Tendresse ancienne sous ciel gris et dans la brutalité du monde

Un matin d’hiver. Ciel gris plomb et bas comme le front d’un national. Je marche, rêveur. Pas vraiment gai, non. La vie n’est que ça : des hauts et des bas. Comme pour les filles : de beaux petits hauts et de soyeux petits bas. Je marche, rêveur, mélancolique. Devant moi, sur le trottoir, un couple de personnes âgées marche. Ils se donnent le bras. Le monsieur sur sa canne ; la dame s’appuie sur lui. Emouvant. On sent de la tendresse, de la résignation lucide. De la force et de l’espoir aussi. Même sous ce ciel boursouflé de mélancolie. Pourquoi, je te raconte ça, lectrice, mon amour ? Je ne sais pas. Comme ça. Car la vie est remplie de ces minuscules moments d’étonnement, de mystère, de poésie douce-amère. Que faire quand c’est l’hiver, qu’il fait gris et humide ? Comme nombre de personnes, je me suis fait vacciner contre la grippe, ce qui ne m’a pas empêché de tomber malade comme une bête. Une semaine d’arrêt. Puis une semaine de vacances. Que faire quand on se transforme en poisson rouge et que l’on évolue dans l’eau grise de ce temps d’étain ? Lire. Ce que je fis. Je me suis régalé d’un Simenon sorti en poche (Folio), L’Etoile du Nord, quelques nouvelles merveilleuses. La précision rassurante de Simenon, l’un des plus grands écrivains du XXe. Patrick Modiano reconnaît qu’il lui doit beaucoup, comme il doit beaucoup à Emmanuel Bove, ce dépressif joyeux et irrésistible car lucide et impitoyable avec lui-même. Dans « L’Etoile du Nord », nouvelle éponyme, Maigret est aux prises avec une jeune fille de bonne famille, en fugue, qui se fait passer pour prostituée après avoir passé la nuit avec le représentant d’une maison d’édition musicale. Ce texte est sublime d’efficacité, de détachement ; on dirait du Stefan Zweig. Lu aussi, deux livres de vrais raconteurs d’histoires : La Griffue (éditions Presse de la Cité, coll. Terres de France) de mon ancien confrère Jacques Béal, une savoureuse histoire de chasse-marée ancrée au milieu du XIXe

Un couple d'octogénaire se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

Un couple d’octogénaires se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

entre Boulogne-sur-Mer et Paris. De vrais personnages. Un foisonnement d’informations historiques (on reconnaît là la précision du grand reporter qu’il fut) et une intrigue qui vous tient en haleine. Je vous en reparlerai dans la page livre de ce journal bien aimé. Autre livre que j’ai apprécié : Un souffle de liberté, d’Alain Lebrun (éditions Marivole, coll. Année 60) dont tu pourras livre, lectrice convoitée, la chronique que je lui ai consacrée dans la page Livres du Courrier picard de ce jour. Alain Lebrun, romancier du Santerre, est un raconteur d’histoires. Ici, ce sont les années soixante et son modernisme naissant qu’il dissèque avec nostalgie, grâce et humour. Il y a du Eugène Sue et du Jules Vallès dans ses livres. Et j’ai attaqué le dernier livre de Patrick Besson, Ne mets pas de glace sur un cœur vide (éditions Plon). Là c’est XXe siècle finissant que peint le romancier. Le point commun de ces trois livres : faire passer la grande Histoire dans leur histoires. C’est aussi le rôle du chroniqueur qui regarde, sous le ciel gris plomb de l’hiver humide, un couple d’octogénaire qui, tendrement, se donne la main malgré la brutalité du monde.

                                                      Dimanche 10 janvier 2016

    Emotions en Picardie

   

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue...

Je me demandais si Blaise Cendrars était passé par cette rue…

Lys avait un rendez-vous à Rosières-en-Santerre. Ce n’est pas émotion que je l’y conduisis. Alors qu’elle était occupée, j’en profitais pour me balader dans le village. Les nuages étaient bas ; il pleuvait par intermittence. Un temps de Picardie profonde comme on les aime. Pierre Mac Orlan eût aimé. Pourtant c’était à Blaise Cendrars que je ne cessais de penser. Dans La Main coupée (page 75 de l’édition de poche en Folio), il raconte comment un colonel, « un vieux décrépi », les fit marcher – ses copains soldats et lui – de Paris à Rosières, alors que les trains destinés aux Poilus, les escortaient à vide. Drôle de façon d’entrer en Picardie pour le légionnaire Cendrars. « Au bout de quatre, cinq jours, nous arrivâmes épuisés à Rosières où nous fîmes surtout de la station debout, de même qu’à Frise, à Dompierre, au bois de la Vache et dans les tranchées de maints autres secteurs durant les mois et les mois qui allaient suivre », raconte l’écrivain. « (…) On était arrivé à la nuit tombante à Rosières. Il pleuvait. On avait formé les faisceaux dans un clos, allumé les feux sous les pommiers, distribué les vivres, chaque escouade faisant sa cuisine, les roulantes n’étant pas encore arrivées. » Je marche, me demande si Blaise Cendrars et ses copains légionnaires ont emprunté cette même rue. Il y a même une rue de la Guillotine, à Rosières. Cette fois, c’est aux chauffeurs du Santerre, ces bandits qui, au XVIIIe siècle, brûlaient les pieds de leurs victimes, commettant leurs forfaits dans l’est de la Somme.  Trois d’entre eux dont La Louve de Rainecourt furent guillotinés à Rosières-en-Santerre, le 17 octobre 1820. Cette rue fait-elle référence à ces terribles affaires, à ces exécutions ? Je pense ; je pense beaucoup quand je suis dans ma chère Picardie, à Rosières. Y a-t-il village plus picard que Rosières ? Certainement. Mais, on sent là-bas tout ce qui fait le charme blessé de notre région. Ces maisons de briques rouges, reconstruites après la Grande Guerre. On y sent la souffrance ; en tendant l’oreille, on y entendrait encore tonner le canon, hurler les soldats fauchés par la mitraille. Je pense ; je pense trop quand je suis à Rosières. Je pensais encore à notre chère Picardie, l’autre soir, au Coliseum lors de la cérémonie d’adieu de Claude Gewerc. Une belle cérémonie, il faut le reconnaître. Quand la voix d’un homme (qu’il soit politique ou pas) se noue d’émotion, il ne triche pas. Claude Gewerc était ému. C’est beau un homme politique ému ; c’est tellement mieux qu’un moustachu vociférant qui s’apprête à envahir la Pologne. Ou la France. Ou la Picardie. Une majorité de collaborateurs du Conseil régional étaient présents. Nombreux sont ceux qui étaient émus. Notre région fusionne avec le Nord-Picardie. Une page se tourne. Et quand la jolie Jennifer Larmore et l’Orchestre de Picardie invitèrent l’assistance à chanter tous ensemble « Rose de Picardie », de nombreux yeux se mouillèrent. Le Picard est rude et sensible ; c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

                                                 Dimanche 27 décembre 2015

Benoît Duteurtre par delà le bien et le mal

 

Benoît Duteurtre, écrivain, journaliste. 2009.

L’excellent romancier se fait essayiste avec un recueil de sulfureuses chroniques dans lesquelles il brocarde la pensée unique et la modernité des benêts.

A l’époque actuelle, il ne sera pas de bon ton de dire du bien de ce livre. Soyons donc de mauvais ton et disons du bien, beaucoup de bien, de ce Polémiques, de l’excellent Benoît Duteurtre. Ce dernier ne mâche pas ses mots. Il ne va pas dans le sens du vent. Ces chroniques (dont certaines ont été publiées dans Le Figaro, Marianne et Libération) le prouvent. Néo-réac? C’est indéniable et, disons-le tout de go, ça fait un bien fou tant la pensée unique, la bien pensance béate, l’hystéro-européanisme, la maniaquerie de la modernité à tout prix sont idiots, benêts, sournoisement insidieux, et, au final, sous des grands discours de pseudo-gauche libertaire, non seulement fait le lit de l’ultralibéralisme, mais finit par carrément coucher avec lui. On est dans de beaux draps! Duteurtre n’est pas dupe. Même quand il défend de Gaulle ou la France d’avant, même quand il s’en prend à l’Europe des marchés, même quand il ose s’attaquer aux nouveaux cyclistes à catogan et à développement durable, même quand il brocarde – le fait-il, au fait? oui, il doit le faire – les trottinettistes, vieux gamins de l’ère nouvelle.

Nouveau réactionnaire

Nouveau-réac? Son éditeur ne s’en cache pas quand, en quatrième de couverture, il prévient: «Partant d’humeurs, d’expériences, d’observations personnelles, chacun de ces textes gomme les frontières trop simples entre le bien et le mal, le progrès et le conservatisme. On aura du mal à faire entrer dans une case Benoît Duteurtre, ce « nouveau réactionnaire » opposé à l’emprise des religions, cet anarchiste favorable au rôle de l’État et des services publics… en tout cas ce romancier passionné par son époque, au point de se transformer provisoirement en essayiste.»

Et ce rôle d’essayiste lui va à merveille à Benoît. Incisif, jamais haineux, amusé, jamais méprisant, critique, jamais donneur de leçons, il déploie un ton qui fait mouche car toujours empreint d’un humour délicat. Lucide. Tout est juste et bien vu. Notamment lorsqu’il démonte Christine Angot qui, selon lui, illustre le dogme du «bon moderne».Celui-ci ordonne que la littérature authentique «vaut d’abord par l’invention d’une écriture. Peu importe qu’un écrivain nous raconte des histoires, qu’il ait de l’esprit et du style. Il est d’abord fabricant de texte et suit obsessionnellement ce but qui se caractérise, dès les premières lignes, par des constructions personnelles et sophistiquées.»

Mais ce délicieux livre de chronique du Duteurtre essayiste, ne doit pas faire oublier le très pertinent Benoît romancier. Pour ce faire, il faut se replonger dans L’été 76, paru en 2011 et qui paraît en Folio. Dans la touffeur de1976, un adolescent provincial, gaucho à longue crinière, découvre le rock et l’amour. C’est à la fois doux, mélancolique, amusant et frais. Le Duteurtre qu’on aime.

PHILIPPE LACOCHE

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 224 p.; 17 euros.

L’été 76, Benoît Duteurtre. Folio, 206 p.; 6,50 euros.

Jim Morrison a séjourné en Picardie

Jean-Yves Reuzeau vient de sortir une excellente biographie de Jim Morrison. Il y révèle que le chanteur des Doors séjourna dans l'Oise, peu de temps avant sa mort.

Les fans picards de Jim Morrison (1943-1971), chanteur des Doors, ne le savent peut-être pas: il a séjourné en Picardie. L’excellente biographie que lui consacre Jean-Yves Reuzeau, directeur littéraire des éditions Le Castor Astral, écrivain, poète, sobrement intitulée Jim Morrison, en témoigne. Il suffit de se reporter au porte folio situé entre les pages192 et193 de l’ouvrage (document 13) : l’on y voit Morrison, en compagnie de sa petite amie Pamela Courson, attablés devant une barquette de frites, vraisemblablement un whisky (pour lui) et un café (pour elle), à la terrasse de l’Hôtel de l’Oise, à Saint-Leu-d’Esserent, dans l’Oise. Elle est légendée en ces termes : «Le 28 juin1971, une semaine avant la mort du chanteur, Jim et Pamela sont photographiés par leur ami Alain Ronay. Les yeux dans les yeux, le couple est attablé au bord de l’Oise, à Saint-Leu-d’Esserent. »

Interrogé sur ce document, Jean-Yves Reuzeau explique que le couple et leur ami Alain Ronay seraient allés jouer aux courses à Compiègne, et se seraient arrêtés à l’hôtel. «Mais je n’ai pas pu vérifier ce détail», dit-il. Une autre source affirme qu’ils auraient visité le château de Chantilly. Cette passionnante biographie révèle également le rôle très important qu’aurait joué le mystérieux comte Jean de Breteuil, dealer notoire, dans les causes de la mort de Morrison. Breteuil qui mourra d’une supposée overdose quelque temps plus tard. À noter que Jean-Yves Reuzeau réédite Jim Morrison ou les Portes de la perception, un remarquable essai poétique.

PHILIPPE LACOCHE

«Jim Morrison», Jean-Yves Reuzeau, Folio, 432p.

«Jim Morrison ou les Portes de la perception», Jean-Yves Reuzeau, Castor music, 17 p.12 euros.