L’herbe si peu rouge de Boris-Vian-Macron

Je cherchais depuis plusieurs mois à qui me faisait penser le physique – agréable, il faut le reconnaître – d’Emmanuel Macron. Je me triturais l’esprit, cherchais, cherchais. Je ne dirais pas que ça m’en empêchait de dormir, mais pas loin. À la faveur d’une visite chez une amie chère, alors que je parcourais les rayons fournis de sa bibliothèque, je tombais sur une vieille version poche de L’herbe rouge, le roman de Boris Vian. En couverture: la photo du célèbre écrivain trompinettiste. Là, le choc: «Bon Dieu, mais c’est bien sûr!» Emmanuel Macron est le sosie de Boris Vian. Regarde sur la photo, lectrice adulée, c’est flagrant, n’est-ce pas? J’étais heureux, mais heureux, d’avoir enfin trouvé. Mais tout de suite, mon mauvais esprit reprit le dessus. L’herbe rouge, pour Emmanuel. Là, je ne vois vraiment pas le rapport. La sienne, d’herbe, serait de quelle couleur? Certainement pas rouge, oh, que non! Rose éléphant, rose comme pourrait l’être le regard socialiste, sombre, beau et halluciné de Benoît Hamon (halluciné comme celui de Keith Richards sous LSD à la période du 45 tours «Jumpin’Jack Flash»)? Non. L’herbe d’Emmanuel Macron sera de couleur libérale. Mais la couleur libérale n’existe pas, me dis-tu, lectrice, vive comme les eaux de la Volga. Tu as raison. Peu

Regardez comme il ressemble à Boris Vian, Emmanuel.

importe, on dit bien que l’argent n’a pas d’odeur. Pourquoi l’herbe d’Emmanuel Macron aurait-elle une couleur? Elle n’en a pas. Pas plus, en tout cas, que l’argent des banques de la haute finance n’a d’odeur. Cette stupéfiante découverte ne m’a pas pour autant conduit à relire L’herbe rouge, et encore moins Révolution, d’Emmanuel Macron. Que l’éventuel futur président veuille bien me pardonner. Je suis grillé, moi qui, avant de mourir, aurais tant voulu devenir le conseiller littéraire d’un président de la République. Mais je ne suis pas assez moderne, pas assez «dans le coup». J’eusse pu peut-être convenir à ce poste au côté du regretté Georges Marchais (marxiste), de René Coty (l’arrière-grand-père de Benoît Duteurtre, l’un de mes romanciers préférés), ou de Georges Pompidou (j’ai toujours admiré le charme blond et un tantinet sévère de sa femme Claude qui, sous son allure stricte, avait l’air si délurée). Non, Emmanuel, je ne vous conseillerais pas de lire – ou de relire – Roger Vailland, sensuellement communiste, Kléber Haedens, délicieusement monarchiste, Georges Bernanos, follement catholique, Antoine Blondin, sacrément buveur et Jacques Perret, définitivement français. Ils ne sont pas modernes. Aucun ne serait, aujourd’hui, libéral ou bêtement moderne, ces termes que j’exècre. Ils aimaient la France, haïssaient le pognon, la finance et eussent tiré à boulets rouges sur l’économie de marché qui se fiche du peuple.

Dimanche 19 février 2017.

 

De la subjectivité comme art majeur

Tu me diras, lectrice adulée, que je suis subjectif. Tu n’as pas tort. Remettre une photographie de Jérôme Leroy (ici en compagnie de son épouse Dominique, à la Fête de l’Humanité) alors, qu’en page livres, je chronique déjà son roman Jugan (La Table ronde), relève de l’exagération. Je te rétorquerai que j’ai une bonne excuse : Jugan est très certainement l’un des meilleurs livres –voire le meilleur – de cette rentrée littéraire. Alors, pourquoi s’en priver ? Pourquoi n’enfoncerai-je pas le clou ? Quand un texte est excellent, notre devoir est d’être prosélyte. Lis ce livre, lectrice ; tu ne le regretteras. Subjectif, je le serai encore en te conseillant de te pencher sur l’article remarquable de précision et de concision que Firmin Lemire consacre à Madeleine Michelis en page 22 de Vivre ensemble, journal des paroisses catholique Amiens et environs. On ne rendra jamais assez hommage à cette enseignante, grande résistante, professeur de lettre au lycée de jeunes filles d’Amiens en 1942

Jérôme Leroy et son épouse, Dominique, à la Fête de l'Humanité, en septembre dernier.

Jérôme Leroy et son épouse, Dominique, à la Fête de l’Humanité, en septembre dernier.

– le lycée porte aujourd’hui son nom -, décédée en février 1944, torturée par nos bons amis d’Outre-Rhin. Comme le rappelle Firmin Lemire, « un hommage officiel lui sera rendu après-guerre : une rue de Neuilly prend son nom et de nombreuses décorations sont venues à titre posthume, reconnaître ses mérites : chevalier de la Légion d’honneur, médaillée de la Résistance, Croix de Guerre 1939-1945, médaillée de la Liberté et enfin juste par les Nations ». Arrivé à la moitié de l’écriture de ma chronique, je me demande, au fond, si je suis encore subjectif : y parler du marxiste Jérôme Leroy et citer un article du journal des paroisses catholiques pourraient prouver le contraire. Qu’importe, au fond. Ce qui compte, c’est de dire qu’on pense, d’être sincère. Le reste n’a guère d’importance. Georges Bernanos, catholique enflammé, bouillonnant, bretteur, pourfendeur des ors de l’Eglise, était la subjectivité incarnée. Ses romans et ses pamphlets n’ont pas pris une ride. Le tout aussi « habité » Léon Daudet, n’avait rien d’un tiède ; il se moquait comme d’une guigne de l’objectivité, des compromis, de la tiédeur. Entre deux duels, il écrivait. Et avec quel talent ! Et que dire de Léon Bloy, le plus allumé de tous ? Et de Céline, l’excessif, le fêlé ? Et de Kléber Haedens qui tirait à boulets rouge sur toute la littérature qui n’était pas à son goût ? Céline nous donna à lire le plus roman du XXe siècle, Voyage au bout de la nuit (et quelques livres odieux d’un antisémitisme puant) ; Haedens nous livra, au crépuscule de sa vie, juste après le décès de son épouse adorée, Caroline, un roman autobiographie superbe, émouvant et mélancolique, Adios, qu’il faut lire et relire, lectrice, ma fée. Mais là encore, je suis subjectif. Je ne suis que ça, au fond. Ca m’occupe.

Dimanche 27 septembre 2015

L’eau de vie de la littérature

C’est ainsi que Sébastien Lapaque qualifie la nouvelle, un genre qu’il adore. Il a donné une lecture musicale autour de son dernier roman. Rencontre.

Journaliste au Figaro littéraire, critique éminent, spécialiste de Georges Bernanos et talentueux écrivain, romancier et nouvelliste (il faut lire notamment Mythologie française et Les Barricades mystérieuses, chez Actes Sud; c’est remarquable!), Sébastien Lapaque est un homme multiple. Il y a peu, dans le cadre du salon Livres et Musiques de Deauville, il a donné une lecture musicale de grande qualité en compagnie de Vincent Lhermet, l’accordéon et François Robin, au violoncelle, élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Ce spectacle qui portait le nom de son roman éponyme, La Convergence des alizés, paru chez Actes Sud en septembre 2012, fait écho, bien sûr, à son livre que l’auteur considère comme «une carte postale percée de mille fenêtres ouvertes sur le Brésil, une histoire qui s’est inventée avec des prolongements à Buenos Aires, Montevideo et Paris».Et pour accompagner ce voyage, des musiques de Jean-Sébastien Bach, Heitor Villa-Lobos, Manuel de Falla, Astor Piazzola, Alberto Ginastera, Astrera, l’excellente Graziane Finzi et Archangelo Corelli. «C’est une création exceptionnelle qui sera redonnée en octobre au Conservatoire supérieur de Paris», confie Sébastien Lapaque. «Les musiques, très mélancoliques, correspondent bien à l’esprit de mon roman.» Comment est né son roman La convergence des alizés? De l’enquête qu’il a menée en2001, sur les traces de Bernanos au Brésil. Elle a conduit à la publication, de Sous le soleil de l’exil

Sébastien Lapaque, excellent romancier et nouvelliste, ici lors du salon Livres et musiques de Deauville, au printemps dernier.

: Georges Bernanos au Brésil, en 2003, chez Grasset. « J’ai effectué plusieurs voyages; un voyage en appelait un autre. J’ai découvert l’Amazonie. Le présent roman était donc l’accomplissement de ce que j’avais à faire sentir du Brésil», dit-il. «La fiction est l’accomplissement total, en quelque sorte, car il faut oublier toute forme de documentation qui étouffe énormément le roman, ce qui, au final, est dangereux. Il faut s’éloigner de sa documentation.»

C’est dans cet état d’esprit qu’il travaille actuellement à la confection d’un recueil de nouvelles d’une quinzaine de feuillets. «La nouvelle, ce genre malheureux en France car il y a peu de lecteurs», mais un genre qu’il adore et où il excelle. «La nouvelle, c’est un peu l’eau de vie de la littérature», explique-t-il joliment. Autre projet: un livre, Théorie de la carte postale, qui tient à la fois du récit et de l’essai qui sera «l’apologie de la carte postale à l’heure de la dématérialisation». «Un livre qui s’ébahit et qui s’émerveille», termine-t-il. À paraître en février 2014 chez Actes Sud.

PHILIPPE LACOCHE

«La convergence des alizés», Sébastien Lapaque, Actes Sud, 338 p.; 21,80 euros.