Tous les écrivains sont malheureux

 

L'adorable et talentueuse Michèle Lesbre à sa table de dédicace à la villa Yourcenar.

J’aime beaucoup Michèle Lesbre. C’est l’un des écrivains les plus doués de sa génération. Elle allie avec talent atmosphères modianesques et un sens piquant de la narration. Résultat : on rêve, on s’évade tout en ne lâchant jamais l’intrigue. Deux autres écrivains détenaient ce talent rare : Georges Simenon et Emmanuel Bove. Le premier a fini milliardaire et malheureux; le second pauvre, malade et malheureux. Je te laisse, lectrice, deviner le point commun de ces deux immenses romanciers. C’était le petit jeu de la semaine. La gagnante aura le bonheur de prendre un café avec moi, au moins pendant vingt minutes, à la rentrée. Il pleuvra certainement. Une pluie tiède comme dans les romans de Pierre Benoit. Tu me diras : «Marquis! Je ne vous voyais pas comme ça. Je vous imaginais grand, élégant, chevelu comme un hippie époque Grateful Dead...» Alors, enfin, je serais malheureux, et penserais que j’ai le talent de Bove et de Simenon. Chère Michèle, comme toutes les jolies femmes, tu m’entraînes vers des digressions interminables. Une chose est certaine : j’aime les livres de Michèle Lesbre. Je l’avais découverte à ses débuts avec ses deux premiers ouvrages, La Belle Inutile (Le Rocher, 1991) et Un homme assis (Manya, 1993).Je crois même que j’avais fait un article dans le Magazine littéraire. C’est si loin, tout ça. Michèle, je l’ai retrouvée l’autre jour à la villa Marguerite-Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel, dans le Nord où, comme moi, elle était invitée à signer ses livres et à lire, en public, un passage de son dernier roman. J’ai également retrouvé l’ami Alain Bertrand dont j’aime les livres à la poésie douce comme la peau d’une pêche belge. Belge, Alain l’est comme je suis français. Nous sommes fiers de l’être; il n’y a pas de mal à ça. Il aime, comme moi, Pirotte et Simenon. Tous deux, nous pensons que les filles sont adorables mais parfois un peu cruelles. A table, j’ai aussi fait la connaissance de Marie Desplechin, sympathique et pleine d’allant. L’ami Yann Queffélec était là également, en compagnie de sa soeur Anne qui ne vit rien venir quand on lui apporta un sac qui n’était pas le sien : c’était celui mon adorable petite Lys. Son sac FNAC (elle prononce : «Feunac»; c’est très craquant son accent).Il contenait, of course, son parapluie. So british.

Dimanche 7 juillet 2013

Besson pour tous les goûts

Les fans de Patrick Besson vont y trouver leur compte : il sort en même temps un excellent roman et un recueil de ses critiques littéraires.

Les lectrices et lecteurs de Patrick Besson, ses fans, vont être aux anges: l’écrivain, par ailleurs chroniqueur au Point, sort parallèlement deux livres. Un roman, Puta madre, du meilleur cru; et un recueil de ses critiques littéraires, Avons-nous lu?, sous-titré Précis incendiaire de littérature contemporaine.

Il a ancré l’histoire de son roman au Mexique; il fallait s’en douter. En effet, il suffisait de lire ses dernières chroniques du Point pour comprendre qu’il s’y rendait souvent. On comprend mieux maintenant. Puta madre suit pas à pas Maximilien qui, pour s’éloigner de la femme avec qui il s’est pacsé, se retrouve à Cancun. C’est le début d’une aventure pleine de tensions, de folies, de rebondissements. Maximilien boit beaucoup, câline, en peu de temps, un bon nombre de filles adorables. Dort peu. Ce n’est pas la peine car les choses vont trop vite. Son ancienne compagne, devenue la maîtresse d’un célèbre metteur en scène de Hollywood, est retrouvée assassinée, à l’instar de ce dernier. On s’en doute, le pauvre Maximilien devra rendre des comptes. Les actions s’enchaînent à un rythme haletant. Patrick Besson mène sa narration tambour battant, grâce à des rafales de dialogues nets, limpides, vifs qui font avancer l’histoire tout la clarifiant. C’est du grand art. Savoir faire dialoguer ses personnages nécessite du talent. Nombreux sont les écrivains qui en font les frais. Les dialogues sont tout sauf du remplissage; ils doivent être la respiration d’un texte. Besson l’a compris depuis longtemps. Là, il excelle dans le genre. Et toujours ce sens inouï de la formule: là, «le champag

Patrick Besson : un roman percutant, et des critiques littéraires très enlevées. Du Besson pur jus.

ne n’est pas de l’alcool, c’est de l’eau avec un sourire à l’intérieur»; ici, il fait dire à une maquerelle que «l’érection délie les bourses».Un peu plus loin, «le jeune homme paraissait si heureux qu’on avait l’impression qu’à travers le pansement son œil crevé avait recommencé à voir, notamment l’avenir.» Un festival de finesse et d’humour. Ce sens de la formule, on le retrouve, bien sûr, dans les chroniques littéraires qu’il a données au Figaro littéraire, à Marianne et à Nice matin. Besson y évoque les meilleurs écrivains (Benoît Duteurtre, Éric Holder, Michel Houellebecq, Michel Déon, Éric Neuhoff, Antoine Blondin, Drieu la Rochelle, Georges Simenon, Philippe Vilain, Pierre Benoit, Yann Moix, Patrick Rambaud, Christian Authier, Alain Paucard, Michel Mohrt, Maurice Pons, Jacques Brenner, Patrick Modiano, etc.), et descend les plus mauvais, nombreux eux aussi. Car, comme l’écrit Patrick Besson, «l’art est le monde de l’injustice».

PHILIPPE LACOCHE

«Puta madre», Patrick Besson, Fayard, 173 p.; 15 euros.

«Avons-nous lu?», Patrick Besson, Fayard, 983 p.; 26 euros.

La pâte à vertige de Modiano

« L’herbe des nuits », dernier livre du romancier, lutte, une fois de plus, contre le temps qui passe et contre l’oubli, avec, en filigrane, l’affaire Ben Barka.

 

Patrick Modiano sur les traces de certains acteurs de l’affaire Ben Barka.

Tu vois le type devant, de dos, en imper gris, c’est Modiano», chante l’excellent Vincent Delerm dans la très belle chanson «Le baiser Modiano». Certainement, faudrait-il l’écouter en boucle lorsqu’on lit L’herbe des nuits, dernier roman de l’auteur de Villa triste. Que dire d’autre? Une fois de plus, c’est sublime, délicat, renversant de sensibilité, de finesse. On est aspiré par Modiano comme par un siphon. Siphon du temps qui passe, qui coule, qui s’écoule, qui dévale sur les pierres de l’oubli. C’est terrible, Modiano: ses romans donnent le vertige. Ils ont l’air tout doux, en apparence, mais ils font peur, un peu comme ceux d’Emmanuel Bove et de Georges Simenon. Ils ont quelque chose de paisiblement effrayant. Comme l’angoisse sous-jacente, l’inquiétude du pauvre petit homme minuscule devant le temps qui fuit dans l’océan de l’Éternité. Et surtout, surtout, devant le tsunami de l’oubli.

Que nous dit-il ici? (Mais, au fond, est-ce si important que ça de savoir ce qu’il nous raconte? Ce qui compte c’est cette pâte littéraire, cette pâte à vertige, cette manière de came intense dont il nous nourrit.) Il nous conte une histoire d’amour, celle de Jean (une sorte de double de l’auteur) et de Dannie. En filigrane: l’affaire Mehdi Ben Barka. Nous sommes vraisemblablement en1965, quelque mois avant l’affaire de l’enlèvement et la disparition de l’homme politique marocain, principal opposant socialiste au roi Hassan II. Faut-il voir derrière les personnages de ce roman de Modiano les protagonistes de l’affaire: les truands Georges Figon, Georges Boucheseiche (ancien collaborateur de la Gestapo, devenu membre actif du SAC), la comédienne Anne-Marie Coffinet (qui fut la maîtresse de Figon), Mohamed Oufkir (ancien officier de l’armée française, devenu bras droit d’Hassan II), Antoine Lopez, dit Savonnette, informateur du SDECE (Service de renseignement français)? Peut-être… Et que viennent faire dans le roman les ombres du poète Tristan Corbière et de Jeanne Duval, la Vénus noire de Charles Baudelaire? Juste des ingrédients qui participent au vertige. Il faut se laisser aller, se laisser happer. Ne pas chercher à comprendre comme en face toute œuvre d’art. Car Modiano, bien plus qu’un romancier, est un artiste.

PHILIPPE  LACOCHE

«L’herbe des nuits», Patrick Modiano, Gallimard, 178 p.16,90 euros.