Pour Jacques Duclos et Felice Gimondi

L’excellent cinéaste Gérard Courant, inventif et singulier.

Quel bonheur de descendre, par une journée de presque printemps, à la station de métro Croix de Chavaux, à Montreuil (l’avant-dernière de la ligne 9)! J’apprends par mon bon ami Wikipédia, qu’en 2011, 4 978 787 voyageurs sont entrés à cette station, et qu’elle a vu entrer 5 167 717 voyageurs en 2013 «ce qui la place à la 80e position des stations de métro pour sa fréquentation». On nous dit combien de personnes sont entrées, mais pas combien en sont ressorties. C’est étrange. Tout est étrange, à Paris, comme à Montreuil. Étrange. En cet après-midi de mars 2017, moi, je n’avais pas envie de remonter à la surface. Non pas que je renâclasse d’aller rentre une visite à Gérard Courant, merveilleux et inventif cinéaste, spécialiste des portraits des écrivains, qui m’invitait fort gentiment à procéder, devant caméra, à lire le début de dernier roman et de mon petit livre-hommage à Vailland. J’adore Gérard, et je ne manquerai pas, lectrice dodue, si Dieu et Marx me prêtent vie, de dresser de lui un portrait dans l’une de nos prochaines pages livres dominicales. J’étais tout simplement fasciné par le nom: Jacques Duclos. Des images me revenaient. Retour à mon pays favori: celui de l’enfance. Les Trente glorieuses. Tergnier. Sur l’écran de la télévision Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, le visage rond, jovial, d’ourson pyrénéen, du député communiste. Sa voix rocailleuse. Jacques Duclos. Voilà un nom qui sonne bien! Parlementaire, entre 1945 et 1947, il proposa à l’Assemblée la nationalisation d’une bonne partie de l’économie française. Sidérurgie, chimie, électricité, marine marchande, etc. L’économie de marché n’était pas aussi cinglée que celle d’aujourd’hui. Le Front national n’existait pas. Je jouais aux billes sur un tas de sable près du vieux transformateur en briques de la cité Roosevelt, et faisait avancer, sur des routes que j’avais tracées, des petits coureurs en plastique et en métal que j’avais baptisés Gimondi, Jourden, Lebaube, Van Loy. J’entendais des bribes de dialogues sur la télévision familiale; on y parlait de Georges Pompidou, d’Alain Poher et de Jacques Duclos. Naître et mourir sont totalement absurdes. Mais vieillir… vieillir est indéfendable: on devient mélancolique ou fou. Ou les deux. La vie nous écorche le cortex avec ses tracas, ses deuils, ses filles ou femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent; tout cela vous plante dans le cœur des échardes qui finissent par s’infecter et vous pourrir l’âme. Alors, un après-midi de presque printemps, à Montreuil lorsqu’on lit sur une plaque de métro le nom de Jacques Duclos, on file au pays de l’enfance. Il y fait toujours beau; les oiseaux chantent des mélodies d’amour et de tendresse. Finalement, j’ai remonté l’escalier du métro et me suis posé devant la caméra de Gérard Courant. Mon visage de vieux – avec ces yeux sartriens, ces rides, ces cernes – pâlissait sous la lumière crue du projecteur. « Moteur ! » a dit Gérard. Aurais-je encore assez d’essence?

Dimanche 19 mars 2017.

 

 

BB: l’art de nous plaire

   L’essai de Marie Céhère révèle une femme complexe. Belle à défroquer un pape et révoltée.

Brigitte Bardot, L’art de déplaire. Le litre est bon; ça commence bien. Bon, l’essai de Marie Céhère, l’est aussi d’un bout à l’autre. Consacrer celui-ci à Brigitte Bardot: il fallait oser. Les bien pensants de la gauche molle, puritaine et donneuse de leçons la détestent; la droite puritaine s’en méfie comme de la peste.

«Brigitte Bardot n’a jamais aspiré à réduire les hommes en bouillie sous ses talons aiguilles.»

Brigitte est de droite; elle a le droit. Ça se soigne, c’est vrai, mais elle n’a pas souhaité se soigner. C’est aussi son droit; elle a préféré s’occuper des animaux, tenir quelques propos clivants et épouser un monsieur qui serait proche du Front national. Bon d’accord. Pour Brigitte, rien de tout cela ne nous fera reculer. Brigitte, c’est la France, l’image de la France. Et la France, on l’aime; c’est comme ça. Regardez-la sur la couverture. Quelle beauté inégalée! Le souci, c’est que de sa propre beauté, elle s’en est toujours fichue comme de sa première culotte. (Ah, une culotte de Brigitte à l’époque de Vadim!…) Brigitte: l’art de déplaire. C’est exactement ça. Issue de la bourgeoisie du XVIe arrondissement, elle se moque des convenances, se brouille avec sa mère. Elle aime la danse, l’apprend; elle fera du cinéma un peu par hasard, cinéma qu’elle n’aimera jamais vraiment. Comme l’écrit l’éditeur en quatrième de couverture, «ni icône de la libération sexuelle, ni actrice accro aux écrans et aux paillettes, celle qui fit sensation, en 1956, à demi nue, dans Et Dieu… créa la femme, le film de Roger Vadim, ignora superbement les propositions mirobolantes venues de Hollywood et mit fin à sa carrière, en 1973, sans le moindre état d’âme.» Brigitte: un cas. La jeune et adorable Marie Céhère nous l’explique de manière imparable dans cet essai éclairant. BB féministe? À sa manière, Marie Céhère l’explique très bien: «En toutes circonstances, seule lui importe son autonomie. Elle qui, de l’avis de son entourage, a toujours agi spontanément, sans idéologie du discours accompagnant le geste, pourrait être rangée, si nous le voulions vraiment, du côté du féminisme différentialiste. Son attitude et ses réactions fa

Marie Céhère : une BB brune pleine de talent. Et des yeux magnifiques… photo : Lea Lund.

ce au scandale, ainsi que sa manière s’assumer son rôle de femme au foyer – sur laquelle nous reviendrons – attestent de l’importance à ses yeux d’être une femme et de se maintenir dans cet être. Brigitte Bardot ne s’est jamais lancée dans une compétition contre les hommes. Ses relations amoureuses, multiples, tumultueuses et publiques, ne revêtaient pas les caractères de la lutte des sexes. À l’instar du Mouvement de libération des femmes qui manifestait dans les années 1970 pour l’abolition des lois pénalisant l’avortement, elle revendiquait la possibilité d’«exister en tant que femme» et non d’être à «égalité de pouvoir avec l’homme». Nonobstant le fait qu’elle leur était, de toute façon, supérieure par la notoriété, le pouvoir, la beauté et l’argent (Gunter Sachs fait exception à ce dernier critère), Brigitte Bardot n’a jamais aspiré à réduire les hommes en bouillie sous ses talons aiguilles.» Voilà qui est dit. Et finement analysé. Cet excellent essai fait bien plus, mine de rien, pour la cause féminine que les déclarations péremptoires lâchées par Najat Vallaud-Belkacem habillée en costume de Prince.

PHILIPPE LACOCHE

Brigitte Bardot, L’art de déplaire, Marie Céhère; éd. Pierre Guillaume de Roux; 168 p.; 18 €.

Loin des bruits du monde capitaliste

Un souhait : me trouver loin des bruits du monde. Du monde capitalisme, s’entend. Le monde tout court, je n’ai rien contre. Bien au contraire : les femmes, les animaux, les arbres, les poissons, la pêche, le rock’n’roll, la sieste, le vin bio (avec modération), quelques Marlboros light… tout ça, ma foi, lectrice fessue, est plutôt agréable. Mais l’ultralibéralisme, franchement ? Est-ce bien raisonnable. D’autant que, depuis quelque temps, celui-ci nous est servi tout chaud par un gouvernement dit de gauche. C’est à se tordre de rire. Emmanuel Macron, dans un gouvernement de gauche ? Mais de qui se moque-t-on ? Cette même espèce de fausse gauche sournoise, reptilienne, insupportable, vient de nous pondre le projet de loi El Khomri. Même Sarkozy n’aurait pas osé. Je pensais à mes oncles, à Tergnier, ma bonne ville cheminote et rouge, qui se souvenaient, tout émus, qu’au sortir de la guerre, les gaullistes et les communistes, anciens résistants pour la plupart, s’étaient donné la main pour tenter de construire un monde meilleur. On oubliait ces saloperies de nazis qui nous avaient pourri la France pendant des années ; on allait de l’avant. L’Etat, bien présent, rayonnait. Les entreprises nationales rayonnaient aussi. Aujourd’hui, il n’y a plus d’état ou presque. Cette espèce de fausse gauche voudrait nous faire croire qu’il n’y a qu’une alternative : l’économie de marché. Tu parles d’un discours de gauche ! De qui se moque-t-on ? Cette société me dégoûte ; ces basses trahisons me dégoûtent. Cet après-midi-là, une fois de plus, j’avais envie de me trouver loin des bruits du monde capitaliste. Je roulais dans ma Peugeot 206 verte. Je rêvais, caressé par une mélodie de Bowie, quand, devant moi, un cortège de lycéens, pancartes et banderoles au bout des bras. Cela me fit chaud au cœur. Je repensais à ma bonne ville de Tergnier, à mes copains, aux bistrots dans lesquels, quand on était bourrés, on chantait « L’Internationale », puis « La Marseillaise », sans manquer de balancer quelques insultes à l’endroit de l’indéfendable – et sournoise, sournoise comme la fausse gauche ultralibérale-, Europe de Maastricht. J’étais content de les voir, ces petits lycéens qui manifestaient contre le projet de loi El Khomri. Loin du monde, je l’étais quelques jours plus tôt, quand je courrai me réfugier au temple protestant de la rue Catelas, à Amiens, où l’excellent Jean-Pierre Menuge (flûte à bec) et son ensemble OrfeO 2000 donnait un concert de musique baroque intitulé Chez Monsieur de La Fontaine. Je fermais les yeux ; tu eusses pu penser que je priais, lectrice pétrie de sacré. J’eusse pu, pourquoi pas ? (Il est préférable de prier que de donner un blanc-seing à Macron.) Non, je faisais le vide. Abstraction du monde capitaliste dans lequel cette espèce de fausse gauche ultralibérale veut nous abandonner. Ca ne lui portera pas chance ; c’est certain. La patience des gens, des gens du peuple, ce peuple qu’elle ne connaît pas, a ses limites. Les indéfendables

Jean-Pierre Menuge en pleine action, au temple d'Amiens.

Jean-Pierre Menuge en pleine action, au temple d’Amiens.

du Front national (engendrés par François Mitterrand) ne ricaneront pas toujours. Il y aura un vide, un de ces jours. Le peuple a horreur du vide. Il fonce droit devant car il a faim, car il en a marre qu’on le prenne pour un demeuré. Hollande, Valls, Macron, partez, partez, je vous en prie ! Vous ne nous méritez pas, nous peuple de France.

                                                      Dimanche 13 mars 2016

Jérémy Ferrari : la pugnacité d’un hypersensible engagé

       Jérémy Ferrari, doté d’un humour noir dévastateur, dénonce xénophobie, racisme, extrémisme religieux et fausse gauche. Méchant ? Non. Hypersensible ? C’est certain. En attendant, il remplit les salles, dégomme le Front national, remet la fausse gauche de Valls en place. Que demande le peuple ? Il sera en Picardie dès mercredi. Entretien.

Vous êtes né à Charleville-Mézières ? Quel est votre poème ou recueil de poèmes de Rimbaud préféré ?

Je ne sais pas si j’ai un poème ou un recueil de poèmes de Rimbaud préféré. En fait, je suis plus admiratif du parcours du poète. Mais, j’avoue que j’aime beaucoup « Le Bateau ivre » ; oui, l’un de ceux que je préfère. Pour être totalement honnête, je ne suis pas un grand fan de la poésie d’Arthur Rimbaud. Je suis plus fan de ses combats, de sa sensibilité, de sa vie, de sa vie rock’n’roll, très très rock’n’rolll. Ceci dit, il y a écrit des poèmes tout à fait remarquables, mais je ne suis pas un grand amateur de poésie en soit.  « Le bateau vivre » m’a le plus marqué. C’est un très joli poème.

Vous avez été serveur, groom, coursier, vendeur de chemises, agent de sécurité, etc. Parmi tous ces métiers, quel est celui que vous avez préféré et pourquoi ?

Je crois que c’était agent de sécurité car je me sentais le plus libre. J’étais dehors la plupart du temps avec deux ou trois collègues. Même si c’était un boulot difficile, je changeais d’endroit tout le temps ; j’ai fait de la surveillance pour les défilés bretons sur les champs Elysées, puis au stade de France. Je me sentais utile en faisant ça. Et c’était stimulant.

Qu’est-ce qui vous a fait quitter cette profession ?

Il ne s’agissait que de boulots alimentaires. J’ai toujours voulu faire de la scène

D’où vous vient cette nécessité de faire rire ?

J’ai toujours voulu faire de la scène depuis que je suis petit. J’avais beaucoup de mal à trouver ma place à l’école ; je ne me sentais pas très à l’aise avec les autres, pas très à l’aise dans ce monde-là. Un jour, un peu par hasard, je me suis inscrit à un cours de théâtre. Je me suis aperçu que j’avais une facilité pour cela. On a besoin de réussir quelque chose pour trouver une place dans la vie surtout quand on est adolescent. Comme à l’école j’étais nul et que j’étais nul au foot, d’un coup j’ai trouvé quelque chose dans laquelle je n’étais pas mauvais. Ensuite, je suis tombé sur un sketch de Pierre Palmade, « Le Scrabble ». J’ai été subjugué par sa performance; je me suis dit que je voulais faire ça. Je suis le fils de commerçants de quartier. Dans ce quartier, j’y ai vu des choses formidables, mais des gens écrasés par la vie. Il suffit de se mettre à l’entrée du commerce pour voir des choses étonnantes ; je me suis donc sensibilisé à tout ça. J’avais déjà une hypersensibilité à la base. J’ai vu des sacrés personnages. J’ai vu plein de trucs que j’ai trouvé injustes ; je me souviens d’un mec qui entrait dans le magasin, et qui s’était mis à croquer directement dans un pain de mie – qui avait encore son emballage –  tellement il avait faim. J’ai donc eu envie de dénoncer certaines choses, certaines mentalités.

Vous êtes engagé à gauche ?

Je n’ai pas de parti politique ; la seule fois où je suis allé voter c’était contre un parti extrême. Le meilleur moyen d’être dans la vérité, c’est de la chercher. Je me dis qu’il n’y a personne qui est dans le vrai perpétuellement. Peu importe le parti politique. J’ai trente ans ; je n’ai jamais vu réellement de différences entre la gauche et la droite. Je n’ai vu que des gens qui avaient envie de garder le pouvoir. J’ai trouvé ça trop décevant. Comme les votes blancs ne sont pas comptabilisés, je ne me déplace pas.

Quand vous dites que vous ne vous êtes déplacé que pour voter contre un parti extrême, on peut supposer que ce parti est le FN ? Pas contre Besancenot, quand même ?

(Rires.) J’ai voté contre le FN, bien sûr.

Quand vous regardez vos prestations sur You Tube, vous trouvez-vous toujours amusant ? Etes-vous critique par rapport à vous-même ?

C’est assez désagréable pour moi de me regarder. Certains de mes sketches me font rire, c’est vrai. Quand on écrit des sketches, c’est qu’ils vous font rire… Mais les trois quarts du temps, je me concentre sur les défauts. Quand j’ai écrit le second spectacle, j’ai voulu écrire quelque chose de mieux que le premier ; il est donc nécessaire de se regarder. Les sketches en duo, je parviens à les regarder et à en rire. Mais les sketches en solo sont pour moi plus difficiles à regarder. Mais c’est obligatoire de se regarder pour s’améliorer.

Comment avez-vous ressenti la discussion vive et franche que vous avez eue avec Manuel Valls ? Avez-vous eu l’impression d’avoir gagné aux points ou de l’avoir mis KO ?

C’est un peu compliqué ; je n’ai pas eu l’impression de victoire mais j’ai eu l’impression que c’était décevant ; ce que je pensais a été confirmé. Si on compte ça en termes de points, l’histoire n’est pas très compliquée. Je lui ai rappelé l’histoire des kamikazes…  Il m’a confirmé que Bongo était à priori un dictateur africain ; puis il m’a parlé du Mali… Sur l’ensemble des sujets abordés, je n’ai pas eu la sensation de me faire moucher ; il a confirmé mes craintes. Malheureusement, j’ai eu raison dans mes raisonnements. Sur la forme, j’ai été un peu maladroit ; je ne me suis pas trouvé parfait mais j’ai parlé avec le cœur.

Quand on compare votre intervention auprès de Manuel Valls à celle de Balavoine auprès de François Mitterrand, qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça vous a agacé ?

L’interview de Balavoine, je l’avais un peu oubliée. Je suis allé la voir sur internet. On voit que Balavoine est en colère, et moi, aussi, je suis en colère contre ce gouvernement. On a trop mis les hommes politiques sur un piédestal ; ils constituent une élite, une aristocratie un peu loin de nous et quand on interpelle un ministre, les gens trouvent ça incroyable. Un premier ministre, on peut l’interpeller. Vraiment, vraiment mais vraiment, ils prennent les gens pour des cons ! Quand Manuel Vals arrive sur un plateau télé avec le livre contenant ses meilleurs discours, alors que 130 personnes se sont fait massacrer… Quand on remet la Légion d’honneur à un prince d’Arabie Saoudite, je trouve ça scandaleux. Je suis de plus en plus en colère contre ce gouvernement. Il y a une distance énorme entre le peuple et lui. Le peuple s’y reconnaît de moins en moins. J’étais aussi très en colère contre Sarkozy. Ca fait deux fois en peu de temps qu’on se retrouve avec des gouvernants qui se moquent du monde…

Votre précédent spectacle évoquait les religions. Pourquoi ?

Une minorité de gens et des groupuscules de toutes les religions veulent imposer leurs croyances ; ces gens ont fait beaucoup de mal ; elles ont créé les communautarismes. Je voulais dédramatiser, montrer aux gens qu’il existait des absurdités dans toutes les religions ; l’important en matière de foi, c’est d’appliquer le respect de l’autre… Il est primordial d’accepter la religion ou la non religion des autres. Dans ce spectacle, c’est ce que j’ai essayé de montrer : la nécessité de prendre du recul. Et ne pas oublier qu’on peut avoir tort. Il ne faut pas être dos à un mur quand on veut réfléchir.

Allez-vous manifester cet après-midi (N.D.L.R. : cet entretien s’est déroulé le 9 mars) ?

Non, car je ne serai pas disponible. Sinon, je ne suis pas sûr que j’y sois allé car je suis un peu agoraphobe ; je ne me sens pas à l’aise au milieu de la foule. Je partage le point de vue de Desproges qui disait qu’il n’allait jamais manifester  même s’il se fût agi de défendre ses propres enfants; mais je reconnais que la manifestation est quelque chose de positif ; c’est un droit. Mais je ne me sens pas très l’aise dès que tout le monde fait la même chose. C’est parce que j’ai l’esprit de contradiction…

Cette loi El Khomry, qui bousille les acquis sociaux, émane de la part d’un gouvernement qui se dit de gauche. V

Jérémy Ferrari.

Jérémy Ferrari.

ous ne trouvez pas ça incroyable ?

Je ne trouve pas ça incroyable ni étonnant. On continue sur la lancée de ce gouvernement qui n’a aucune sensibilité pour les gens ; il n’écoute pas le peuple. Au moment où le peuple a le plus de difficultés, le gouvernement durcit encore les choses. Il  est en train d’en remettre une couche. Le lundi, les gouvernants durcissent les conditions de travail ; le mardi, ils donnent la légion d’honneur à l’Arabie Saoudite…

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

 

En Picardie

Jérémy Ferrari donnera son spectacle Vends 2 pièces à Beyrouth, à Saint-Quentin (02), au Splendid, le mercredi 16 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. A Abbeville, Théâtre, le vendredi 18 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. Complet. A Amiens, à l’auditorium MégaCité, le samedi 19 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. Complet.

Et dans un an, à Margny-lès-Compiègne, au Tigre, le jeudi 16 mars 2017, à 20h30. Placement libre assis : 41 €.

Rens. 03 22 47 29 00.

 

 « Ce film permet de rendre visible une France invisible »

François Ruffin vient de réaliser un excellent film à la fois marxiste (dans le fond) et libertaire (dans la forme). Résultat : excellent!L’Amiénois François Ruffin, créateur de Fakir, sortira, mercredi, son premier film, Merci patron ! sur Bernard Arnault. Un film marxiste mais bardé d’humour. Totale réussite. Eclairant et hilarant.

LES FAITS

François Ruffin, créateur du journal Fakir, sortira son premier film, Merci patron !, ce mercredi 24 février. Visible notamment à Ciné Saint-Leu, à Amiens.

L’histoire ? A la manière d’un Michael Moore, il vient en aide à Jocelyne et Serge Klur, salariés licenciés de leur usine de Poix-du-Nord,  qui fabriquait des costumes Kenzo (groupe LVMH, de Bernard Arnault) et qui vient d’être délocalisée en Pologne. « Ces David frondeurs pourront-ils l’emporter contre un Goliath milliardaire ? », s’interroge Ruffin.

Le samedi 12 mars, à 14h30, devant le Palais de justice d’Amiens, Fakir organise »le réveil des betteraves ». « Après les bonnets rouges bretons, voici les betteraves rouges picardes. » La colère gronde.

 

Quelle est la genèse de votre film Merci Patron ! ?

A l’automne 2012, je suis morose dans une France morose ; soit je fais une dépression, soit je fais un truc à la con. Donc, je fais un truc à la con, et j’enfile un tee-shirt « I love Bernard ». J’ai suivi Bernard Arnault depuis 2005, de Flixecourt, à Paris (la Samaritaine), en passant par le Nord tant pour Fakir que pour France Inter (l’émission de Daniel Mermet). Pour mon film, je me suis donc contenté de faire du repérage. Donc, tous les personnages qui sont dans mon film – sauf ceux envoyés par LVMH – , je les avais déjà rencontrés plusieurs fois, sans savoir, bien sûr, que j’allais faire un film ensuite.

L’arme de ce film, c’est l’humour. Pourquoi ?

Je suis, certes, animé par la colère. Je fais Fakir depuis 1999 ; je suis à Amiens et, depuis seize ans, on constate des délocalisations (Yoplait, Abelia, les chips Flodor, Whirlpool, etc.) ; je suis animé par ça. L’emploi est délocalisé en Pologne, de Pologne en Bulgarie… On en arrive à un truc qui relève à la fois de l’humour et de l’obscénité. Une telle obscénité devient comique. C’est Ubu qui fait de l’économie, quelque part… Quand on constate que l’an dernier, Bernard Arnault a gagné 463 000 années de salaires d’une ouvrière couturière ; c’est comme si cette couturière faisait des costumes depuis l’âge des cavernes et le début de l’Homo erectus pour avoir le salaire d’une année de Bernard Arnault. Ce type d’image est à la fois obscène et drôle. Si je viens crier ma colère aux gens, certains vont se sentir rejetés, en dehors. L’humour, lui, est beaucoup plus inclusif. Plus universel.

Comment avez-vous rencontré le couple Klur qui, dans le film, crève littéralement l’écran ?

J’étais déjà intervenu en assemblée générale de LVMH avec la déléguée CGT et tous les salariés se trouvaient à l’extérieur de la salle, dont les Klur. C’était donc une première rencontre furtive avec les salariés. Ensuite, je suis retourné voir – pour l’émission Là-Bas si j’y suis, de France Inter – ce qu’étaient devenus les salariés. A cette occasion, j’ai rencontré les Klur. Je me suis fait cette même réflexion : « Ils crèvent le micro ! ». Je me suis dit que ce qu’ils disaient était poignant, très fort, et d’une simplicité à crever. Lorsque j’ai eu l’idée de mon film, je me suis dit que s’ils crevaient le micro, ils allaient crever l’écran. De fait, ce sont des interprètes formidables. C’est certainement ce que peut permettre ce film : rendre visible une France invisible, de la rendre attachante, et de montrer que, même lorsque l’on croit que les gens sont abattus, ils gardent encore des ressources : ils peuvent faire preuve d’humour, être rusés…

Dans quelles conditions êtes-vous devenu actionnaire de LVMH ? C’est épatant !…

En 2007, toujours pour l’émission de Mermet, je fais un entretien avec un petit actionnaire ; même si c’est un petit capitaliste, il a l’habitude d’aller, en assemblée générale, embêter les grands patrons. Il m’explique comment on fait pour prendre une action, et à partir du moment où l’on est actionnaire, le PDG est obligé de prendre votre question et d’y répondre. Juste après ça, je rencontre la déléguée CGT (les emplois sont en train d’être supprimés par LVMH). On s’est donc dit qu’on allait prendre une action. On l’a fait et c’était un moment formidable.

Quelles sont les fonctions exactes du personnage que vous surnommez « le commissaire » dans le film, et dont le visage est flouté ?

Ses fonctions ne sont pas très bien déterminées. Il est l’un des responsables de la sécurité chez LVMH. Quelle est sa fonction exacte ? A définir. Car sa société n’est pas salariée de LVMH ; elle intervient de façon extérieure. C’est cette société qui fait entrer « le commissaire » à l’intérieur de la boutique. Ce n’est pas clair ; on peut dire qu’il est l’un des responsables de la sécurité.

Pourquoi l’appeler « le commissaire » ?

Je tiens à préserver son anonymat. Donc son nom est masqué dans le film ; son visage est flouté. Je l’appelle « le commissaire » car c’est un ancien commissaire divisionnaire des renseignements généraux. Il m’a établi la liste de sa carrière.

Que pensez-vous, tout au fond de vous-même, de Bernard Arnault ?

C’est comme un géant qui écrase. Quand on traverse une pelouse, on ne se rend pas compte qu’on écrase des fourmis. L’ordre économique est fait de la même manière. Ce sont des gens qui possèdent des milliards et qui jouent au Monopoly. Ils jouent avec la vie des gens. Ils ne se rendent pas compte, et tout est fait pour qu’ils ne se rendent pas compte de la violence qu’ils produisent. Le lien entre la vie des Klur et la décision de Bernard Arnault, on la voit dans le film. Je serai favorable à l’établissement d’une loi – pas une loi qui renverse le capital – mais une loi qui fait prend conscience aux patrons de la violence qu’engendrent certaines de leurs décisions. Quand le PDG de Goodyear décide de supprimer 1100 emplois, il devrait être contraint de faire 1100 entretiens individuels, et revenir deux ans après pour voir ce que sont devenus ces ex-salariés licenciés. Car tant qu’on manipule des chiffres sur un tableau, c’est facile ; ça l’est moins quand on a des gens en face de soi ; ça prend une autre gueule.

Il n’y a pas de haine dans votre film ; c’est aussi ce qui fait sa force. Est-ce voulu ?

J’ai construit le film comme ça. Mais, au fond de moi, il y a des moments où je bous de colère, et j’ai envie de donner des coups de poings dans la tronche. Le film, sur le plan artistique, est donc une conversion ; ce que l’on peut porter comme tristesse, il faut le transformer en joie. Et ce que l’on porte colère, il faut le transformer en autre chose. Mais sur le plan économique, tu te dis : « Quelle catastrophe ! »

Votre film est marxiste dans son fond ; il est libertaire dans sa forme. C’est habile dosage. Que pensez-vous de cette analyse ?

Vous me fournissez là, une analyse que je risque de répéter régulièrement dans les débats. Le slogan de Fakir, est « sérieux sur le fond, drôle sur la forme ». Je dis que je suis Groucho-léniniste. Il y a toute une pensée qui n’est pas mise en avant dans le film mais qui existe quand même. Effectivement, la forme du film est assez libertaire. C’est un film qui bouscule un peu les syndicalistes sur la manière de faire ; mais en même temps, ils l’acceptent. Ils sont tellement en panne d’imagination ; ce film cherche à apporter de la joie, une respiration, de l’oxygène dans tout ça. Je trouve votre analyse marrante, intéressante.

Combien a coûté votre film et dans quelles conditions l’avez-vous réalisé ?

Ce sont les abonnés de Fakir qui ont payé. Le coût était de 40 000 euros. On a payé monteur, cadreur et preneur de son. A cela s’ajoute le camion ; donc un budget de production de 40 000 euros ce qui n’est pas énorme, le tout financé par la trésorerie de Fakir. Pour terminer le film, il a fallu payer les droits musicaux. J’ai donc cherché un producteur. J’ai tout fait pour que le film sorte du ghetto ; on aurait pu faire de l’autoproduction et de l’auto distribution.  J’ai donc opté pour un producteur normal qui m’amène vers un producteur normal. Le producteur était persuadé qu’il bénéficierait d’un soutien du CNC car tous ses films avaient, jusqu’ici, bénéficié d’un soutien du CNC. Or, le premier film qui ne reçoit rien du CNC, c’est le nôtre.

Comment expliquez-vous cela ?

Ils n’ont pas à se justifier. Le réalisateur des Nouveaux chiens de garde, Gilles Balbastre, a fait paraître un article sur les liens qui uniraient la fondation LVMH et le CNC. Moi, je n’affirme rien en ce sens, mais ce sont des couilles molles. Pour moi, c’est une péripétie ;   nos lecteurs ont envoyé 60 000 euros.  Ça prouve encore une fois qu’on peut réussir en animant les gens. Le film existe ; l’histoire du CNC n’est qu’une péripétie.

Une vraie relation se tisse, au fil du film, entre le faux fils Klur (que vous interprétez à l’écran) et le fameux commissaire. De quelle nature est cette relation ?

Ça va bien au-delà de ce qu’on peut voir à l’écran ; en fait, j’ai la matière pour faire deux films. Le deuxième film pourrait être centré sur cette relation. Le commissaire propose à « mon Jérémy Klur » d’entrer dans la gendarmerie. De mon côté, j’invente tout un personnage avec « mon Jérémy » ; je confie lui que je fais des crises d’épilepsie, donc que je ne peux pas entrer dans la gendarmerie ; il me propose de rentrer dans la société des champagnes Vuiton. Je bâtis un personnage relativement dostoïevskien ce qui engendre des aventures assez rocambolesques. Il y a un rapport quasiment filial qui se construit par téléphone. Paternel et filial. Le commissaire se rend compte que « mon Jérémy » est un peu bizarre dans cette famille. Il veut lui donner une chance de sortir de son milieu social, et de s’épanouir.

Le fond du commissaire est bon et généreux, au final.

Je trouve effectivement que c’est un personnage très ambigu. C’est ce qui fait le charme du film ; ce n’est pas une thèse. Finalement, le seul acte généreux de Bernard Arnault (qu’il aura fait dans son existence), va faire conduire à ce qu’on se moque de lui. Nous, nous produisons un rapport de force qui est bâti sur une fiction. Parfois, des gens dans les salles me disent beaucoup mal de mon commissaire, mais moi je l’aime beaucoup. Mais, c’est vrai que sa fonction qui est d’acheter les syndicalistes, ce n’est pas formidable… Il n’empêche que j’aime sa manière de parler ; je l’adore. Il y a une différence entre le discours et la vie.

Quels sont vos projets ? Travaillez-vous sur un nouveau film, un livre ?

Non. Je ne suis pas réalisateur ; j’ai fait un film par inadvertance. Je ne dis pas non plus que je n’en ferai plus jamais. Je pense que ce film détient une certaine magie et une grâce qui ne sont pas reproductibles. Si je recommence quelque chose, je vais être déçu et je vais décevoir tout le monde. Ici, il y a une mayonnaise qui a pris. Mon travail continuel est celui de Fakir. Moi, je cherche des modes d’intervention originaux dans la vie publique. Ce film est un mode d’intervention original. Le 12 mars prochain, on va tenter de faire le Réveil des betteraves en Picardie, ce pour tenter de mettre de l’animation dans la vie publique picarde. On ne peut pas avoir un Front national avec 42 à 43 %, et être indifférent, résigné et laisser les gens s’enfoncer dans le désarroi. Je ne dis pas que ça marchera. Sur le plan personnel, je ne peux pas refaire un film.

Comment le film est-il reçu jusqu’ici ?

Les salles sont enthousiastes. Ce n’est pas à moi de le dire, mais il faut entendre les rires et les applaudissements ! Il y avait 800 personnes à Paris pour venir voir le film. On a refusé deux cents personnes. Ma fierté, c’est que ce film touche les intellectuels, certes… mais, chez moi, je suis en train de refaire le rez-de-chaussée dans ma baraque, à Amiens ; eh bien, j’ai invité le peintre, le carreleur, l’électricien, à venir voir le film. Ils sont venus et m’ont dit merci les yeux rougis. Ils ne seraient pas venus d’eux-mêmes dans un cinéma d’art et d’essai. Ils m’ont demandé de continuer mon métier et de ne pas me mettre au bricolage. Ce film intéresse les intellectuels mais aussi le peuple ; pour moi, c’est une très grande fierté.

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

 L’agonie du XXe siècle

     Le dernier roman de Patrick Besson a la forme d’un petit polar bien mené.  Mais il est bien plus profond car l’Histoire traverse cette petite histoire de cœur.

Comment ne pas aimer un roman qui contient cette ph

Patrick Besson, écrivain.

Patrick Besson, écrivain.

rase si juste : « J’aime le communisme pour son conservatisme » (page 138). Le conservatisme rassurant du communisme ; voilà qui est bien pensé. C’est pour ça qu’il nous manque tant, le communisme. Le Front national, qui se veut moderne, ne fait pas poids. Comment ne pas aimer un roman qui, sous des dehors de petit polar bien ficelé, fait passer avec tant d’à-propos et d’élégance la grande Histoire dans la petite histoire ? Une fois encore, il a fait fort, Patrick Besson. Son dernier roman, Ne mets pas de glace sur un cœur vide, est un tableau, précis et sensible du XXe siècle finissant. Agonisant, plutôt. Car, comme dans toute bonne littérature, la mort rôde dans cette fiction rondement menée.

L’histoire débute, en 1989, dans un café de banlieue, à Malakoff, ville communiste. (Quel bonheur quand Patrick Besson, évoque Léo Figuères, maire communiste de Malakoff, historien, résistant.) Deux voisins, récemment devenus amis, s’y retrouvent : Vincent, terriblement cardiaque, attend une greffe du cœur ; Philippe professeur de lettres, fou de bicyclette et d’aventures sexuelles. D’abord, ils s’intriguent mutuellement, puis s’apprécient, puis s’étonnent, puis se comprennent de plus en plus mal, puis se détestent, puis se haïssent. Enfin, l’un est plus haineux que l’autre : Philippe, le prof, qui vote socialiste « comme tout le monde enseignant ». La cause de l’amitié anéantie ? Les femmes ; une surtout. La superbe Karima (qui « avait le corps d’un grand garçon de 18 ans »), mystérieusement séduite par Vincent, homme souffrant et sans charme. Les rares conquêtes de ce dernier sont habituellement happées par la langue de Philippe, caméléon-séducteur. Mais Karima résiste… Il ne comprend pas pourquoi. Tout le suspens repose sur une histoire de cœur ; c’est réellement palpitant, bien mené. Et quel bonheur de déguster, comme toujours chez Besson, ces dialogues très drôles, brillants, vifs qui pourraient rappeler ceux du regretté Félicien Marceau. (Lecteur, reporte-toi à la page 64 ; c’est un parangon du genre.) Le cynisme acidulé d’autres dialogues. (Quand, page 68, Vanessa discute avec Philippe ; ils se demandent si le somnifère qu’elle a administré à Vincent pour qu’ils soient tranquilles, ne l’a pas tué.) Et ces noms qui traversent le roman, petits scuds poétiques. (Exemple : se souvenir du poète anglais Rupert Brooke, mort sur une île de la Mer Egée en 1915.) Quel bonheur, enfin, de savourer chaque mots des phrases du styliste Besson. Page 151 : « J’ajoutai donc, en août 92, quelques soirées d’été aux milliers que j’avais vécues avant de connaître Karima. Elles étaient tièdes, avec un goût de bière fraîche. Elles donnaient l’impression de ne jamais pouvoir devenir du passé et c’est pourtant ce qu’elles ont fait quand, pendant les hivers de ma vie, je leur tournais le dos. » Imparable. On dirait du Morand délesté de son cœur sec.

PHILIPPE LACOCHE

Ne mets pas de glace sur un cœur vide, Patrick Besson. Plon, 185 p. ; 18 €.

 

L’horrible Jugan: une âme noire et un livre lumineux

Cet ignoble personnage hante le plus beau roman de Jérôme Leroy. Un texte inoubliable, puissant, propulsé par savoureuse écriture.

Il a fait fort, Jérôme Leroy! On savait qu’on pouvait compter sur lui, qu’il était l’un de nos meilleurs prosateurs français, et un poète inspiré. Il faut lire, sans plus tarder – si ce n’est pas déjà fait – Monnaie bleue (La Table ronde, 2009), Le Bloc (Gallimard, Série noire, 2011), Physiologie des lunettes noires (Mille et Une Nuits, 2010). Et tous les autres. Il faut lire Leroy comme il faut lire Fajardie, Simenon et Carver. Jérôme Leroy possède ce qu’on nomme un univers. Il mêle le réalisme le plus cru, le plus blafard (il sait se faire atmosphériste au même titre que Calet, Mac Orlan ou Éric Holder), aux intrigues les plus poussées, les plus folles, où l’écologie se dispute avec la politique. Comme tous les grands, il ne fait jamais la morale; on est en droit de l’en féliciter. Il constate plus qu’il ne dénonce, relate plus qu’il ne pointe du doigt. Ça fait encore plus mal. Ses romans, ses

Jérôme Leroy, écrivain, journaliste, poète.

Jérôme Leroy, écrivain, journaliste, poète.

nouvelles, ses poèmes ne sont rien d’autres que des charges violentes, frontales, teigneuses et efficaces contre l’indéfendable société ultralibérale et son presque jumeau le capitalisme. Leroy est un marxiste; il ne s’en cache pas dans une société où, de plus en plus, depuis l’avènement de la prétendue gauche sociale libérale, le mot communisme est devenu un gros mot. Avec Le Bloc, il dézinguait le Front national, tout en ne le jugeant pas. Et cela était bien plus percutant que les essais «bonne conscience» et bien-pensant des journalistes de la presse à bobos qui préfèrent injurier tous ceux qui appellent de leurs vœux un souverainisme social plutôt que de subir les vexations permanentes de nos bons amis d’Outre-Rhin. Oui, Jérôme Leroy n’est pas seulement un romancier de haute volée; c’est aussi un penseur intéressant qui chemine hors des sentiers battus du politiquement correct. Ça fait du bien. Mais revenons à son Jugan. Que nous raconte-t-il? Son narrateur est un enseignant en vacance à Paros, en Grèce; il se souvient de Noirbourg où, douze ans auparavant, il a commencé sa carrière de professeur au lycée Barbey-d’Aurevilly (joli clin à Barbey et à son personnage défiguré, comparable à Jugan!). C’est là, au cœur du Cotentin, qu’il voit un jour débouler Joël Jugan, ancien leader d’Action Rouge, leader charismatique d’un groupe d’extrême gauche. Il sort de taule où il a pris cher: dix-huit ans. Clothilde Mauduit, son ancienne complice, l’a fait recruter comme assistant pour l’aide aux devoirs des collégiens en grande difficulté. Le narrateur croise Jugan: c’est le choc. Celui-ci est défiguré. Son visage est d’une laideur repoussante, plein de bourrelets, de plaies toujours purulentes. Jugan croisera alors Assia, une adorable petite étudiante en comptabilité qui, ensorcelée par un Gitane, deviendra folle amoureuse de cette manière de monstre. Car, ce n’est pas son aspect physique qui fait de lui un monstre, mais bien son âme noire, sa cruauté, sa perversion. Ce sale type en fera voir de toutes les couleurs à la jolie Assia. Cette histoire, rondement menée, où, une fois encore, le fascisme de la marchandise est dénoncé en filigrane, n’est rien d’autre que l’un des plus grands romans de cette rentrée littéraire 2015.

PHILIPPE LACOCHE

Jugan, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 214 p.; 17 €.