Philippe Tesson et Thiérache

L’écrivain et journaliste de presse écrite, de radio et de télévision est né à Wassigny, dans l’Aisne.

Fondateur du journal Le Quotidien de Paris, chroniqueur de radio et de télévision, écrivain, journaliste de presse écrite, Philippe Tesson est une figure de l’univers littéraire parisien et du monde du théâtre de la capitale. On le sait peu, mais il est picard, thiérachien pour être plus précis puisque né en 1928 à Wassigny. Il garde un souvenir ému de ce pays plutôt; il le garde tout au fond de son cœur. Il a répondu à nos questions dans son bureau des éditions de L’Avant-Scène, la rue des Saints-Pères, à Paris.

«Une forme de chaleur intime»

Philippe Tesson, dans son bureau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris : « C’est un pays qui souffre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. » Photo : Sylvie Payet. 

La revue L’Avant-Scène.

Philippe Tesson, on dit de la Thiérache que c’est un pays dur, enclavé. Êtes-vous d’accord?

Incontestablement, car il subit les effets économiques d’une crise terrible, notamment dans le secteur herbager (avec l’Europe, la PAC). C’est un pays qui soufre. L’appauvrissement. C’est un pays douloureux. Les herbages, les haies; le rapatriement sur soi-même. L’isolement. Je trouve ça très intéressant, même si c’est un peu triste. Mais l’avers de cette médaille, c’est qu’il se dégage une forme de chaleur intime. J’aime beaucoup les cuisines dans lesquelles les gens se replient. La brique et l’ardoise s’ajoutent au reste. J’ai un attachement très très profond à cette région. On finit par en induire que le peuple de cette région-là a des vertus très particulières. Je n’irai pas jusque-là; j’en rajoute un peu dans un romantisme de la détresse humaine. Mais quand même il y a de ça. Il y a une tristesse générale; le ciel fait le reste. Je repense à cette route que j’ai faite à bicyclette pendant toute mon enfance, de Wassigny à La Capelle, c’est assez gracieux. C’est forestier, bocager. Mais le climat et l’habitat font que c’est un peu triste.

C’est un pays qui vous tient à cœur; c’est celui de votre enfance.

Absolument. C’est celui du bonheur, mais on y ajoute la tragédie. C’est pour moi un lien très fort sur le plan humain. La souffrance est tellement apparente. J’ai fait une série de films qui s’appelle Empreintes, dans laquelle on parle de soi pendant une heure. C’était il y a quatre ou cinq ans; l’équipe de télévision m’a emmené là-bas. Ils m’ont demandé de leur montrer ce qui m’avait imprégné. Spontanément, je suis allé vers les cimetières qui sont laids (sauf les cimetières militaires). Ils sont empreints d’une vérité. Ils sont dans leur vérité.

Est-ce que vous possédez toujours une résidence en Thiérache?

Non. J’essaie toujours de racheter la maison de mes grands-parents à Wassigny. Une maison adorable, toute petite maison de briques, repeinte à la chaux, dans le village. Elle est extrêmement modeste. Je suis d’origine très modeste. Mon père a gravi les échelons jusqu’au premier étage; l’ascenseur social à la faveur de la guerre. Il avait fait une guerre 14-18 glorieuse, comme beaucoup de paysans de cette région. À la fin de la guerre, il avait gagné ses galons. De saute-ruisseau, il a fini par acheter une étude d’huissier. Il est devenu un petit notable de village. Mes grands-parents, des gens très laborieux, habitaient cette petite maison. Je n’ai pas pu la racheter car elle a été intégrée dans un petit complexe industriel où il y a une toute petite fonderie. La maison de mes grands-parents a été intégrée dans cet ensemble industriel. Le directeur de ce complexe (que je connais très bien) ne peut pas la vendre car elle lui est utile. Je crois que je l’ai perdue à jamais; elle gracieuse et merveilleusement authentique et désuète. Mon père a voulu quitter Wassigny pour être un peu tranquille car il était devenu le sage du village. Il aidait les gens à faire leurs choses administratives. Il a eu des enfants, des petits-enfants; mes parents sont venus à Paris. Moi, j’habitais donc Paris. Mais je reviens très souvent en Thiérache. J’y ai encore un peu de famille. J’y ai finalement peu d’amis; beaucoup sont morts. J’ai renoué des liens avec des gens des villages voisins. Des cousins. À Tugigny. Ils sont agriculteurs prospères. L’un d’eux fait un peu de politique. Il vit dans un petit château. Il y a dans cette région des petits châteaux adorables. J’ai souvent eu envie d’acheter un petit château en brique, modeste… mais je n’ai pas assez de loisirs. Je ne veux pas passer mon ultime vieillesse loin de mes enfants; je suis très attaché à mes enfants. Ma tribu. J’ai deux filles et un fils. Mon fils est un grand voyageur. Lui est très attaché à ce pays. Mes filles, moins.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

«Soumission»: du grand Houellebecq

Descendu avant d’être lu, «Soumission» est pourtant un grand livre, une vraie fiction, une superbe fable politique et, au final, assez morale.

Mais pourquoi tant de

Michel Houellebecq : un grand écrivain.

Michel Houellebecq : un grand écrivain.

haine ? Le livre n’était pas encore publié, les barbares n’avaient pas encore attaqué Charlie ni le supermarché casher, que, déjà, les journalistes, animateurs, critiques, se déchaînaient contre Soumission, le dernier opus de Michel Houellebecq, livre que, bien souvent, ils n’avaient même pas lu. Étrange pays où il devient difficile d’exprimer une opinion qui sorte des sentiers battus du politiquement correct. À notre connaissance, Michel Houellebecq n’a pas écrit de saloperies antisémites comme le plus génial écrivain français du XXe : Louis-Ferdinand Céline. Il ne s’est pas non plus rendu coupable de dénonciation. Il n’a pas été présenté au peloton d’exécution pour intelligence avec l’ennemi comme Brasillach. A notre connaissance, c’est un romancier, un inventeur, un créateur, un esprit libre qui est en droit de s’exprimer, d’imaginer. C’est même le propre de son métier. Alors ? Alors, Michel Houellebecq a tenu, il y a quelques années, des propos peu amènes sur l’Islam. Serait-ce ce qu’on lui fait payer aujourd’hui ? Sans aucun doute. Car, disons-le tout de go, Soumission est un excellent roman. Du grand Houellebecq, lesté d’humour, de détachement, de dépression, de projection dans un univers tout à fait personnel : le sien. Dans une France future, peu éloignée de la nôtre, il suit les pérégrinations d’un universitaire, spécialiste de Huysmans, qui rêve d’une vie ennuyeuse mais tranquille ; en tout cas protégée des grands drames historiques. Il va bien vite déchanter. Le système politique implose. Afin de contrecarrer la montée de Marine Le Pen, au second tour de l’élection présidentielle de 2022, les partis traditionnels sont contraints de faire alliance avec la Fraternité musulmane, un parti confessionnel, d’un Islam modéré. Ce dernier, emmené par le charismatique et cultivé Mohamed Ben Abbès, parvient à obtenir le plus du suffrages. Il nomme François Bayrou comme premier Ministre (ce qui donne l’occasion à Houellebecq de lui tailler un costard sur mesure). Tout le roman est du pur Houllebecq : son narrateur sodomise beaucoup les filles ; il écoute Nick Drake (un homme de goût) ; la déprime rôde, doucement (« Je pouvais jusqu’alors espérer quitter ce monde sans violence exagérée ») ; Marine Le Pen, à l’instar de Fidel Castro, inflige des discours de 15 heures ; la France est dissoute dans l’Europe. Et surtout, surtout, il y a des phrases de ce calibre : « Chez cet homme âgé, ordinaire, elle avait su, la première, trouver quelque chose à aimer. » Chaque mot est à sa place; ça sonne ; ça fait sens. C’est ce qu’on appelle la phrase d’un authentique et grand écrivain. Le reste à si peu d’importance.

PHILIPPE LACOCHE

Soumission, Michel Houellebecq, Flammarion ; 300 p. ; 21 €.

 

 

Sous la neige de la pensée unique, le sang des morts

Jean-Luc Manet, journaliste, critique rock, écrivain

Il neigeait sur Amiens, comme il devait neiger sur Berlin, ou sur Göttingen. Sur France Inter, on ne parlait plus que de ça: l’amitié franco-allemande, le cinquantième anniversaire du Traité signé par deux géants: Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, résistants au nazisme. Rien à redire. C’était beau; c’était fort. Bien sûr que je suis pour le rapprochement entre nos deux peuples dans le cadre d’une Europe fraternelle. Et sociale. De tout ça, camarades, on en est si loin. Cette Europe-là ne vaut pas grand-chose. Bêtement capitaliste, ultralibérale, basée sur la jungle économique, la compétition, les délocalisations. La rigueur. Toujours pour les mêmes. De qui se moque-t-on? Je n’ai rien contre le rapprochement franco-allemand, mais, comme pour l’Europe, je suis agacé par la façon dont on voudrait nous l’imposer. Une manière de nous faire culpabiliser. Ça s’appelle la pensée unique. Oui, j’ai le droit de me souvenir des horreurs inégalées du nazisme. La destruction froide, intelligente, industrielle des camps. J’ai le droit de ne pas vouloir oublier. Oui, j’ai le droit d’avoir préféré apprendre l’espagnol en seconde plutôt qu’allemand sans qu’on vienne me faire la leçon et le procès du revanchard. Oui, j’ai le droit d’apprécier moyennement Wagner pour la simple et bonne raison que c’était un compositeur génial mais un sale type. Oui, j’ai le droit d’aimer Nietzsche car il se fichait de la poire de l’ordre teuton et qu’il appréciait les Latins, et Peter Handke car il a toujours aimé nos amis Serbes (les plus antinazis de la terre, les plus francophiles aussi), que c’est un grand écrivain et que ce qui s’est passé du côté de chez lui entre1940 et1945 lui donne – sincèrement – envie de vomir au quotidien. J’adore France Inter, mais j’avoue qu’au bout d’un moment, je me suis mis à écouter Radio Nostalgie. Devrais-je, pour me faire pardonner, chanter L’Internationale en allemand sur l’autel de la pensée unique? Un détail pour finir: je déteste les culottes de peau. C’est comme une obsession. Pour finir sur une note gaie, j’étais ravi de retrouver mes copains écrivains Pierre Mikaïloff, Jean-Luc Manet, Thierry Criffo, Philippe Barbeau et quelques autres au salon du livre de Péronne, écourté à cause de la neige. Neige qui recouvrait les cimetières militaires de 14-18 du Santerre. Sous le beau duvet blanc, le rouge du sang des morts. De tous les morts. Français, britanniques. Allemands.

Dimanche 27 janvier 2013

La France d’avant, c’était mieux

Ce matin, j’ai entendu l’ancien gaucho Daniel Cohn-Bendit sur France Inter. Il défendait l’Europe. J’ai eu mal. Mal à la gauche. Celui qui, en mai 1968, au côté de Sauvageot et de quelques autres, symbolisaient, pour nous, jeunes prolos, l’espérance d’un monde meilleur, l’espérance de mettre à genou cette cochonnerie de capitalisme, l’entendre ce matin défendre cette Europe des marchés, j’ai eu honte. Honte de m’être fait berner par tous ces anciens gauchos, néo-libéraux. Quand un confrère lui a demandé s’il était encore à gauche, il a hésité, et il a répondu qu’il ne savait pas, le Daniel. Dany le Rouge; Dany le Vert. Dany le Jaune, oui!

Je te livre, lectrice, l’article que j’ai écrit ce matin dans le Courrier picard sur le livre de Picouly. Je m’y retrouve dans ce livre jacobin, nostalgique. Certains diront que j’appartiens à une gauche ancienne, que je défends la France moisie. Je l’aime moi cette France. Garde ton Europe allemande, ton Europe des marchés, ton Europe de l’injustice sociale, Dany le jaune! Je n’en veux pas. Ph.L.

 

 C’était la France d’avant. Celle qu’on aime quand est né au cœur des années cinquante. La France des Trente glorieuses, celle du Général (qui inspirait discussions, admiration, contestation et respect), du plein emploi. On n’avait pas encore connu mai 1968, les années sida, l’ultralibéralisme, l’Euro-hystérie et la pensée unique. C’était la France d’un capitalisme doux, joyeux, paternaliste, républicain et patriote. Il y avait dans l’air des odeurs de craie, de tableau noir mouillé par l’éponge plongée dans le seau ramené par l’élève de corvée – comme à l’armée. Il y avait les leçons de morale dans le respect de la laïcité absolue. On apprenait la géographie avec de grandes images inspirées du géographe Vidal de La Blache. On y voyait une ferme, la mine, les cotonnades du Nord, la circulation urbaine. Tout

Daniel Picouly restitue une France qui m'est chère : celle des Trente glorieuses.

était à sa place. Rassurant. Plein de repères. Dans la cour de récréation, on se fichait des peignées. On ne se massacrait pas encore à coups de battes de base-ball. C’était hier ; c’était mieux.
PHILIPPE LACOCHE
«Nos géographies de France », Daniel Picouly, Hoëbeke, 188 p., 30,50 euros.