Pour Jacques Duclos et Felice Gimondi

L’excellent cinéaste Gérard Courant, inventif et singulier.

Quel bonheur de descendre, par une journée de presque printemps, à la station de métro Croix de Chavaux, à Montreuil (l’avant-dernière de la ligne 9)! J’apprends par mon bon ami Wikipédia, qu’en 2011, 4 978 787 voyageurs sont entrés à cette station, et qu’elle a vu entrer 5 167 717 voyageurs en 2013 «ce qui la place à la 80e position des stations de métro pour sa fréquentation». On nous dit combien de personnes sont entrées, mais pas combien en sont ressorties. C’est étrange. Tout est étrange, à Paris, comme à Montreuil. Étrange. En cet après-midi de mars 2017, moi, je n’avais pas envie de remonter à la surface. Non pas que je renâclasse d’aller rentre une visite à Gérard Courant, merveilleux et inventif cinéaste, spécialiste des portraits des écrivains, qui m’invitait fort gentiment à procéder, devant caméra, à lire le début de dernier roman et de mon petit livre-hommage à Vailland. J’adore Gérard, et je ne manquerai pas, lectrice dodue, si Dieu et Marx me prêtent vie, de dresser de lui un portrait dans l’une de nos prochaines pages livres dominicales. J’étais tout simplement fasciné par le nom: Jacques Duclos. Des images me revenaient. Retour à mon pays favori: celui de l’enfance. Les Trente glorieuses. Tergnier. Sur l’écran de la télévision Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, le visage rond, jovial, d’ourson pyrénéen, du député communiste. Sa voix rocailleuse. Jacques Duclos. Voilà un nom qui sonne bien! Parlementaire, entre 1945 et 1947, il proposa à l’Assemblée la nationalisation d’une bonne partie de l’économie française. Sidérurgie, chimie, électricité, marine marchande, etc. L’économie de marché n’était pas aussi cinglée que celle d’aujourd’hui. Le Front national n’existait pas. Je jouais aux billes sur un tas de sable près du vieux transformateur en briques de la cité Roosevelt, et faisait avancer, sur des routes que j’avais tracées, des petits coureurs en plastique et en métal que j’avais baptisés Gimondi, Jourden, Lebaube, Van Loy. J’entendais des bribes de dialogues sur la télévision familiale; on y parlait de Georges Pompidou, d’Alain Poher et de Jacques Duclos. Naître et mourir sont totalement absurdes. Mais vieillir… vieillir est indéfendable: on devient mélancolique ou fou. Ou les deux. La vie nous écorche le cortex avec ses tracas, ses deuils, ses filles ou femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent; tout cela vous plante dans le cœur des échardes qui finissent par s’infecter et vous pourrir l’âme. Alors, un après-midi de presque printemps, à Montreuil lorsqu’on lit sur une plaque de métro le nom de Jacques Duclos, on file au pays de l’enfance. Il y fait toujours beau; les oiseaux chantent des mélodies d’amour et de tendresse. Finalement, j’ai remonté l’escalier du métro et me suis posé devant la caméra de Gérard Courant. Mon visage de vieux – avec ces yeux sartriens, ces rides, ces cernes – pâlissait sous la lumière crue du projecteur. « Moteur ! » a dit Gérard. Aurais-je encore assez d’essence?

Dimanche 19 mars 2017.