L’hiver humide est indéfendable

De gauche à droite : Thaïs, Jean-Pierre Ternisien et Fred Thorel.

       Noël et ses vacances étranges sont déjà si loin. Étranges, oui, avec son froid humide, glaçant qui transperçait mes deux pulls et mon duffle-coat de vieux soixante-huitard attardé. Que faisais-je? Je lisais, écrivais, sortais peu. Quand je sortais, je me rendais dans l’un de mes bars préférés, le BDM, en plein centre-ville. Je savais que Rico, Mamat, Louis ou Andy, derrière le comptoir, aurait toujours assez de cœur pour éteindre ma mélancolie chronique en diffusant les bonnes odeurs d’une mélodie des Kinks, de Procol Harum ou un vieux Stones époque Brian Jones. Alors, je levais le nez de mon demi de Cadette et regardais, las, les guirlandes sans joie qui pendaient au-dessus de la place Gambetta. Un soir, je m’égayais en compagnie de mes amis Thaïs, adorable chanteuse-pianiste qui libère souvent ses mélodies-Satie sur Youtube; Fred Thorel, homme de culture, et Jean-Pierre Ternisien, toujours fraternel comme un légionnaire aux avant-postes, mon ami de comptoir. Mon ami tout court. Nous parlions de la vie qui va, du temps qui passe, de cette saleté d’hiver qui nous met le vague à l’âme et la soif au cœur. Et de littérature, bien sûr. La littérature, il n’y a que ça de vrai. Une vraie consolation quand les amours versatiles se consument comme les mégots de gauloises dans les cendriers en aluminium du regretté Henri Calet. L’hiver humide est indéfendable; il mouille nos âmes de langueurs monotones, bien pires que celles des automnes de Verlaine. Je venais de terminer la rédaction de mon prochain roman; je ressortais un peu de ma tanière de maison de résistant du faubourg de Hem. Un soir, je suis allé au ciné Saint-Leu pour y voir Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch. Je m’y suis ennuyé. Non pas que l’œuvre fût ratée ou mauvaise, non. Au contraire. Mais ces longueurs, ces longueurs mornes au cours desquelles on a la désagréable impression que Jarmusch se regarde filmer. Il y a une tristesse dans ce film; une grande poésie aussi. Cela est indéniable et c’est bien. Paterson, le personnage central, vit à Paterson, dans le New Jersey, ville des poètes William Carlos Williams et Allan Ginsberg. Chauffeur de bus à la vie bien réglée au côté de la délicieuse Laura, Paterson écrit des poèmes sur un petit carnet. Pauvre petit carnet qui finira très mal. Comme tous les poèmes, comme tous les romans, comme tous les mots que personne ne lit et dont tout le monde se fiche. Nous vivons dans un monde de brutes où rien ne dure. «Pas même la mort» disait, si mes vieux souvenirs sont bons, Jean-Paul Sartre. Je suis allé tenter de m’égayer en me rendant au Gaumont pour y voir, en direct, l’opéra Nabucco, en direct du Metropolitan Opera de New York. Giuseppe Verdi est l’un de mes compositeurs préférés. Le plus latin, le plus chantant. C’était délicieux. Quand je suis sorti de la salle, il faisait encore froid et humide. L’hiver est impitoyable. Je me suis mis à penser à Calet et à Bove qui se perdaient dans les eaux glacées et tristes de l’hiver.

Dimanche 15 janvier 2017.

 

J’ai assassiné Patrick Modiano

Une chronique journalistique ou littéraire se doit d’être sincère; c’est là la moindre des politesses, une minuscule tentative d’élégance. Je serai donc sincère, lectrice, amour, petit animal blessé, au risque de m’adonner au mauvais goût: en ce matin gris du mercredi 28 septembre 2016, quelque part dans l’Univers, c’est-à-dire au cœur de mon cher quartier du Faubourg-de-Hem, dans ma maison de

la délicieuse Sarah McCoy.

la délicieuse Sarah McCoy.

résistant (Pierre Derobertmazure), à Amiens, j’écoutai France Inter en buvant mon café. Soudain, la voix de l’excellent Edouard Baer qui évoque Patrick Modiano. Serait-ce ce ciel bas qui pendouille sur les framboisiers de mon jardin, ce ciel au bord des larmes, ce ciel éteint, ce ciel d’étain? Je sens un tremblement dans la voix de Baer, une manière de tristesse. Et l’emploi de cet imparfait… Je me dis: «Modiano est mort…». Tout repasse alors dans ma grosse tête de Ternois: ma découverte de Villa Triste, en 1982, dans ma chambre de la maison de mes parents, à Tergnier. L’émotion que procure la rencontre avec un livre, un écrivain qu’on pressent qu’il sera essentiel dans votre vie. Patrick Modiano restera avec quelques autres une sublime consolation (le terme est de Jean-Marie Rouart) face à l’absurdité totale et la cruauté (parfois) de l’existence. Je me dis, il fallait bien que ça arrive; c’était arrivé à d’autres grands écrivains qui me consolèrent, en d’autres temps (Verlaine, Rimbaud, Maupassant, Vailland, Haedens, Cendrars, Calet, Bove, etc.). Il n’empêche, c’est affreux un écrivain qui meurt. C’est un mur de sensibilité, d’atmosphères, de rosée de mots, qui s’effondre. Je continue à écouter Baer et me rends compte, bientôt, avec bonheur, que l’excellent Edouard est invité d’Augustin Trapenard pour évoquer le spectacle qu’il donne au Théâtre Antoine, à Paris, autour de Un pedigree, de notre cher Modiano. Donc, ce dernier est bien vivant. Il nous donnera encore d’autres romans et récits qui nous transporteront… Je dois être victime d’un syndrome dépressif. L’homéopathie, le Prozac et le Tranxène ne me suffisent plus. Voilà que je me mets à faire mourir un prix Nobel de Littérature. En parlant de consolation, je me suis rendu avec un vif plaisir l’autre nuit, au cirque d’Amiens, au Festiv’Art, pour assister aux concerts de la jolie petite Anglaise Findlay (bonne voix, présence scénique, mais quel son pourri du fait qu’elle jouait trop fort!), de MB 14 (original) et surtout celui de Sarah Mc Coy, chanteuse-pianiste américaine, sorte de punkette adorablement ronde, toute en cuisses et en fesses – un bonheur! – une ogresse bluesy à la voix de Janis Joplin. J’ai complètement craqué sur ce spectacle sublime, émouvant, totalement déjanté. Totalement hors norme. On sent la fêlure chez cette fille magnifique. En fait, elle ne s’est jamais remise de la mort de son père quand elle avait 20 ans. Poignant comme sa voix; comme sa présence. En l’écoutant me revenait en mémoire quelques perles nacrées de tristesse de l’immense Tom Waits. Mon syndrome dépressif, may be.

                                                       Dimanche 2 octobre 2016.

 La pluie d’un Lundi de Pâques et l’agneau pascal

 

Le groupe The Poors, au Charleston (où j'avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m'a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Le groupe The Poors, au Charleston (où j’avais oublié de régler mes consommations : deux verres de vin que le patron m’a réclamées dans la rue, et que je lui ai réglées de bonne grâce : cinq euros).

Commençons, lectrice, ma fée fessue, adorlotée (je laisse ce néologisme tel quel, tel qu’il est apparu sur l’écran de mon ordinateur, fruit d’une faute de frappe ; adorlotée : à la fois adorée et dorlotée ; dès que je prends un verre avec Jean-Marie Rouart ou Michel Déon, il faudra que je leur propose de l’inscrire  au dictionnaire de l’Académie française), adulée, suçotée,  par les choses essentielles : l’averse de mars du Lundi de Pâques qui cingle de toit de la véranda de ma maison du faubourg de Hem, à Amiens. J’adore. J’adore Pâques et son  Lundi. Je les aime pour leur beau symbole religieux, bien sûr, comme bon nombre de petit Français nés à la fin des années 1950. Ces petits Français baptisés par des prêtres ouvriers, parfois communistes, membres de la CGT (c’était le cas d’un prêtre du presbytère de Tergnier). Ces petits Français qui, au lycée de la grande ville, au sortir de 1968, rencontrèrent des filles et des fils de bourgeois avec leurs vices délicieux, leurs fêtes faites des caves pleines de bourgognes interdits, inaccessibles, de leurs pères notaires, avocats, médecins. Ces petits Français qui, grâce à un vieux professeur anarchiste, ancien élève de Bachelard, fou de dadaïsme, de surréalisme et de philosophie matérialiste, tombent sous le charme de Marx. Ils en oublient le catholicisme de leur enfance. Les aubes immaculées comme les culottes de coton des filles si désirées quand on a 12 ans. Filles aussi inaccessibles que le bourgogne des pères notaires des presque femmes que, quelques années plus tard, nous retrouverons dans les draps mauves de l’adolescence, égarés que nous fûmes dans des maisons de maîtres des bourgeois de Bohain (Aisne). Oui, disais-je, l’averse d’un matin de Lundi que Pâques, sur le toit de ma véranda. La pluie de mars qui cingle mon jardin. Cette pluie à la fois violente et douce qui vous réconcilie avec l’agneau pascal. Cette pluie qui nous ferait presque retrouver la foi, la foi enfouie sous les bruits du matérialisme. Le bruit de la pluie est concurrencé par la voix d’André Téchiné qui, sur France Inter, parle de son dernier film, Quand on a 17 ans. Il faudra que j’aille voir ce film ; il me plaira certainement. J’ai adoré Suite armoricaine (vu au Ciné Saint-Leu), de Pascale Breton, avec l’émouvante Valérie Dréville, l’excellent Kaou Langoët et la fascinante Elina Löwensohn, actrice roumaine. C’est un film lent, intimiste, très rock’n’roll pourtant. Une année universitaire à Rennes, vue à travers deux personnages : Françoise, enseignante en histoire de l’art, et Ion, étudiant en géographie. Des ombres et des fantômes des années 1980 planent sur l’œuvre. La salle de la Cité, peut être le groupe Marquis de Sade. Ceux qui partent ; ceux qui restent ; ceux qui s’en sortent, qui meurent ou se perdent. (Quel sublime portrait de la mère de Ion, jouée par Elina Lövensohn, rongée par la dope et l’alcool.) Les Ogres (vu au Ciné Saint-Leu), film ultra-médiatisé, m’a agacé. Je ne me permettrai pas de dire qu’il s’agit d’un mauvais film. Les spécialistes s’accordent à l’aimer. Je ne la ramènerai pas en ce sens. Mais ces personnages autocentrés, ces artistes égotistes, cette scène ridicule de femme qu’on vend aux enchères ; cette écriture insignifiante, puérile, tout cela m’a agacé au plus haut point. Et c’est bruyant, bavard, gueulard. Non, je n’ai pas aimé du tout. Vu, enfin, au Charleston, The Poors, de Limoges, tribute des Doors. Interprétation impeccable. Bon moment.

Dimanche 3 avril 2016