Philippe Tassart : « On est un festival atypique ! »

 

Philippe Tassart est fier de faire jouer les Insus dans le cadre du festival Rétro C Trop.

Les Beach Boys.

Patron de la société Ginger, créateur du festival Rétro C Trop (24 et 25 juin, au château de Tilloloy), Philippe Tassart explique comment il s’y prend pour faire jouer les plus grands.

Philippe Tassart, quels seront les artistes programmés à cette deuxième édition de Rétro C Trop ?

Nous sommes parvenus à convaincre Les Insus que nous voulions déjà inviter l’an passé car le titre du festival est issu d’un morceau de Téléphone : « Métro, c’est trop ! ». Les Stranglers seront là également ; il s’agit de la formation de Jean-Jacques Burnell, bassiste français. Il y aura aussi Sarah Olivier, une fille avec qui on a déjà travaillé et qui était en première partie des Insus au Zénith d’Amiens. C’est une Parisienne qui fait une musique assez barrée ; être la chanson contemporaine, le jazz et le reggae. C’est une bête de scène. Elle sera accompagnée par Steven Harrison qui était le contrebassiste de Sons of the Desert. C’est un peu ma famille. On a aussi Blue Öyster Cult,  qui est toujours en activité et qui ne donnera que deux dates en France. A la programmation du samedi également : Wilko Johnson, célèbre guitariste de Dr. Feelgood. Ceci c’est juste pour le samedi.

Comment vous y prenez-vous pour parvenir à réunir à la même affiche les Beach Boys et tous des grands groupes mythiques ?

C’est un travail de très longue haleine. Ca prend environ six à sept mois, surtout pour un festival naissant comme le nôtre car c’est seulement notre deuxième édition. Nous parvenons à proposer cette programmation grâce à notre tissu relationnel bâti depuis de nombreuses années en Picardie avec des groupes internationaux. Nous avons bon nombre de contact avec des groupes en direct ; nous traitons directement avec les artistes. Il nous arrive de travailler avec des sociétés françaises qui nous aident bien. C’est important de se positionner à l’échelon international car on est un festival atypique. On ne fait pas la même chose que les autres. Les Stranglers, personne ne les a. J’ai envie de faire plaisir à des gens qui ont une culture musicale ; des gens qui aiment la musique avec passion. C’est mon cas. C’est mon cas ; c’est pour ça que j’ai fondé ce festival. Il n’est pas destiné à des gens qui ont forcément 20 ans, bien que… On s’aperçoit que la jeunesse aime les groupes qui ont 50 ou 60 balais parce qu’ils représentent l’histoire de la musique. Un gamin qui joue de la musique aujourd’hui s’est forcément inspiré un jour ou l’autre de ces groupes-là. Nous avons accueilli énormément de jeunes au cours de la première édition du festival.

Parmi les groupes qui constituent cette belle affiche, quel est celui ou ceux qui vous font le plus rêver ?

Evidemment, ce sont les Beach Boys car, une fois encore, on touche ici à l’histoire de la musique. L’an dernier, j’ai produit le concert du cinquantième anniversaire de la carrière de Donovan, à l’Olympia, et j’ai rencontré à nouveau les Beach Boys la semaine dernière à l’Olympia. On a longtemps parlé de cette histoire de la musique au cours de laquelle les Beach Boys étaient les concurrents directs des Beatles. Les Beach Boys ont créé un certain style de musique qu’on écoute encore aujourd’hui et qui était tellement en vogue dans les années 1960. Les Beatles s’en sont inspirés pour écrire Sgt. Pepper’s. Ils se sont surtout inspirés de l’album Pet Sounds. Ma grande fierté, c’est donc de faire venir les Beach Boys. Et c’est derniers disent qu’ils ont été influencés par Revolver. Donc, la boucle est bouclée. Mon autre grande fierté, c’est d’être parvenu à faire jouer les Rabeats qui sont des artistes avec lesquels je travaille depuis vingt ans. Donc, je parviens ici à mélanger l’histoire des Beatles (à travers les Rabeats) et celle des Beach Boys. Sur scène, les Beach Boys expliquent bien, entre chaque morceau, l’histoire de leur groupe. Ils racontent notamment qu’ils sont tous partis en Inde, ce grâce à Donovan qui les a emmenés. Ils sont allés à la rencontre de la méditation transcendantale  et la rencontre du sitar, de Ravi Shankar. Mon autre fierté, c’est de faire venir les Insus, donc Téléphone, sur cet événement. On a tous démarré dans le métier avec Téléphone car on a le même âge. Ils sont, en fait, un poil plus vieux que nous. J’ai commencé par être DJ. Si je ne passais pas trois morceaux de Téléphone, ce n’était pas une bonne soirée. Je reviens au fameux Rex, de Roye, et à la boîte de Gury. Je suis très fier d’être parvenu à redynamiser ce coin du Santerre et du Trait vert, et à refaire de la musique dans ce coin.  Le Rex et la boîte de Gury n’existent plus. Il n’y avait donc plus de musique rock. Quand on y regarde d’un peu plus près, ce que je programme aujourd’hui ce sont les musiques que je passais quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas tellement changé. Ce que je fais aujourd’hui c’est ce que je faisais quand j’étais DJ. Et pouvoir programmer les vrais groupes que je programmais sur mes platines de DJ, c’est juste un rêve. C’est génial !

Le château de Tilloloy est un lieu très historiquement ; c’est aussi le lieu de votre enfance.

Je suis issu du milieu agricole local. Maes grands-parents étaient des paysans qui allaient payer leur fermage à la comtesse d’Hinnisdal. Il y avait déjà un lien avec ma famille depuis très longtemps. J’ai toujours adoré cet endroit. J’y vais depuis que je suis tout petit. Il y a toujours un truc magique qui se produit quand on rentre dans le château. Il y a une grandeur, une architecture, une histoire. C’était le monument historique le plus proche du lieu où je suis né. Je regrette vraiment d’avoir mis autant de temps pour me lancer dans cette aventure. Si je m’y étais mis plus tôt, le festival aurait aujourd’hui plus d’années. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. C’est un retour à mes racines, en quelque sorte. Un retour vers les gens que j’aime. Des gens qui m’ont donné ma chance. Comme Jeannot et Marie, du Rex. Je suis content, aujourd’hui, de travailler juste en face d’où j’ai démarré car j’ai fait, cette année, la programmation du théâtre de Roye. La culture revient dans ce pays.

Blaise Cendrars, écrivain et poète, a combattu au château de Tilloloy (il en parle notamment dans son récit La Main coupée). Vous ne citez pas dans la promotion de ce festival. Pourtant, sa vie était très rock’n’roll, ce avant l’heure. Pourquoi ?

On n’est pas du tout dans cette esthétique littéraire. On est très loin de tout ça. Si j’organise d’autres événements dans ce château, pourquoi ne pas imaginer une thématique autour de Cendrars, avec ses influences, et les influences qu’il a eues sur les autres ?

Exemple : Bernard Lavilliers qui a toujours adoré Cendrars.

Exactement. Il y a effectivement quelque chose à faire mais ce n’est pas ce que j’ai voulu réaliser avec Rétro C Trop.

Les temps sont durs avec les attentats. Vous avez certainement dû renforcer la sécurité aux abords et à l’intérieur du festival.

J’ai envie de dire que j’en ai marre qu’on parle des attentats. Le lendemain de ceux de Manchester, il n’y a jamais eu autant de concerts donnés pour dire aux gens : « Allez-vous faire foutre, nous on aime la culture, et le reste on s’en fout. »

Cependant toute la population y pense.

C’est vrai, mais arrêtons d’y penser car ça pénalise nos métiers. Ca retire des gens des salles. La fatalité existe. Malgré tous les systèmes de sécurité qu’on pourra mettre en place, on ne pourra jamais arrêter un fou. Il aura toujours une idée pour détourner ces systèmes. Evidemment, nous avons mis en place des systèmes de sécurité renforcés depuis le 13 novembre ; cela fait partie d’une demande du ministère de la Culture et du ministère de l’Intérieur. A ce propos, j’ai participé aux premières réunions de sécurité. Dès le surlendemain des attentats, je faisais partie d’une équipe d’une centaine de personnes, ce sur le plan national. Il faut arrêter de parler de ça ; ça fait peur aux gens.

Comment vont les Beach Boys, malgré leur grand âge ?

Franchement, beaucoup de gens me disaient… enfin, me parlaient de Brian Wilson… J’ai eu l’occasion de voir les deux concerts. D’un côté, j’ai vu une oeuvre ; celle de Pet Sounds. C’est tellement bien joué, mais sans âme, sans cœur, sans vitalité. Ensuite, je suis allé à l’Olympia voir les Beach Boys, et j’ai passé deux heures debout, à danser avec les gens. Leur musique est très vivante ; ils enchaînent les tubes, reviennent sur des musiques plus difficiles. Ils font des petits hommages aux Beatles, à Chuck Berry. Il y a plein d’anecdotes sur leur passé. J’ai adoré ce concert à l’Olympia. Ils ont la niaque ; ils courent dans tous les sens. Ce n’est pas du tout le cas de Brian Wilson qui est derrière son clavier ; il ne se passe rien ; il est fatigué.

Avec une telle programmation, comment faites-vous pour vous en sortir financièrement ?

Non, je ne m’en sors pas. La première année a été un investissement. On savait qu’il nous faudrait plusieurs années pour rentabiliser un festival comme celui-là. On est dans une stratégie sur trois ans. La première année était déficitaire ; on espère que cette année ne le sera pas.  On espère recouvrer nos investissements sur trois ans.

Quel est le coût de l’investissement cette année ?

Un budget d’un million d’euros. Pour un privé, c’est énorme car nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Il n’y a quasiment aucun festival en France de cette envergure qui soit supporté par une entreprise privée. Ma femme et moi, on met notre vie en jeu tous les jours.

L’investissement est-il plus important que celui de l’an dernier ?

Il est de 300 000 euros supérieur à celui de l’an dernier. Cette année il est d’un million ; l’an passé, il était de 700 000 euros.

Comment vous est venue l’idée de cette programmation 2017 ?

Je n’ai pas envie de dire que j’ai du talent, mais… je pars sur des gens disponibles, des gens qui me touchent.  Des gens qui aient été déclencheurs à un moment dans l’histoire de la musique.  Et j’essaie de les convaincre de venir.

Ce ne sont donc que des coups de cœurs. Vous n’avez, au fond, pas de stratégie.

Il n’y a pas de stratégie. En fait, les deux têtes d’affiche sont vecteurs d’un moment et d’une époque. Je n’allais pas faire baba cool autour des Insus et de Téléphone ; j’ai cherché un peu du côté du punk rock des Stranglers qui jouaient à la même époque que Téléphone. Wilko Johnson a été l’une des influences des Who, Who qui ont influencé Téléphone. Wilko Johnson est un ami de Roger Daltrey ; Téléphone sont fans des Who.

Dernière question : pourquoi vous êtes-vous laissé pousser la moustache ?

Dans le bus, quand on rentrait d’Arcachon, et on savait qu’on allait venir jouer Sgt. Pepper’s au Théâtre du Gymnase, j’ai lancé : « Bon, les gars, on se laisse tous pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. » Chacun des quatre musiciens et moi, avons laissé pousser la moustache pour Sgt. Pepper’s. Michel Orier, aujourd’hui directeur de la musique à la Radio France, nous a appelés pour qu’on joue Sgt. Peppers (qu’on a créé ici, au Théâtre du Gymnase), à FIP en direct, le 21 juin, ce dans le cadre d’une magnifique exposition sur Sgt. Pepper’s, exposition qui se trouve dans les locaux de la Maison de la radio. On a fait Affaire sensible qui est une belle émission. Michel Orier était présent et les Rabeats. Pour nous, c’est la consécration ; les gens qui pensaient que les Rabeats ne feraient qu’un feu de paille, que ça ne marcherait jamais, etc., Le nombre de journalistes, de médias, de radios, qui nous ont craché à la gueule, en nous disant : « Comment osez-vous reprendre les Beatles ? ». Aujourd’hui on va jouer à France Inter.  On est fier de ça.

Jacques Volcouve, spécialiste des Beatles, a un peu allumé les Rabeats, au cours de cette même émission.

J’ai envie de dire à Jacques Volcouve que les Rabeats font de la musique vivante, et que lui, il enterre les Beatles dans des cartons. Il a été méchant ; c’est ridicule. Il dit que sa collection, elle est dans des cartons. Quel intérêt ? L’intérêt de la musique, c’est d’être jouée. On vient de voir Rover – qui est artiste exceptionnel – va reprendre l’intégralité de Sgt. Pepper’s. Comment un monsieur comme Jacques Volcouve peut-il nous dire qu’on n’a pas le droit de jouer des morceaux des Beatles ? On en fait une interprétation qui est celle des Rabeats. On essaie de se rapprocher de l’original comme les faisaient Karajan et comme d’autres grands interprètes de la musique classique.

Propos recueillis par

                                         PHILIPPE LACOCHE

 

François Morel : le « mélancomique »

Ses chroniques sur France Inter

François Morel.

sont délicieuses d’humour, d’impertinence et de mélancolie. Ses chansons le sont aussi. A la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur, François Morel a l’humour littéraire ; il aime les mots. Ce sont des bonbons qu’il suçote avec gourmandise. La langue française est son amie. Il viendra chanter, le 25 avril, à la Maison de la culture d’Amiens. Il a répondu à nos questions.

François Morel, vous allez vous produire, le 25 avril prochain, à la Maison de la culture d’Amiens. Qu’allez-vous nous interpréter ? L’intégralité de votre dernier album, ou d’autres chansons ?

Le gros du spectacle sera effectivement composé des chansons du dernier album, La vie (titre provisoire). Je travaille avec Antoine Salher qui est plus connecté sur le disque, et moi je suis plus connecté sur la scène. Quand je pense à des chansons, je me dis qu’il faut qu’elles puissent présenter un intérêt scénique. Et il y a aura quelques chansons supplémentaires. Il serait étonnant que je n’ajoute pas une chanson de Trénet. Ca bouge assez souvent, le répertoire ; la semaine dernière, nous avons rajouté une chanson qui figurait sur le premier disque. Le plat principal est le dernier disque et de temps en temps, il y a des petits rajouts.

Avec quelle formation allez-vous vous produire sur la scène d’Amiens ?

Il y a aura quatre musiciens. Antoine Sahler qui est le compositeur, sera au piano, à la trompette et au mégaphone. Tous les musiciens sont multi-instrumentistes. Il y a une clarinettistes-saxophoniste qui fait du clavier de temps en temps. Il y a une percussionniste. Il y a aussi un contrebassiste-guitariste (Amos Mah).

Les critiques ont dit que votre dernier disque était à la fois teinté d’optimisme et de mélancolie. Etes-vous d’accord ? Est-ce que le terme de « mélancomique », attribué à Guy Bedos, vous convient, et pourquoi ?

Oui, il me semble que c’est bien Guy Bedos qui ait inventé ce mot-valise. Oui, ça me va pas mal ! J’aime bien passer d’une émotion à l’autre. C’est un spectacle sur la vie ; il y a donc parfois des virages un peu compliqués. Il y a des chansons très lugubres qui suivent des chansons comiques. Il y a des montagnes russes dans ce spectacle. J’aime bien les films italiens ; j’aime bien ce qui mélange les genres.

Vous aimez la littérature aussi. Henri Calet, Emmanuel Bove, sont-ils des auteurs qui vous parlent ?

Beaucoup, oui. Mes amis, d’Emmanuel Bove, c’est magnifique ; j’avais fait une lecture publique de ce roman. J’aimerais bien ae reprendre. C’est parfois douloureux et…

Comment se sont passés les 28 concerts que vous avez donnés, cet automne, au théâtre du Rond-Point, à Paris ? Qu’en avez-vous retiré ?

En gros, excellemment ! (Rires.) Les gens étaient contents ; moi aussi. Ils étaient ravis ; il y a une petite appréhension quand on arrive dans la salle car le fait que je fasse le chanteur ne convainc forcément d’emblée. Il faut rassurer les gens en leur disant que je n’abandonne pas l’humour. Je ne fais pas le contraire de ce que j’ai fait jusque-là. Sur scène, il y a de l’humour, de la comédie ; je prends parfois les chansons comme des petites pièces de théâtre. Il y a de la musique, de vraies chansons. Ca ressemble aussi à un récital. J’ai envie de rendre un petit hommage moqueur au music-hall d’avant. J’ai des images comme ça d’Yves Montand sur scène, dans son rond de lumière. Et les musiciens relégués dans le fond. Je n’avais pas envie que tout le spectacle fonctionne comme ça, mais j’avais envie qu’il y ait des clins d’œil à cet univers-là.

Vous êtes à la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur sur France Inter. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Mon vrai espace, c’est quand même la scène. C’est là que je me sens le mieux. Pour faire comédien ou le chanteur. Si j’écris c’est moins pour être lu dans les livres que pour me retrouver sur scène et à avoir des choses à dire. Mon activité principale, c’est la scène.

Le fait de venir d’un milieu modeste (père cheminot ; mère dactylo), et de province, a-t-il influencé votre expression ?

J’adore l’univers qu’a vécu mon père dans son enfance. Je pense aussi que si j’ai un goût pour les mots c’est que ceux-ci ne sont pas venus spontanément. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les gens qui s’expriment extrêmement bien. Je n’ai pas le sentiment de m’exprimer toujours très bien dans ma vie. Et si je recherche ça dans mes chroniques ou dans mes chansons, c’est parce que j’ai eu à me battre pour m’exprimer correctement.

C’est la chanteuse Juliette qui a mis en scène votre spectacle. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

C’est la deuxième fois qu’elle me met en scène ; j’aime beaucoup ma collaboration avec elle. On s’entend bien ; on est joyeux ensemble. On bosse beaucoup ; elle est rapide. Elle a plein d’idées. Quand les idées ne sont pas bonnes, on les abandonne et on en trouve d’autres. Elle a une très bonne connaissance de ce qui constitue un récital de chansons. Pour l’ordre des chansons, elle m’a apporté beaucoup de choses. Elle a vraiment travaillé sur la mise en scène ; sur les entrées, les départs. Elle a un grand sens musical, même si c’est Antoine qui écrivait, elle avait aussi son mot à dire, et ses sensations étaient très bonnes.

Quels sont vos projets après cette tournée de concerts ?

J’avais eu une commande Jeanine Roze qui est productrice plutôt dans la musique classique ; elle m’avait sollicité pour que je fasse une lecture spectacle autour de Raymond Devos. J’ai fait une première ébauche au Théâtre des Champs-Elysées. Je pense que je vais continuer pour en faire un vrai spectacle.

Et ce serait quand ?

Je ne sais pas car j’ai encore envie de défendre mon dernier album.

                                               Propos recueillis par

                                               PHILIPPE LACOCHE

 

Une taupe au Fakir ?

François Ruffin, fondateur du Fakir, célèbre journal satirique et engagé, et réalisateur de superbe film « Merci Patron »,

François Ruffin, au ciné Saint-Leu, lors de la présentation du film, lors de sa sortie.

s’explique.

François Ruffin, vous saviez que vous étiez infiltré par une taupe. Etait-ce quelqu’un que vous connaissiez très bien, un proche de longue date ?

Je voudrais souligner, d’abord, le côté à la fois grotesque, fantastique, incongru du bazar: on a là l’association des deux Bernard, Bernard Arnault, l’homme le plus riche de France, le PDG du premier groupe de luxe au monde, et Bernard Squarcini, l’ex-premier flic de France, l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy. Et ces deux puissants personnages s’allient pour quoi? Pour espionner, en Picardie, le petit journal Fakir! Pour faire nos poubelles, semble-t-il, à Amiens! On pourrait regarder ça comme un signe inquiétant: ils se croient vraiment tout permis. Car si on faisait la même chose, vue l’obsession des multinationales pour le secret des affaires, on risquerait gros. Mais je préfère y voir, au contraire, un signe positif: on peut leur faire peur, un peu, même quand on ne dispose pas de milliards. S’ils recourent à ces méthodes de truands, c’est qu’ils se sentent un peu fragiles. Sinon, pour répondre à votre question, non, la taupe n’était pas un proche du tout. On l’a vite repérée, ce mec – qu’on surnommait « le Libanais » avait vraiment un comportement bizarre, avec des trucs sortis de James Bond, des stylos-caméras, des machins comme ça. Mais plutôt que de le démasquer, on a choisi de s’en servir pour intoxiquer LVMH, pour leur fournir des fausses informations, et ils déplaçaient les forces de police devant Dior, par exemple. Ca montrait le lien, tout ça, entre l’Etat et le patronat. La question un peu plus grave à se poser : est-ce que les RG, les CRS, les gendarmes n’avaient pas plus urgent que de surveiller les rigolos de Fakir? Est-ce qu’il n’y a pas des groupes terroristes plus dangereux à pister?

 Quelles sont aujourd’hui vos relations avec cette taupe ?

C’est compliqué à suivre, mais cette taupe nous a, à son tour, démasqués. Alors qu’on tournait en caméra cachée, elle a aperçu le camescope, et du coup ça a rompu toute relation.

Allez-vous porter plainte ?

Franchement, je vais vous dire, tout ce qui se passe devant les tribunaux me fatigue. C’est de l’énergie perdue, et d’autres causes réclament davantage notre attention.

Surtout, on s’est bien marrés avec tout ça, on a fait rigoler les gens dans les salles de cinéma à travers toute la France, on a rendu ces puissants ridicules, est-ce que ça ne vaut pas mille fois un jugement rendu par des magistrats? Maintenant, c’est sûr que si une rédaction parisienne avait été visée de la même manière, peut-être que ça crierait davantage au scandale.

Où en est le film aujourd’hui ?

Le film a connu un succès formidable, on a dépassé les 500 000 spectateurs, et tout ça avec un budget dérisoire. Mais surtout, je l’ai mesuré, ça a redonné la pêche à plein de personnes, ça ré-encouragé, redonné de l’énergie, et c’est le but avant tout: quand le réel écrase, que l’art, la littérature, le cinéma, un documentaire, ouvre comme une fenêtre, un grand bol d’air, autre chose est possible.  Désormais, Merci patron! est projeté au Canada, en Espagne, en Italie, en Ukraine, en Amérique du Sud, etc. Et sinon, le DVD est sorti pour Noël, et on fait partie de la sélection pour les César. C’est inattendu pour un doc social qui se passe entre Flixecourt, Amiens et Valenciennes.

Et où en est votre candidature aux législatives ?

Ouh la, changement de sujet. Mais je vais le lien, quand même : moi, mon adversaire, c’est toujours la Finance, et aussi l’indifférence. Pour me bagarrer contre ça, contre cette résignation ambiante, contre la main-mise des puissances d’argent sur nos vies, je suis prêt à user de toutes les armes : un journal, un film, les manifs, les occupations de places, et les urnes. Tout est bon à essayer. Donc, oui, je souhaite me porter candidat aux législatives dans la Somme. C’est une initiative citoyenne, je vois bien qu’elle réveille de l’envie chez des gens, qu’on essaie de faire de la politique autrement, mais je ne partirais que si j’ai l’appui des partis de gauche : la France insoumise, les Verts, le Parti communiste. Et en toute sincérité, avec les appareils, c’est pas simple…

 

Vous avez proposez un débat quotidien avec le très libéral Dominique Seux sur France Inter. Qu’en est-il ?

C’est toujours la même lutte : l’éditorialiste du quotidien patronal Les Echos a la parole, tous les jours, sur France Inter, pour nous expliquer que les salaires sont trop élevés, qu’il y a de la concurrence, etc. Je l’ai interpelé, à l’antenne, pour que, au moins, il puisse y avoir un débat sur sa vision de l’économie. C’est ça la démocratie, c’est ça le pluralisme : du débat. Et je peux vous assurer que, si je suis candidat, je solliciterai des débats avec tout le monde.

Quels sont vos projets

C’est déjà pas mal, non?

 

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Zabou dans ma tête

Zabou dans ma tête. Elle est bien bonne celle-là. J’aime les titres comme ça: entre Bigard, Trump et Blondin. Enfin, ça ne valait pas celui de la une du Courrier du jeudi 10 novembre: «Mystère président». La classe! On a même eu les félicitations de France Inter. Mon rédacteur en chef, d’un naturel modeste, m’a dit que c’était une œuvre collégiale. Bravo! Fierté de travailler dans ce sacré canard. Oui, ça bouillonnait dans ma tête, l’autre soir, à la Comédie de Picardie dès que Zabou Breitman arriva sur scène. Elle y présentait son spectacle La Compagnie des spectres, d’après le roman éponyme de Lydie Salvayre, qu’elle a mis en scène et adapté. Zabou m’a toujours fait rêver. (J’espère qu’elle lira cette fichue chronique.) Au cinéma, bien sûr, sur les planches, mais aussi à la radio. Sa série À votre écoute, coûte que coûte, sur les ondes de France Inter, en compagnie du facétieux Laurent Lafitte, était un régal; ça nous manque. Il faudrait remettre ça, Zabou. Et puis, que puis-je dire d’autre: q

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

uelle jolie brune! Elle me trouble tant que quand j’ai tenté d’aller lui poser quelques questions, au bar de la Comédie de Picardie, je me suis emberlificoté dans mon pourpoint de marquis, et, au final, ne suis parvenu qu’à capter la délicieuse photographie que je te soumets aujourd’hui, chère lectrice adulée, soumise, trumpetisée. Elle m’a donc répondu brièvement, puis s’est dirigée vers le comptoir où l’attendait Claude Gewerc, ancien président de la région Picardie (quand celle-ci ne s’appelait pas encore Hauts-de-France), et René Anger, ex-cadre de la même Région, guidée qu’elle était par l’ami Nicolas Auvray, directeur du lieu. Le spectacle en lui-même (c’est vrai, je patote, je digresse, je commente, je confie mon inclination pour les charmes – indéniables – de Zabou; en un mot: je chronique) était une totale réussite. La collaboration en France pendant la deuxième guerre mondiale y est épinglée. On rit quand la mère de la narratrice évoque le maréchal Putain, Darnand, et que Zabou danse avec un mannequin de Pétain en nain, qu’elle lui caresse le front, qu’elle lui suçote les doigts. Cela est bigrement bien vu. À titre personnel, je regrette que nos bons amis d’Outre-Rhin soient un peu oubliés. (On eût pu surnommer les hordes teutonnes les Deux car ils étaient deux fois plus barbares que les Huns. Ouaf! Ouaf!) Ce sont quand même eux qui sont venus nous dire bonjour trois fois en peu de temps. Sans leur caractère emporté (euphémisme!), il n’y aurait pas eu de collaboration française, ni Vel d’Hiv. Ni des millions de morts à travers le monde. C’est dit. Sans transition (bien que…): vu deux autres oeuvres magnifiques: au cinéma Gaumont, Ma vie de Courgette, de Claude Barras, d’après le très beau livre de l’ami Gilles Paris. Vu au même endroit: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, une charge contre cette saloperie de système capitaliste dont plus personne ne veut: voir l’élection de Trump aux États-Unis. Ceci dit, si Sanders, mec de la vraie gauche, avait été candidat à la place de la très establishment Hillary (l’équivalent de nos socio démocrates de la fausse gauche), on n’en serait pas là. Remplace les USA par la France, Trump par Marine, et Sanders par Méluche-PC, tu sais ce qu’il te reste à faire, lectrice, mon amour.

                                                      Dimanche 13 novembre 2016.

 

Mes coups de coeurs

Dictionnaire

Le Père Albert fait Tintin

Humoriste inénarrable et décalé, Albert Algoud est la voix du pervers Père Albert et du complètement fou maréchal Ganache dans l’émission de Nagui sur France Inter, La bande originale. Il est aussi un tintinophile émérite. À ce titre, il nous donne à lire le Dictionnaire amoureux de Tintin. «Depuis l’enfance, les aventures de Tintin n’ont cessé de m’accompagner.» Respectant le principe du dictionnaire (des entrées de A à Z), il consacre, page 511, un beau texte à la Picardie dans laquelle il raconte ses vacances d’été à Ault-Onival. Il rend également hommage à Ivar Ch’Vavar, «poète de grand talent, ardent défenseur et rénovateur de la langue et de la littérature picardes» qui l’invita à écrire dans un ouvrage collectif intitulé Tintins (éd. Les Trois-Cailloux, 1984). Il n’oublie pas la traduction en picard des Pinderleots de l’Castafiore. Un dictionnaire délicieux. Ph.L.

Dictionnaire amoureux de Tintin, Albert Algoud, Plon; 785 p.; 25 €. (Sortie: le 6 octobre 2016.)

Essai

Paucard et l’avant

Auteur de 35 livres, Alain Paucard est l’une des meilleures plumes de la littérature française. Son style vif, piquant, fait mouche. Il n’a pas la langue dans sa poche et ne pratique pas le politiquement correct; on est en droit de l’en féliciter. Avec son Oui, c’était mieux avant, il ne se fera pas que des amis. Il s’en fiche; nous aussi. «Qui peut affirmer, sans rire, que l’Éducation nationale enseigne mieux aujourd’hui que sous la IVe république?» s’interroge-t-il. «Non seulement c’est pire, mais cela va s’aggraver : les villes et l’art seront de plus en plus laids et les humains auront de plus en plus de mal à s’exprimer entre eux parce qu’ils auront remplacé la conversation par la communication.» On peut ne pas être d’accord mais on ne pourra pas s’empêcher de rire car Paucard est doté d’un sacré sens de l’humour. Très réussi. Ph.L.

Oui, c’était mieux avant, Alain Paucard; éd. Jean-Cyrille Godefroy; 119 p.; 12 €.

 

Poésie

L’élégant Chemin d’Eau de Guillier

Fou de littérature, de poésie et d’art en général, l’Amiénois Vincent Guillier est l’auteur de cinq livres (dont le remarquable Jean Colin d’Amiens, peintre écrivain, éd. Encrage en 2015) et de nombreuses traductions de l’allemand et du portugais. Il a participé à la redécouverte de Maurice Blanchard (Maurice Blanchard L’avant-garde solitaire, L’Harmattan, 2007). Il est également un poète inspiré et talentueux, titulaire d’une langue à la fois imagée et précise qui n’est pas sans rappeler le Rimbaud de la première période. Son Chemin d’Eau, le présent recueil, superbement illustré par Isabelle Valdelièvre, convainc et envoûte par sa grâce élégante. En témoigne cet extrait du poème éponyme: «Où ton crin fouettait le visage/ Épaisses étaient les boucles de ta crinière autochtone/ Quelle race de sœurs aux traits communs est-ce/ Avec une fréquence inaccoutumée tu étais/ Partout licorne de ton état/». Un recueil tissé d’atmosphères et d’émotions. À découvrir. Ph.L.

Chemin d’eau, Vincent Guillier; illustrations Isabelle Valdelièvre; éd. des Vanneaux; 15 €.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

Le poète-essayiste et écrivain Vincent Guillier.

J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

  Pluie anglaise et silure communiste

      Un matin de début août. La pluie claque sur le toit de ma véranda. J’adore ce bruit à la fois doux et vif. Mon chat Wi-Fi regarde, mélancolique, par la fenêtre le jardin détrempé. Il n’y a pas plus dépressif qu’un chat quand il pleut. Il sait qu’il n’aura pas le droit de sortir, à moins de le chausser de petites bottes. (Après tout, Charles Perrault y avait pensé avant moi avec son Chat botté.) Je pense à mes courges jaunes et vertes – au fond de mon terrain – qui doivent être lavées, brillantes, comme la peau des ventres des lézards. France Inter diffuse «Waterloo Sunset», des Kinks. Une pluie molle, tiède et si britannique sur le toit de ma véranda; les Kinks à la radio. Je suis aux anges. Je me mets à songer au Dahu (va savoir pourquoi, lectrice mon amour? Tel est l’esprit du Ternois moyen: imprévisible, bondissant comme un kangourou), un dancing de Vendeuil (Aisne) des années soixante-dix qui me faisait rêver alors que j’étais adolescent. Patrick Gadroy, un copain de collège plus âgé de moi et qui m’apprenait la guitare, y allait le samedi soir. Trop jeune, je me contentais d’aller boire des bières chez Hubert, café de la rue Pierre-Semard, à Tergnier, et de faire danser les petites Ternoises sur la piste de l’arrière-salle transformée en club: Le Stéréo. Gadroy me racontait qu’au Dahu, la musique était excellente. «Rien que du rhythm’n’blues et du rock anglais!» s’enthousiasmait-il. Je l’enviais. Je croyais entendre la mélodie de «(Sittin’ On) The Dock Of The B

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d'été.

Pluie anglaise sur Amiens, un jour d’été.

ay», d’Otis Redding, ou «Sunshine Of Your Love», des Cream. Ou «Waterloo Sunset», des Kinks. Les Kinks, on y revient. Il pleuvait souvent sur Tergnier, quand en ce mois d’août de 1970 ou 71, Gadroy venait me visiter, sa guitare coincée entre les cuisses, juché sur son cyclomoteur bleu, un Peugeot 103, de la même couleur que le paquet de gauloises qu’il ne cessait de sortir. Puis il m’apprenait la descente d’accords de «Lay Lady Lay», de Dylan. Vendeuil encore. Je me souviens d’une partie de pêche que j’avais faite avec Gérard Leduc au parcours à truites. Nous n’étions pas riches et la partie de pêche coûtait cher. Nous avions dissimulé chacun deux truites dans nos musettes. Le propriétaire des lieux devait nous avoir repérés à l’aide de jumelles. Il nous avait gaulés à la sortie. Il nous avait gentiment réprimandés, et laissé repartir. Avec nos truites. Nous étions honteux. Et il s’était mis à pleuvoir quand nous étions remontés sur nos bicyclettes en direction de Tergnier. La sévérité magnanime et douillette des Trente glorieuses. Aujourd’hui, on pêche le silure dans l’étang municipal de Vendeuil. Le silure, ce gros poisson venu de l’Est – donc certainement communiste – qui n’a pas attendu que le capitalisme fiche en l’air de mur de Berlin pour nous envahir. Le silure est donc l’avenir du pêcheur comme la femme l’est de l’homme. Ce n’est pas poète rouge à la crinière blanche qui eût dit le contraire.

                                             Dimanche 11 septembre 2016

 La pluie d’un Lundi de Pâques et l’agneau pascal

 

Le groupe The Poors, au Charleston (où j'avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m'a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Le groupe The Poors, au Charleston (où j’avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m’a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Commençons, lectrice, ma fée fessue, adorlotée (je laisse ce néologisme tel quel, tel qu’il est apparu sur l’écran de mon ordinateur, fruit d’une faute de frappe ; adorlotée : à la fois adorée et dorlotée ; dès que je prends un verre avec Jean-Marie Rouart ou Michel Déon, il faudra que je leur propose de l’inscrire  au dictionnaire de l’Académie française), adulée, suçotée,  par les choses essentielles : l’averse de mars du Lundi de Pâques qui cingle de toit de la véranda de ma maison du faubourg de Hem, à Amiens. J’adore. J’adore Pâques et son  Lundi. Je les aime pour leur beau symbole religieux, bien sûr, comme bon nombre de petit Français nés à la fin des années 1950. Ces petits Français baptisés par des prêtres ouvriers, parfois communistes, membres de la CGT (c’était le cas d’un prêtre du presbytère de Tergnier). Ces petits Français qui, au lycée de la grande ville, au sortir de 1968, rencontrèrent des filles et des fils de bourgeois avec leurs vices délicieux, leurs fêtes faites des caves pleines de bourgognes interdits, inaccessibles, de leurs pères notaires, avocats, médecins. Ces petits Français qui, grâce à un vieux professeur anarchiste, ancien élève de Bachelard, fou de dadaïsme, de surréalisme et de philosophie matérialiste, tombent sous le charme de Marx. Ils en oublient le catholicisme de leur enfance. Les aubes immaculées comme les culottes de coton des filles si désirées quand on a 12 ans. Filles aussi inaccessibles que le bourgogne des pères notaires des presque femmes que, quelques années plus tard, nous retrouverons dans les draps mauves de l’adolescence, égarés que nous fûmes dans des maisons de maîtres des bourgeois de Bohain (Aisne). Oui, disais-je, l’averse d’un matin de Lundi que Pâques, sur le toit de ma véranda. La pluie de mars qui cingle mon jardin. Cette pluie à la fois violente et douce qui vous réconcilie avec l’agneau pascal. Cette pluie qui nous ferait presque retrouver la foi, la foi enfouie sous les bruits du matérialisme. Le bruit de la pluie est concurrencé par la voix d’André Téchiné qui, sur France Inter, parle de son dernier film, Quand on a 17 ans. Il faudra que j’aille voir ce film ; il me plaira certainement. J’ai adoré Suite armoricaine (vu au Ciné Saint-Leu), de Pascale Breton, avec l’émouvante Valérie Dréville, l’excellent Kaou Langoët et la fascinante Elina Löwensohn, actrice roumaine. C’est un film lent, intimiste, très rock’n’roll pourtant. Une année universitaire à Rennes, vue à travers deux personnages : Françoise, enseignante en histoire de l’art, et Ion, étudiant en géographie. Des ombres et des fantômes des années 1980 planent sur l’œuvre. La salle de la Cité, peut être le groupe Marquis de Sade. Ceux qui partent ; ceux qui restent ; ceux qui s’en sortent, qui meurent ou se perdent. (Quel sublime portrait de la mère de Ion, jouée par Elina Lövensohn, rongée par la dope et l’alcool.) Les Ogres (vu au Ciné Saint-Leu), film ultra-médiatisé, m’a agacé. Je ne me permettrai pas de dire qu’il s’agit d’un mauvais film. Les spécialistes s’accordent à l’aimer. Je ne la ramènerai pas en ce sens. Mais ces personnages autocentrés, ces artistes égotistes, cette scène ridicule de femme qu’on vend aux enchères ; cette écriture insignifiante, puérile, tout cela m’a agacé au plus haut point. Et c’est bruyant, bavard, gueulard. Non, je n’ai pas aimé du tout. Vu, enfin, au Charleston, The Poors, de Limoges, tribute des Doors. Interprétation impeccable. Bon moment.

Dimanche 3 avril 2016

 

 « Ce film permet de rendre visible une France invisible »

François Ruffin vient de réaliser un excellent film à la fois marxiste (dans le fond) et libertaire (dans la forme). Résultat : excellent!L’Amiénois François Ruffin, créateur de Fakir, sortira, mercredi, son premier film, Merci patron ! sur Bernard Arnault. Un film marxiste mais bardé d’humour. Totale réussite. Eclairant et hilarant.

LES FAITS

François Ruffin, créateur du journal Fakir, sortira son premier film, Merci patron !, ce mercredi 24 février. Visible notamment à Ciné Saint-Leu, à Amiens.

L’histoire ? A la manière d’un Michael Moore, il vient en aide à Jocelyne et Serge Klur, salariés licenciés de leur usine de Poix-du-Nord,  qui fabriquait des costumes Kenzo (groupe LVMH, de Bernard Arnault) et qui vient d’être délocalisée en Pologne. « Ces David frondeurs pourront-ils l’emporter contre un Goliath milliardaire ? », s’interroge Ruffin.

Le samedi 12 mars, à 14h30, devant le Palais de justice d’Amiens, Fakir organise »le réveil des betteraves ». « Après les bonnets rouges bretons, voici les betteraves rouges picardes. » La colère gronde.

 

Quelle est la genèse de votre film Merci Patron ! ?

A l’automne 2012, je suis morose dans une France morose ; soit je fais une dépression, soit je fais un truc à la con. Donc, je fais un truc à la con, et j’enfile un tee-shirt « I love Bernard ». J’ai suivi Bernard Arnault depuis 2005, de Flixecourt, à Paris (la Samaritaine), en passant par le Nord tant pour Fakir que pour France Inter (l’émission de Daniel Mermet). Pour mon film, je me suis donc contenté de faire du repérage. Donc, tous les personnages qui sont dans mon film – sauf ceux envoyés par LVMH – , je les avais déjà rencontrés plusieurs fois, sans savoir, bien sûr, que j’allais faire un film ensuite.

L’arme de ce film, c’est l’humour. Pourquoi ?

Je suis, certes, animé par la colère. Je fais Fakir depuis 1999 ; je suis à Amiens et, depuis seize ans, on constate des délocalisations (Yoplait, Abelia, les chips Flodor, Whirlpool, etc.) ; je suis animé par ça. L’emploi est délocalisé en Pologne, de Pologne en Bulgarie… On en arrive à un truc qui relève à la fois de l’humour et de l’obscénité. Une telle obscénité devient comique. C’est Ubu qui fait de l’économie, quelque part… Quand on constate que l’an dernier, Bernard Arnault a gagné 463 000 années de salaires d’une ouvrière couturière ; c’est comme si cette couturière faisait des costumes depuis l’âge des cavernes et le début de l’Homo erectus pour avoir le salaire d’une année de Bernard Arnault. Ce type d’image est à la fois obscène et drôle. Si je viens crier ma colère aux gens, certains vont se sentir rejetés, en dehors. L’humour, lui, est beaucoup plus inclusif. Plus universel.

Comment avez-vous rencontré le couple Klur qui, dans le film, crève littéralement l’écran ?

J’étais déjà intervenu en assemblée générale de LVMH avec la déléguée CGT et tous les salariés se trouvaient à l’extérieur de la salle, dont les Klur. C’était donc une première rencontre furtive avec les salariés. Ensuite, je suis retourné voir – pour l’émission Là-Bas si j’y suis, de France Inter – ce qu’étaient devenus les salariés. A cette occasion, j’ai rencontré les Klur. Je me suis fait cette même réflexion : « Ils crèvent le micro ! ». Je me suis dit que ce qu’ils disaient était poignant, très fort, et d’une simplicité à crever. Lorsque j’ai eu l’idée de mon film, je me suis dit que s’ils crevaient le micro, ils allaient crever l’écran. De fait, ce sont des interprètes formidables. C’est certainement ce que peut permettre ce film : rendre visible une France invisible, de la rendre attachante, et de montrer que, même lorsque l’on croit que les gens sont abattus, ils gardent encore des ressources : ils peuvent faire preuve d’humour, être rusés…

Dans quelles conditions êtes-vous devenu actionnaire de LVMH ? C’est épatant !…

En 2007, toujours pour l’émission de Mermet, je fais un entretien avec un petit actionnaire ; même si c’est un petit capitaliste, il a l’habitude d’aller, en assemblée générale, embêter les grands patrons. Il m’explique comment on fait pour prendre une action, et à partir du moment où l’on est actionnaire, le PDG est obligé de prendre votre question et d’y répondre. Juste après ça, je rencontre la déléguée CGT (les emplois sont en train d’être supprimés par LVMH). On s’est donc dit qu’on allait prendre une action. On l’a fait et c’était un moment formidable.

Quelles sont les fonctions exactes du personnage que vous surnommez « le commissaire » dans le film, et dont le visage est flouté ?

Ses fonctions ne sont pas très bien déterminées. Il est l’un des responsables de la sécurité chez LVMH. Quelle est sa fonction exacte ? A définir. Car sa société n’est pas salariée de LVMH ; elle intervient de façon extérieure. C’est cette société qui fait entrer « le commissaire » à l’intérieur de la boutique. Ce n’est pas clair ; on peut dire qu’il est l’un des responsables de la sécurité.

Pourquoi l’appeler « le commissaire » ?

Je tiens à préserver son anonymat. Donc son nom est masqué dans le film ; son visage est flouté. Je l’appelle « le commissaire » car c’est un ancien commissaire divisionnaire des renseignements généraux. Il m’a établi la liste de sa carrière.

Que pensez-vous, tout au fond de vous-même, de Bernard Arnault ?

C’est comme un géant qui écrase. Quand on traverse une pelouse, on ne se rend pas compte qu’on écrase des fourmis. L’ordre économique est fait de la même manière. Ce sont des gens qui possèdent des milliards et qui jouent au Monopoly. Ils jouent avec la vie des gens. Ils ne se rendent pas compte, et tout est fait pour qu’ils ne se rendent pas compte de la violence qu’ils produisent. Le lien entre la vie des Klur et la décision de Bernard Arnault, on la voit dans le film. Je serai favorable à l’établissement d’une loi – pas une loi qui renverse le capital – mais une loi qui fait prend conscience aux patrons de la violence qu’engendrent certaines de leurs décisions. Quand le PDG de Goodyear décide de supprimer 1100 emplois, il devrait être contraint de faire 1100 entretiens individuels, et revenir deux ans après pour voir ce que sont devenus ces ex-salariés licenciés. Car tant qu’on manipule des chiffres sur un tableau, c’est facile ; ça l’est moins quand on a des gens en face de soi ; ça prend une autre gueule.

Il n’y a pas de haine dans votre film ; c’est aussi ce qui fait sa force. Est-ce voulu ?

J’ai construit le film comme ça. Mais, au fond de moi, il y a des moments où je bous de colère, et j’ai envie de donner des coups de poings dans la tronche. Le film, sur le plan artistique, est donc une conversion ; ce que l’on peut porter comme tristesse, il faut le transformer en joie. Et ce que l’on porte colère, il faut le transformer en autre chose. Mais sur le plan économique, tu te dis : « Quelle catastrophe ! »

Votre film est marxiste dans son fond ; il est libertaire dans sa forme. C’est habile dosage. Que pensez-vous de cette analyse ?

Vous me fournissez là, une analyse que je risque de répéter régulièrement dans les débats. Le slogan de Fakir, est « sérieux sur le fond, drôle sur la forme ». Je dis que je suis Groucho-léniniste. Il y a toute une pensée qui n’est pas mise en avant dans le film mais qui existe quand même. Effectivement, la forme du film est assez libertaire. C’est un film qui bouscule un peu les syndicalistes sur la manière de faire ; mais en même temps, ils l’acceptent. Ils sont tellement en panne d’imagination ; ce film cherche à apporter de la joie, une respiration, de l’oxygène dans tout ça. Je trouve votre analyse marrante, intéressante.

Combien a coûté votre film et dans quelles conditions l’avez-vous réalisé ?

Ce sont les abonnés de Fakir qui ont payé. Le coût était de 40 000 euros. On a payé monteur, cadreur et preneur de son. A cela s’ajoute le camion ; donc un budget de production de 40 000 euros ce qui n’est pas énorme, le tout financé par la trésorerie de Fakir. Pour terminer le film, il a fallu payer les droits musicaux. J’ai donc cherché un producteur. J’ai tout fait pour que le film sorte du ghetto ; on aurait pu faire de l’autoproduction et de l’auto distribution.  J’ai donc opté pour un producteur normal qui m’amène vers un producteur normal. Le producteur était persuadé qu’il bénéficierait d’un soutien du CNC car tous ses films avaient, jusqu’ici, bénéficié d’un soutien du CNC. Or, le premier film qui ne reçoit rien du CNC, c’est le nôtre.

Comment expliquez-vous cela ?

Ils n’ont pas à se justifier. Le réalisateur des Nouveaux chiens de garde, Gilles Balbastre, a fait paraître un article sur les liens qui uniraient la fondation LVMH et le CNC. Moi, je n’affirme rien en ce sens, mais ce sont des couilles molles. Pour moi, c’est une péripétie ;   nos lecteurs ont envoyé 60 000 euros.  Ça prouve encore une fois qu’on peut réussir en animant les gens. Le film existe ; l’histoire du CNC n’est qu’une péripétie.

Une vraie relation se tisse, au fil du film, entre le faux fils Klur (que vous interprétez à l’écran) et le fameux commissaire. De quelle nature est cette relation ?

Ça va bien au-delà de ce qu’on peut voir à l’écran ; en fait, j’ai la matière pour faire deux films. Le deuxième film pourrait être centré sur cette relation. Le commissaire propose à « mon Jérémy Klur » d’entrer dans la gendarmerie. De mon côté, j’invente tout un personnage avec « mon Jérémy » ; je confie lui que je fais des crises d’épilepsie, donc que je ne peux pas entrer dans la gendarmerie ; il me propose de rentrer dans la société des champagnes Vuiton. Je bâtis un personnage relativement dostoïevskien ce qui engendre des aventures assez rocambolesques. Il y a un rapport quasiment filial qui se construit par téléphone. Paternel et filial. Le commissaire se rend compte que « mon Jérémy » est un peu bizarre dans cette famille. Il veut lui donner une chance de sortir de son milieu social, et de s’épanouir.

Le fond du commissaire est bon et généreux, au final.

Je trouve effectivement que c’est un personnage très ambigu. C’est ce qui fait le charme du film ; ce n’est pas une thèse. Finalement, le seul acte généreux de Bernard Arnault (qu’il aura fait dans son existence), va faire conduire à ce qu’on se moque de lui. Nous, nous produisons un rapport de force qui est bâti sur une fiction. Parfois, des gens dans les salles me disent beaucoup mal de mon commissaire, mais moi je l’aime beaucoup. Mais, c’est vrai que sa fonction qui est d’acheter les syndicalistes, ce n’est pas formidable… Il n’empêche que j’aime sa manière de parler ; je l’adore. Il y a une différence entre le discours et la vie.

Quels sont vos projets ? Travaillez-vous sur un nouveau film, un livre ?

Non. Je ne suis pas réalisateur ; j’ai fait un film par inadvertance. Je ne dis pas non plus que je n’en ferai plus jamais. Je pense que ce film détient une certaine magie et une grâce qui ne sont pas reproductibles. Si je recommence quelque chose, je vais être déçu et je vais décevoir tout le monde. Ici, il y a une mayonnaise qui a pris. Mon travail continuel est celui de Fakir. Moi, je cherche des modes d’intervention originaux dans la vie publique. Ce film est un mode d’intervention original. Le 12 mars prochain, on va tenter de faire le Réveil des betteraves en Picardie, ce pour tenter de mettre de l’animation dans la vie publique picarde. On ne peut pas avoir un Front national avec 42 à 43 %, et être indifférent, résigné et laisser les gens s’enfoncer dans le désarroi. Je ne dis pas que ça marchera. Sur le plan personnel, je ne peux pas refaire un film.

Comment le film est-il reçu jusqu’ici ?

Les salles sont enthousiastes. Ce n’est pas à moi de le dire, mais il faut entendre les rires et les applaudissements ! Il y avait 800 personnes à Paris pour venir voir le film. On a refusé deux cents personnes. Ma fierté, c’est que ce film touche les intellectuels, certes… mais, chez moi, je suis en train de refaire le rez-de-chaussée dans ma baraque, à Amiens ; eh bien, j’ai invité le peintre, le carreleur, l’électricien, à venir voir le film. Ils sont venus et m’ont dit merci les yeux rougis. Ils ne seraient pas venus d’eux-mêmes dans un cinéma d’art et d’essai. Ils m’ont demandé de continuer mon métier et de ne pas me mettre au bricolage. Ce film intéresse les intellectuels mais aussi le peuple ; pour moi, c’est une très grande fierté.

Propos recueillis par

                                                        PHILIPPE LACOCHE

Merci François !

        Etait-ce le fait que, cette nuit-là, il avait gelé blanc ? J’avais dormi comme une bête, comme un ours qui hiberne. Pas ou peu de rêves ; en tout cas, je ne m’en souvenais plus moi qui ne cesse de rêver que je pêche dans la Vesle, à Sept-Saulx (Marne), avec mon regretté cousin Guy, le Pêcheur de nuages, au cœur des sixties, dans la douceur moite des étés champenois. Les nuits, je redeviens enfant ou adolescent. On ne devrait jamais vieillir, jamais grandir, rester à hauteur des animaux, des fourrés, des jupes des filles. Enfant et adolescent, on reste dans le lit rassurant de la rivière, du fleuve ; adulte, on est projeté dans un océan de responsabilités, et, bientôt, c’est l’inévitable naufrage. Je pense alors au comédien Robert Le Vigan, dans Le Quai des brumes (d’après le roman du fantastique – social !- Pierre Mac Orlan ; dialogues – sur paroles –  de Jacques Prévert) qui disait, la voix portée par son regard halluciné : « Quand je peins un baigneur, je vois déjà un noyé.  » Voilà, lectrice, tu l’as compris : comme l’exprime Patrick Besson à la faveur du titre de l’un de ses meilleurs romans et l’émission de la délicieuse Eva Bester, sur  France Inter (Remède à la mélancolie), je suis accessible à une certaine mélancolie. Ça ne m’empêche pas d’aimer rire. Ce matin-là, donc, devant ma glace, en me rasant, je regarde ma tronche et éclate de rire : au niveau de mes tempes, deux toupets de cheveux. Je ressemble au chanteur M. ; je sifflote « La Seine », me coupe la joue. Le sang sur la mousse à raser ressemble à un coulis de framboise sur la crème Chantilly. Ça pourrait donner faim ; ça ne fait que mal. Et ce n’est déjà pas mal. Je souffre ; je suis vivant. Dehors, il fait froid ; je suis au chaud. Je vais en découdre avec le monde. Il n’y a plus que ça à faire ; on n’a pas le choix. En découdre avec ce monde de brutes jusqu’au naufrage final. François Ruffin se trouvait-il dans cet état d’esprit quand il conçut le synopsis de Merci patron !, son premier film ? Je suis allé à la projection de l’avant-première, l’autre soir, au ciné Saint-Leu, à Amiens. Quel bonheur ! Quelle joie ! Quel plaisir ! Le fondateur du journal Fakir n’a pas manqué son coup. Mais l’expression est malheureuse. François Ruffin n’a pas voulu faire « de coup » ; il s’est simplement laissé aller à ses inclinations. François est un marxiste authentique. Un type de gauche à l’ancienne. Ça fait du bien en ces périodes de gauche molle, ultralibérale, sociétale. Lui s’intéresse au grand capital et au sort des prolos, des chômeurs, des gens de peu. D’autres l’ont fait avant lui ; c’est vrai. Mais comme il est surtout un artiste, il a bardé son film d’un humour décapant qui fait penser à celui d’un Michael Moore, d’un Benoît Delépine ou d’un Gustave Kervern. L’inénarrable Bernard Arnault

L'excellent François Ruffin à l'occasion de l'avant-première, au ciné Saint-Leu, à Amiens.

L’excellent François Ruffin à l’occasion de l’avant-première, au ciné Saint-Leu, à Amiens.

, l’un des mecs les plus riches d’Europe, en prend plein à la tronche. Mais Ruffin l’aligne avec élégance et humour. Sans une pointe de haine. (La haine cette gastro-entérite du cerveau.) De même qu’il fait de son couple de chômeurs (les Klur) des héros, ce sans une goutte de démagogie. Merci patron ! est un film remarquable. J’ai adoré.

                                                        Dimanche 21 février 2016