« Service littéraire » : le journal sur les écrivains fait par des écrivains

   Fondateur de ce mensuel original et sans concession, François Cérésa explique l’esprit singulier de cet excellente revue.

Créé par l’écrivain et journaliste Fr

François Cérésa présente le numéro consacré à Sagan.

ançois Cérésa en 2007, la revue mensuelle Service littéraire propose une critique exigeante de l’actualité du livre. Singulier par sa liberté de ton, il est exclusivement rédigé par des écrivains. Résultat : une grande qualité et un regard sans concession sur romans, nouvelles, récits et essais. Explications.

François Cérésa, vous êtes le fondateur de revue « Service littéraire ». Quand, comment et pourquoi cette création ?

La revue a été créée il y a presque neuf ans ; l’important, c’est de tenir. Donc, nous tenons ; nous ne faisons pas des chiffres de vente mirobolants, mais nous sommes tout de même lus par environ 2500 personnes, dont mille abonnés. Pour un petit journal artisanal qui se fait dans un appartement, ce n’est pas si mal. La rédaction est constituée de bénévoles pour la plupart et qui ne pas sont des inconnus. J’ai lancé ce journal parce que tous les journaux qui existaient ne me convenaient pas ; je me suis dit : « Tiens ! C’est amusant ; je vais essayer de faire un journal avec les gens qui sont mes amis. Et qui sont eux-mêmes des écrivains. » L’idée m’est donc venue de faire un journal d’écrivains fait par des écrivains. La phrase d’Albert Camus (« J’ai une patrie : la langue française. »), en exergue, c’est un hommage à Jean Daniel qui fut mon patron au Nouvel Observateur (Jean Daniel a déjà fait deux articles dans le journal, au même titre que Maurice Druon – qui en fut le parrain de la revue -, Michel Déon qui vient de nous quitter… Des gens venus d’horizons divers.) Je voulais faire un journal dans l’esprit de ce que furent Le Quotidien de Paris ou Les Nouvelles littéraires, c’est-à-dire pas d’oukase, pas d’interdit ; Claude Cabanes, par exemple, écrivait dans Service littéraire. Jérôme Leroy aussi… Il y a des marxistes ; des gens qui viennent du Monde (comme François Bott, Roland Jaccard, etc.) ; Annick Geille, Gilles Martin-Chauffier, Eric Neuhoff, etc. Des gens de milieux prolétariens, de milieux bourgeois, des hussards, des non-hussards… La seule chose qui réunit ces gens-là : c’est qu’il n’y ait pas de langue de bois. C’est moi qui aie mis cette empreinte.

Vous étiez journaliste au « Nouvel Observateur ». C’est votre passion pour la littérature et votre goût pour la liberté qui vous a conduit à cette création ?

J’ai été très peiné que des gens qui étaient très proches de moi (Louis Nucéra, Alphonse Boudard, Jacques Laurent) aient disparu avant que je lance le journal. Ils auraient été très contents d’y participer et ça nous aurait fait d’autres belles plumes. C’est vrai qu’aujourd’hui il y en a déjà comme Me Philippe Bilger, un avocat loyal, sympathique et formidable. Oui, il y a des gens de tous horizons. Beaucoup d’avocats, et même le juge Lambert, qu’on appelait le Petit Juge à l’époque de l’affaire Grégory. Il y a aussi des femmes comme  Stéphanie des Horts, Ariane Bois, Patricia Reznikov, Sylvie Pérez (qui est mariée avec un type très sympa qui se nomme Gérald Sibleyras qui est un dramaturge de très grande qualité ; il est plus reconnu en Angleterre qu’en France). Il y a aussi des jeunes comme Maxence Caron.

Ce sont les écrivains qui proposent leurs articles ?

En général, ce sont eux car ils savent quel est l’axe et l’esprit du journal. De temps en temps, ça fait du bien de déboulonner de fausses valeurs. Nous ne sommes jamais d’accord avec l’unanimité de la presse. On écrit ce que l’on pense ; et on pense que qu’on écrit. Je n’impose rien ; j’organise des réunions deux fois par an, dont la fête de Service littéraire. Il n’y a pas de conférences de rédaction ; ce sont elles qui ont tué les journaux. Des conférences de rédaction dont rien ne ressort. J’ai les collaborateurs au téléphone ; je déjeune avec eux.

L’esprit de « Service littéraire » est un peu celui du « Canard enchaîné ».

Je dirais que c’est un mélange. Il y a effectivement huit pages comme Le Canard enchaîné. Quand j’étais au Nouvel Observateur, j’étais très ami avec Cavanna et le professeur Choron. J’avais interviewé Cavanna ; c’est aussi le fait qu’il était, comme moi, d’origine italienne. Il était aussi de l’Est de Paris (Nogent-sur-Marne), comme mon père qui était de Charenton. Il y a donc aussi un peu de l’esprit de Charlie Hebdo dans Service littéraire. Mais aussi, des Nouvelles littéraires et du Canard enchaîné. Il y a tellement de dérision à notre époque, que je ne veux pas qu’il y ait autant de dérision. Je n’aime pas tout tourner en dérision ; je trouve ça débile, mais dans Service littéraire, il y a de l’ironie, de l’humour.

Comment « Service littéraire » est-il diffusé ?

C’est nous qui faisons la distribution. Ce n’est pas comme l’ex-NMPP ; tous les kiosques ne peuvent pas être servis. Certains libraires l’ont ; d’autres ne l’ont pas. Les kiosques qui le diffusent sont essentiellement parisiens. Dans les grandes villes de France, il est distribué mais dans des points de ventes peu nombreux.

L’abonnement fonctionne très bien.

Oui, mais je ne dis pas que ce journal ne devrait se vendre que par abonnement. L’abonnement, c’est un peu la mort des journaux ; la vie des journaux, c’est de pouvoir les acheter dans un kiosque ou dans une librairie. Mais quand on n’a pas beaucoup d’argent, on est obligé de se débrouiller comme on peut ; c’est de l’artisanat.

Quel sera la une du prochain numéro ?

Ce sera sur Jean-Edern Hallier à propos de la biographie que lui a consacrée Jean-Claude Lamy. Jean-Edern Hallier qui fut aussi le créateur de L’Idiot international qui nous a également un peu influencés.

                                 Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Service littéraire, 24, rue de Martignac, 75007 Paris. 01 47 05 25 64 ; redaction@servicelitteraire.fr

 

Les coups de coeur du marquis

Revue

Et de 100 pour Service littéraire

Créé par François Cérésa (notre photo) en 2007, Service littéraire est une revue mensuelle consacrée à l’actualité romanesque. Le journal, qui s’annonce comme Le Canard enchaîné de la critique littéraire, se distingue par sa liberté de ton et par la qualité de son écriture. Autre particularité: il est exclusivement rédigé par des écrivains. Y collaborent notamment Michel Déon, Hélène Carrère d’Encausse, Max Gallo, Frédéric Vitoux, Claire Castillon, Emmanuelle de Boysson, Gilles Martin-Chauffier, Christian Millau, Bruno de Cessole, François Bott, Éric Neuhoff, Bernard Morlino, Vincent Landel, Bernard Chapuis, Gérard Pussey, Jean Daniel, Franz-Olivier Giesbert, Guillaume de Sardes, Bertrand de Saint-Vincent, Jérôme Garcin, etc. On peut être impertinent, totalement libre et perdurer. La preuve: la revue vient de sortir son numéro 100, avec, au sommaire, un sulfureux article intitulé «Maurice Sachs, Juif, homo, agent de la Gestapo et archi talentueux». Le ton est donné. Ça dépote!

Service littéraire. 2,50 €. www.servicelittéraire.fr

 

Littérature

Crimon le Letton

L’écrivain amiénois Jean-Louis Crimon verra son dernier roman, Du côté de chez Shuang, paru aux éditions du Castor astral, traduit en letton. Au cours de sa carrière journalistique, il a été envoyé spécial permanent à Copenhague, chargé de la couverture de l’actualité quotidienne des trois pays scandinaves, Danemark, Norvège et Suède, de la Finlande et des trois pays Baltes: Lituanie, Lettonie et Estonie. Ce n’est pas tout: les 8 et 9 décembre prochains, il se rendra à l’université de Riga afin de participer à la Journée d’études. «Écrire avec la voix. De l’importance des cordes vocales dans la musique de l’écriture, de mon écriture». Ph.L.

 

 

L'excellent François Cérésa, écrivain., créateur de Service littéraire.

L’excellent François Cérésa, écrivain., créateur de Service littéraire.

Un livre poignant sur la mort d’un père adoré…

Avec «Poupe», roman délicat et très émouvant, François Cérésa rend hommage à son père, décédé récemment.

Un dictionnaire lumineux, éclairant

       Avec son Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier nous régale et nous guide. Totale réussite.

Dans l’avant-propos de son livre, Christian Authier annonce la couleur : « Ce Dictionnaire chic de littérature française est d’abord un dictionnaire « vivant », contemporain, qui s’efforce de rendre hommage ou de rendre justice à des écrivains dont la plupart sont parmi nous, construisent leur œuvre sous l’attention des médias et des lecteurs ou dans leur totale indifférence. » C’est une belle tâche, noble, salvatrice, généreuse. Car, le sait-on, rien n’est pire pour un écrivain – qui plus est quand il est sincère, désintéressé – que l’indifférence. Ce dictionnaire remplit sa tâche à merveille. On est en droit de remercier Christian Authier. Nous le savions excellent romancier (Enterrement de vie de garçon, Les Liens défaits, prix Roger-Nimier 2006), essayiste pertinent et précis (De chez nous, prix Renaudot essai 2014), il se révèle dans ce dictionnaire comme un critique littéraire de premier ordre et un exquis portraitiste qui, à l’instar d’un Jean-Marie Rouart par exemple, parvient à débusquer chez un écrivain la faille minuscule, la fêlure infime ou, au contraire, la force jusqu’ici passée sous silence.

Les écrivains qu’il nous présente sont pour la plupart vivants. Il nous les montre, souvent, sous un jour nouveau. Grâce à lui, c’est un autre Patrick Besson qu’on découvre, plus sensible et mélancolique qu’il n’y paraît. Il faut dire qu’il connaît bien son sujet. Ne lui-a-t-il pas consacré, dès 1998, une biographie aux éditions du Rocher ? Le portrait de François Cérésa, empreint d’une grande délicatesse, ravit par sa justesse, sa pertinence. Il en va de même de celui de Michel Déon dont il écrit qu’il « aiguise sa lucidité désolée et implacable sans perdre sa faculté d’émerveillement. Il se promène parmi les ruines, mais n’oublie pas de ramasser les dernières pépites offertes à ceux qui n’ont jamais cédé au renoncement ni au désespoir. » Il consacre un beau texte à François Bott, estimant qu’il est « de ceux qui écrivent leurs livres en se promenant dans les villes, en flânant, en sachant trouver aux décors du quo

L'excellent écrivain Christian Authier.

L’excellent écrivain Christian Authier.

tidien des airs de cour de récréation éternelles propices aux vagabondages de l’imagination. » Et celui dans lequel il dépeint Patrick Modiano : « Ce romancier archiviste plonge sans cesse dans le maelström de la mémoire. Sa mémoire, la mémoire collective, la mémoire de personnages réels ou inventés. C’est un kaléidoscope ou un manège. On en ressort souvent avec les yeux brouillés et le cœur à l’envers. »

Il ne faut pas non plus passer à côté des portraits qu’il nous donne à lire d’Eric Holder, d’Eric Neuhoff, de Michel Houellebecq, de Pierre-Louis Basse, de Stéphane Denis, de Bernard Chapuis, de Jérôme Garcin, de Sébastien Lapaque, ou de Benoît Duteurtre. Et comment oublier ces écrivains défunts, mais toujours bien présents dans nos mémoires et nos cœur : Frédéric Berthet, Roger Nimier, Félicien Marceau, Frédéric H. Fajardie, Michel Mohrt… Ce Dictionnaire chic de littérature française est une totale réussite ; il est éclairant, lumineux.

                                                      PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier ; Ecriture. 285 p. ; 22 €.

Articles

Alexandre Cérésa et François Dumas

Un titre facile? Certes, mais tellement vrai! François Cérésa est notre Alexandre Dumas contemporain. Alors que tant d’écrivains s’enfoncent dans une littérature nombriliste, intellectuelle, froide, ennuyeuse et prétentieuse, lui s’adonne avec panache et gourmandise dans des romans de capes et d’épées. Il nous avait déjà donné à lire, en 2008, le succulent La Terrible Vengeance du chevalier d’Anzy (Plon), le voici qui ressort l’épée de son faucre avec ce tout aussi succulent Le Lys blanc. Il nous conte les aventures de Marie-Antoinette, fille d’un boulanger de Pornic. Elle sera violée par un aristocrate, montera à Paris pour participer à la Révolution. La Vendée, la fin de la Terreur; un roman palpitant et rondement mené. Un délice! Ph.L.

 

Le Lys blanc,

François Cérésa, écrivain. Mai 2011.

François Cérésa, écrivain. Mai 2011.

Une jeune femme insoumise sous la Révolution, François Cérésa, L’Archipel, 301 p.; 18,95 €.

 

NOUVELLES

Wallet, maître de la nouvelle

Roger Wallet est un excellent nouvelliste. Il a le sens du court comme d’autres l’ont du Bien. Ou du Mal. La preuve: ce recueil Toujours prenant congé où il nous donne le meilleur du genre. Ces dix-huit nouvelles – bon nombre ont été publiées dans Le Courrier picard – sont enracinées dans le quotidien, et, souvent dans la terre picarde. La guerre y est présente, celle de l’ex-Yougoslavie et celle d’Algérie; la paupérisation aussi. Elles recèlent de l’émotion, des atmosphères (on ne le répétera jamais assez: à l’instar d’Éric Holder, Wallet l’un de nos meilleurs atmosphéristes), de la poésie. Et du rythme né de constructions subtiles. Ph.L.

Toujours prenant congé, Roger Wallet, Le petit Véhicule; 107 p.; 14 €.

L’art de l’argot

     Avec « les princes de l’argot », François Cérésa propose un livre rafraîchissant, bien documenté, drôle, facétieux. Et émouvant. Une belle réussite.

   Les princes de l’ar

François Cérésa, à la terrasse du café Le Rouquet, à Paris.

François Cérésa, à la terrasse du café Le Rouquet, à Paris.

got, livre de François Cérésa, est un régal. Cette sorte d’essai – qui mêle aussi de courtes biographies – fait, en quelque 230 pages, le tour de la question avec brio, précision, passion et inventivité. C’est une prouesse tant cette langue – cet opus le prouve – est diverse, variée. Et très riche.  « L’argot d’autrefois était aristocratique, celui d’aujourd’hui est démocratique. Il est l’épandage, il pue pour tout le monde. Jacter l’argot chez Lipp ou dans une émission de télé à la mords-moi-le-schpatche est du dernier cri. C’est un must. Et une certaine forme de décadence », estime l’écrivain qui, en la matière, en connaît un rayon puisque ton texte est truffé d’expressions chères à cette langue.

    Il convoque ici – pour notre plaisir – les plus grands, les plus talentueux, les plus « pratiquants » : François Villon, François Vidocq, Eugène Sue, Aristide Bruant, les Pieds Nickelés, le sulfureux Albert Simonin, le courageux et grand résistant Alphonse Boudard, Frédéric Dard, Michel Audiard, Auguste Le Breton, le chanteur Renaud et quelques autres. Sans oublier l’incontournable et encombrant Louis-Ferdinand Céline, faisait suivre le chapitre qu’il lui consacre par un autre intitulé – c’est significatif – « Après Céline ». Comme s’il eût écrit « Après Jésus-Christ ». Les mots, exquises trouvailles, truffent la prose de Cérésa, explosent aux oreilles du lecteur comme des grenades de champagne du peuple : jaspiner (parler), la mousse (la merde), le daron (le maître), la tocante (la montre), le patelin (le pays), la caruche (la prison), les écoutes (les oreilles), la baude (la vérole), gy (oui), etc. Il y a aussi d’autres petites perles comme le soissonnet (le clitoris).

    Passent également d’autres écrivains, comme des ombres éclairantes et radieuses : Maurice Raphaël (connu sous un nombre incroyable d’autres pseudonymes, homme au passé trouble, proche de la sinistre rue Lauriston, siège de la gestapo française et de sa pègre peu reluisante), Jean Richepin, mais aussi Francis Carco, Rabelais, Cavanna et Pierre Mac Orlan.

    Les passages émouvants ne manquent pas car l’argot, comme François Cérésa, ne manque pas de cœur : « J’ai connu Alphonse Boudard pendant vingt ans. Il m’avait aidé pour mon premier livre. Je le croyais immortel. En 2000, pour le réveillon, je les avais invités Gisèle et lui. Il avait appelé au dernier moment pour annuler. Alphonse Boudard n’était pas homme à annuler. Quatorze jours plus tard, Louis Nucéra m’avertissait qu’Alphonse nous avait faussé compagnie sans prévenir. Il était homme à ne pas prévenir. Il restera toujours dans le « le jardin de nos cœurs » ». La langue verte, toute aussi facétieuse qu’elle soit, ne voit pas forcément toujours la vie en rose.

                                                     PHILIPPE LACOCHE

Les princes de l’argot, François Cérésa, Ecriture, 233 p. ; 17,95 €.

Un roman d’une poignante sincérité

François Cérésa : on le savait facétieux, brillant, plein de panache et d’humour libertaire. On le retrouve ici tendre et émouvant dans ce livre à un ami défunt.

 Roman ou récit ? Récit plutôt, car, on le sent bien, malheureusement, tout est vrai. Même si François Cérésa, en bon romancier, a su utiliser les atmosphères, les subtilités et les nuances du genre. Cérésa déroule le fil de ses souvenirs, de sa bande de copains, sept au total, dans le Paris des seventies. Ils sont tous bien allumés, passionnés, ne manquent ni d’audace, ni de panache, s’adonnent avec gourmandise à divers excès. L’après Mai 68 n’est pas loin. Les années sont folles, sulfureuses. Délétères pour certains. Ce sera le cas pour le plus fragile d’entre eux, Nanard. Le plus proche du narrateur aussi : « L’autre jour, en allant rue Boulard, je suis passé rue Brézin. Tu habitais là. Un enfant du XIVe. On t’appelait Nanard. Nanard, ça fait film raté. Ça fait aussi Jojo, comme une chanson de Brel. « Voici donc quelques rires, quelques rêves, quelques blondes… ».Qui connaît encore Brel ? Tout cela est bien ancien. Tu étais mon double, mon frère, mon ami. On s’est connus en troisième, chez mes maristes. Collège Stanislas. On avait 14, 15 ans. C’est vrai, ces derniers temps, dans le tourbillon de la vie, on se voyait moins. Tu aurais pu être Jules, et moi Jim. Qu’est devenue la bande d’autrefois, je te le demande. Tu ne répondras plus. Ce 28 août 2012, j’ai fait le compte. Nous ne t’avions pas vu depuis six mois. Pour nous, un bail. »

Le ton est donné. Nostalgie ? Bien sûr. Mais jamais de ton larmoyant. Ce n’est le genre du narrateur, ni celui de Cérésa. Pas celui de Nanard non plus. Nanard qui n’est plus. Le colosse s’est suicidé. « Tout au bout de la rue Boulard, on aperçoit un mur avec des frondaisons. Tu reposes de l’autre côté. Cimetière Montparnasse. Dans le caveau familial. Dans une petite urne. On t’a incinéré à Clamart. J’ai toujours pensé que tu brûlais la vie par les deux bouts. La preuve, pour fêter des 59 ans, tu t’es suicidé. Bon anniversaire, Nanard. » Le narrateur nous dresse un portrait tout en nuances de ce drôle de Nanard, insaisissable, qui, comme beaucoup d’entre nous, pauvres petits humains, tente de garder la face tout en sachant que tout est plombé d’avance. Pas de larmes, non. Juste une sorte d’absurdité qui finit par vous envahir. Un joli mot résume cet état : la mélancolie. Souvent, elle vous tire par la main et vous entraîne au bord du gouffre. Certains sautent dans le vide ; d’autres pas. On n’est pas égaux devant ces choses-là. Calet, Vailland, Sartr

François Cérésa : excellent écrivain, fondateur de la revue "Service littéraire".

François Cérésa : excellent écrivain, fondateur de la revue « Service littéraire ».

e et quelques autres l’ont assez rabâché. On est en droit de ne pas leur donner tort. « Si j’écris maintenant, c’est pour ne pas oublier ceux qui partent trop tôt, beaucoup trop tôt. Comment faire autrement ? Je voudrais te dire mon amitié pour avoir trop souvent oublié de te le dire de ton vivant. » Voilà qui est fait, cher François Cérésa. Votre Nanard, on n’est pas près de l’oublier. Votre livre non plus car il est poignant, sincère. Fraternel.

PHILIPPE LACOCHE

 

Mon ami, cet inconnu, François Cérésa, éd. Pierre-Guillaume de Roux ; 174 p. ; 19,50 €.

 

Un grand livre fait un excellent film

Philippe Vilain, rencontré au cours d'un cocktail de la revue Service littéraire.

   Il y a quelques temps, à Paris, lors d’un cocktail de la revue Service littéraire, je faisais la connaissance de l’écrivain Philippe Vilain. Je venais justement de terminer son roman Pas son genre (Grasset). Je lui dis pourquoi son livre m’avait plu: « Il m’a rappelé La Dentellière, de Pascal Lainé. » Je regrettais immédiatement mes mots. Certains écrivains détestent qu’on les compare à d’autres. Garçon calme et intelligent, Philippe Vilain fut, au contraire, ravi. Et nous trinquâmes au succès de son roman sous les yeux de François Cérésa, créateur de Service littéraire, et de quelques collaborateurs de la revue dont Jean-Michel Lambert et Bernard Morlino. Cela lui a porté chance car son livre vient d’être porté à l’écran par le cinéaste Lucas Belvaux, avec la délicieuse Emilie Dequenne et le convaincant Loïc Corbery. Le film (vu au Gaumont, à Amiens) correspond bien à l’histoire et à l’atmosphère de l’opus de Philippe Vilain. Clément, un jeune professeur de philosophie (Loïc Corbery), est affecté dans un lycée d’Arras pour une année. Il le prend très mal, lui qui n’aime que Paris, d’autant qu’il est aussi écrivain (un roman chez Grasset ; un essai sur Kant), qu’il fréquente le Flore et les Deux Magots. Il se rend dans la capitale du Pas-de-Calais plus mélancolique qu’un troupeau de Cioran. Il déambule d’une place à l’autre, s’ennuie beaucoup. Un jour, dans un salon de coiffure, il fait la connaissance de Jennifer (Emilie Dequenne) qui devient vite sa maîtresse. Il est issu de la haute bourgeoisie éclairée parisienne, lit Proust, Flaubert,  et les philosophes allemands ; elle est une fille du peuple, lit Anna Gavalda et passe ses soirées dans les karaokés avec ses copines. Il est constamment indécis, hésite à s’engager, réfléchit beaucoup ; elle est entière, fonceuse, toujours gaie et pétillante. Elle n’est pas son genre. Comme le genre de Pomme, dans La Dentellière n’était pas celui du narrateur qui ressemblait comme deux gouttes d’encre à Pascal Lainé. Lainé, comme Vilain, traite de l’incommunicabilité de deux êtres, issus de deux mondes très différents, voire opposés. Deux êtres qui, pourtant, s’aiment. Car, même s’il reste en réserve, Clément aime Jennifer. Le film est aussi poignant, à l’image du livre. A l’image de La Dentellière. En regardant le film Pas son genre, je me revoyais en 1979, jeune journaliste à L’Aisne Nouvelle, en train de parcourir la place du Huit-Octobre, à Saint-Quentin, à la recherche de l’hôtel dans lequel Pascal Lainé, jeune professeur de philosophie, avait posé ses valises une rentrée par une rentrée de septembre de la fin des sixties. La littérature me servait de tuteur. Le mildiou de la mélancolie, déjà, attaquait mes feuilles. Mes pages.

                                          Dimanche 11 mai 2014

Georges Mandard, poète, ne sera jamais charcutier

L’excellent Gérard Pussey propose un petit livre hilarant et très réussi, constitué de saynètes désopilantes dans un univers d’andouilles.

Rêve et cauchemars de Georges Mandard, petit livre de Gérard Pussey, est une œuvre exquise. Un vrai régal. Neveu de René Fallet – qui l’a initié à l’écriture et l’a entraîné en virée du côté de chez Prévert, Brassens et Audiard – Gérard Pussey fut pendant vingt ans critique littéraire à Elle; il est aujourd’hui journaliste à Service littéraire (journal de l’excellent François Cérésa) et à Causeur (où sévit notamment le talentueux Jérôme Leroy).

«Il sent le vieux gant»

Pussey est un homme de goût. Comment ne pas l’être quand on a l’élégance et la culture de qualifier de sotie le genre de son opus. Qui sait encore ce qu’est la sotie? Peu usitée, elle n’est autre qu’une farce satirique, fort prisée au XVe siècle. Le regretté Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, avait utilisé ce genre pour l’un de ses ouvrages. Fallet, Cérésa, Leroy, Brochier, nous voici donc en bonne compagnie. Nous le sommes également dans le livre de Gérard Pussey qui nous narre par le menu les aventures de Georges Mandard, fils d’Antoinette et Prosper Mandard, charcutiers à Melun-lès-Melons, d’Aglaé Mandard, leur fille, d’Armand, second mari d’Aglaé, de Petit-Bobo, fils d’Armand et d’Aglaé, donc neveu de Georges, de Micheline Rodureau, vendeuse en charcuterie. On y croise également Jean-Paul Sartre, en «philosophe dépressif», Simone de Beauvoir, en «écrivaine féministe», Guillaume Apollinaire, Arthur Rimbaud, etc.

Comme il est indiqué dans le prière d’insérer, Pussey utilise les ressorts narratifs propres aux récits de jeunesse pour traiter d’un thème grave: le refus de la passation de pouvoir et de l’héritage. Pour ce faire, il se goinfre de toutes les libertés, joue avec le temps, avec la chronologie, flirte avec l’absurde.

L’histoire? Prospère et Antoinette Mandard se désolent car leur fils Georges ne veut absolument pas reprendre la charcuterie paternelle. Leur progéniture est un poète, un dandy; il méprise la viande, l’andouille, le saucisson. Il tente de fuir sa destinée toute tracée au sang du boudin noir. Il envisage même de se faire adopter par des parents écrivains. Il s’en ouvre au directeur de l’orphelinat. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se présentent. Il plaît à Sartre qui, de joie, allume une Boyard. Simone grimace. «Je n’en veux pas, il sent le vieux gant», crie-t-elle.

Voici un exemple des saynètes hilarantes qui tapissent ce livre croustillant, gouleyant, savoureux, superbement illustré par Philippe Dumas (qui a écrit et illustré de nombreux livres et qui a reçu le Grand Prix de Littérature de la Ville de Paris). Jetez-vous sur l’objet, vous ne le regretterez pas!

PHILIPPE LACOCHE

«

Gérard Pussey est notamment l'auteur de "L'Homme d'intérieur", Prix Roger-Nimier.

», Gérard Pussey, dessins

de Philippe Dumas. Le Castor astral. 128 p.; 15 euros.

La folie libertaire de François Cérésa

Avec « Merci qui? », son dernier roman, François Cérésa descend en flamme une certaine branchitude aussi futile que ridicule. Un feu d’artifice de mots.

François Cérésa.

François Cérésa a plus d’une corde à son arc. Ou plusieurs encres pour ses plumes. Comme on voudra. Auteur d’une trentaine de livres, romans principalement mais aussi essais et documents, il peut tout aussi bien nous donner à lire un roman modianesque, mélancolique et nostalgique comme Les Moustaches de Staline (Fayard 2008, prix Cabourg du roman), que l’historique et «cap et d’épée» La Terrible Vengeance du chevalier d’Anzy (Plon 2008), ou que le truculent et rabelaisien Carnaval des grenouilles (Robert Laffont, 1989).

On sent qu’avec son dernier roman Merci qui?, François Cérésa s’est bien amusé; il a dû même jubiler en l’écrivant. C’est en effet une irruption de mots, de bons mots, de folies, de passions, de verbes hauts, de colères, de coups de gueule, de coups de poings dans la gueule. On sent bien qu’il a tenu à rendre hommage à quelques-uns de ses écrivains fétiches: Frédéric Dard, Céline, Alphonse Boudard et Léon Bloy. Il ne s’en cache pas puisqu’il dédie ce livre à certains de ceux-ci mais également à Michel Audiard, Albert Simonin, François Vidocq, et François Rabelais. Résultat: on rit souvent à gorge déployée car il y a un ton Cérésa, une musique forte, symphonique, parfois aussi déjantée que les meilleurs brûlots du punk des seventies.

Il nous raconte l’histoire de Lucky «qui n’a plus vingt ans depuis vingt ans», un ancien cover-boy, sur le point de se reconvertir en écrivain. À ses côtés, un drôle d’oiseau, Pierre-François Coblence, alias P.-F., parangon de la «branchitude», ridicule à souhait, qui mâtine la moindre de ses phrases avec un franglais qu’il étire comme un vieux chewing-gum. On y trouve également Marie-Antoinette, une dame mûre très sexy, aux charmes poivrés. Et Ludivine, une craquante lolita qui fait, justement, craquer Lucky. François Cérésa ne donne pas que dans le burlesque; derrière le petit théâtre bruyant et vaudeville se cache une authentique critique de notre société qui bat de l’aile, le tout ficelé par une barde franchement libertaire: «Pour être de droite, il faut être idiot. Pour être de gauche, il faut être riche.» Imparable.

PHILIPPE LACOCHE

Merci qui?, François Cérésa, Écriture, 362 p.; 18,95 euros.