On sait, en tout cas, que ce ne sera, pas un bide. On était content car sur le Near Death Experience, on avait très peu d’entrées : 20 000. Si on veut continuer à faire des films, c’est tout de même mieux de ne pas faire un bide.

Propos recueillis par

                                 PHILIPPE LACOCHE

 

Les faits

  • Le Saint-Quentinois Benoît Delépine a réalisé, en compagnie de son complice Gustave Kervern, l’excellent film «Saint Amour», sorti le 2 mars.
  • Il présentera l’oeuvre, en après-première, au cinéma Cinéquai 02, à Saint-Quentin, le jeudi 10 mars, à 20 heures.
  • Le père de Benoît était maire d’Holnon (Aisne) et agriculteur.