Un autre Frédéric Beigbeder

Dans cet essai éclairant, Arnaud Le Guern dévoile d’autres faces plus cachées de ce grand littéraire.

« J’ai voulu écrire un roman gonzo sur sa vie et sur son œuvre, faire passer en fraude du roman dans cette figure imposée qu’est la biographie. Ce n’est pas une biographie journalistique; c’est une flânerie en liberté.» Ainsi s’exprime l’écrivain Arnaud Le Guern à propos de Beigbeder, l’incorrigible, un essai très personnel sur l’un des personnages phares du monde littéraire français. Un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, sous ses dehors de noceurs et de provocateur, il demeure un passionné de littérature, un remarquable romancier et un homme élégant. Rencontre avec l’auteur de ce roman gonzo.

Arnaud Le Guern, qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur Frédéric Beigbeder?

Une commande d’une de mes éditrices préférées qui avait aimé mon livre sur Vadim et mon roman Adieu aux espadrilles. Elle avait envie de faire réaliser une biographie de Frédéric Beigbeder; elle a pensé que j’étais la bonne plume pour évoquer la vie et l’œuvre de Frédéric. Moi, ça m’a permis de prolonger une partie de plaisir. Le plaisir de mes premières lectures de vieil adolescent des romans de Frédéric et le plaisir des rencontres que j’ai pu avoir plus tard avec lui (déjeuners, soirées, conversations, etc.)

Quand et comment vous êtes vous rencontrés?

La première rencontre avec Frédéric c’était il y a cinq ou six ans, lors d’un Prix

Arnaud Le Guern (à gauche) ici en compagnie des excellent écrivains Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana, à Paris.

de  Flore. J’étais particulièrement grisé donc on s’est peu vus. Il avait aimé mon livre sur Paul Gégauff; on s’est rencontré réellement lors d’un déjeuner agréable, et on s’est revus assez fréquemment. Et j’ai édité ses Conversations d’un enfant du siècle chez Grasset.

Comment le définiriez-vous?

C’est un homme élégant, cultivé, un feu follet manière Drieu. Un homme d’ombre et de lumière; de la nuit et des jours. C’est un homme à la fois très drôle et très mélancolique. C’est un très grand critique littéraire. Et c’est un homme dont la plus grande qualité (et peut-être le plus grand de ses défauts) est qu’ il n’en fait toujours qu’à sa tête. Il ne suit que la ligne de ses plaisirs. Cela constitue une grande partie de son charme.

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui?

Ce que j’aime tout particulièrement chez lui c’est que tout passe par les mots, donc par la littérature. Frédéric est un fêtard, un noceur, un homme d’excès comme Paul-Jean Toulet, mais il est avant tout un écrivain. J’ai voulu remettre Frédéric Beigbeder au centre de la maison littérature.

Quel est, selon vous, le livre de l’œuvre de Frédéric Beigbeder qui restera comme incontournable?

Le premier qui me vient en tête c’est Un roman français. Un beau texte mélancolique et une plongée en enfance. Si je peux en ajouter un deuxième ce serait Premier bilan après l’Apocalpyse qui donne beaucoup de cartouches littéraires pour affronter l’époque.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Frédéric Beigbeder, l’incorrigible, Arnaud Le Guern, éd. Prisma; 297 p.; 19,95 €.

 

Du style, du panache et du rock

    Christian Laborde donne le meilleur de lui-même avec ce recueil de nouvelles où pop, chanson et jolies dames font bon ménage. Un régal.

Madame Richardson et autres nouvelles : quel beau titre ! Et quel beau livre ! Poète, essayiste (spécialiste de l’

Christian Laborde, excellent nouvelliste.

Christian Laborde, excellent nouvelliste.

œuvre de Claude Nougaro et du cyclisme), romancier, nouvelliste et homme de scène, l’excellent Christian Laborde (qui donna à notre journal, il y a quelques années, une magnifique nouvelle dans le cadre de nos séries d’été) a plus d’une corde à son arc. S’il est des touche-à-tout qui bâclent, il n’est pas de ceux-là. Dans chaque discipline, Christian excelle. Il n’en est que pour preuve ce succulent recueil de nouvelles qui nous entraînent sur les sentiers d’un érotisme délicat, d’un sentimentalisme jamais mièvre et surtout, surtout, sur les vagues de mélodies souvent rock et pop. Les filles ou les dames qui passent par ici sont toujours appétissantes, délurées, sensuelles. Christian Laborde n’a pas son pareil pour les décrire, les comprendre, les défendre ; il a la vie et le plaisir au bout de la plume. (Il l’avait montré à ses lecteurs en 1987 en leur donnant à lire un petit bijou : L’Os de Dionysos, ce qui fera à dire à Frédéric Beigbeder qu’il est un « dangereux obsédé textuel ».)

Ici, Christian Laborde nous invite à suivre Mme Richardson qui, délaissée, prend un amant. Et en profite magnifiquement. Dans la nouvelle « L’autoradio », texte très rock, Jacques Margeac, le fils de l’hôtelier, finit très mal à bord de son cabriolet. Et le tout avec, pour bande sonore,  Led Zeppelin, T. Rex, Kevin Ayers (et sa guitare Gibson Les Paul Deluxe, orange dégradé)… « L’Espagnol » est également une nouvelle très inspirée qui évoque le racisme ordinaire en province. (Mais l’Espagnol se vengera en honorant toutes les femmes de ses jaloux ennemis ; c’est réjouissant et jouissif.) Rock, oui, ces nouvelles sont rock. On y retrouve cette chère et regretté revue Best, mais aussi quelques musiciens français des seventies comme Paul Scemama, notamment membre du groupe Alice. Erotisme, aussi, avec, en particulier, ce dessinateur qui « croque le cul d’Elsazilay ». Suggestion, non-dits, double sens ; tout est terriblement excitant et délicat. Et il y a ces images du Laborde poète ; ces images belles à pleurer et si justes, si émouvantes comme le ventre de cette fille qui est « chaud comme une tuile ». Certaines nouvelles flirtent avec le surréalisme, le presque absurde ; on en redemande. Ce recueil séduit par sa force, sa diversité, son écriture réjouissante. Du Laborde du meilleur cru.

PHILIPPE LACOCHE

Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes, Christian Laborde, Robert Laffont. 208 p. ; 17 €.

Du rock sur les planches de Deauville

Gilles Leroy (à droite), Philippe Labro, Philippe Augier, maire de Deauville, Jérôme Garcin.

 Le salon Livres et Musiques de Deauville est l’un des événements les plus conviviaux de l’Hexagone. Je m’y suis rendu, une fois de plus, avec entrain et bonne humeur. J’ai enjambé le pont de Normandie, au-dessus du port du Havre. Un ciel incertain, digne de ceux que l’on contemple dans les toiles d’Eugène Boudin. Quelques gouttes de pluie, puis l’embellie , soudaine, apaisante. Deauville, c’est un peu une Biarritz normande. Des villas blanches, ou de pierre meulière. Des jardinets mouillés où s’ennuient des buis odorants et des lauriers plus mélancoliques que roses. Les plaques des voitures sont parisiennes. On se croirait à Paris en bord de mer. Patrick Modiano eût aimé. Je fonce à la remise du prix de la ville de Deauville, attribué à Gilles Leroy pour son livre Nina Simone, roman, paru au Mercure de France. Il s’agit d’une biographie romancée de la chanteuse, née en Caroline du Nord en 1933. Au cocktail, je salue Jérôme Garcin, président du jury, discute longuement avec le journaliste-écrivain François Bott, membre du jury. On parle de Roger Vailland, de Paul Morelle, critique littéraire et dramatique au Monde des livres que dirigea François pendant des années. Je papote aussi avec Michka Assayas, journaliste à Rock & Folk et à Libération, auteur du Nouveau dictionnaire du Rock. Le soir, coup de fil de Christian Laborde qui vient d’arriver dix heures de train pour effectuer le voyage de Pau à Deauville. Il est en compagnie du batteur Francis Lassus avec qui il donnera, le dimanche, son spectacle Nougaro par mont et par mots, une sorte de long monologue qui fait revivre, non sans émotion, les textes de Claude Nougaro, supportés par les frissons de batterie et les riffs de guitare de Francis Lassus. On rigole ; on cause. Il me parle de L’Idiot international, de Jean-Edern Hallier, mort à Deauville justement, d’une crise cardiaque. L’Idiot réunissait des plumes acerbes et talentueuses : Edward Limonov, Patrick Besson, Benoît Duteurtre, Michel Déon, Morgan Sportès, Frédéric Beigbeder, Arrabal, Marc-Edouard Nabe, etc. Je voulais interviewer Dominique Tarlé, pour son exposition Photographier les Rolling Stones  (photos réalisées en été 1971 dans le Sud de la France, dans la cave de la villa Nellcôte, de Keith Richards, à Villefranche-sur-Mer, lors de l’enregistrement d’Exile on Main Street. Impossible. Il ne cessait d’être accaparé par des fans de son travail, mais surtout par des fans de Stones. Je me contentais donc de contempler la beauté sensuelle et irradiante, si seventies, d’Anita Pallenberg, ex-compagne de Keith. Et d’écouter des anecdotes de Tarlé pendant la visite guidée. Je me demandais aussi si Brian Jones, l’ancien amant d’Anita, était venu à Deauville. En 1971, il était mort depuis deux ans.

                                                              Dimanche 27 avril 2014

Les portraits gouleyants de Patrick Besson

Dans « Nouvelle galerie », il dresse les portraits d’un vingtaine de personnalités, artistes, comédiens, académiciens, etc. C’est un vrai régal!

Que dire d’autre? C’est un régal. Cette vingtaine de portraits réunis sous le titre adorable de Nouvelle Galerie, est un régal. C’est à la fois dur, vachard, drôle, très drôle. Parfois émouvant. Et quand on gratte, tout est vérifié, bétonné, sérieux. Besson a le rictus imparable. Quand il le décoche, il tape juste. Et fort. Plus de cent kilos de talent dans la tronche, ça peut faire mal. C’est presque du Douillet si ce dernier avait su si bien écrire. Il ne faut pas l’être, douillet, quand on se fait allumer par Patrick Besson. Quand on se fait câliner, ça fait un bien fou. Car c’est écrit, envoyé. Il a un sens inné de la formule, Patrick Besson.

«Les bonnes âmes salopes des lettres»

Il nous croque ici – dans le désordre et liste non exhaustive – l’excellent Jean Yanne («Il a trouvé dans le métier d’acteur ce qu’il n’a pas trouvé dans celui de chansonnier ou d’auteur: un moyen d’exprimer sa gravité.» C’est tout Yanne; tout est dit.), l’indémodable Françoise Sagan (avec ce rappel essentiel: «Il y eut enfin une pétition en faveur d’une grâce fiscale pour Sagan que, sur l’instigation de Jean-François Coulomb et Éric Neuhoff, nous fûmes une trentaine d’écrivains à signer, ce qui fit hurler les bonnes âmes salopes des lettres.»), la craquante Sophie Marceau («Dans La Boum (1980), Marceau est un bébé requin brun.»), du terrifiant Helmunt Newtow («inventeur de la femme tyran»), Mélina Mercouri («la grande rabâcheuse de gaieté grecque»), Grace Kelly («Grace Kelly a grossi. Les communistes monégasques l’appellent Graisse Kelly, mais comme ils sont une dizaine et que personne ne les écoute, le prince Rainier ne les envoie pas en prison.»), les festivals de Cannes (l’année 1968: «l’époque où les marxistes français ont couché avec le plus de jolies filles.» Et puis, il y a ces petits clins d’œil de confidence exquise, page

Patrick Besson.

89, dans le portrait consacré à Emmanuelle Seigner: «Dans le hall du Raphaël, il y a Robert Hue. Le sénateur Robert Hue. On se serre la main, entre cocos. J’ai dit à Emmanuelle que j’étais communiste, c’est peut-être pour ça qu’elle est partie si vite. Ou alors elle avait peur que j’essaie de l’embrasser de force sous la verrière du Raphaël. Parce que moi, je n’ai pas renoncé à la dictature du prolétariat.»

Passent également dans la galerie de portraits Mazarine Pingeot, Carla Bruni, Jean d’Ormesson, Bettina Rheims, Frédéric Beigbeder, Jacques Martin, Patrick Poivre d’Arvor, Michael Jackson et quelques autres.

Patrick Besson a l’aphorisme gouleyant. Sa prose est un Chinon qu’on boit un soir de printemps quand tout s’apprête à renaître.

PHILIPPE LACOCHE

« Nouvelle galerie », Patrick Besson, Mille et Une Nuits, 118 p.; 4,50 euros.

« Chacun fait, fait, fait, Ce qu’il lui plaît, plaît, plaît… »

Frédéric Beigbeder à la terrasse ensoleillée du cercle La Société, place Saint-Germain. Il me parle du lancement du retour du magazine Lui. Suis en compagnie de mon copain Cyril Montana qui, lui aussi, découvre la revue. Entretien.

Pourquoi « Lui »? On est venu vous chercher?

J’étais à l’hôtel Montana, en compagnie de Jean-Yves Le Fur, l’homme qui racheté cet établissement. Il devait être 2 heures et demi du matin; il m’a dit : « Lui est à vendre! ». Là-dessus. Le titre « Lui » est à vendre, insiste-t-il. Je reprends un verre. On se dit : « On ne va laisser passer une chose pareille. On pourrait être les patrons de Lui. » Quand on te propose des choses comme ça, on ne peut pas dire non. Mais je ne savais pas que ce serait autant de travail depuis avril et jusqu’à maintenant. Et je n’aime pas le travail. Et fondamentalement je pense que c’est une fausse valeur, et qu’on sous-estime l’honneur qu’est le chômage. C’est vrai, on culpabilise les chômeurs comme si c’était horrible d’être au chômage; moi, je suis un gros paresseux. Là, Lui, c’était trop marrant, trop séduisant. Pouvoir faire écrire des écrivains que j’aime : Liberati, Nicolas Rey, Patrick Besson, Arnaud Viviant, Gaspard Proust, etc.

Je me souviens des filles magnifiquement dessinées dans la première version de Lui. Est-ce que ça va continuer?

Bien sûr, mais c’est compliqué de trouver de nouveaux dessinateurs. J’étais très heureux d’avoir pu convaincre Voutch, que j’adore; il y a Louise Bourgoin qui a fait un dessin assez amusant. Il y a un jeune homme qui s’appelle Jonathan Bey qui est un peu notre nouvel Aslan.

Vous avez gardé le côté littéraire.

Oui; à l’époque, c’était Jacques Lanzmann qui avait monté la rédaction. Il y avait des analyses et des entretiens; Truffaut faisait le cinéma.

Vous allez donc préserver cet esprit éditorial?

Oui, bien sûr; c’est une revue entrecoupée de photos de filles nues. Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit : il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelque quelle soit.

Cyril Montana, écrivain, découvre Lui à la terrasse du Rouquet, boulevard Saint-Germain, où nous avons fait une petite pause.

On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…

Propos recueillis par

Philippe LACOCHE

Pour lui, pour elle et pour Lui

Frédéric Beigbeder présente Lui, nouvelle version.L'ami Cyril Montana découvre Lui à la terrasse du Rouquet où nous venons de faire une pause.

Mardi 3 septembre, il coule une lumière de miel sur la rue des Moulins des Prés, à Paris. Je vais interviewer Philippe Gloaguen, fondateur du Guide du Routard, dont la dernière livraison s’intitule Picardie 14-18, Centenaire d’un conflit mondial. Tu liras, lectrice curieuse et fidèle (au Courrier picard, à ton mari et à moi-même), l’interview qu’il m’a accordée dans ce même numéro (L’entretien du dimanche). J’ai confié à Philippe que j’avais emporté le Guide du Routard quand je me suis rendu en Grèce, pour la première fois, en train, avec mon pote Gaëtan, dit le Petit Prince de Vouël, en août1975.Le Cyclades. Le bleu aigue-marine des yeux d’une petite Londonienne, le soir, dans la touffeur des soirées de Syros. Le retsina. Puis, j’ai foncé au cercle La Société, place Saint-Germain, où m’attendaient mon copain Cyril Montana et le lancement du retour en kiosque de Lui, qui ressort après neuf ans d’absence. Le résultat est magnifique: «C’est une revue entrecoupée de photos de filles nues», m’a expliqué Frédéric Beigbeder, directeur de la rédaction. «Le plaisir et l’esprit. Un certain esprit français. Une défense d’une civilisation menacée (si on emploie des grands mots). Je l’ai dit: il est hors de question qu’il y ait la moindre homophobie chez nous mais on interdit aussi l’hétérophobie. Il est temps d’être fier de notre sexualité quelle qu’elle soit. On couche avec qui on veut; on fait ce qu’on veut. Chacun fait, fait, fait… ce qui lui plaît, plaît, plaît…» Il nous a invités, le Cyril et moi, au raout du soir, avenue Foch. Il y avait tout le gratin. J’ai retrouvé avec plaisir Arnaud Viviant que je n’avais pas recroisé depuis nos années Best. J’ai fait la connaissance de Fabrice Gaignault, rédacteur en chef Culture et Célébrités à Marie Claire (qui prépare un livre sur Vince Taylor) et d’un type épatant, Julien Millanvoye, rédacteur en chef du site Lui.fr. Vers deux heures du matin, en quittant les lieux, une dame très élégante, 65 ans environ, complètement ivre, s’apprête à remonter sur son scooter pour regagner sa banlieue dorée. Devant moi, un type tente de l’en dissuader. Elle refuse. Il insiste pendant cinq minutes. Elle accepte de le suivre; il la dépose dans un taxi. Il lui a certainement sauvé la vie. Je l’en félicite. Lui demande son nom. C’est le photographe Denis Rouvre (auteur de la superbe photo de Tahar Rahim, p.207, dans Lui). Cette chronique est pour lui, pour elle et pour Lui.

Dimanche 8 septembre 2013

Un Ovni signé Cyril Montana, fils de hippies, quadra qui ne veut pas vieillir

 

De gauche à droite : Cyril Montana, Nicolas Rey et Patrick Besson, écrivain. Paris. Février 2012.

On connaît le talent de romancier et de nouvelliste de Cyril Montana. Le voici de retour avec un roman par nouvelles très original et inclassable. Vivement recommandé. Il s’en explique.

 

Cyril Montana a du talent. Et du succès. A juste titre la critique littéraire et les – nombreux – lecteurs s’étaient émus et avaient applaudi à la lecture des savoureux Malabar Trip (Le Dilettante 2003; J’ai lu, 2006), Carla on my mind (quel joli titre! Le Dilettante 2005; J’ai lu 2008) et La faute à Mick Jagger (Le Dilettante 2008; J’ai lu 2010). Il aurait pu continuer dans cette veine, l’épuiser, s’épuiser lui-même. Mais point. Il est vaillant, le Cyril. Et sincère. Alors, celui qui avait écrit, en juillet 2011, une succulente et érotique nouvelle pour notre journal, nous donne aujourd’hui un roman singulier, très différent de sa production habituelle. Il s’en explique.

 

Votre dernier roman, Je nous trouve beaux, est un peu un Ovni. Assez différent en tout cas de votre précédent livres. Pourquoi cette démarche?
La raison est très simple: après la parution de mon troisième roman La faute à Mick Jagger, j’en ai écrit un quatrième qui m’a été refusé par tous les éditeurs que j’ai sollicité. Après un an et demi de travail, j’avoue que j’ai été assez désoeuvré. Je ressentais la même chose que lorsque, adolescent, j’ai fait une chute de cheval : un traumatisme, avec l’intime conviction qu’il faut vite remonter sur un canasson pour ne pas en être dégouté à vie. C’est ainsi que je me suis mis à écrire les tranches de vie d’un même personnage: Romane Grangier. Cela permet d’écrire des histoires courtes et d’avoir à chaque fois un résultat et un plaisir immédiat, puisque chaque chapitre a sa propre trame tout en faisant partir d’un tout. Alors que lorsque j’écris une seule et même histoire, c’est bien plus astreignant, et le véritable résultat n’apparait qu’à la fin. J’avais juste besoin de me faire plaisir en écriture plus vite

Peut-on parler, à son sujet, de roman par nouvelles?
Je ne dirais pas par nouvelles, mais par tranches de vie. Puisqu’il s’agit de la vie quotidienne d’un seul et même personnage, Romane Grangier, au sein de sa famille, de son boulot, de ses amis, etc. Et même si nous n’avons pas à proprement parler de trame historique, nous retrouvons des situations et des personnages chapitre après chapitre.

Votre narrateur est fils quarantenaire, fils de hippies. Serait-ce un peu vous?

Je suis effectivement fils de hippie, quadra avec des enfants et une femme que j’aime; mais tout n’est pas exactement moi. Ainsi les parents qui sont présents dans le roman ne sont pas du tout les miens, même s’ils sont aussi hippies. Et puis fils de hippie, ça veut tout dire et rien dire, il y a mille et une façons d’être hippie, et tout autant de manière aussi d’élever ses enfants. C’est moi sans l’être, cela représente ce que j’ai été et ce que je suis, et comme nous le rappelle Camus en appendice « on voit parfois plus clair dans celui qui ment, que dans celui qui doit vrai ».

On le sent coincé entre son adolescence dont il est nostalgique, et sa vie de père de famille qu’il voudrait mieux assumer, n’est-ce pas?

Tout à fait exact, et c’est en ce sens, que Je nous trouve beaux possède une partie générationnelle, dans cet aspect adulescent qu’incarne le personnage principal Romane Grangier. Aujourd’hui, il existe une génération de quadras qui jouent aux jeux vidéos, font du skate l’hiver et du surfe l’été sur les plages. Avec une volonté farouche de ne pas sombrer dans les stéréotypes du quadra, installé, mur, sérieux, limite ennuyeux, etc. Cette envie de garder intacte la fraîcheur de l’enfance, que le groupe Stupeflip résume très bien dans son morceau Stueflip vite !!! « il est ou le petiot que t’étais?, tu l’as séquestré, baillonné, ligoté! » (http://www.youtube.com/watch?v=PdaAHMztNVE)

Préserver une candeur juvénile, une soif d’apprendre, de rencontre, curieux, rester tout simplement en vie, à l’écoute !

La grand-mère est un bien joli personnage. Comment l’avez-vous composé? Part-il d’une réalité?

 

La grand-mère est très importante dans ce roman, tout comme elle l’était dans La faute à Mick Jagger et cette partie est totalement autobiographique. Il s’agit donc du départ de ma grand-mère dont j’avais besoin de parler, mais sans entrer dans le pathos, toujours en tâchant de garder une distance qui ouvre à une tendre nostalgie. C’est aussi l’occasion pour notre personnage de s’interroger sur ses quarante ans, et à sa manière, sur le temps qui passe. Encore une fois sans s’appesantir en étant larmoyant, mais toujours dans un registre décalé et si possible drôle.

Vieillir, est-ce difficile pour l’écrivain que vous êtes?

Je vais vous étonner, mais plus j’avance dans le temps et plus je suis heureux. Je n’ai d’ailleurs jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui, et pour rien au monde je souhaiterais avoir de nouveau vingt ans, période de doutes, d’errements affectifs, la fac, pas la fac, pas terrible pour moi cette période avec le recul. Alors bien sûr, il m’arrive de me sentir en décalage quand je me retrouve entouré de gens plus jeunes que moi, ou qu’on me donne du « Bonjour monsieur! » au lieu de « Salut ça va , toi? ». Mais finalement ce qui m’intéresse c’est que ma vie m’apporte ce dont j’ai besoin. Et cela se résume facilement, être entouré avec ma femme, mes enfants, des projets, des livres intéressants à lire, des amis avec qui je me sens bien, et des fous rire avec celle que j’aime à deux heures du mat dans la cuisine, par exemple… Ou alors pourrais je vous citer Patrick Besson: « Il faut être jeune. Être vieux, c’est ridicule et le ridicule, c’est mal. » (Un état d’esprit, Fayard)

Vos auteurs préférés?

Salinger, Boris Vian, Patrick Besson, Frédéric Beigbeder, Molière, David Foenkinos,  Charles Bukowski, Céline. Mais ceci dit, si ça ne vous embête pas trop, j’aimerais vous parler des derniers livres que j’ai aimé comme le Prix Renaudot obtenu par Scholastique Mukasonga pour Notre Dame du Nil (Gallimard), une évocation si précise et décrite avec une finesse et une justesse incroyable sur la vie d’un couvent de jeunes filles au Rwanda avant la terrible guerre civile qui a décimé des centaines de milliers de personnes. On y découvre les rapports très particuliers existants justement entre les Hutus et les Tutsis, et qui nous éclaire sur la suite des événements, mais vu de l’intérieur.

Et puis, il y a ceux que je dois lire et que je ne peux rater à aucun prix, Diderot, de Jacques Attali (Fayard), Je vais mieux, de David Foenkinos (Gallimard), L’amour sans le faire, de Serge Joncour (Flammarion). Je vous tiendrai au courant… (rires)

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Je commence à établir le plan de mon prochain roman prévu chez Albin Michel. Je suis également en discussion pour adapter La faute à Mick Jagger sur France Culture, et puis je projette de suivre une formation d’adaptation d’oeuvres littéraires au cinéma. En parallèle, j’écris une histoire pour enfant que je suis en train de travailler avec les élèves de la classe de ma fille Kirana. C’est vraiment génial de bosser avec des gosses. Je fais des réunions régulières avec eux pour leur demander leur avis, leurs suggestions, puis je repars, j’écris et je reviens les voir jusqu’à ce que nous ayons une histoire qui nous plaise. Je peux vous dire que c’est tellement revigorant, ils sont drôles, vifs, et vous donne une de ces énergies pour la journée, un vrai bonheur! Je vous ai dit, je n’ai jamais été aussi heureux! Pour finir, je suis consultant digital pour le LH FORUM (http://www.lhforum.com/) qui est un forum annuel, une plateforme de relations dont l’objectif est de promouvoir l’économie positive, une économie qui vise plus que le profit, et qui place l’homme et l’environnement dans ses objectifs. Bref des solutions aux maux qui gangrènent notre planète.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

« Je nous trouve beaux », Cyril Montana, Albin Michel, 187 p.; 15 euros.