Cette chronique est pour toi, Colonel !

François Crimon est-il le meilleur chanteur du monde ? Non. Le meilleur auteur-compositeur du monde ? Non. Le meilleur guitariste du monde ? Non, vraiment pas. Alors ? Alors, il dégage. Son aura, sa dégaine, le grain de sa voix ; ses hésitations. Ses lunettes noires. Sa légèreté grave ; sa gentille désinvolture. Son excellente éducation ; son élégance filiforme de haut adolescent. Bon sang de saurait mentir. Le fils du journaliste-écrivain Jean-Louis Crimon sait écrire. Ses textes sont des petits bijoux ciselés, efficaces, imagés, sans prétention qui parlent des filles, d’alcool, de ruptures douces et brutales comme l’absinthe, longues, brunes, chapeautés et haut-talonnées comme Louisa, notre Amiénoise-Londonienne bien allumée, superbe et préférée. (Elle fut à une certaine époque l’Anaïs Nin, la Kiki Picasso des nuits brûlantes de la capitale de Picardie.) Le petit Crimon, c’est bien. C’est rock’n’roll. Il donnait un concert, par une belle soirée d’octobre – air doux, humide comme une noix fraîche – au Café, chez l’ami Pierre, rue Flatters, à Amiens, à l’occasion du vernissage de l’exposition de dix photographies (exposer dix photographie, quelle classe ! C’est bien mieux que dans exposer soixante ; c’est la rareté qui fait la densité de l’œuvre ; regardez Le Regard froid, minuscule essai de Roger Vailland. Regardez L’Eté finit sous les tilleuls, pétillant et tout petit roman de Kléber Haedens) de son ami – son presque frère – Gaspard Truffet. Il y avait un monde fou. J’y croisais de nombreux amis chers, dont Sophie (que j’ai embrassée dix-sept fois sur le front) et Jean-Louis Crimon. J’y bu quelques bière Calsberg. (Oui, lectrice, tu as bien lu ; pendant des années, je me suis adonné à la bière prolétarienne, moi l’enfant de Tergnier, à la bière de marxistes – Stella – et aujourd’hui, je déguste de délicieuses Carlsberg, bières demi-mondaines, sociale-démocrates ; vais-je terminer ma carrière comme adjoint à la culture dans une ville socialiste, moi qui rêvais que de le devenir dans une ville rouge comme le sang de Guingouin.) Quelques jours plus tard, je me rendis à la librairie Cognet, à Saint-Quentin, chez la délicieuse Cécile Jaffary, plus blonde que jamais. La ville de Saint-Quentin me bouleverse. J’ai passé quatre ans au lycée Henri-Martin. Lorsque je la traverse, je crois y croiser des ombres, celleFrançois Crimon-Chez Pierre-1-s de Jean-François Le Guern, Joël Caron, Jean-Pierre Josse, Tintin l’ancien Poilu couvert de médailles qui, au café Odette, soulevait les jupes des lycéennes du bout de sa canne. A ma table d’écrivain, m’attendaient mes amis Jean-Pierre Semblat, Eddie et Jean-Pierre qui avaient apporté, dans une glacière, une bouteille de Condrieu, pour fêter ma dédicace. J’en avais presque les larmes aux yeux devant tant de fraternité. J’étais tout autant heureux quand j’aperçus la haute, fidèle et mélancolique silhouette du Colonel, mon copain de Tergnier. En deux regards, deux poignées de mains, nous avons compris que le temps passait sur nos vies, impitoyable. Dans nos yeux, les étoiles de nos jeunesses enfouies, brisées, égarées dans les brumes lointaines de notre chère ville de Tergnier.

                                                  Dimanche 25 octobre 2015.

 

 

Henri l’ambigu et ses petites natures mortes en famille

   

L'excellent peintre Henri Sarla à la galerie Pop Up, à Amiens, tenue d'une main douce par la brune Mélanie.

L’excellent peintre Henri Sarla à la galerie Pop Up, à Amiens, tenue d’une main douce par la brune Mélanie.

Qu’ai-je fait ces derniers jours, lectrice soumise comme une fille du 9 mars (Note à ma lectrice adorée – NAMLA : si on ne peut plus plaisanter !) ? J’ai interviewé le jeune François Crimon à la terrasse du Forum, à Amiens. Il faisait beau ; François, adorateur du rock’n’roll, portait ses habituelles lunettes de soleil. Au cours de la séance de photographies, je lui ai demandé de les retirer. Et je me suis demandé s’il avait les yeux de son père Jean-Louis ou de sa mère Sophie, qui sont tous deux mes amis. (NAMLA : en reportage, je me pose toujours des questions existentielles, philosophiques.) Ensuite, je l’ai questionné sur une jeune fille qu’il connaît très bien et que j’aimerais mieux connaître qui réside tantôt à Londres, tantôt en Picardie. C’est aussi ça, le plaisir d’interviewer les jeunes chanteurs beaux et adulés par les poulettes ; nous, vieillards lubriques, délurés mais toujours verts, on peut espérer, par leur entremise, quelques bonnes fortunes. En interviewant Georges Brassens, je n’aurais pu espérer que rencontrer Fernande. Avec Bécaud, Nathalie qui, je le lui souhaite, est restée à l’Est, bien tranquille. Mais le mur de Berlin a été démoli par le capitalisme triomphant, et qu’est devenu Nathalie ? En tout cas, moi, grâce au petit Crimon, j’ai eu des nouvelles de la poulette, grande didiche brune, perchée sur ses hauts talons qui lui font ressembler à une grisette ou à une égérie des Stones époque Brian Jones. En parlant de jolie brune, je suis allé à la galerie Pop up – tenue avec grâce et élégance par Mélanie – pour y assister au vernissage de l’excellent peintre belge Henri Sarla. Agé de 55 ans, venu d’un village situé entre Dunkerque et Ostende au nom imprononçable, m’a-t-il dit, il exposait neuf huiles superbes inspirées « par la retransmission fantastique du passé, de mon passé par les filtres de l’image ». « J’avais 11 ans quand les Beatles se sont séparés », poursuit-il. « Dans mon patelin, c’était comme avant-guerre alors qu’on était en période hippie. J’ai toujours fantasmé sur cette période 1966-67, surtout sur l’esthétique. On ne fera jamais mieux en matière de musique. » Henri est resté dans son patelin jusqu’à ses 18 ans. Puis il a travaillé comme graphiste, photograveur en imprimerie et professeur de dessin. Devenu peintre, il utilise les photos de famille comme matière première ; celles de ses voisins, de ses amis ou d’inconnus. « Mes personnages sont comme des natures mortes. Ca apporte une ambigüité supplémentaire. Et j’aime tout ce qui est ambigu. Mes mariés, on les voit bien au sommet d’une pièce montée. » Il y a aussi un sublime tableau sur lequel on voit un paquet de Lucky Strike dépasser du slip de bain d’un garçon. Henri Sarla est épatant. Comme si Hopper avait pris une cuite avec Bacon et Magritte au cœur des sixties en écoutant  Captain Beefheart.

Dimanche 15 mars 2015.

François Crimon : coup d’essai, coup de maître

Le jeune chanteur amiénois, adulé des poulettes, sort son premier album, « Octobre Paris ». C’est carrément délicieux !

François Crimon n’a pas seulement un lo

François Crimon assèche une bière à la terrasse du Forum, à Amiens.

François Crimon assèche une bière à la terrasse du Forum, à Amiens.

ok génial (il est très apprécié par de jolies filles qui l’entourent ; c’est agréable) ; il a aussi beaucoup de talent (même s’il affirme qu’il en a moins qu’Arthur Rimbaud). Son premier album, Octobre Paris – qui vient de sortir- le prouve. Onze chansons (dont un interlude musical) enregistrées en août 2014 au studio RBM, produites par Romain Botti et Maxime Dheilly (du groupe Voïd ; il a également procédé aux arrangements). Parmi les titres, on retiendra surtout « Mister Parker » avec sa guitare glissante et très skiffle (excellentes paroles !), sa mélodie accrocheuse et superbes parties d’orgue quasi procoharumiennes. On aimera aussi sans réserve « Flingué dans le noir » (très Dutronc première époque ; belle interprétation de notre Crimon), « Ma cavale » (jolie guitare acoustique assez Bowie et, une fois encore, excellent texte), « Elle est parfaite » (mignonne ; on dirait du Patrick Eudeline en plus tendre), et, bien sûr, la très entraînante « Café en terrasse » (superbe orgue ! Farfisa ?; très pop et sixties, superbe !). Et ayons un faible pour « Ex en Provence » car c’est une histoire de fille comme on les aime (légèrement ivre sous le soleil et docile) et l’adolescente « Cœur de braqueur » (presque yé-yé avec ses sha la la délicieux, distillés par une petite choriste qu’on imagine en socquettes blanches et en jupettes courtes ; succulente partie de basse finale jouée dans les aigus). Le jeune Crimon sait écrire ; il fait tambouriner les mots comme les cœurs des lolitas, le samedi soir, à Saint-Leu. Il est marrant ; il ne se prend pas trop au sérieux. N’a rien contre la bière. Que des qualités. La couleur globale du disque ? « Sonner acoustique tout en envoyant », résume François. « Etre moins triste que sur scène. Etre entouré sans que le son noie le sens. Garder les mots et gagner en puissance pour la musique. » Les influence du joli brun ébouriffé ? Il cite Renaud, les Libertine et, étonnant mais judicieux, Patrick Capdevielle.

François Crimon a donné son premier concert fin 2011 au défunt et regretté Lucullus (hello Nasser !), bar rock d’Amiens. Depuis, il n’a pas arrêté de tourner, surtout en acoustique dont des dates à Paris (Bus Palladium, le Gibus, la Bellevilloise, etc.). « Maintenant, je voudrais tourner avec les musiciens sur scène », dit-il. Il souhaiterait également que ce premier album totalement autoproduit (aucune subvention) soit signé par un label. Ce ne serait que justice. Il sera le 15 avril sur « La Scène bleue » de France Bleu Picardie. Ne le manquez pas, les filles !

PHILIPPE LACOCHE

Octobre Paris, François Crimon. CD 11 titres. Disponible notamment à La malle à disques, à Amiens. Présent sur Deezer et Facebook. Adresse mail de soutien : jeveuxlalbumdecrimon@gmail.com