Vadim Dam Dom ou la vie de Roger Vadim

Arnaud Le Guern fait revivre le cinéaste Roger Vadim, un play-boy littéraire au talent vif. En filigrane: les Trente Glorieuses.
« Vadim était la joie de vivre posée sur la peine, un nostalgique léger et pudique. Il tenait en permanence un bouquet d’idées, des projets qui restaient en l’air la plupart du temps.»

Ainsi parle la comédienne (du film Emmanuelle) et mannequin Sylvia Kristel qui entretint une brève mais intense relation avec Roger Vadim, puis retourna aux côtés de son mari, l’écrivain Hugo Claus. Des anecdotes et des propos de ce type, l’excellent livre d’Arnaud Le Guern en recèle, nombreux. Il dresse le portrait d’un des cinéastes français les plus talentueux mais dont la réputation – justifiée – de play-boy occulta un peu les qualités qu’il développa dans le septième art. Il travailla avec les plus grands écrivains contemporains (Roger Vailland, etc.) et adapta les plus grands disparus (Laclos, etc.).

Un livre est riche d’analyses littéraires

Ce livre est riche d’analyses littéraires et cinématographiques. Arnaud Le Guern se souvient que lorsque Vadim voulut porter à l’écran Les Liaisons dangereuses, de Laclos, adapté par Roger Vailland, ce ne fut pas simple. La Société des gens de lettres porte plainte et demande l’interdiction du film. Et c’est un brillant avocat, François Mitterrand qui défendit le cinéaste et l’écrivain, créateur des Mauvais coups.

«L’accusé Vadim est appelé à la barre. Au tribunal, Roger a un brillant avocat: François Mitterrand. Ce sera sa seule plaidoirie. Lyrique, il oppose deux camps théoriques. D’un côté: l’ordre, la morale, la société et la religion; de l’autre: le vice et la contrefaçon. Il feint la surprise. Laclos serait dans le camp de l’ordre, de la morale, de la société, de la religion? Il semblait davantage attiré par le vice. Sur Laclos, Mitterrand est incollable; sur la SGDL et ses présidents successifs, également. Il décortique leurs œuvres. Ce n’est pas triste. Il cite Alexandre Dumas et Alexandre Astruc, en train d’adapter L’Éducation sentimentale. Quel visage aura Frédéric Moreau? La SGDL interviendra-t-elle? Mitterrand limite la casse. Les juges tranchent. Le film sera titré: Les Liaisons dangereuses 1960. Un moindre mal.»

À travers la vie de Vadim, c’est toute une époque que l’auteur ressuscite: celle de la légèreté buissonnière, en tulle et en vichy, des Trente glorieuses.

Philippe Lacoche.

Arnaud Le Guern, écrivain, éditeur, journaliste.

Arnaud Le Guern, écrivain, éditeur, journaliste.

, Arnaud Le Guern, Séguier, 260 p.; 21 €.

Un Jean-Louis Piot dans mon piège à poulettes

     

L'excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

L’excellent Jean-Louis Piot et sa médaille.

Il y avait longtemps que je ne m’étais pas adonné à ce sport si particulier, propre à l’écrivain, qu’est la dédicace. Par un samedi lumineux, éblouissant, mais frais comme un Noël soviétique au goulag, je me suis rendu comme un seul homme (mais étais-je bien seul, lectrice adulée, convoitée, bientôt suçotée, puis dévorée ? Non, j’étais avec moi-même, ce qui n’est pas de tout repos) à la Fnac d’Amiens. Une jolie table recouverte d’une étoffe noire aux armoiries de la célèbre Fédération nationale d’achats des cadres, fondée en 1954 par Max Théret (je cite Wikipédia : « Engagé un temps au Parti communiste, Max Théret effectue un virage radical vers la gauche libérale, à l’époque, le Parti socialiste de François Mitterrand. N.D.A. : certes, il était libre Max, mais moi j’eusse préféré qu’il fît le parcours inverse) m’attendait. Quelques-uns de mes livres étaient posés dessus ; tout près un joli présentoir et surtout une grande photographie avec ma sale gueule de marquis. « Un vrai attrape-poulettes ! » songeais-je un instant, en bon vieux salopard concupiscent. Je m’installai, et commençai à rêvasser. Le temps passait ; point de poulettes. En revanche, que vis-je arriver ? Mon copain Jean-Louis Piot, conseiller départemental, radieux, rayonnant, réjoui. Il y avait de quoi : il venait de se faire remettre les palmes académiques des mains de mon autre copain Christian Manable, sénateur, membre de l’association des médaillés de l’ordre des palmes académiques (AMOPA). Une occasion pareille ne se manque pas : on peut être écrivain, on n’en reste pas moins journaliste. Je dégainai mon appareil photographique aussi vite que Josh Randall (Steve McQueen) dans Au nom de la loi, exigeai de Jean-Louis qu’il exhibât sa jolie médaille, et l’immortalisai à jamais devant les regards intrigués des chalands de la Fédération nationale d’achats des cadres. Jean-Louis ne l’a pas volé, sa distinction. Conseiller d’éducation, il a notamment contribué à la mise en place du parcours artistique et culturel des collégiens (PAC collégiens 80). Puis, nous nous mîmes à nous souvenir de notre chère Aisne car Jean-Louis est de Beautor et moi, comme tu ne le sais pas peut-être pas encore, lectrice soumise, car je n’en parle jamais, de Tergnier. Nous évoquâmes les brumes mauves et duveteuses qui, l’hiver, caressaient la pelouse blanchie du terrain de football de Beautor, près du pont du canal. (Mon ami Jean-Pierre Marcos, un autre Beautorois, n’a pas son pareil pour en parler.) Et les bars américains, peuplés de délicieuses créatures (Le Daguet, près de la MJC de Tergnier ; La Loggia ; La Huchette, rue Pierre-Semard…) où, timides, nous allions boire quelques bières en galante compagnie et en nous prenant pour Hemingway ou Bukowski. Sans transition : suis allé voir, au Gaumont d’Amiens, Dieu merci, de Lucien Jean-Baptiste, avec ce dernier et Baptiste Lecaplain. Une comédie tendre, émouvante et réussie. Mais, malade comme une bête, je n’ai pas pu assister à l’avant-première de Adopte un veuf, de François Desagnat avec André Dussollier, Bérengère Krief, Arnaud Ducret. La vieillesse est un naufrage.

                                                        Dimanche 20 mars 2016.

Loin des bruits du monde capitaliste

Un souhait : me trouver loin des bruits du monde. Du monde capitalisme, s’entend. Le monde tout court, je n’ai rien contre. Bien au contraire : les femmes, les animaux, les arbres, les poissons, la pêche, le rock’n’roll, la sieste, le vin bio (avec modération), quelques Marlboros light… tout ça, ma foi, lectrice fessue, est plutôt agréable. Mais l’ultralibéralisme, franchement ? Est-ce bien raisonnable. D’autant que, depuis quelque temps, celui-ci nous est servi tout chaud par un gouvernement dit de gauche. C’est à se tordre de rire. Emmanuel Macron, dans un gouvernement de gauche ? Mais de qui se moque-t-on ? Cette même espèce de fausse gauche sournoise, reptilienne, insupportable, vient de nous pondre le projet de loi El Khomri. Même Sarkozy n’aurait pas osé. Je pensais à mes oncles, à Tergnier, ma bonne ville cheminote et rouge, qui se souvenaient, tout émus, qu’au sortir de la guerre, les gaullistes et les communistes, anciens résistants pour la plupart, s’étaient donné la main pour tenter de construire un monde meilleur. On oubliait ces saloperies de nazis qui nous avaient pourri la France pendant des années ; on allait de l’avant. L’Etat, bien présent, rayonnait. Les entreprises nationales rayonnaient aussi. Aujourd’hui, il n’y a plus d’état ou presque. Cette espèce de fausse gauche voudrait nous faire croire qu’il n’y a qu’une alternative : l’économie de marché. Tu parles d’un discours de gauche ! De qui se moque-t-on ? Cette société me dégoûte ; ces basses trahisons me dégoûtent. Cet après-midi-là, une fois de plus, j’avais envie de me trouver loin des bruits du monde capitaliste. Je roulais dans ma Peugeot 206 verte. Je rêvais, caressé par une mélodie de Bowie, quand, devant moi, un cortège de lycéens, pancartes et banderoles au bout des bras. Cela me fit chaud au cœur. Je repensais à ma bonne ville de Tergnier, à mes copains, aux bistrots dans lesquels, quand on était bourrés, on chantait « L’Internationale », puis « La Marseillaise », sans manquer de balancer quelques insultes à l’endroit de l’indéfendable – et sournoise, sournoise comme la fausse gauche ultralibérale-, Europe de Maastricht. J’étais content de les voir, ces petits lycéens qui manifestaient contre le projet de loi El Khomri. Loin du monde, je l’étais quelques jours plus tôt, quand je courrai me réfugier au temple protestant de la rue Catelas, à Amiens, où l’excellent Jean-Pierre Menuge (flûte à bec) et son ensemble OrfeO 2000 donnait un concert de musique baroque intitulé Chez Monsieur de La Fontaine. Je fermais les yeux ; tu eusses pu penser que je priais, lectrice pétrie de sacré. J’eusse pu, pourquoi pas ? (Il est préférable de prier que de donner un blanc-seing à Macron.) Non, je faisais le vide. Abstraction du monde capitaliste dans lequel cette espèce de fausse gauche ultralibérale veut nous abandonner. Ca ne lui portera pas chance ; c’est certain. La patience des gens, des gens du peuple, ce peuple qu’elle ne connaît pas, a ses limites. Les indéfendables

Jean-Pierre Menuge en pleine action, au temple d'Amiens.

Jean-Pierre Menuge en pleine action, au temple d’Amiens.

du Front national (engendrés par François Mitterrand) ne ricaneront pas toujours. Il y aura un vide, un de ces jours. Le peuple a horreur du vide. Il fonce droit devant car il a faim, car il en a marre qu’on le prenne pour un demeuré. Hollande, Valls, Macron, partez, partez, je vous en prie ! Vous ne nous méritez pas, nous peuple de France.

                                                      Dimanche 13 mars 2016

Jérémy Ferrari : la pugnacité d’un hypersensible engagé

       Jérémy Ferrari, doté d’un humour noir dévastateur, dénonce xénophobie, racisme, extrémisme religieux et fausse gauche. Méchant ? Non. Hypersensible ? C’est certain. En attendant, il remplit les salles, dégomme le Front national, remet la fausse gauche de Valls en place. Que demande le peuple ? Il sera en Picardie dès mercredi. Entretien.

Vous êtes né à Charleville-Mézières ? Quel est votre poème ou recueil de poèmes de Rimbaud préféré ?

Je ne sais pas si j’ai un poème ou un recueil de poèmes de Rimbaud préféré. En fait, je suis plus admiratif du parcours du poète. Mais, j’avoue que j’aime beaucoup « Le Bateau ivre » ; oui, l’un de ceux que je préfère. Pour être totalement honnête, je ne suis pas un grand fan de la poésie d’Arthur Rimbaud. Je suis plus fan de ses combats, de sa sensibilité, de sa vie, de sa vie rock’n’roll, très très rock’n’rolll. Ceci dit, il y a écrit des poèmes tout à fait remarquables, mais je ne suis pas un grand amateur de poésie en soit.  « Le bateau vivre » m’a le plus marqué. C’est un très joli poème.

Vous avez été serveur, groom, coursier, vendeur de chemises, agent de sécurité, etc. Parmi tous ces métiers, quel est celui que vous avez préféré et pourquoi ?

Je crois que c’était agent de sécurité car je me sentais le plus libre. J’étais dehors la plupart du temps avec deux ou trois collègues. Même si c’était un boulot difficile, je changeais d’endroit tout le temps ; j’ai fait de la surveillance pour les défilés bretons sur les champs Elysées, puis au stade de France. Je me sentais utile en faisant ça. Et c’était stimulant.

Qu’est-ce qui vous a fait quitter cette profession ?

Il ne s’agissait que de boulots alimentaires. J’ai toujours voulu faire de la scène

D’où vous vient cette nécessité de faire rire ?

J’ai toujours voulu faire de la scène depuis que je suis petit. J’avais beaucoup de mal à trouver ma place à l’école ; je ne me sentais pas très à l’aise avec les autres, pas très à l’aise dans ce monde-là. Un jour, un peu par hasard, je me suis inscrit à un cours de théâtre. Je me suis aperçu que j’avais une facilité pour cela. On a besoin de réussir quelque chose pour trouver une place dans la vie surtout quand on est adolescent. Comme à l’école j’étais nul et que j’étais nul au foot, d’un coup j’ai trouvé quelque chose dans laquelle je n’étais pas mauvais. Ensuite, je suis tombé sur un sketch de Pierre Palmade, « Le Scrabble ». J’ai été subjugué par sa performance; je me suis dit que je voulais faire ça. Je suis le fils de commerçants de quartier. Dans ce quartier, j’y ai vu des choses formidables, mais des gens écrasés par la vie. Il suffit de se mettre à l’entrée du commerce pour voir des choses étonnantes ; je me suis donc sensibilisé à tout ça. J’avais déjà une hypersensibilité à la base. J’ai vu des sacrés personnages. J’ai vu plein de trucs que j’ai trouvé injustes ; je me souviens d’un mec qui entrait dans le magasin, et qui s’était mis à croquer directement dans un pain de mie – qui avait encore son emballage –  tellement il avait faim. J’ai donc eu envie de dénoncer certaines choses, certaines mentalités.

Vous êtes engagé à gauche ?

Je n’ai pas de parti politique ; la seule fois où je suis allé voter c’était contre un parti extrême. Le meilleur moyen d’être dans la vérité, c’est de la chercher. Je me dis qu’il n’y a personne qui est dans le vrai perpétuellement. Peu importe le parti politique. J’ai trente ans ; je n’ai jamais vu réellement de différences entre la gauche et la droite. Je n’ai vu que des gens qui avaient envie de garder le pouvoir. J’ai trouvé ça trop décevant. Comme les votes blancs ne sont pas comptabilisés, je ne me déplace pas.

Quand vous dites que vous ne vous êtes déplacé que pour voter contre un parti extrême, on peut supposer que ce parti est le FN ? Pas contre Besancenot, quand même ?

(Rires.) J’ai voté contre le FN, bien sûr.

Quand vous regardez vos prestations sur You Tube, vous trouvez-vous toujours amusant ? Etes-vous critique par rapport à vous-même ?

C’est assez désagréable pour moi de me regarder. Certains de mes sketches me font rire, c’est vrai. Quand on écrit des sketches, c’est qu’ils vous font rire… Mais les trois quarts du temps, je me concentre sur les défauts. Quand j’ai écrit le second spectacle, j’ai voulu écrire quelque chose de mieux que le premier ; il est donc nécessaire de se regarder. Les sketches en duo, je parviens à les regarder et à en rire. Mais les sketches en solo sont pour moi plus difficiles à regarder. Mais c’est obligatoire de se regarder pour s’améliorer.

Comment avez-vous ressenti la discussion vive et franche que vous avez eue avec Manuel Valls ? Avez-vous eu l’impression d’avoir gagné aux points ou de l’avoir mis KO ?

C’est un peu compliqué ; je n’ai pas eu l’impression de victoire mais j’ai eu l’impression que c’était décevant ; ce que je pensais a été confirmé. Si on compte ça en termes de points, l’histoire n’est pas très compliquée. Je lui ai rappelé l’histoire des kamikazes…  Il m’a confirmé que Bongo était à priori un dictateur africain ; puis il m’a parlé du Mali… Sur l’ensemble des sujets abordés, je n’ai pas eu la sensation de me faire moucher ; il a confirmé mes craintes. Malheureusement, j’ai eu raison dans mes raisonnements. Sur la forme, j’ai été un peu maladroit ; je ne me suis pas trouvé parfait mais j’ai parlé avec le cœur.

Quand on compare votre intervention auprès de Manuel Valls à celle de Balavoine auprès de François Mitterrand, qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça vous a agacé ?

L’interview de Balavoine, je l’avais un peu oubliée. Je suis allé la voir sur internet. On voit que Balavoine est en colère, et moi, aussi, je suis en colère contre ce gouvernement. On a trop mis les hommes politiques sur un piédestal ; ils constituent une élite, une aristocratie un peu loin de nous et quand on interpelle un ministre, les gens trouvent ça incroyable. Un premier ministre, on peut l’interpeller. Vraiment, vraiment mais vraiment, ils prennent les gens pour des cons ! Quand Manuel Vals arrive sur un plateau télé avec le livre contenant ses meilleurs discours, alors que 130 personnes se sont fait massacrer… Quand on remet la Légion d’honneur à un prince d’Arabie Saoudite, je trouve ça scandaleux. Je suis de plus en plus en colère contre ce gouvernement. Il y a une distance énorme entre le peuple et lui. Le peuple s’y reconnaît de moins en moins. J’étais aussi très en colère contre Sarkozy. Ca fait deux fois en peu de temps qu’on se retrouve avec des gouvernants qui se moquent du monde…

Votre précédent spectacle évoquait les religions. Pourquoi ?

Une minorité de gens et des groupuscules de toutes les religions veulent imposer leurs croyances ; ces gens ont fait beaucoup de mal ; elles ont créé les communautarismes. Je voulais dédramatiser, montrer aux gens qu’il existait des absurdités dans toutes les religions ; l’important en matière de foi, c’est d’appliquer le respect de l’autre… Il est primordial d’accepter la religion ou la non religion des autres. Dans ce spectacle, c’est ce que j’ai essayé de montrer : la nécessité de prendre du recul. Et ne pas oublier qu’on peut avoir tort. Il ne faut pas être dos à un mur quand on veut réfléchir.

Allez-vous manifester cet après-midi (N.D.L.R. : cet entretien s’est déroulé le 9 mars) ?

Non, car je ne serai pas disponible. Sinon, je ne suis pas sûr que j’y sois allé car je suis un peu agoraphobe ; je ne me sens pas à l’aise au milieu de la foule. Je partage le point de vue de Desproges qui disait qu’il n’allait jamais manifester  même s’il se fût agi de défendre ses propres enfants; mais je reconnais que la manifestation est quelque chose de positif ; c’est un droit. Mais je ne me sens pas très l’aise dès que tout le monde fait la même chose. C’est parce que j’ai l’esprit de contradiction…

Cette loi El Khomry, qui bousille les acquis sociaux, émane de la part d’un gouvernement qui se dit de gauche. V

Jérémy Ferrari.

Jérémy Ferrari.

ous ne trouvez pas ça incroyable ?

Je ne trouve pas ça incroyable ni étonnant. On continue sur la lancée de ce gouvernement qui n’a aucune sensibilité pour les gens ; il n’écoute pas le peuple. Au moment où le peuple a le plus de difficultés, le gouvernement durcit encore les choses. Il  est en train d’en remettre une couche. Le lundi, les gouvernants durcissent les conditions de travail ; le mardi, ils donnent la légion d’honneur à l’Arabie Saoudite…

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

 

En Picardie

Jérémy Ferrari donnera son spectacle Vends 2 pièces à Beyrouth, à Saint-Quentin (02), au Splendid, le mercredi 16 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. A Abbeville, Théâtre, le vendredi 18 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. Complet. A Amiens, à l’auditorium MégaCité, le samedi 19 mars, à  20h30. Placement libre assis : 35 €. Complet.

Et dans un an, à Margny-lès-Compiègne, au Tigre, le jeudi 16 mars 2017, à 20h30. Placement libre assis : 41 €.

Rens. 03 22 47 29 00.

 

Les coulisses de Michel Drucker sur les planches

Michel Drucker présentera son one-man-show à l’Auditorium d’Amiens, le 12 février prochain. L’une des toutes premières dates de sa première tournée. Interview.

Vous avez édité de nombreux livres de souvenirs. Pourquoi ce one-man-show aujourd’hui ?

Michel Drucker : Il y a très longtemps que je pense à ça. Je veux absolument savoir ce que ressentent les gens que je présente depuis des années. Les gens qui se produisent seuls sur scène. De nombreux copains me disaient qu’il était dommage que je ne raconte pas sur scène ce que je leur raconte souvent à l’issue d’un bon diner. Et le déclencheur – et je le dirai sur les planches – j’ai été assailli de coups de fil de la presse parisienne pour mes cinquante ans de carrière. Et il y a eu fin 2014, les cinquante ans de l’INA. Ils m’ont souhaité bon anniversaire car ils m’ont rappelé que j’avais l’âge de l’ORTF, créée en 1964. A cette occasion, l’INA s’était associé à Télé Magazine pour un grand sondage et une exposition dans un train itinérant, un TGV qui allait dans une dizaine de gares où il restait une journée ou deux. Le but était de revisiter tout ce qui s’était fait à la télévision. L’INA, France télévision, Télé Magazine se sont donc associés pour célébrer ensemble cinquante ans d’ORTF. Il y avait un wagon au milieu. Ce fut à cette occasion qu’ils me confièrent qu’il existait 5 000 heures d’images me concernant. Ca m’a semblé surréaliste ! Ils avaient mis ma photo sur l’un des wagons. Ca faisait un peu nécrologie toutes ces célébrations. Ils m’ont également fait savoir que j’avais été élu figure emblématique de la télévision avec Léon Zitrone, Jacques Martin et Guy Lux. Le président de France Télévision, de l’époque, Rémy Pflimlin, m’a proposé de faire une grande soirée. Subitement, j’ai eu l’impression qu’on célébrait  mon départ. Il y a avait un côté hommage posthume, ça sentait le sapin. Ca avait un côté César d’honneur, l’acteur qui n’a jamais eu de César et auquel on en octroie un en fin  de carrière… J’ai donc dit au président : « Vous êtes gentil, mais il y a déjà eu un film tiré d’un de mes livres. » A peine étais-je rentré chez moi qu’un journaliste du Parisien-Aujourd’hui en France me dit qu’à l’occasion du Salon des Séniors, le journal sortait un sondage le lendemain ; il m’annonce que je suis le sénior préféré des séniors. J’ai alors ressenti l’impression que ça sentait l’hommage posthume. J’ai dit à ma femme : « Est-ce que tu sais que tu es mariée avec un vieux, car à l’occasion d’un sondage, il apparaît que je suis le sénior auquel les séniors veulent ressembler ? » Je lui dis : « Johnny était l’idole des jeunes ; moi, je serais l’idole des vieux. » Je me suis enfermé tout un week-end et j’ai dit au président de France Télévision : « Non, je ne tiens pas à me regarder le nombril et voir défiler toute ma carrière avec toute une série de gens célèbres que j’ai présentés. » Je me suis dit : il y a mieux à faire ; je vais marquer le coup ; je vais réfléchir. Et puis… je garde chez moi toutes les photos de gens célèbres que j’ai interviewés, je les gardais aussi pour ma mère, et j’ai commencé à m’enfermer dans mon bureau avec ces photos. Et je songeais : « Mais ce n’est pas possible, là, c’est moi en 1964 ?… C’est moi avec bin, c’est moi avec Charles Vanel… avec Michèle Morgan, avec de Funès… C’est moi avec Christine Caron… c’est moi avec Guy Béart… C’est moi avec Anquetil… c’est moi avec Poulidor… » Bref… je me suis dit, j’ai une meilleure idée que ça : « Je vais aller devant le public pour raconter tout ça. » Je vais leur dire : « Pour en avoir le cœur net, on va appuyer sur la touche pause ; on va vider le disque dur. On va voir si on a vécu tout cela ensemble… car mes souvenirs sont les vôtres. Et moi je vais vous raconter ce qu’on a vécu ensemble, mais par l’envers du décor, par la coulisse. »  Le spectacle est né comme ça. Donc pendant une heure et demie  (j’ai du mal à faire tenir tout ça en une heure et demie, donc j’ai choisi les moments importants qui vont rappeler des souvenirs aux gens ; comme un album photos qu’on feuillette ensemble). Derrière moi, seront projetées des photos en noir et blanc qui vont jalonner tout ça… je vais parler de mes années soixante, de mon Zitrone à moi, de mon Couderc à moi, mon Chapatte à moi, mon Hallyday, mon Belmondo… Mon Chirac à moi, mon Mitterrand, mon Giscard… Je survole ainsi cinq décennies avec des photos qui arrivent derrière moi à des moments précis. Et je rends aussi hommage à ceux qui nous manquent, à ceux qui me manquent ; tous ceux que j’ai connus et qui ne sont plus là. Car quand on a autant d’heures de vol, j’ai découvert que mon jardin secret était un cimetière. Il y a un très nombre de personnes qui sont parties, les derniers en date étant Michel Delpech et Michel Galabru. Je vais donc rendre hommage à une quinzaine de gens qui nous manquent. A ma manière ; je dirai un mot à chacun : un mot à Berger, un mot à Poiret, à Serrault, à Balavoine, à Annie Girardot, à Romy Schneider… à tous ces gens-là.

Y aurait-il du son ?

Il y aura quelques extraits mais très peu.

Avez-vous testé ce spectacle dans d’autres villes ?

Non, je n’ai rien testé encore. Une fois, je suis allé à Aix-en-Provence, au salon du livre où là j’ai expliqué pourquoi j’allais faire ce spectacle. Je me suis expliqué pendant une heure ; les gens étaient très attentifs. Je ne suis pas rentré dans le détail car j’avais peur des réseaux sociaux et j’avais peur de retrouver tout mon spectacle sur Internet.

Quand commence votre tournée ?

Elle commence le 29 janvier, à Rennes. Je jouerai mon spectacle dans trente villes.

Rennes, ce n’est pas anodin pour vous.

C’est exact ; c’est là que j’ai passé ma toute petite enfance dans un village, près de Rennes, au côté de ma mère ; nous étions cachés. C’est donc symbolique. Rennes, ce sont les premières années de ma vie. Je jouerai à Rennes les 29 et 30 ; ensuite, j’irai à Tours ; là encore c’est symbolique car c’est à Tours que mon père est arrivé d’Europe centrale dans les années Trente. C’est là que mon frère a fait sa médecine, où il a pris sa retraite ; Tours est aussi une ville qui me tient à cœur. Ensuite, j’irai à Amiens, Lille, La Baule, etc. La tournée se terminera fin avril à Vichy le 30 avril. Ce sont souvent des théâtres à l’italienne qui contiennent 500 à 700 spectateurs. Fin septembre-début octobre, je serai aux Bouffes-Parisiens.

C’est à Rennes que votre mère a été sauvée par le père de Patrick Le Haye.

Ma mère a failli être arrêtée par la Gestapo sur le quai de la gare de Rennes, en 1942. Le père de Patrick Le Haye était un fin lettré ; il comprenait  et parlait l’allemand. Il s’est fait passer pour père ; d’où ma présence à Rennes.

Dans ce spectacle, allez-vous revenir sur vos origines juives ?

Non, pas du tout. Le spectacle évoque ma carrière télé. J’ai beaucoup parlé dans mon livre de mes origines.

Notre région, le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, vous a marqué. Vous avez effectué votre service militaire à Compiègne dans la caserne où votre père avait été interné.

J’ai fait mes classes dans cette caserne, dans l’un des baraquements qui sert de mémorial. C’était là que se trouvait l’infirmerie. C’est une histoire folle, dont j’ai parlé dans mon livre. Je suis allé, il y a quelques années, à l’inauguration du mémorial de la Déportation, à Compiègne. C’est très émouvant. Quand j’ai visité le mémorial de la Shoa à Paris, et le mémorial de Drancy, c’était encore plus incroyable. J’ai visité le camp Drancy ; ce sont maintenant des logements sociaux qui ont la même configuration qu’à l’époque. Rien n’a bougé. Mon père était à Drancy après Compiègne. A l’époque de mes classes, je n’ai pas mesuré ; je n’avais que 18 ans. Ca a fait un choc terrible à mon père. Après, j’ai gambergé, et quand j’ai visité le mémorial plusieurs années après, à mon tour ça m’a fait un choc terrible.

Irez-vous visiter les camps de la mort (Auschwitz) ?

Oui, bien sûr ; je l’explique dans mon dernier livre.

Avez-vous toujours votre maison près de Gournay-en-Bray ?

Oui, toujours, c’est ma fille qui y habite.

L’Institut national de l’audiovisuel (INA) possède, disiez-vous, 5000 heures d’images vous concernant. Si on vous proposait de n’en montrer qu’une, de quelle séquence s’agirait-il ?

Sur scène, il n’y aura que cinq à six minutes d’images, mais beaucoup de photos. Ces images amènent des anecdotes que les gens ne connaissent pas. C’est l’envers du décor. Parmi, ces images, il y a aura

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

Michel Drucker : enfin sur scène pour raconter ses souvenirs.

et Serge Gainsbourg ; c’est le document de ma carrière ; c’est aussi le document le plus demandé à l’INA. Il repasse en boucle en permanence ; je vais raconter la coulisse de cet événement. Je vais donc parler de mes débuts, de Zitrone, de mes débuts dans le journalisme sportif des années soixante ; je vais parler de Jacques Martin à qui j’ai succédé le dimanche après-midi. Je prendrai aussi quelques extraits de Champs Elysées. Mais l’extrait Houston-Gainsbourg est le plus impressionnant. L’extrait de mes débuts aussi, il y a cinquante et un ans. J’étais encadré par Couderc et par Zitrone. Le document, ils ne l’ont jamais retrouvé à l’INA mais il y a la photo.

Vous avez également rencontré Jimi Hendrix ?

Oui, j’ai fait une émission avec lui ; nous avons partagé la même loge. Il accordait sa guitare ; c’était tout à fait extraordinaire. C’est plus tard que je me suis rendu compte que j’avais rencontré une légende. C’étaient deux planètes différentes dans la même loge. Avec Joe Cocker, c’était également gratiné. C’était le Cocker de la première époque. C’était des gens très particuliers. C’est plus tard que j’ai pris conscience de leur importance…

Et David Bowie, vous l’avez rencontré ?

Oui, plusieurs fois. J’ai également rencontré The Cure.  Je me rends compte maintenant que j’ai vécu une vie très dense ; je m’en rends compte seulement car je ne regarde pas dans le rétroviseur. Et aujourd’hui beaucoup de gens me parlent souvent de ça. C’est pour cela que j’ai décidé de raconter tout ça sur scène.  A mon avis, il y aura d’autres spectacles.  Il y aura un deuxième plus tard, en tout cas car j’ai tellement de choses à raconter sur ce métier. Pour l’instant, j’ai fait un survol des choses fortes avec les politiques, Johnny, Belmondo, Delon… avec ceux qui sous-tendent ma carrière et qui ont eu des carrières longues. Certaines émissions autour de politiques ont été réalisées de façon assez particulière. Je me tourne également en dérision ; je parle de mes rapports avec ma mère et mon père ; de Céline Dion…

Michel Onfray vous apprécie beaucoup. Cela vous surprend-il ?

J’ai été très surpris et ému. VSD a fait trois pages sur moi, et ils ont appelé Michel Onfray. Il a dit que j’étais l’un des hommes de télévision préférés de son père.  Je suis allé dans le village de Michel Onfray ; c’était la première fois que je parlais devant mille personnes. Il m’a dit que je devrais continuer : « Car vous êtes un conteur. » Les gens m’ont écouté pendant une heure et quart. La Normandie nous rassemble. Lui, c’est Argentan ; moi c’est à 60 kilomètres d’Argentan. C’est un personnage passionnant.

Que pensez-vous du jeunisme ? Certains disent que vous pourriez  être poussé vers la porte de sortie. Qu’en est-il ?

Ce n’est pas aussi clair que ça, mais les nouveaux dirigeants de France Télévision, pour employer leur formule, veulent rajeunir les marques. Ca a commencé par Julien Lepers ; j’espère que ça ne va pas trop s’accélérer. J’ai eu une conversation très franche avec eux, il y a peu de temps, je pense qu’ils veulent effectivement rajeunir les marques. Mais toutes les personnes qui ont été écartées dernièrement l’ont été car, selon les dirigeants, leurs émissions étaient sur le déclin. Claire Chazal a été écartée car le journal télévisé avait perdu de l’audience. Je pense que même si les patrons de chaînes veulent rajeunir les marques, ils ne sont pas assez fous pour arrêter les émissions qui marchent. Mais c’est vrai qu’ils veulent rajeunir la structure de France 2 et de France Télévision. Les jeunes ne regardent pas la télévision traditionnelle ; ils sont sur les réseaux sociaux, sur Internet, sur leurs tablettes ; ils ne regardent pas la télévision. Moi, s’ils me connaissent, c’est parce qu’ils passent dire bonjour à leur grand-mère et qu’ils m’aperçoivent dans Vivement Dimanche. Pour répondre totalement à votre question, c’est peut-être un peu présomptueux de ma part, mais je pense que je n’ai pas tout dit. Je ne pense pas que les gens me ressentent comme un vieux de la télévision bizarrement. Même si je suis dans la soixante-quatorzième année et qu’apparemment, je ne les fait pas. Quand je fais des selfies avec des jeunes  de 25 ans ou leurs mamans, à l’aéroport, je n’ai pas l’impression qu’ils me regardent comme un vieux monsieur. Je pense donc que je n’ai pas tout dit ; mon one-man-show va beaucoup surprendre. J’aime parler aux gens ; j’aime aller vers eux. Je pense que j’ai un rapport assez fort, assez proche et affectif  avec ce pays, comme le souligne Michel Onfray, ce à travers deux ou trois générations de téléspectateurs. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un faisant partie des élites cultivant le parisianisme ; je suis un provincial comme Michel Onfray. Lors de l’enregistrement de ma dernière émission, 95% des gens dans la salle venaient de province ; 35 villes de petite ou moyenne importance étaient représentées. J’ai un rapport très fort avec la province ; j’ai sillonné la France comme reporter sportif, à RTL, dans les émissions décentralisées, à Europe 1 pendant des années. Moi, j’ai fait de la télévision, mais tout le monde oublie que j’ai fait beaucoup de radio… J’ai fait une dizaine d’année à RTL ; c’est moi qui ai lancé un jeu – qui n’a pas duré longtemps, et qui s’appelait La Valise RTL. J’ai fait deux fois cinq ans à Europe. Je ne suis pas reçu comme quelqu’un d’issu des milieux parisiens. Comme dirait Coluche : des milieux autorisés. C’est pour ça que le public est fidèle à mes émissions. J’ai changé souvent d’émissions qui n’avaient rien à voir : Champs Elysées n’avait rien à voir avec Vivement Dimanche. Ces émissions ont duré assez longtemps ; Vivement Dimanche est en train de battre des records puisqu’on en est dans la dix-huitième année. On va peut-être rejoindre Martin qui en a fait vingt-deux. On me demande le 23 janvier de présenter un show du samedi soir, en hommage à Michel Delpech… j’ai fait les Johnny Hallyday, que j’ai fait la Nuit des héros de la médecine à la Salpêtrière… On m’a appris à être polyvalent. Avec tout ce que je sais faire, je veux croire que je serai encore là pour quelques années. Mais c’est vrai que le vent du jeunisme, je le sens. Mais quand ça s’arrêtera, je n’aurai pas à me plaindre car faire cinquante ans de carrière, c’est inimaginable. Il est même question que Vivement Dimanche soit un peu plus long. On me propose plein de choses. Donc, le jeunisme, je le sens, mais je ne me sens pas visé car ma meilleure garantie, ma meilleure assurance-vie, c’est le public qui suit mes émissions avec une grande fidélité, et c’est pour ça que je vais le voir en province pour l’en remercier.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

C’est Jérôme

  Un recueil de poèmes, un autre de nouvelles. Jérôme Leroy chante C. Jérôme, la France comme on l’aime et les femmes aux seins lourds dans des rues jaunes. Superbe !

Jérôme Leroy sort parallèlement un recueil de nouvelles, Les jours d’après, Contes noirs et un recueil de poèmes, Sauf dans les chansons, les deux opus chez l’un de ses éditeurs fétiches, La Table Ronde. Devant une telle situation, il serait de coutume de s’attarder sur le premier, – comme on privilégie souvent le roman par apport aux nouvelles – et d’expédier en deux phrases la poésie. Eh bien non ! Nous ferons ici l’inverse ; non pas que les nouvelles de Jérôme Leroy ne valent pas le détour. Au contraire : il excelle dans le genre, et celles-ci sont du meilleur cru. Mais ses poésie sont, comment dire ?, si attachantes, si singulières ; elles nous font le même effet que les meilleurs morceaux de Michel Houellebecq. Jérôme Leroy est un poète, un vrai, dans le sens où, jamais, grand jamais, il ne s’adonne au pédantisme, aux recherches absconses et rebutantes. Tout au contraire ; il travaille les ambiances, les atmosphères comme un luthier ou un facteur de clavecin façonne le bois précieux. Il nous procure des émotions subtiles, nuancées. Les mots résonnent, sonnent comme une basse Höfner sur les plus grands standards de la Stax ou de la Motown. Là, il décrit « une femme aux seins lourds dans une rue jaune » ; on est quelque part en province, du côté de Metz, de Thionville. On court on ne sait pas trop après quoi. Tant pis; le plus important, c’est ce spleen acidulé qui nous prend, qui nous transporte, qui nous berce dans ces sous-préfectures si françaises qui se réveillent les yeux gonflés de sommeil lourd dans des odeurs de pain frais, de café et de suie. Grâce à Leroy, on se promène du côté de Simenon, de Pirotte, de chez Mac Orlan, ou de chez Hardellet. C’est beau, c’est juste ; ça sonne ; ça bouleverse. Lorsqu’on lui parle des liseuses et autres tablettes, le poète Leroy se recroqueville : « On n’a jamais vu un livre qui tombait en panne. » Imparable. On constatera aussi les bouffées marxistes qui l’étreignent quand les angoisses capitalistiques et ultralibérales se font insupportables.

Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l'oeuvre de l'écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d'Amiens après la conférence.

Il y a quelques mois, Jérôme Leroy (à gauche) en compagnie de Daniel Muraz, adjoint à la rédaction en chef du Courrier picard, fan de l’oeuvre de l’écrivain; ils sont ici photographiés devant la Maison de la culture d’Amiens après une conférence.

Et comment ne pas s’émouvoir face à ce tombeau pour C. Jérôme, hymne à « ces petits bals sans importance » (joli clin d’oeil fraternel à quelque autre auteur méconnu et provincial) ? Du charme, son recueil de nouvelle (de contes ?), Les jours d’après, n’en manque pas. Jérôme égrène une quinzaine de nouvelles succulentes, rapides, nerveuses, félines et racées, dont celle, « Crèvecoeur » qu’il avait donnée au Courrier picard il y a quelques années. On y trouve notamment un mainate qui siffle les filles, des bobos agaçants, un cadre intermédiaire homosexuel, un beffroi (celui de Lille) qui se fait personnage, voire héros. Ces saletés de eighties qui générèrent l’ultralibéralisme et le triomphe de l’entreprise, en prennent pour leur grade ; le social-démocrate François Mitterrand aussi tandis que le général de Gaulle et les communistes fraternisent au nom de la France, de l’état, de la république une et indivisible, enfin autour de tout ce qu’on devrait aimer, désirer, étreindre alors qu’on nous bassine avec l’imbécile modernité de l’Europe des marchés. Et puis, comment ne pas succomber aux vapeurs si françaises du champagne Drappier, 100 Pinot noir ? Impossible.

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Sauf dans les chansons, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 170 p. ; 14 €. ; Les jours d’après, Contes noirs, Jérôme Leroy, La Table Ronde, coll. La petite Vermillon ; 299 p. ; 8 €.

Emmanuel Ethis se bat pour l’accès à la culture pour tous les jeunes

Originaire de Compiègne, président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse depuis 2007, issu d’un milieu modeste, il milite pour que la culture se démocratise.

 

Notre confrère Télérama – qui lui a consacré un portrait en mars dernier – rappelait qu’Emmanuel Ethis était considéré comme «l’un des plus brillants à son poste». Président de l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse depuis 2007 est «apprécié des élèves, des professeurs et des chercheurs». Pas étonnant: c’est un homme élégant et très affable. Clair dans ses propos, calme, précis; aucune morgue, ni de ton péremptoire. Un homme à l’écoute. Né à Compiègne d’un père mécanicien électricien à l’usine Saint-Gobain de Thourotte, dans l’Oise, et d’une mère secrétaire de mairie à Longueil-Annel, fils unique, il passe son enfance dans cette commune. Il se souvient de l’école en briques rouges, avec des institutrices «qui ont été de grandes enseignantes de la République», dit-il. Déjà il excelle en lettres et en maths. Il aime l’école; ses parents sont attentifs. Il lit beaucoup malgré son jeune âge. Il aime la fiction, la BD. Se plonger dans le rêve. Goût pour le savoir, la culture. Mais aussi l’imaginaire. Une façon de mieux s’armer dans la vie. Il considère que la curiosité ne s’explique que par elle-même: «Soit on est curieux; soit on ne l’est pas. Et tout ça se passe avant 10 ans. Je le confirme par mon expérience personnelle: il n’y a pas de curiosité malsaine; la curiosité n’est pas l’indiscrétion.» Il bénéficie d’une éducation à la fois catholique et très républicaine.

Simenon, Balavoine

En 1978, il entre au collège de Thourotte, en 6e. Il rencontre une formidable professeur de français: Mme Marcy. «Elle me dit que j’écris bien; elle est dans la diffusion du goût pour la littérature et change mes lectures. Elle me fait comprendre qu’il faut accepter de ne pas tout comprendre.» Elle sera mutée à… Avignon. Depuis, ils entretiennent une correspondance, de longues lettres deux ou trois par an, «ce n’est pas rien le goût de l’écriture par la correspondance». Le collège, il se forge un réseau d’amis. Emmanuel Ethis, à l’image de Vincent Delerm, n’hésite pas à les citer: Alain Becaert, Sylvie Mouton, Catherine Bouvignies, Antoine Petitcolin, Valérie Beaufils. «Ils sont restés des amis pour la vie.»

Début 80. Lycée Jean-Calvin, à Noyon. Le lycée, ce sont aussi des discussions politiques. La gauche est au pouvoir; la rupture. Il échange beaucoup avec deux amis: Ivan Baronick et Laurent Buc. L’arrivée de François Mitterrand au gouvernement marque quelque chose de nouveau. La culture s’émancipe. Emmanuel écoute Supertramp, Bowie, Eagles, les Bee Gees, Balavoine et Alain Chamfort. Il réfléchit sur ce qui constitue l’engagement. Il obtient son bac en 1984, travaille pendant ses vacances chez Colgate-Palmolive. Il se frotte à la vraie vie d’adulte, côtoie «plutôt des gens de gauche. Ça nous donne le sentiment d’être au monde». Il fait un peu la fête, mais s’isole pour jouer du piano et continue à lire. Beaucoup. Il lit beaucoup: Nietzsche, Rousseau, Platon, Jules Verne, Simenon. Et puis, un flash: la découverte de Bonjour tristesse, le chef-d’œuvre de Sagan qui génère en lui l’envie d’écrire. L’autre déclencheur, ce sont les romans d’Yves Navarre qui exprime «des choses très compliquées de manière très simple.»

Il devient étudiant à l’IUT de Reims, en génie civil (1985), puis à Lille où il apprend la gestion. A Reims, il se passionne pour le théâtre grâce à Jean-Claude Drouot et Gérard Lefèvre (qui fut également l’excellent directeur de la Comédie de Picardie à Amiens, «qui est resté un ami très proche. Il sera l’adulte avec lequel je vais confronter des idées. Gérard est pour moi un passeur, une personne essentielle». Après son service militaire, il travaille comme chef de chantier chez Sabla, un sous-traitant de Bouygues. Sur les conseils de Gérard Lefèvre, il passe un concours d’entrée pour effectuer une maîtrise des sciences et techniques de la communication, à Avignon. Il obtient cette maîtrise, travaille pour la télévision régionale comme journaliste pigiste, couvre le festival in d’Avignon, rencontre Jean Lebrun. Il fera ainsi des sujets pour l’émission Culture Matin, sur France Culture. Puis, il effectuera une thèse du «la sociologie des publics du cinéma», souvenue à Marseille. 1998: il passe le concours pour devenir maître de conférences à Avignon. En 2003

; il devient professeur des universités. Son but n’est pas de bâtir une carrière mais de bâtir un projet tourné vers les populations les plus défavorisées. Une démarche humaniste qui s’appuie sur trois points: la formation des élites; l’insertion professionnelle; la construction de l’esprit critique du citoyen. Parfois, il a l’impression de se retrouver «dans une cage où l’on sépare ces trois missions.On devrait pouvoir rassembler et repérer les talents d’où qu’ils viennent. Il faut s’en donner les moyens.» Il devient vice-président du conseil d’administration après la démission du titulaire du poste, puis est élu en 2007 comme président d’université.«Mon but était de rendre cette université autonome. Un sacré défi! Il faut aussi que cela soit porteur pour le Vaucluse.» En 2009, il intègre la commission culture et université à la demande de Valérie Pécresse.

Emmanuel Ethis est originaire de l'Oise.

Emmanuel Ethis est originaire de l’Oise.

«Pour le sociologue que je suis, c’est extrêmement intéressant.» Car le sociologue qu’il est ne cesse de réfléchir. Et de se poser la question: pourquoi toutes les politiques ont-elles fait l’impasse sur la vie des étudiants. «En moyenne, quand ils ont payé leur logement, la nourriture et les livres, il leur reste 5 €. Comment voulez-vous qu’avec ce budget, ils parviennent à accéder à la culture?» La question rester posée.

PHILIPPE LACOCHE

Un Dimanche d’enfance

Une enfance d’Éclaireur éclairé

«J’ai eu la chance d’avoir une enfance extrêmement heureuse, à Longueuil-Annel», confie, sans ambages, Emmanuel Ethis. Fils unique de parents aimants qu’il adore, ses dimanches d’enfance se déroulent en forêt et à la campagne. Ses dimanches sont ritualisés: à 10 heures, la messe à Longueil, «avec le plus marquant de l’époque, l’abbé Sinot, très cultivé et très habité». Puis retour à la maison, repas familial agréable. Il a entre huit et neuf ans, regarde les émissions de Jacques Martin, la séquence du spectateur. Ensuite, il part se promener en forêt de Compiègne, en compagnie de sa mère, son père et sa chienne, Lady, un cocker. Parfois, ils se vont près de Rethondes, ou de Pierrefonds, ou derrière le château de Compiègne. «Le contact à la nature, aux arbres, aux animaux est propice au rêve, à l’imagination. Le lien entre la campagne et l’univers urbain forgera mon identité.» Éclaireur de France, il aime également la lecture (polars, BD) et la musique classique (Beethoven, Mahler), surtout le piano solo (Liszt). «Nous allions, à Senlis, écouter le grand pianiste Cziffra. C’est lui qui m’a donné l’envie d’apprendre le piano, à 16 ans, ce qui me permettra d’interpréter des chansons de Berger et Michel Legrand.» 

BIO EXPRESS

1967: naissance à la maternité de Compiègne. 

1983: il obtient le bac D, au lycée Calvin de Noyon

1986: effectue son service militaire au 51e régiment de transmission, à Compiègne. 

1987: travaille dans l’entreprise SABLA, à Cuise-la-Motte (Oise). Fabrique du béton armé.

1997: soutient sa thèse de doctorat en sociologie de la culture à l’École des hautes études en sciences sociales. Il obtient son premier poste de maître de conférences à l’université d’Avignon.

2007: élu président de l’Université d’Avignon et des pays de Vaucluse.

2014: Pierre Bergé lui remet la Légion d’Honneur qui vient couronner son travail autour de la sociologie du cinéma et son engagement public autour de la culture et de la jeunesse.

Les pruniers, la tulipe de Hollande et la chamelle de Nora

Nora Aceval, à la bibliothèque d'Amiens, lors d'une récente intervention de conteuse.

 Lady Lys, avec son accent birkinien so british, est décidément très distrayante. Comme elle habite en plein centre ville d’Amiens et que je suis souvent chez elle, j’étais occupé, il y a peu, à surveiller ma voiture, de peur qu’elle ne fût verbalisée par la maréchaussée car je n’avais pas mis assez d’argent dans l’horodatrice.

Tou a peur des pruniers? me lança-t-elle en secouant son casque blond digne du Brian Jones de la pochette de «Jumpin’Jack Flash».

– Les pruniers?

– Oui, ceux qui mettent des prunes.

Il y avait les pervenches, les aubergines; il y aura dorénavant les pruniers dans mon vocabulaire, moi qui en suis était quasiment resté aux hirondelles avec leurs pèlerines et leurs bicyclettes antédiluviennes. Les choses vont trop vite pour moi, lectrice, mon amour, ma fée ravie, mon jouet soumis. On passe d’un mot à l’autre, d’une fille à l’autre, d’un quinquennat à l’autre sans crier gare. Je digérais tranquillement les épines anticommunistes de la rose de François Mitterrand, et vlan, je vais devoir m’habituer à la tulipe de Hollande moi qui n’apprécie que très moyennement la ville de La Haye et sa Cour internationale de justice depuis qu’elle a été si injuste avec nos amis Serbes, francophiles et anti nazis. Le lendemain de la victoire de François Hollande, des copains de la sociale démocratie venaient vers moi, la mine réjouie. Je ne pouvais m’empêcher de leur demander: «Et Marx, dans tout ça?» La question qui fâche. Je vais encore me faire des amis. À dire vrai, la politique me fatigue. Je préfère la littérature; elle est moins décevante et ses sourires sont moins factices. Celui de Nora Aceval, conteuse et écrivain, est rayonnant. Nora, je l’ai entendu conter avec talent, au Salon du livre de Creil, ville où elle réside. Depuis des années, Nora collecte avec patience et attention des légendes, poèmes et chansons libertins du Maghreb. Elle nous donne à lire aujourd’hui La chamelle et autres contes libertins du Maghreb qu’elle a publié aux éditions Alain Gorius (coll.Al Manar, 128 pages, 19 euros). On y croise des maris naïfs ou jaloux, des femmes délicieusement coquines, délurées, sensuelles à qui on a envie de tout pardonner. Nora écrit bien, avec sobriété, netteté et poésie. Ses contes libertins nous réconcilient avec la vie.

Dimanche 13 mai 2012