René Frégni : Giono ressuscité

         Il sort parallèlement un nouveau roman et un recueil de nouvelles. C’est palpitant.

La scène se passe dans une casse. «Un grand fracas m’a fait sursauter. Dans un recoin que je n’avais pas vu, derrière une palissade, un immense grappin d’acier venait de jeter une carcasse dans la presse hydraulique, on entend

René Frégni : un excellent conteur.

ait péter les barres du châssis et les essieux. Cinq minutes plus tard, le grappin a tiré de la presse un cube d’acier compressé et l’a déposé sur une montagne d’autres cubes verts, rouges ou gris. Entre ces épaves la terre était sombre de cambouis et j’évitais des flaques d’eau irisées de graisse.» Ces quelques phrases sont celles d’un écrivain, d’un excellent écrivain. René Frégni, depuis 1988, date de publication des Chemins noirs (prix Populiste), en est un. Il nous emporte avec ses histoires vives, touchantes, émouvantes, souvent dangereuses. Frégni est un conteur dans l’âme. On est en droit de l’en féliciter. Que nous raconte-t-il dans son dernier roman, Les vivants au prix des morts? Une histoire dure, qui, une fois encore, évoque les milieux carcéraux. Ou, en tout cas, l’univers de l’incarcération. Ou, ceux qui parviennent à en sortir, avec ou sans l’autorisation de la justice. (Faut-il rappeler que René Frégni a animé, pendant des années, un atelier d’écriture, à la prison des Baumettes, à Marseille?)

Manosque

Le narrateur, René, aime se balader dans les monts de l’arrière-pays de cette Provence – Manosque – qu’il adore, qui le fait rêver. Il vit tranquille aux côtés d’une jolie et jeune institutrice… Sa vie pourrait être simple, belle, paisible. Elle l’est jusqu’au jour où il voit débouler chez lui Kader, un détenu qui a fréquenté l’atelier d’écriture, le roi de l’évasion. Il est en cavale; il demande de l’aide à René. Il est traqué par la police. Le narrateur accepte de lui trouver une planque. Ce sera là le début des ennuis, de l’angoisse. De la terreur. De la violence, il y a aura. À la pelle. «Nous avons attendu trois heures du matin, côte à côte sur le divan du salon. Nous regardions la télé en buvant café sur café. Je suis incapable de me souvenir de la moindre image, le cadavre qui attendait dans la cuisine, enroulé dans le couvre-lit, incendiait toute ma tête. Je n’arrivais pas à y croire vraiment. J’ai tellement tué de gens dans mes romans que celui-là n’était peut-être que l’un d’entre eux. Un cadavre qui glisse du stylo au fin fond d’une ville que l’on vient d’inventer.»

À noter que René Frégni nous donne également à lire un recueil de nouvelles, aux éditions L’Aube, Le chat qui tombe et autres histoires noires dont certaines ont été publiées dans journaux et revues, ou chez d’autres éditeurs. «Giono est toujours vivant. Il s’appelle Frégni et habite Manosque, comme feu le Titan de la Provence», écrivait à son propos Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point. Difficile, après la lecture de ce roman et de ces nouvelles, de ne pas être d’accord. PHILIPPE LACOCHE

Les vivants au prix des morts, René Frégni ; Gallimard. 188 p. ; 18 €.

Le chat qui tombe et autres histoires noires, René Frégni. L’Aube. 165 p. ; 16 €.

 

Les croisades, quelle aventure !

Avec « Belle d’amour », Franz-Olivier Giesbert nous donne à lire un délicieux roman foisonnant, généreux et original.

Euphémisme de dire

Franz-Olivier Giesbert : une passion pour le Moyen-Age et la chevalerie.

Franz-Olivier Giesbert, écrivain, journaliste. En Juin 2013, lors d’une séance de dédicaces à la librairie Martelle, à Amiens.

que Franz-Olivier Giesbert ne manque pas d’imagination. Son imaginaire romanesque coule à profusion. C’est torrentiel, délicieux. Il nous conte ici les pérégrinations de Tiphanie, dite Belle d’amour, une jolie jeune femme du XIIIe siècle. Elle sert dans une pâtisserie, devient aide bourreau dans un Paris moyenâgeux magnifiquement décrit ; elle suit Louis IX dans sa croisade en terre sainte. On ne lâche pas ce roman d’une générosité épatante. L’écrivain a répondu à nos questions.

Qu’est-ce qui vous a conduit vers ce thème du Moyen Age au temps des croisades ?

Je suis fasciné depuis longtemps par le Moyen-Age et les croisades où se côtoient le pire et le meilleur, l’inquisition et la chevalerie, sans parler de l’amour courtois. J’ai toujours eu envie de raconter une histoire qui se passerait pendant cette période où la confrontation entre l’islam et le christianisme reste toujours actuelle. Quand me sont apparus le visage et le personnage de Tiphanie, j’ai su que je pouvais commencer mon roman.

Tiphanie, dite Belle d’amour, a-t-elle existé, ou est-elle un personnage de fiction ?

Le romancier que je suis, a du mal à répondre à cette question. Historiquement, « Belle d’amour » n’a pas existé mais j’ai le sentiment qu’elle est vivante, comme tous les personnages de mes romans précédents, Rose de La cuisinière d’Himmler comme Lucile de L’arracheuse de dents. Quitte à passer pour fou, la vérité m’oblige à dire que Tiphanie m’a dicté son histoire, au petit matin, quand j’écrivais, comme si elle était le véritable auteur du livre : elle parle à travers moi.

Comment avez-vous travaillé pour élaborer ce roman (recherches dans les archives, lectures nombreuses, films, etc.), et combien de temps vous a pris la rédaction ?

J’ai travaillé comme un chien. J’ai amassé la documentation pendant plusieurs années. Après quoi, j’ai mis un an pour écrire Belle d’amour. J’écris toujours dans la joie, j’allais dire dans une forme d’extase, mais là, j’ai plus souffert que d’habitude, j’en ai même bavé ! Il y a eu trois versions de Belle d’amour.

Vous avez truffé vos dialogues de mots d’ancien français. C’est délicieux. Aviez-vous, avant « Belle d’amour », des notions de cette langue qui fut la nôtre ?

J’aime la langue française et ses mots anciens, si gourmands, qui ont trop souvent disparu. J’en truffe mes romans pour les faire renaître. Tenez, pourquoi n’utilise-t-on plus le mot « fruition » qui veut dire la montée du désir ? Avec le Moyen-Age, période très inventive, j’espère que les lecteurs se régaleront !

Vous faites aussi des incursions dans notre époque. Et vous émettez des idées, notamment sur l’islam. Quel message – si message il y a – avez-vous souhaité faire passer ?

 Belle d’amour est un roman d’aventures, avec des rebondissements et des personnages puissants. Ce n’est pas un essai. Je ne l’ai pas écrit pour délivrer un message, sinon un message de tolérance. Mais je reconnais que j’éprouve une certaine méfiance vis-à-vis du politiquement correct qui nous fait raconter à l’envers une Histoire que j’essaie de remettre à l’endroit : l’Occident n’avait pas tous les torts quand il a lancé les croisades, c’est une contre-vérité de l’affirmer. Il y avait des raisons objectives : la destruction par les musulmans du tombeau du Christ à Jérusalem ; l’interdiction faite aux pèlerins chrétiens de se recueillir devant ses ruines ; enfin, les incessantes incursions ou invasions sarrasines depuis l’Espagne : elles nous ont empoisonné la vie pendant des siècles. On oublie toujours, par exemple, qu’une ville Narbonne fut longtemps un califat !

Souvent, vous rendez hommage à la chevalerie et à son esprit. Comment définiriez-vous ceux-ci et qu’est-ce qui vous séduit chez eux ?

Je suis fasciné par la chevalerie. Il y a dedans quelque chose de résolument moderne, l’exaltation de valeurs qui sont plus que jamais d’actualité : la justice, l’équité, la fraternité, l’amour, l’honneur, etc. Certes, la chevalerie a souvent été pervertie mais, dans l’ensemble, elle a beaucoup apporté.

Vous décrivez très bien le Paris du Moyen Age. Comment êtes-vous parvenu restituer les atmosphères, les ambiances, les odeurs, et même parfois les sons ?

Pendant des années, j’ai acheté des livres anciens sur l’histoire de Paris. Il m’a suffi de me plonger dedans. C’était une ville très bruyante et très sale, où l’on jetait ses ordures ou ses rebuts dans les rues, envahies de cochons. Elle devenait brusquement noire et silencieuse quand la nuit tombait : il était alors interdit de travailler à cause des risques d’incendie, causé par les bougies. Ce qui a laissé la formule de « travail au moi. ».

Après « La Cuisinière d’Himmler » et « L’Arracheuse de dents », c’est encore un portrait de femme que vous nous proposez. C’est aussi un bel hommage que vous rendez à la féminité.

Je ne me lasserai jamais de rendre hommage aux femmes. Je dis souvent que je suis une femme et c’est vrai que dans mon entourage le plus proche, il n’y a pratiquement que des femmes. Sans oublier que je suis reine des confitures d’abricots ou des salades de pâtes. Et puis que serait la vie sans femme ? On ne peut pas vivre sans amour…

                              Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Belle d’amour, Franz-Olivier Giesbert ; Gallimard ; 373 p. ; 21 €.

 

 

Les retrouvailles de deux fauves

Gérard Guégan redonne vie à la dernière rencontre entre Hemingway et Hammet.

En 2015, Gérard Guégan nous avait donné à lire, Qui dira la souffrance d’Aragon? (Stock) dans lequel il évoquait la fin de vie du poète-romancier; un an plus tard, il publiait Tout a une fin, Drieu (Gallimard) où il rendait compte des derniers jours de l’auteur de La Comédie de Charleroi. Cette fois, il imagine une dernière rencontre entre Ernest Hemingway et Dashiell Hammett. L

Gérard Guégan. Photo : C. Hélie.

es deux monstres sacrés de la littérature américaine en profitent pour régler leurs comptes. Ils sont tous deux au bout du rouleau. Ils ne tarderont pas à décéder, en 1961; le premier se suicidera, le second sera emporté par la tuberculose et l’alcool. Lorsqu’on demande à Gérard Guégan si cette rencontre a réellement existé, il répond tout de go: «Tout me porte à le croire.» Une chose est certaine: ils se sont rencontrés à plusieurs reprises préalablement mais à ce propos les archives sont très peu loquaces. Et quand on lui demande pourquoi, il choisit de qualifier son livre de «mélodrame», il avoue: «Parce que je n’aime rien tant que les mélodrames: Lucien Leuwen, Le comte de Monte Cristo, À la recherche du temps perdu, tout Hemingway, tout Brautigan, tout Vollmann, et tout le cinéma hollywoodien, de Minnelli à James Gray.» On est en droit de ne pas lui donner tort car le genre lui réussit. Son Hemingway, Hammett, dernière est un petit bijou littéraire. Le style y est vif, enlevé, plein de panache; les dialogues, succulents. La construction, tout simplement remarquable.

Contre le fascisme

Guégan mène son récit tambour battant. Les deux personnages ont de nombreux points en commun: ils avaient publié leur premier livre en 1929. Ils menaient aussi un combat virulent contre le fascisme, ce notamment depuis la guerre d’Espagne. Le FBI les pistait avec une certaine constance qui ne leur rendait pas la vie facile. Et puis, il y avait les femmes… Hemingway et Hammet étaient de sacrés séducteurs. Et de sacrés buveurs. Ils s’envoient des insultes dans la tronche; on pourrait penser qu’ils se haïssent ou qu’Hemingway, plus costaud, va casser la figure à Dash. Parfois, ça se calme. Ils redeviennent bons camarades. Gérard Guégan fait même surgir de beaux éclats de tendresse, notamment quand Ernest boite après s’être foulé la cheville. Hammet, alcoolique, insomniaque, shooté aux somnifères, en sort des bonnes; il est souvent drôle avec son ton caustique et revenu de tout. Communiste invétéré, il ne se prive pas de tenir de-ci de-là quelques propos réactionnaires. Hemingway tente encore de rouler les mécaniques, mais on sent bien que c’est la fin. Le corps se déglingue; la mélancolie s’installe. Ils repensent à leur jeunesse évanouie ce qui donne à ce «mélodrame» une belle profondeur de champ. Une profondeur tout court. Ce grand livre se boit cul sec, ce qui n’eût pas déplu à nos deux fauves dipsomanes.

PHILIPPE LACOCHE

Hemingway, Hammett, dernière, Gérard Guégan; Gallimard; 230 p.; 18 €.

 

Le premier roman de Michel Mohrt

Les éditions de La Thébaïde rééditent le premier roman, publié en 1945, de ce grand romancier.

Un groupe de chasseurs alpins. Michel Mohrt eût pu être l’un d’eux. (Photo d’archives.)

 

De nos jours, on lit moins Michel Mohrt (1914-2011). On a tort. Il reste l’un de nos meilleurs écrivains français du XXe. Un styliste incomparable, souvent très classique, doté d’une âme littéraire et sensible. Non seulement il fut romancier, mais il fut aussi essayiste, historien de la littérature et aquarelliste. Ce Breton adorait la mer et les écrivains américains. «Un Faulkner breton», estimait, non sans à-propos, Frédéric Mitterrand. Sympathisant de l’Action française, il devint avocat au barreau de Morlaix en 1937. Une expérience le marquera à jamais: la seconde guerre mondiale.

L’ombre de Stendhal

Officier, il fit la campagne de 1940 sur le front des Alpes contre Italiens, ce qui lui inspirera, en 1965, son roman La Campagne d’Italie (Gallimard). Le Répit, que rééditent aujourd’hui Emmanuel Bluteau et les courageuses et audacieuses éditions La Thébaïde, précède cette période cruciale. Le narrateur se nomme Lucien Cogan; il est lieutenant d’une section d’éclaireurs à ski de chasseurs alpins en poste aux alentours de Saint-Martin-Vésubie, à deux pas de la frontière italienne. (On comprendra que ce texte recèle une part d’autobiographie.) C’est ce qu’il est convenu d’appeler la Drôle de guerre. Le jeune soldat bénéfice du prestige de l’uniforme; il ne laisse pas insensibles, dames et jeunes filles, notamment au cours de ses délicieuses permissions à Nice. Il y a du Stendhal dans ce texte; on n’en attendait pas moins de Michel Mohrt qui, comme d’autres au sortir de la guerre (Michel Déon, Roger Nimier, Roger Vailland, etc.) vénéreront cet illustre confrère de plume. Du Stendhal dans le questionnement de Cogan aussi. Il se demande si, confronté au feu imminent, il n’aura pas peur. Fera-t-il «le poids»? Le répit, c’est cette parenthèse de neuf mois avant le déclenchement des opérations. C’est long, neuf fois, quand on aime la vie, ses plaisirs, et qu’on a le sens de l’honneur. Comme le souligne à juste titre Jérôme Leroy dans sa très belle préface, «sans même avoir l’impression de signer un chèque en blanc à la postérité, on peut parier que Michel Mohrt sera lu et relu dans une ou deux générations. Il y a en effet, chez cet écrivain, membre de l’Académie française, né en 1914 à Morlaix et qui nous a quittés au cœur de l’été 2011, un certain nombre de choses qui apparaîtront comme terriblement subversives dans un avenir proche, quand elles ne le sont pas déjà.» L’attachement au pays, aux racines bien sûr, «donc forcément un peu chouannes», note Jérôme Leroy. Un côté franc-tireur aussi. Et surtout, «relire Michel Mohrt sera aussi une excellente manière de nous apercevoir de tout ce que nous aurons perdu avec cet effacement d’un monde d’avant qu’il aura si bien incarné.» Tout est là, dans cette dernière, phrase; on ne saurait mieux dire. PHILIPPE LACOCHE

Le Répit, Michel Mohrt, de l’Académie française; La Thébaïde; coll. Roman; 216 p.;

18 €.

 

Vertige de l’amour et du temps qui passe

«Une jeunesse perdue», de Jean-Marie Rouart, un roman magistral. Il le présentera, demain mardi, à Amiens.

Contrairement à ce qu’en pensent certains, le roman est un art majeur. Lorsque Jean-Marie Rouart nous donne à lire Une jeunesse perdue, c’est irréfutable. Tout l’art du roman est là, ramassé et exprimé à la faveur de ces 166 pages d’une densité rare. Exceptionnelle. Les thèmes forts et fédérateurs du genre, l’amour et le temps qui passe, sont ici soutenus par un style impeccable, nerveux, élégant et sans graisse, qui nous ravit. La lecture de ce roman procure un pur instant de bonheur; on ne le lâche pas, comme on ne lâche pas la lecture de romans aussi denses qu’Amours, de Paul Léautaud, ou Nadja, d’André Breton. La même magie s’opère dans cette Jeunesse perdue.

La morsure de la jalousie

Que nous conte-t-il? Le narrateur, un homme vieillissant, marié las et trompé, bientôt divorcé, directeur d’une revue d’art, tombe éperdument amoureux de Valentina Orlov, une jeune Russe dont le mystère n’a d’égal que sa beauté. «Une idée un peu folle s’esquissait insensiblement: cette jeune femme n’était peut-être pas là par hasard mais – bizarreries que réserve parfois le destin – avait été désignée par la Providence pour me guérir de la maladie de l’âme qui me rongeait», médite le fol amoureux devant la jeune beauté; mais il ne tarde pas à ressentir la «morsure de la jalousie» (quelle belle expression!).

«Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace »

Jean-Marie-Rouart, «Une jeunesse perdue»

Valentina est convoitée par de beaux jeunes hommes. Ce ne sera là qu’un début des souffrances du narrateur. Dès les premiers instants, il est ébloui, victime de ce qu’il est convenu d’appeler «un coup de foudre». Pire: un vertige. Suivi immédiatement d’hésitations. «Je me souviens de la sensation que j’éprouvai à cet instant: celle d’une brûlure. Cette jeune femme, autrefois, je n’aurais pas hésité à l’aborder, à lui faire porter un mot par un serveur pour l’inviter à ma table. Le même geste aujourd’hui m’aurait paru du plus haut ridicule. Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace.»

Il se reprendra. Ils se rencontreront; il l’aimera jusqu’à la limite du délire. Car s’il a besoin de sa jeunesse, elle a besoin de son soutien. Il deviendra son amant, mais aussi son mentor. Il la poursuivra partout, du Paris germanopratin jusqu’à Florence. Son amour pour Valentina atteint des altitudes indicibles; sa souffrance aussi. Le temps qui passe est impitoyable. Et, parfois, la jeunesse est sans pitié. «(…) J’avais besoin de lire les écrivains qui avaient ressenti le mal dont je souffrais: comment aimer une femme jeune quand on a atteint ces rivages dont on a le sentiment qu’ils rendent l’amour impossible?» Lorsqu’il recouvre sa lucidité, il se pose des questions: qui est-elle au fond?

Une enquête qui le mènera à sa perte

Où se situe sa vraie vie? Recherche-t-elle une carrière, une protection? Son quotidien flirte-t-il, parfois, avec des pratiques douteuses qui lui permettre de vivre? Il mènera l’enquête et cela le conduira à sa perte. «Vertige de l’amour», chantait Alain Bashung.

À noter que la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sort un livre réunissant cinq romans de l’œuvre de Jean-Marie Rouart, sur le thème de l’amour et du pouvoir. Comme le rappelle Philippe Tesson dans son excellente préface, «rares sont les personnages de Jean-Marie Rouart qui trouvent sinon le bonheur, au moins l’apaisement». Le narrateur d’Une jeunesse perdue, texte sublime, en est un parfait exemple. PHILIPPE LACOCHE

Une jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart; Gallimard; 1

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

66 p.; 19 €. Les romans de l’amour et du pouvoir, Jean-Marie Rouart; préf. Philippe Tesson; Robert Laffont, coll. Bouquin; 935 p.; 30 €.

 

Jean-Marie Rouart rencontrera les lecteurs ce mardi 21 février, à 18 heures, à la librairie Martelle, à Amiens.

 

 

Althusser nous manque

    Esprit libre mais sincèrement marxiste, Louis Althusser était l’un des penseurs essentiels du XXe siècle. Aliocha Wald Lasowski lui consacre un livre passionnant.

Dans ce monde de brutes, d’économie ultralibérale devenue folle, tentaculaire, où les salariés sont broyés par le système, où, l’establishment – de droite comme de gauche -contribue à entretenir l’idée que la société libérale soit l’unique solution, où l’état est ouvertement combattu (chasse aux fonctionnaires), où les penseurs marxistes sont considérés comme ringards, non « modernes » (la modernité, ce leurre scintillant et imbécile), qu’il est bon de se replonger dans l’œuvre de Louis Althusser. L’excellent et éclairé Aliocha Wald Lasowski (critique littéraire au Point Hors-Série, à L’Humanité, à Marianne, au Magazine littéraire, et enseignant), consacre un livre lumineux à Althusser, philosophe penseur du politique, marxiste et militant communiste ; l’opus est composé de vingt conversations avec des personnalités qui l’ont connu ou qui ont étudié son œuvre : Alain Badiou, Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers, Régis Debray, etc. Un livre indispensable. Rencontre avec Aliocha Wald Lasowski.

Aliocha Wald Lasowski, quel a été votre parcours ?

J’ai un parcours plutôt « classique » dans mes études de lettres et de philo : de l’hypokhâgne du lycée Louis-le-Grand, après le bac, jusqu’à la thèse de doctorat à l’université de Paris-8, à Saint-Denis. Des événements atypiques et originaux ont ponctué ce parcours, comme ma rencontre avec le poète Edouard Glissant, dont je suis devenu l’ami et le compagnon de route, ou mon travail dans les journaux, comme L’Humanité par exemple.

 

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser d’aussi près à Althusser ?

Althusser m’intéresse parce qu’il forme avec Jean-Paul Sartre, à qui j’ai consacré deux livres (chez Gallimard et chez Pocket), un couple étonnant et unique dans le paysage culturel français. Un duo opposé de pensée politique : l’humanisme de Sartre contre l’antihumanisme d’Althusser, l’existentialisme du premier contre le structuralisme du second. Une époque riche en débats vifs et engagés. Il faut s’y replonger aujourd’hui.

Pourquoi, en notre époque troublée (trouble ?), est-il nécessaire de lire ou de relire Louis Althusser ?

Lire Althusser nous aide à réfléchir sur des thèmes actuels, comme l’injustice sociale, la violence, la domination ou l’autoritarisme. Sa critique des procédures d’assignation annonce l’idée de sujet vulnérable, précaire, fragile, menacé d’exclusion. Et les idées d’Althusser accompagnent aujourd’hui le regain de récents mouvements populaires de contestation ou de résistance, d’Occupy Wall Street, jusqu’à Nuit debout. Althusser secoue l’agir politique.

Comment avez-vous procédé pour réaliser ces passionnants entretiens ?

Les vingt entretiens ont été réalisés uniquement à partir de rencontres humaines et de conversations autour d’un café. Avec beaucoup de générosité et de bienveillance, les philosophes m’ont reçu chez eux. J’ai parfois passé de longues après-midi en leur compagnie. Quel bonheur, ces rencontres ont été d’incroyable moment d’échange et de discussion. Tout n’a pas pu être mis dans le livre, j’ai gardé le meilleur, bien sûr, pour les lecteurs.

 Connaissiez-vous personnellement les gens que vous avez interviewez ?

J’ai eu la chance d’avoir eu certains de ces philosophes comme professeurs : Alain Badiou, Jacques Rancière, Etienne Balibar ou Pierre Macherey, très proches d’Althusser, ont été tous les quatre mes professeurs à différents moments de mon parcours. Je connais bien aussi l’écrivain Philippe Sollers, à qui j’ai consacré un livre (chez Pocket). C’était formidable de tous les revoir : pendant un an, je circulais de l’un ou l’autre, pour réaliser les entretiens.

Parlez-nous de la relation entre Althusser et François Maspero.

Maspero fut le principal éditeur d’Althusser et a joué un rôle essentiel dans la diffusion des idées de Mai 1968. De 1955 à 1975, les étudiants du quartier latin fréquentent sa librairie « La Joie de lire » et y trouvent des livres contre la guerre d’Algérie, certains censurés par le pouvoir politique : Maspero édite Frantz Fanon, Che Guevara. Maspero était attachant et généreux. Je lui rends hommage dans ma préface. Il nous a quittés il y a un an, en 2015.

Difficile de laisser de côté le meurtre de sa femme. Et sa folie. Il y a dans votre livre, cette formule lumineuse de Régis Debray : « (…) passer d’un coup de Marx à Simenon… ». Qu’en pensez-vous.

Discret et mystérieux, visage mélancolique et cigarette aux lèvres, il alterne entre humour vif et écoute attentive. Althusser est une personnalité complexe. Penseur marxiste exigeant et chaleureux, proche de ses élèves, il fait des cours d’une grande clarté. Puis, pendant des mois, Althusser disparaît. Interné en clinique, il subit des cures de sommeil, électrochocs et antidépresseurs. Et il y a le meurtre d’Hélène Legotien, sa femme, avec qui il vit et est marié depuis 1975. Meurtre par strangulation, le 16 novembre 1980. On est en plein roman noir et on passe, oui, de Marx à Simenon.

 « Althusser combat la pétrification du dogmatisme ». Pouvez-vous développer ?

Althusser combat le dogmatisme, l’idéalisme et l’idéologie : il renouvelle les idées politiques par ses travaux sur Rousseau et Machiavel, libère la pensée de Marx de l’influence de Hegel, fait découvrir les nouveautés en sciences humaines de l’époque : psychanalyse de Lacan, anthropologie de Lévi-Strauss, épistémologie de Bachelard, psychologie de Foucault, linguistique de Barthes. Althusser est un passeur formidable, au cœur des bouleversements de la philosophie et des innovations culturelles, en art, en sciences.

Althusser serait venu au communisme à cause « de son catholicisme universel ». Singulier ou logique selon vous ?

Althusser a un parcours personnel compliqué, d’abord il porte le prénom d’un mort, son oncle paternel Louis, fiancé de sa mère. Louis meurt à Verdun et sa mère épouse le frère de Louis, Charles. Pendant la guerre, Althusser est prisonnier, en dehors de tout, pendant cinq ans, au stalag en Allemagne. Cela participe d’une fragilité. En ce qui concerne le catholicisme, Althusser est pendant ses études « le prince tala », c’est-à-dire de ceux qui « vont à la » messe. Chef de file des jeunesses catholiques, il passe ensuite au communisme et y retrouve, peut-être, le même sens de l’universel.

Bernard Henri Lévy

Aliocha Wald Lasowski est également batteur dans un groupe de rock.

Aliocha Wald Lasowski est également batteur dans un groupe de rock.

dit que l’astre noir de sa folie a nourri toute son œuvre. Etes-vous d’accord ?

Pendant sa vie, Althusser a eu deux psychanalystes, dont René Diatkine, qu’il voit quotidiennement à partir de 1967. Althusser est un être double, comme dans L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, la nouvelle de Stevenson. Il y a l’Althusser du jour et l’Althusser de la nuit, à la fois le prof bienveillant du jour et le penseur torturé qui tapote frénétiquement la nuit sur sa machine à écrire Olivetti. Un homme bizarre, enfermé dans sa névrose, tout en restant proche et soucieux des autres.

En 2016, aurait-il été marxiste dans un monde ultralibéral et mondialisé, bouffé par le capitalisme, qui, justement, ne veut plus de Marxisme, ni de marxistes ?

Plus que jamais, Althusser aurait été marxiste en 2016. Il serait attentif aux bouleversements des dernières années. Ce qui passe actuellement dans le monde l’intéresserait : le parti anti-austérité Syriza d’Alexis Tsipras en Grèce, le Bloc de gauche au Portugal, le leader du parti travailliste en Angleterre Jeremy Corbyn, la vague des Printemps arabes, la mobilisation des étudiants chiliens, les Indignados espagnols, l’occupation de Gezi Park, à Istanbul ou le rôle de Bernie Sanders aux Etats-Unis. Althusser réfléchirait et écrirait sur ses sujets.

On sait que vous êtes batteur ; on suppose qu’il se pourrait que vous soyez marxiste. Si c’est le cas, vous êtes peut-être le seul batteur marxiste de France. Qu’est-ce que ça vous fait ? Et quelle musique faites-vous ?

La musique occupe une grande partie de ma vie et de mes activités. Fan depuis toujours des Stones, des Who, de David Bowie ou Bob Dylan, je joue dans plusieurs groupes, qui sont des laboratoires créatifs. Dans mon groupe actuel The Faarm, créé sur un campus universitaire, il n’y a aucune distinction entre professeurs et étudiants : chacun apporte son expérience, partage sa sensibilité et exprime son individualité artistique, sur fond d’égalité entre tous. Donc oui, je suis batteur marxiste, ça me va très bien !

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

 

En concert

Aliocha Wald Lasowski donne un concert avec son groupe The Faarm à Lille (bar La Plage, 122, rue Solferino) le jeudi 12 janvier 2017, de 19h à 20h30. Au programme, reprises de Canned Heat, Stevie Wonder, Creedence Clearwater Revival… Placement libre assis.

 

 Hors de moi et hors-saison

                               

Avec la télévision, je fonctionne par périodes. «Par saisons», eût dit Roger Vailland, mon romancier stalinien préféré. Depuis quelques mois, je ne la regarde plus. Ou presque. À la faveur d’un arrêt de travail dû à un épisode de peste foudroyante, je me suis retrouvé, affalé sur mon canapé. Ne sachant que faire, seul, plutôt que de me couper une oreille ou de donner des coups de poing contre les murs, j’ai allumé cette fichue télévision. Et sur quoi, je tombe, devine lectrice fessue, adulée, convoitée, abusée, soumise? Je te le donne en mille: les résultats de la primaire de la droite. J’écarquille les yeux, affûte mes oreilles (mes deux oreilles puisque je n’avais pas mis à exécution le projet, étrange je le reconnais, de m’en couper une). Où suis-je? J’ai l’impression d’être dans la peau d’Hibernatus quand il découvre la société française de la seconde moitié du XXe siècle. Je les observe d’abord. Un grand brun au regard charbonneux, triomphant. Un chauve plein de morgue, mou dans sa vieillesse méchante. Une très jolie gonzesse. Un charme certain. Ma préférée, physiquement s’entend. Un candidat dont le nom correspond à une fonction d’élu, qui aime la littérature et publie chez Gallimard. Un autre  type qui répond au nom que j’adore: Poisson. Avec un nom pareil, si j’avais eu le courage de me déplacer pour voter en lignes ennemies, moi, pêcheur à la ligne, j’aurais voté pour lui. Et il y a un petit dernier. Que j’eusse pu tout autant aimer à cause de son score de cancre: zéro et des poussières. C’est adorable un type qui

Le Crotoy, hors-saison.

Le Crotoy, hors-saison.

fait zéro et des poussières. Et puis, il y a un petit nerveux, qu’on dirait sous cocaïne; il est plein de tics. Je crois comprendre qu’il vient de se prendre un râteau et qu’il va tout abandonner pour se consacrer à sa délicieuse chanteuse. (C’est raisonnable: quand on a une fille pareille, on ne perd pas le temps à faire de la politique.) Donc, je contemple d’abord leurs têtes. Puis, je les écoute. Là, une puissante envie de vomir me submerge. Ce sont tous des ultralibéraux, des inféodés au capitalisme. Ce capitalisme dont le peuple ne veut plus. Vais-je prendre un Vogalène? Pauvre France! Que propose-t-elle, cette engeance de nantis? Moins de fonctionnaires. De moins en moins d’état. Résumons: les riches de plus en plus en plus riches. Les pauvres qui triment comme des gueux jusqu’à cent ans. Ça y est: j’ai des hallucinations. Je rêve d’un peuple uni, solidaire, sur les barricades qui chante «L’Internationale». Je rêve des chars soviétiques aux portes de Paris qui viennent nous filer un coup de main pour nettoyer le pays de la racaille capitaliste et de ses hérauts. Et je me mets à penser à la fausse gauche. Les mêmes tronches de cakes. Sournois en plus. Et l’autre playboy-traitre qui ose intituler son livre Révolution avec ses idées ultralibérales d’ancien sbire de la finance. Le peuple a faim. Faites gaffe, droite arrogante et fausse gauche pitoyable. Ça va vous tomber sur la gueule. Pour aller me détendre, je suis allé marcher sur la plage du Crotoy. Le Crotoy hors-saison: du bonheur. J’expulsais les miasmes des primaires de l’affreuse droite. Et mes souvenirs de la fausse gauche lamentable qui, cette fois, pour rien au monde, FN ou pas, ne me fera me déplacer au deuxième tour. Ils se foutent de nous. Je me mets à courir sur le sable de la plage du Crotoy, hors-saison. Je suis bien.

                                                        Dimanche 27 novembre 2016.

Attention : chef-d’œuvre !

Benoît Duteurte signe là son roman le plus audacieux.

Benoît Duteurte signe là son roman le plus audacieux.

Avec « Livre pour adultes », Benoît Duteurtre propose le livre le plus touchant de la rentrée.

Attention: chef-d’œuvre! L’emphase ne fait pas forcément plaisir à un auteur; il ne lui rend pas forcément service non plus. Mais que dire d’autre? Livre pour adultes, de Benoît Duteurtre, est, sans conteste, l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur roman de cette rentrée littéraire. S’agit-il d’un roman, au fait? Pas si sûr. Une sorte d’habile mélange entre récits totalement autobiographiques, courtes nouvelles, pures petites fictions pleines de charmes et de bravoure. Ce livre est délicieux, même s’il est grave, inquiet, interrogateur, existentiel. Mais toujours plein de vie, de résilience, d’espoir, tissé d’une belle et bonne chair littéraire. «Ce livre est inspiré par la mort de ma mère, qui croyait à la joie de vivre. J’y dépeins aussi les transformations d’un village de montagne, quelques vieilles dames extraordinaires et les péripéties d’une journaliste dans la société contemporaine. Beaucoup de femmes dans ces histoires; beaucoup de questions sur la naissance et sur le déclin», écrit Benoît Duteurtre en quatrième de couverture. «La disparition de nos proches souligne cette double réalité de l’âge adulte: tandis que nous courons à l’abîme, le monde où nous avons grandi s’efface lui aussi.»

Quoi de plus littéraire que ce texte? Quoi de plus doucement mélancolique? Il contient une manière d’abandon, de lâcher prise qui tutoie la sérénité. Tout Duteurtre est là: à la fois nostalgique de ce qui n’est plus, d’un monde d’antan que nous sommes de plus en plus nombreux à regretter en ces périodes de brutes bestiales et de société de consommation abrutissante. Et, en même temps, Benoît est terriblement actuel par ses révoltes, ses coups de gueule, ses amusements. Son regard est celui de l’un des plus grands écrivains français. Lisez-le vite; il fait du bien.

«Fou de musique» est une nouvelle qui met en scène un avocat mélomane et un saxophoniste (allemand) SDF. L’avocat, bobo, vote, of course, à gauche. Mais le SDF teuton ne joue pas assez bien à son goût. Et il finit par lui casser les pieds. Alors, comme tout bon bobo hurleur de «Vive la sociale!» (quand elle concerne les autres), il mettra tout en œuvre pour le faire décaniller. La chute, que nous n’aurons pas l’indélicatesse de dévoiler, est à la fois terrible et sublime. On se régalera aussi de «Voyage au bout du voyage» où l’écrivain s’en prend à l’indéfendable nouvelle société mondialisée. On comprendra que, Duteurtre, est souvent une sorte de Houellebecq en moins dépressif. Ils aspirent à un monde ancien; ce sont eux les vrais révolutionnaires. Pas ces petits salopards de la prétendue modernité et de l’ultralibéralisme. Exemple, page 228, ce passage d’une noirceur rassérénante: «(…) j’ai compris, au fil du temps, que la souffrance et la mort l’emportent toujours in fine. L’adulte sait qu’il court à sa perte et que le monde court à sa perte, lui aussi. Il peut s’enfermer dans le ressassement de la catastrophe à venir, ou tâcher de saisir une lueur d’espoir. Il sait néanmoins que tout cela finira mal.» Imparable Benoît Duteurtre.

PHILIPPE LACOCHE

Livre pour adulte, Benoît Duteurtre ; Gallimard ; 239 p. ; 19,50 €.

 Pierre Drieu la Rochelle jugé par Roger Vailland

   Avec talent et beaucoup d’à-propos, Gérard Guégan imagine Drieu enlevé, puis jugé par un commando de résistants communistes.

Une fable n’est pas un roman. Souvent, la part de fiction est bien plus importante dans la première que dans le second. Pourtant, dès les premières lignes, pour peu qu’on dispose de quelques notions d’histoire littéraire, on se demande si l’histoire racontée par Gérard Guégan n’est pas réelle. C’est aussi cela, l’art d’un grand écrivain: vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et c’est si bon pour nous, lecteur, de se laisser berner. Ce n’est pas la vie réelle qui distille le rêve, donc le plaisir – la vie réelle est brutale et absurde – mais bien l’irréalité, manière d’onirisme cotonneux dans lequel, assez lâchement, on aime se réfugier. C’est pour cela qu’on préférera les velours littéraires de Jean de La Fontaine ou de Marcel Aymé, aux rêches étoffes peu élégantes de naturalismes décevants ou aux stériles stupidités du Nouveau roman. Malgré toutes ces considérations, on y croit à l’histoire qui sous-tend Tout a une fin, Drieu. Gérard Guégan imagine les derniers instants de Pierre Drieu la Rochelle, écrivain collaborationniste qui dit avoir raté son œuvre, démenti par ses lecteurs qui hurlent le contraire et qui ont bien raison. La prose de Drieu n’a pas vieilli, bien moins, en tout cas, que celle de cette fripouille infréquentable de Rebatet, par exemple. Guégan, qui connaît son sujet sur le bout des ongles, raconte comment un commando de résistants communistes (Héloïse, Marat, Rodrigue, Maréchal, etc.) enlève Drieu pour le juger de ses actes de collaborateur, et non pas pour l’exécuter, mais pour l’inviter à se supprimer.

Cela va si bien au créateur de Gilles et La comédie de Charleroi qui eût pu tout aussi bien pu basculer dans la résistance et militer au Parti communiste plutôt que d’aller flirter avec Doriot et sa clique de cloportes gluants. Drieu est un romantique, un écrivain avant tout.

C. Hélie.

Gérard Guégan.

Il veut laisser une trace. Cela le perdra. «Drieu doit mourir, c’est écrit d’avance, mais pas fusillé, pas exécuté, pas comme un collaborateur ordinaire», signifie Marat à ses amis. Marat est le portrait craché de Roger Vailland. (C’est du reste le nom du narrateur de Drôle de jeu, le roman de plus lucide sur la Résistance, de l’après-guerre.) Derrière Rodrigue, on aperçoit Jacques-Francis Rolland. Gérard Guégan pense juste, écrit bien, sec, serré comme un hussard; il sait très bien que Vailland eût bien été incapable de flinguer un écrivain, fut-il collabo.

Ce petit livre est superbe tant dans sa forme que dans son fond. Drieu n’a plus peur de rien. Il a tenté, il y a peu, de se suicider. En face de lui: Marat-Vailland. On assiste à un duel entre deux écrivains (l’un, reconnu; l’autre en devenir) qui rivalisent de panache. Ils ont tous deux le regard froid, et l’âme brûlante. Deux vrais héros stendhaliens. Tout a une fin, Drieu : un vrai bonheur de lecture.

PHILIPPE LACOCHE

Tout a une fin, Drieu, Gérard Guégan, Gallimard. 131 p.; 10 €.

Frégni, le fraternel, l’ami des humbles

Des récits au rythme des saisons; des portraits d’une émouvante justesse d’êtres fragiles. L’écrivain donne ici le meilleur de son art.

Il faut dire les choses; parfois les hurler. Quitte à passer pour un radoteur, un excessif, un louangeur. René Frégni n’est pas un bon écrivain; c’est un grand écrivain. Il parle des autres avec autant de sincérité, de justesse et de pudeur que de lui. C’est un immense conteur, comme l’était son voisin géographique (à Manosque), son voisin d’âme: Jean Giono. Mais il n’est pas seulement un conteur, un raconteur; c’est un artiste. Il sait nous envoûter avec cette lenteur quasi proustienne, merveilleux outil des atmosphéristes. Frégni écrit sur des cahiers d’écolier qu’il remplit d’impressions, d’émotions, de sentiments ténus, d’observations émues. Il peint les saisons d’une plume impressionniste qui ne s’en laisse point compter par le réalisme, ce Don Juan des écrivains. Il flâne, rêve, invente; cela nous donne des paysages littéraires plus vrais que nature. Ici, il commence à noircir ses cahiers en septembre, ce presque automne. «L’automne en Provence est limpide et bleu, ce n’est pas une saison, c’est un fruit.» Il nous invite à le suivre en tant que prévenu (ou d’accusé?) au palais de Digne. Il faut avoir vécu les atmosphères de ces petits tribunaux de province pour se rendre compte combien sont justes les mots de René Frégni à leur endroit. «Il y a une semaine que je suis cloué sur ce banc, cerné par d’immenses corbeaux perchés sur des boiseries. Ils battent des ailes à tour de rôle, puis les replient dans le silence de ce palais, qui accueille depuis un siècle de longues chaînes de pauvres, de déficients, de mal-aimés. Vulnérables, disent les ministres lorsqu’ils parlent à la radio.» Pas un gramme d’apitoiement, mais des tonnes d’humanité, de fraternité, de compassion pour ses frères humains. Tout Frégni est là. Majestueux.

Il évoque le «spectacle» qu’est l’audience. «Nous n’en étions pas les acteurs. Les vrais acteurs avaient tous une robe.» Comme c’est bon quand il se souvient des parties de chasse au côté de son père, qu’il nous dit «les ruelles du village qui sentaient la cave, le coulis de tomates et le poulailler», et qu’il savoure l’instant: «Une tomme de chèvre, une grappe de muscat et un bout de pain, juste avant l’automne, dans le silence doré des collines, si loin de l’odeur de la craie, de l’encre, de la peur physique d’être interrogé.» Un peu plus loin, il nous dresse le portrait de Joël Gattefossé, ce libraire militant, poète mélancolique, qui installe un palais des livres au bout du monde : à Banon, dans les Alpes-de-Haute-P

René Frégni, écrivain. Juin 2013.

René Frégni, écrivain. Juin 2013.

rovence. Un peu plus loin encore, il note qu’on «allume des feux au fond des jardins, les derniers jours d’octobre et ces gros moutons de fumée s’en vont sur les villes, apporter une vieille odeur d’herbe sèche et de mélancolie». Mélancolique et poète, René Frégni nous aide à vivre un peu mieux dans ce monde de brutes.

PHILIPPE LACOCHE

Je me souviens de tous vos rêves, René Frégni, Gallimard, 150 p.; 14 €.