L’imagination flamboyante de Didier van Cauwelaert

     Son excellent dernier roman, « On dirait nous », n’est pas sans rappeler les meilleurs livres de Félicien Marceau et de Marcel Aymé.

Récemment, Didier van Cauwelaert est venu à la librairie Martelle, à Amiens, pour y rencontrer ses lecteurs et dédicacer son bouillonnant dernier roman, On dirait nous. Il y conte la rencontre entre un jeune couple (Soline, violoniste et Illan) et un, très âgé (Yoa, Indienne Tlingite, en fin de vie, et Georges, ancien professeur, passionné par la culture des Indiens d’Alaska). Le but de ce dernier : convaincre la jeune femme d’aider à la réincarnation imminente de Yoa…

Quelle est la genèse de ce roman singulier ?

Un sujet de roman, c’est toujours un point de rencontre entre des émotions parfois anciennes, parfois récentes, qui demandent à remonter, à s’exprimer, à être mises en situation. Puis l’intrigue, qui va me permettre d’en tirer tous les accents. Ce n’est pas uniquement un concept, une idée. Là quand j’ai découvert, en travaillant sur le Dictionnaire de l’impossible, le concept de la réincarnation chez les Indiens Tlingites en Alaska qui choisissent de leur vivant leur prochaine famille d’accueil (avec une sorte d’entretien d’embauche et des tests), je me suis dit que ce serait un sujet formidable à transplanter en France (dont ce n’est pas du tout la culture) et raconter la vie de deux couples, donc écrire une histoire intergénérationnelle. Et puis toujours ce thème de la transmission, comment gérer la perte de l’être aimé, comment apprivoiser la mort et l’après vie. A partir de quelque chose qui ne pourrait qu’être dramatique, comment créer du sens, du lien et du bonheur. C’est un peu le cas dans chacun de mes livres. Là, je me suis rendu compte qu’il y avait tout, ce qui me permettait d’évoquer cette femme qui est très importante pour moi ; elle a une résonnance très forte dans ma vie… Tout s’est assemblé de manière assez harmonieuse et évidente, et suffisamment pour que je me sente obligé de plonger dans cette histoire.

Le personnage de Yoa, la dame âgée en fin de vie, est-ce un personnage que vous avez connu ou est-ce une pure fiction ?

Ce type de maladie, je l’ai connue malheureusement dans ma famille. Avec en même temps, cette épée de Damoclès car c’est la version lente de la maladie de Charcot avec atrophie musculaire, et du jour au lendemain, ça peut bloquer le cœur et les poumons. Comment répondre à ça quand on est une femme amoureuse. Chaque jour doit être important ; il ne doit pas avoir un jour sans une surprise. Cette manière qu’ont les vieux en état de précarité et qui ont la chance d’être encore ensemble, et d’apprivoiser la maladie autant que faire se peut. Là, il y avait une résonance autobiographique. En revanche, cette culture indienne je ne l’ai pas connue. Elle est maintenue sous perfusion de la culture par son mari, cet obsédé de la culture indienne et des coutumes tlingites, ça, c’est inventé mais sur des bases tout à fait réelles, et concerne ces Indiens avec leurs croyances.

Vous avez une imagination luxuriante. L’histoire de ce violoncelle surnommé Mattéo…

C’est de l’assemblage de choses réelles, ou purement imaginaires… Je suis obsédé depuis longtemps par le rapport entretenu par les femmes et le violoncelle. Déjà, j’abordais cela dans Corps étrangers. Je trouve qu’il n’y a rien de plus sensuel qu’une femme qui joue du violoncelle. C’est l’instrument qui est le plus proche de la voix humaine. Ces vibrations nous touchent profondément. Et la grâce qu’il faut pour manipuler cet instrument. J’ai piqué l’instrument à Gautier Capuçon ; la manière dont il me parlait de cet instrument qui puise sa force de son âge de ses faiblesses : il est creusé par les vers… Je me suis dit, je vais faire, dans un roman, un ménage à trois : elle, lui et le violoncelle. Ce studio, le poulailler, c’est très cher à mon cœur. J’ai isolé cette densité de bonheur sur 20 mètres carrés. J’ai ajouté la dimension violoncelle ; un lieu conçu pour l’instrument dans lequel l’homme se trouve toléré… C’est donc un assemblage entre la réalité et l’imaginaire.

Votre style, votre univers me rappelle ceux du regretté Félicien Marceau.

J’ai eu la chance que ce soit un grand ami. Il est venu voir ma première pièce, L’Astronome, en 1983. J’ai eu la chance qu’il soit dans la salle. Il m’a envoyé quelques-unes des plus belles lettres que je n’ai jamais reçues sur mes livres. Voilà quelqu’un qui avait cette sensualité, mêlée à de l’humour et du vrai féminisme, d’empathie très forte avec les femmes. La Terrasse de Lucrezia, l’un de ses derniers livres, c’est extraordinaire sur la psychologie féminine ; c’était un homme délicieux dans la vie qui, en plus, prodiguait une leçon de vie incroyable : les dernières années de sa vie il était quasiment aveugle ; il ne pouvait plus ni lire, ni écrire. Je me disais : « Ce n’est pas possible… car c’étaient là ses deux passions… ». Or, il avait gardé exactement le même humour, la même attention aux autres, le même regard – si je puis dire – sur les femmes. Sa fin de vie était comme un enchantement dans le vieil hôtel particulier de la rue Perronet, à Neuilly (qui est un peu délabré). Il avait autour de lui des petites infirmières somptueuses qui adoraient ce vieux monsieur…

Des petites Creezy, en quelque sorte.

Exactement, des petites Creezy (N.D.L.R. : Creezy est l’un des meilleurs romans de Félicien Marceau ; c’est le portrait, tout en subtilité d’un magnifique mannequin)… Il a vraiment fini sa vie avec les forces de l’amitié, de la jeunesse… On venait déjeuner chez lui une fois par mois jusqu’au bout. C’était formidable. Son problème de surdité était réglé avec un appareil… Il avait quelque chose d’extraordinaire – jusqu’à la fin, à 98 ans – il disait un truc à l’apéritif, et il revenait dessus après. Il n’avait absolument pas de problèmes de mémoire. Or, souvent à cet âge-là, on  ne fixe pas la mémoire immédiate. Il n’y avait, chez lui, aucune déperdition intellectuelle et affective. Il était toujours beau.

Votre inspiration peut faire aussi penser à celle de Marc Aymé.

Vous avez tout compris. Je ne l’ai pas connu personnellement ; en revanche, j’ai bien connu sa veuve et sa petite-fille. Et j’ai racheté son bureau  et son fauteuil. C’est un bureau de médecin, style Louis XVI, avec un dessus en cuir vert, un peu grillé par le soleil. Son fauteuil est un fauteuil scandinave des années 50 avec une assise en skaï noir. Il écrivait toujours jambes croisées et en appui sur une fesse. Donc, je suis obligé décrire comme lui sur le plan physique, sinon, j’ai mal au dos. C’est un petit clin d’œil. Je l’ai acheté quand la petite-fille a vendu l’appartement, il y a environ dix ans. Il y a toujours une odeur d’antimite dans les tiroirs du bureau. C’est imprégné. Ca sent comme les manteaux de fourrures des grands-mères. Je peux rien mettre dedans… je continue à avoir des clins d’œil avec Marcel Aymé qui, évidemment, est mon auteur de chevet. J’aime son mélange du fantastique et du quotidien.

Didier van Cauwelaert interviewé par Anne Martelle.

Didier van Cauwelaert interviewé par Anne Martelle.

… la brutalité des sentiments et la délicatesse des émotions…

Vos livres sont empreints d’une certaine légèreté mais aussi d’une mélancolie.

J’aime cette phrase terrible de Cioran : « Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter. » La mélancolie, c’est tout le charme et le sel de la vie. Fatalement il y a de belles émotions quand on pense aux gens qui ne sont plus là ; nos agendas, avec le temps qui passe, deviennent des mouroirs. La mort de Félicien Marceau, celle de Frédéric Dard (qui était mon autre copain) m’ont marqué. Et, fait du hasard, mon appartement se trouve à côté du mur du Passe-Muraille (Marcel Aymé) et du square Frédéric-Dard. Ce sont des petits clins d’œil à travers le temps qui font le plaisir.

Georges Nodier, le vieux professeur, est à la fois mystérieux et très péremptoire.

Oui, il est à la fois séduisant et manipulateur. Il est généreux et brutal ; il y a une brutalité de la générosité que j’ai constatée chez de nombreuses personnes. C’est aussi une réaction contre la résignation à la vieillesse, à l’assagissement, notamment quand il donne son coup de main au restaurateur. Je me suis inspiré directement du restaurant Le Vieux Chalet, à Montmartre. Tout y est ; c’est rare que je m’inspire à ce point d’un décor existant ; avec le toilettes à la turc… Donc Nodier est à la fois fascinant, séduisant, agaçant. Et quand il se lâche, – comme chez les gens qui se tiennent beaucoup – il dit : « Quelle chierie de vieillir ; il n’y a aucune compensation. » Mais sans l’ombre et l’obscurité, il n’y a pas de victoire de la lumière.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

J’ai écrit une pièce qui est en attente de distribution. Il y a un film que je vais tourner l’an prochain ; il y a la suite du Dictionnaire de l’impossible. Et il y a un roman qui germe… J’ai déjà les bases… Le magasin reste ouvert pendant les travaux, comme on dit.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE

On dirait nous, Didier van Cauwelaert, Albin Michel. 358 p. 20,90 €.

L’art de l’argot

     Avec « les princes de l’argot », François Cérésa propose un livre rafraîchissant, bien documenté, drôle, facétieux. Et émouvant. Une belle réussite.

   Les princes de l’ar

François Cérésa, à la terrasse du café Le Rouquet, à Paris.

François Cérésa, à la terrasse du café Le Rouquet, à Paris.

got, livre de François Cérésa, est un régal. Cette sorte d’essai – qui mêle aussi de courtes biographies – fait, en quelque 230 pages, le tour de la question avec brio, précision, passion et inventivité. C’est une prouesse tant cette langue – cet opus le prouve – est diverse, variée. Et très riche.  « L’argot d’autrefois était aristocratique, celui d’aujourd’hui est démocratique. Il est l’épandage, il pue pour tout le monde. Jacter l’argot chez Lipp ou dans une émission de télé à la mords-moi-le-schpatche est du dernier cri. C’est un must. Et une certaine forme de décadence », estime l’écrivain qui, en la matière, en connaît un rayon puisque ton texte est truffé d’expressions chères à cette langue.

    Il convoque ici – pour notre plaisir – les plus grands, les plus talentueux, les plus « pratiquants » : François Villon, François Vidocq, Eugène Sue, Aristide Bruant, les Pieds Nickelés, le sulfureux Albert Simonin, le courageux et grand résistant Alphonse Boudard, Frédéric Dard, Michel Audiard, Auguste Le Breton, le chanteur Renaud et quelques autres. Sans oublier l’incontournable et encombrant Louis-Ferdinand Céline, faisait suivre le chapitre qu’il lui consacre par un autre intitulé – c’est significatif – « Après Céline ». Comme s’il eût écrit « Après Jésus-Christ ». Les mots, exquises trouvailles, truffent la prose de Cérésa, explosent aux oreilles du lecteur comme des grenades de champagne du peuple : jaspiner (parler), la mousse (la merde), le daron (le maître), la tocante (la montre), le patelin (le pays), la caruche (la prison), les écoutes (les oreilles), la baude (la vérole), gy (oui), etc. Il y a aussi d’autres petites perles comme le soissonnet (le clitoris).

    Passent également d’autres écrivains, comme des ombres éclairantes et radieuses : Maurice Raphaël (connu sous un nombre incroyable d’autres pseudonymes, homme au passé trouble, proche de la sinistre rue Lauriston, siège de la gestapo française et de sa pègre peu reluisante), Jean Richepin, mais aussi Francis Carco, Rabelais, Cavanna et Pierre Mac Orlan.

    Les passages émouvants ne manquent pas car l’argot, comme François Cérésa, ne manque pas de cœur : « J’ai connu Alphonse Boudard pendant vingt ans. Il m’avait aidé pour mon premier livre. Je le croyais immortel. En 2000, pour le réveillon, je les avais invités Gisèle et lui. Il avait appelé au dernier moment pour annuler. Alphonse Boudard n’était pas homme à annuler. Quatorze jours plus tard, Louis Nucéra m’avertissait qu’Alphonse nous avait faussé compagnie sans prévenir. Il était homme à ne pas prévenir. Il restera toujours dans le « le jardin de nos cœurs » ». La langue verte, toute aussi facétieuse qu’elle soit, ne voit pas forcément toujours la vie en rose.

                                                     PHILIPPE LACOCHE

Les princes de l’argot, François Cérésa, Ecriture, 233 p. ; 17,95 €.

La folie libertaire de François Cérésa

Avec « Merci qui? », son dernier roman, François Cérésa descend en flamme une certaine branchitude aussi futile que ridicule. Un feu d’artifice de mots.

François Cérésa.

François Cérésa a plus d’une corde à son arc. Ou plusieurs encres pour ses plumes. Comme on voudra. Auteur d’une trentaine de livres, romans principalement mais aussi essais et documents, il peut tout aussi bien nous donner à lire un roman modianesque, mélancolique et nostalgique comme Les Moustaches de Staline (Fayard 2008, prix Cabourg du roman), que l’historique et «cap et d’épée» La Terrible Vengeance du chevalier d’Anzy (Plon 2008), ou que le truculent et rabelaisien Carnaval des grenouilles (Robert Laffont, 1989).

On sent qu’avec son dernier roman Merci qui?, François Cérésa s’est bien amusé; il a dû même jubiler en l’écrivant. C’est en effet une irruption de mots, de bons mots, de folies, de passions, de verbes hauts, de colères, de coups de gueule, de coups de poings dans la gueule. On sent bien qu’il a tenu à rendre hommage à quelques-uns de ses écrivains fétiches: Frédéric Dard, Céline, Alphonse Boudard et Léon Bloy. Il ne s’en cache pas puisqu’il dédie ce livre à certains de ceux-ci mais également à Michel Audiard, Albert Simonin, François Vidocq, et François Rabelais. Résultat: on rit souvent à gorge déployée car il y a un ton Cérésa, une musique forte, symphonique, parfois aussi déjantée que les meilleurs brûlots du punk des seventies.

Il nous raconte l’histoire de Lucky «qui n’a plus vingt ans depuis vingt ans», un ancien cover-boy, sur le point de se reconvertir en écrivain. À ses côtés, un drôle d’oiseau, Pierre-François Coblence, alias P.-F., parangon de la «branchitude», ridicule à souhait, qui mâtine la moindre de ses phrases avec un franglais qu’il étire comme un vieux chewing-gum. On y trouve également Marie-Antoinette, une dame mûre très sexy, aux charmes poivrés. Et Ludivine, une craquante lolita qui fait, justement, craquer Lucky. François Cérésa ne donne pas que dans le burlesque; derrière le petit théâtre bruyant et vaudeville se cache une authentique critique de notre société qui bat de l’aile, le tout ficelé par une barde franchement libertaire: «Pour être de droite, il faut être idiot. Pour être de gauche, il faut être riche.» Imparable.

PHILIPPE LACOCHE

Merci qui?, François Cérésa, Écriture, 362 p.; 18,95 euros.