Fruité comme une chanson des Kinks

Éric Neuhoff nous entraîne dans une époque morte à tout jamais. Nostalgie acidulée. Un régal.

Page 41: «Dans le garage, c’était le même bon vieux désordre. Le youyou qui servait à rejoindre le bateau était appuyé contre le mur du fond. La grosse bouée orange gisait par terre avec sa chaîne dont les maillons étaient rouillés, couverts de coquillages minuscules. Des bouteilles de gaz vides alignées à droite. Des glacières attendaient en vain des pique-niques qui ne viendraient plus.» Page 103: «C’était une maison faite de crépi et de soleil.» Ces deux phrases montrent, s’il en était encore besoin, à quel écrivain, à quel romancier plutôt, on a affaire. Éric Neuhoff est l’un de nos meilleurs romanciers. Il ne cesse de nous le rappeler en égrenant, calmement, ses livres (Précautions d’usage, La Table ronde, 1982, Barbe à papa, Belfond, 1995, La Petite Française, 1997, Un bien fou, 2001, etc., et tant d’autres tout aussi délicats); nous les attendons avec impatience et les recevons avec un plaisir toujours renouvelé, comme nous attend(i)ons ceux de Patrick Modiano ou ceux du regretté Michel Déon à qui le romancier dédicace son ouvrage. Les romans de Neuhoff dégagent un charme indicible, un parfum rare; ceux d’une petite musique qui distille, phrase après phrase, chapitre après chapitre, une mélancolie pudique, une nostalgie acidulée mais jamais sombre. Est-ce le fait qu’il évoque ici une France – une Espagne, plutôt! – d’avant. Une époque en tout cas qui ne reviendra jamais plus. La mondialisation n’était pas encore là. Le capitalisme avait encore un visage humain. La consommation n’avait rien de ce monstre délétère qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. On consommait, pourrait-on dire un peu bêtement, pour se faire plaisir. Pour reprendre à la vie une revanche, une grande goulée de bonheur dont la guerre, pas si lointaine, nous avait privés.

Hula hoop

Éric Neuhoff nous replonge d’abord au début des délicieuses Sixties, adorées Trente glorieuses. Le narrateur, comme chaque été, suit ses parents sur cette Costa Brava écrasée de soleil. Il y retrouve ses amis. Parfums d’ambre solaire, d’eau javellisée des piscines. Vins rosés capiteux, alcools forts dont on s’abreuve, le soir, pour se donner du courage avant d’embrasser les filles. Les parents sont là, rassurants dans leurs unions qu’on pourrait croire indestructibles, malgré la houle légère des petites tensions et les non-dits muets comme des carpes cuir. Le divorce est encore cette chose exceptionnelle. Les épouses font semblant d’être soumises, mais n’ont jamais été aussi libres car elles aiment follement les hommes et ont autre chose à faire que revendiquer des idéologies: elles préfèrent être belles et profiter, parfois, des plaisirs subreptices. L’amour a la forme d’un hula-hoop: il tourne en rond mais joyeusement dans le cœur de ces étés aux chaleurs interminables. Il fait tourner les têtes.

Le narrateur, devenu adulte, marié et peut-être au bord de la rupture, arrive sur son lieu de villégiatures adolescentes, en compagnie de ses deux adorables enfants. Il souhaite leur faire voir l’endroit où il a été tant heureux. Il retrouve quelques-uns de ses amis. Mais le cœur y est-il encore après toutes ces années? Les stroboscopes s’affolaient sur les pistes de danse. Ocaña gagnait le Tour de France. Neil Young, Jim Morrison ( «L.A. Woman»); les Stones («Their Satanic Majesty Request» et» Jumpin’Jack Flash») et les Beatles qui faisaient des bras de fer dans les têtes de leurs fans respectifs… Ce roman est aussi frais, pétillant et délicieux qu’une chanson des Kinks. Neuhof eût pu être l’arrangeur de «Plastic Man» ou de «King Kong». Il en a la sensibilité. Son Costa Brava es un régal.PHILIPPE LACOCHE

Costa Brava, Eric Neuhoff ; Albin Michel ;

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü

 297 p. ; 19,50 €.

 

« Service littéraire » : le journal sur les écrivains fait par des écrivains

   Fondateur de ce mensuel original et sans concession, François Cérésa explique l’esprit singulier de cet excellente revue.

Créé par l’écrivain et journaliste Fr

François Cérésa présente le numéro consacré à Sagan.

ançois Cérésa en 2007, la revue mensuelle Service littéraire propose une critique exigeante de l’actualité du livre. Singulier par sa liberté de ton, il est exclusivement rédigé par des écrivains. Résultat : une grande qualité et un regard sans concession sur romans, nouvelles, récits et essais. Explications.

François Cérésa, vous êtes le fondateur de revue « Service littéraire ». Quand, comment et pourquoi cette création ?

La revue a été créée il y a presque neuf ans ; l’important, c’est de tenir. Donc, nous tenons ; nous ne faisons pas des chiffres de vente mirobolants, mais nous sommes tout de même lus par environ 2500 personnes, dont mille abonnés. Pour un petit journal artisanal qui se fait dans un appartement, ce n’est pas si mal. La rédaction est constituée de bénévoles pour la plupart et qui ne pas sont des inconnus. J’ai lancé ce journal parce que tous les journaux qui existaient ne me convenaient pas ; je me suis dit : « Tiens ! C’est amusant ; je vais essayer de faire un journal avec les gens qui sont mes amis. Et qui sont eux-mêmes des écrivains. » L’idée m’est donc venue de faire un journal d’écrivains fait par des écrivains. La phrase d’Albert Camus (« J’ai une patrie : la langue française. »), en exergue, c’est un hommage à Jean Daniel qui fut mon patron au Nouvel Observateur (Jean Daniel a déjà fait deux articles dans le journal, au même titre que Maurice Druon – qui en fut le parrain de la revue -, Michel Déon qui vient de nous quitter… Des gens venus d’horizons divers.) Je voulais faire un journal dans l’esprit de ce que furent Le Quotidien de Paris ou Les Nouvelles littéraires, c’est-à-dire pas d’oukase, pas d’interdit ; Claude Cabanes, par exemple, écrivait dans Service littéraire. Jérôme Leroy aussi… Il y a des marxistes ; des gens qui viennent du Monde (comme François Bott, Roland Jaccard, etc.) ; Annick Geille, Gilles Martin-Chauffier, Eric Neuhoff, etc. Des gens de milieux prolétariens, de milieux bourgeois, des hussards, des non-hussards… La seule chose qui réunit ces gens-là : c’est qu’il n’y ait pas de langue de bois. C’est moi qui aie mis cette empreinte.

Vous étiez journaliste au « Nouvel Observateur ». C’est votre passion pour la littérature et votre goût pour la liberté qui vous a conduit à cette création ?

J’ai été très peiné que des gens qui étaient très proches de moi (Louis Nucéra, Alphonse Boudard, Jacques Laurent) aient disparu avant que je lance le journal. Ils auraient été très contents d’y participer et ça nous aurait fait d’autres belles plumes. C’est vrai qu’aujourd’hui il y en a déjà comme Me Philippe Bilger, un avocat loyal, sympathique et formidable. Oui, il y a des gens de tous horizons. Beaucoup d’avocats, et même le juge Lambert, qu’on appelait le Petit Juge à l’époque de l’affaire Grégory. Il y a aussi des femmes comme  Stéphanie des Horts, Ariane Bois, Patricia Reznikov, Sylvie Pérez (qui est mariée avec un type très sympa qui se nomme Gérald Sibleyras qui est un dramaturge de très grande qualité ; il est plus reconnu en Angleterre qu’en France). Il y a aussi des jeunes comme Maxence Caron.

Ce sont les écrivains qui proposent leurs articles ?

En général, ce sont eux car ils savent quel est l’axe et l’esprit du journal. De temps en temps, ça fait du bien de déboulonner de fausses valeurs. Nous ne sommes jamais d’accord avec l’unanimité de la presse. On écrit ce que l’on pense ; et on pense que qu’on écrit. Je n’impose rien ; j’organise des réunions deux fois par an, dont la fête de Service littéraire. Il n’y a pas de conférences de rédaction ; ce sont elles qui ont tué les journaux. Des conférences de rédaction dont rien ne ressort. J’ai les collaborateurs au téléphone ; je déjeune avec eux.

L’esprit de « Service littéraire » est un peu celui du « Canard enchaîné ».

Je dirais que c’est un mélange. Il y a effectivement huit pages comme Le Canard enchaîné. Quand j’étais au Nouvel Observateur, j’étais très ami avec Cavanna et le professeur Choron. J’avais interviewé Cavanna ; c’est aussi le fait qu’il était, comme moi, d’origine italienne. Il était aussi de l’Est de Paris (Nogent-sur-Marne), comme mon père qui était de Charenton. Il y a donc aussi un peu de l’esprit de Charlie Hebdo dans Service littéraire. Mais aussi, des Nouvelles littéraires et du Canard enchaîné. Il y a tellement de dérision à notre époque, que je ne veux pas qu’il y ait autant de dérision. Je n’aime pas tout tourner en dérision ; je trouve ça débile, mais dans Service littéraire, il y a de l’ironie, de l’humour.

Comment « Service littéraire » est-il diffusé ?

C’est nous qui faisons la distribution. Ce n’est pas comme l’ex-NMPP ; tous les kiosques ne peuvent pas être servis. Certains libraires l’ont ; d’autres ne l’ont pas. Les kiosques qui le diffusent sont essentiellement parisiens. Dans les grandes villes de France, il est distribué mais dans des points de ventes peu nombreux.

L’abonnement fonctionne très bien.

Oui, mais je ne dis pas que ce journal ne devrait se vendre que par abonnement. L’abonnement, c’est un peu la mort des journaux ; la vie des journaux, c’est de pouvoir les acheter dans un kiosque ou dans une librairie. Mais quand on n’a pas beaucoup d’argent, on est obligé de se débrouiller comme on peut ; c’est de l’artisanat.

Quel sera la une du prochain numéro ?

Ce sera sur Jean-Edern Hallier à propos de la biographie que lui a consacrée Jean-Claude Lamy. Jean-Edern Hallier qui fut aussi le créateur de L’Idiot international qui nous a également un peu influencés.

                                 Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Service littéraire, 24, rue de Martignac, 75007 Paris. 01 47 05 25 64 ; redaction@servicelitteraire.fr

 

Les coups de coeur du marquis

Revue

Et de 100 pour Service littéraire

Créé par François Cérésa (notre photo) en 2007, Service littéraire est une revue mensuelle consacrée à l’actualité romanesque. Le journal, qui s’annonce comme Le Canard enchaîné de la critique littéraire, se distingue par sa liberté de ton et par la qualité de son écriture. Autre particularité: il est exclusivement rédigé par des écrivains. Y collaborent notamment Michel Déon, Hélène Carrère d’Encausse, Max Gallo, Frédéric Vitoux, Claire Castillon, Emmanuelle de Boysson, Gilles Martin-Chauffier, Christian Millau, Bruno de Cessole, François Bott, Éric Neuhoff, Bernard Morlino, Vincent Landel, Bernard Chapuis, Gérard Pussey, Jean Daniel, Franz-Olivier Giesbert, Guillaume de Sardes, Bertrand de Saint-Vincent, Jérôme Garcin, etc. On peut être impertinent, totalement libre et perdurer. La preuve: la revue vient de sortir son numéro 100, avec, au sommaire, un sulfureux article intitulé «Maurice Sachs, Juif, homo, agent de la Gestapo et archi talentueux». Le ton est donné. Ça dépote!

Service littéraire. 2,50 €. www.servicelittéraire.fr

 

Littérature

Crimon le Letton

L’écrivain amiénois Jean-Louis Crimon verra son dernier roman, Du côté de chez Shuang, paru aux éditions du Castor astral, traduit en letton. Au cours de sa carrière journalistique, il a été envoyé spécial permanent à Copenhague, chargé de la couverture de l’actualité quotidienne des trois pays scandinaves, Danemark, Norvège et Suède, de la Finlande et des trois pays Baltes: Lituanie, Lettonie et Estonie. Ce n’est pas tout: les 8 et 9 décembre prochains, il se rendra à l’université de Riga afin de participer à la Journée d’études. «Écrire avec la voix. De l’importance des cordes vocales dans la musique de l’écriture, de mon écriture». Ph.L.

 

 

L'excellent François Cérésa, écrivain., créateur de Service littéraire.

L’excellent François Cérésa, écrivain., créateur de Service littéraire.

L’élégante écriture d’Eric Neuhoff

Avec « Deux ou trois leçons de snobisme », chroniques écrites pour le Figaro Magazine, Eric Neuhoff nous régale de son style étincelant.

Eric Neuhoff est, sans aucun doute, l’un des meilleurs stylistes français actuels. Il a retenu la leçon des plus grands – Colette, Jules Renard, Paul Morand, Bernard Frank, etc. – : refuser l’afféterie, l’emploi du mot juste, seulement le mot juste. Il ajoute à cela un sens aigu de la concision : phrases courtes, ponctuation uppercut. Avec sa belle prose, il nous fait sourire, voire rire, s’attardant sur l

Eric Neuhoff Photo : Laurent Monlaü.

Eric Neuhoff
Photo : Laurent Monlaü.

e « septembrisme » (l’art de prendre ses vacances en septembre), sur les plaisirs du champagne, constate, amusé, qu’Aragon est mort le même jour que Maurice Biraud, que les étudiant de Mai 68 manifestaient en cravate, que les éditions Fleuve noir, valent mille fois le catalogue des éditions de Minuit, et se souvient, un brin nostalgique, du charme des bars d’hôtels. Ce livre est un régal.

Toutes ces chroniques ont été écrites pour Le Figaro Magazine. A quelle période?

Eric Neuhoff : Depuis deux ou trois ans, à un rythme hebdomadaire. On doit y retrouver des échos de l’actualité. Le tout est de percer ce qui reste de l’esprit français. Enfin, c’était ça l’idée de départ.
Comment définiriez-vous ce genre littéraire si particulier qu’est la chronique?

C’est comme la nouvelle. Il faut faire court, trouver un angle, choisir la chute. Le tout est de saisir un peu d’air du temps. Cela sert de gymnastique.
Vous n’employez jamais le « je »; vous lui préférez le « nous ». Pourquoi?

Il faut laisser le je à l’autofiction. Le nous est plus musical. Son côté à la fois démodé et majestueux ne me déplaît pas. Il y a aussi un aspect générationnel. Je parle en gros pour les gens qui ont grandi dans les années 60-70. Le je doit plutôt être réservé au roman ou au journal intime. Dans un magazine, cela sonnerait bizarre. Ou alors il faudrait utiliser un faux je, comme Bernard Frank qui ne disait pourtant rien de lui-même.
Il y a un style Eric Neuhoff. Des phrases courtes, précises; peu de relatives. Pourrait-on parler de « ligne claire »? 

L’ennemi, c’est l’adverbe. Les subordonnées sont déconseillées. C’est l’avantage d’écrire à la main. Cela permet de raturer. Avec les machines, on a la flemme de corriger. On rajoute des choses. Cela alourdit. Ligne claire ? Je crois qu’il s’agit d’un terme de bande dessinée. J’aime bien le côté propre, l’absence de fils qui dépassent. Comme disait Jean Rhys : « Si vous avez un doute, coupez. »
Vos chroniques sont empreintes à la fois d’une manière de jubilation, de goût (très Haedens) pour le bonheur et les plaisirs, et en même temps d’une mélancolie. Dans la vie, vous sentez-vous plus joyeux que mélancolique?

La mélancolie, j’ai horreur de ça. Sinon, il faut rester chez soi. Si l’on sort, c’est pour s’amuser, voir des amis, s’attabler dans un restaurant, refaire le monde avec du champagne.
Il n’y a plus que vous pour vous souvenir de Maurice Biraud, des Saintes Chéries, de Belphégor, de Thierry La Fronde. Vous souvenez-vous de la marque du téléviseur en noir et blanc de vos parents? Quel enfant étiez-vous?

Je crois que la marque était Grandin. Si je ne me trompe pas, c’était le vrai nom du chanteur Frank Alamo. Je sais que je m’ennuyais beaucoup à l’école. C’est pour ça que j’étais bon élève : pour que ça soit fini plus vite. J’en fais encore des cauchemars. J’aimais les westerns et Bob Morane, les disques des Charlots et les albums de Lucky Luke. Rien de très original.
Votre portrait de Frédéric Berthet est superbe. Vous l’avez bien connu? Comment était-il dans la vie? Quel livre de lui conseilleriez-vous? 

J’ai connu Berthet en 1986 quand il a sorti Simple journée d’été. Il était conseiller culturel à New York et était venu à Paris pour le lancement de son livre. Nous avons pris un verre au bar du Pont-Royal et cela s’est terminé très tard dans la nuit. Il était très pince-sans-rire et désespéré. Dans Daimler s’en va  il avait raconté par avance la façon dont il est mort.
Quel sera votre prochain livre, et quand?

Un roman, Costa Brava, qui se passe sur plusieurs étés en Espagne. Ca doit paraître au début de l’année prochaine.

                                            Propos recueillis

                                            par PHILIPPE LACOCHE

 

Patrick Besson fait le Point

Et il fait aussi une sotie, «Dis-moi pourquoi» où il piétine l’esprit étriqué de la bourgeoisie.

Depuis des anné

Patrick Besson, écrivain : une sacrée plume!

Patrick Besson, écrivain : une sacrée plume!

es, Patrick Besson donne à l’hebdomadaire Le Point, à la ligne éditoriale «communément admise comme conservatrice et libérale» selon Wikipédia, une chronique qui, elle, ne l’est pas du tout (conservatrice et libérale). Cela fait du bien quand on la lit. Nous n’avons rien contre la ligne «conservatrice et libérale» du Point qui a le courage de s’afficher comme tel.

On n’a pas le droit de se moquer de l’Allemagne et de la Scandinavie

Ce qui fait du bien, c’est le point de vue de Patrick Besson. Son humour dévastateur, sa plume acerbe, pointue, précise, parfois acidulée comme les bluettes qui fleurissaient sur les transistors des chères années 1956 (son année de naissance et celle d’écrivains tout à fait intéressants et piquants: Éric Neuhoff et Jérôme Garcin, notamment). La plume que l’on retrouve dans ses romans et ses essais. «Les hommes politiques sont nos intimes non désirés: on les voit plus souvent que nos parents morts ou nos enfants partis. Télé, radio, journaux: il faudrait avoir une chambre sans Wifi à Guantanamo pour échapper à leur égotisme républicain», écrit-il en quatrième de couverture de ce recueil. Les chroniques bessonniennes sont succulentes. On se régalera de «Pauvre Amérique» dans laquelle il dresse un terrible constat: «Et si l’Amérique était en train de redevenir, après un bref moment d’éclat mondial, ce qu’elle était au début de son histoire: une puissance secondaire, provinciale, presque anonyme, sujette au fanatisme religieux et au repli sur soi? Plus dure sera la chute du Dow Jones.» Drôle, non? Très juste, en tout cas. Il y a aussi celle, page 33 (nombre symbolique) où il «soigne» Eva Joly en lui attribuant un fichu accent (en fait, le sien) carrément teuton. Cela valut à Besson une vague de protestation des commentateurs bien pensants. Dans notre belle Europe deutsch markisée, on peut assassiner verbalement les Serbes, si francophiles et vrais amis (grands résistants aux nazis), mais on n’a pas le droit de se moquer de l’Allemagne et de la Scandinavie (faut-il rappeler qu’Eva, née Gro Eva Farseth, est norvégienne?). Il y aussi une belle descente en flamme de Stéphane Hessel alors que celui était quasiment sanctifié (il fallait oser) et une autre, toute aussi réjouissante, voire jouissive, de François Hollande, notre cher président porte-parole de la fausse gauche et de la social-traite-démocratie-molle.

Réjouissante est également Dis-moi pourquoi, petit livre avec lequel il réhabilite un genre oublié, voire désuet: la sotie. Dans celle-ci, il piétine l’esprit étriqué de la bourgeoisie décomposée. Il dresse le portrait de Julie, quittée par tous les hommes qu’elle parvient à conquérir. On y découvre une famille égoïste, assez écœurante, sans morale aucune. Répugnante, bête, même pas cynique ni drôle. Les animaux à esprit limité qui continuent à affirmer que Besson est de droite, devraient lire ces deux livres. PHILIPPE LACOCHE

Patrick Besson,

Science politique, Fayard, 185 pages, 13€.

Dis-moi pourquoi, Stock; 152 pages, 17€.

 

 

Un dictionnaire lumineux, éclairant

       Avec son Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier nous régale et nous guide. Totale réussite.

Dans l’avant-propos de son livre, Christian Authier annonce la couleur : « Ce Dictionnaire chic de littérature française est d’abord un dictionnaire « vivant », contemporain, qui s’efforce de rendre hommage ou de rendre justice à des écrivains dont la plupart sont parmi nous, construisent leur œuvre sous l’attention des médias et des lecteurs ou dans leur totale indifférence. » C’est une belle tâche, noble, salvatrice, généreuse. Car, le sait-on, rien n’est pire pour un écrivain – qui plus est quand il est sincère, désintéressé – que l’indifférence. Ce dictionnaire remplit sa tâche à merveille. On est en droit de remercier Christian Authier. Nous le savions excellent romancier (Enterrement de vie de garçon, Les Liens défaits, prix Roger-Nimier 2006), essayiste pertinent et précis (De chez nous, prix Renaudot essai 2014), il se révèle dans ce dictionnaire comme un critique littéraire de premier ordre et un exquis portraitiste qui, à l’instar d’un Jean-Marie Rouart par exemple, parvient à débusquer chez un écrivain la faille minuscule, la fêlure infime ou, au contraire, la force jusqu’ici passée sous silence.

Les écrivains qu’il nous présente sont pour la plupart vivants. Il nous les montre, souvent, sous un jour nouveau. Grâce à lui, c’est un autre Patrick Besson qu’on découvre, plus sensible et mélancolique qu’il n’y paraît. Il faut dire qu’il connaît bien son sujet. Ne lui-a-t-il pas consacré, dès 1998, une biographie aux éditions du Rocher ? Le portrait de François Cérésa, empreint d’une grande délicatesse, ravit par sa justesse, sa pertinence. Il en va de même de celui de Michel Déon dont il écrit qu’il « aiguise sa lucidité désolée et implacable sans perdre sa faculté d’émerveillement. Il se promène parmi les ruines, mais n’oublie pas de ramasser les dernières pépites offertes à ceux qui n’ont jamais cédé au renoncement ni au désespoir. » Il consacre un beau texte à François Bott, estimant qu’il est « de ceux qui écrivent leurs livres en se promenant dans les villes, en flânant, en sachant trouver aux décors du quo

L'excellent écrivain Christian Authier.

L’excellent écrivain Christian Authier.

tidien des airs de cour de récréation éternelles propices aux vagabondages de l’imagination. » Et celui dans lequel il dépeint Patrick Modiano : « Ce romancier archiviste plonge sans cesse dans le maelström de la mémoire. Sa mémoire, la mémoire collective, la mémoire de personnages réels ou inventés. C’est un kaléidoscope ou un manège. On en ressort souvent avec les yeux brouillés et le cœur à l’envers. »

Il ne faut pas non plus passer à côté des portraits qu’il nous donne à lire d’Eric Holder, d’Eric Neuhoff, de Michel Houellebecq, de Pierre-Louis Basse, de Stéphane Denis, de Bernard Chapuis, de Jérôme Garcin, de Sébastien Lapaque, ou de Benoît Duteurtre. Et comment oublier ces écrivains défunts, mais toujours bien présents dans nos mémoires et nos cœur : Frédéric Berthet, Roger Nimier, Félicien Marceau, Frédéric H. Fajardie, Michel Mohrt… Ce Dictionnaire chic de littérature française est une totale réussite ; il est éclairant, lumineux.

                                                      PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic de littérature française, Christian Authier ; Ecriture. 285 p. ; 22 €.

Quand le style reste souverain…

Grâce à Éric Neuhoff et son «Dictionnaire chic de littérature étrangère», la langue française triomphe.

C’est pire que les migrants. Les livres étrangers entrent chez nous comme dans un moulin (…) Dire que certains traitent les Français de xénophobes. Il n’y a pas plus ouvert, plus curieux que ce peuple qu’on accuse de tous les maux. Est-ce notre faute si nous aimons voyager,

Eric Neuhoff : son dictionnaire de littérature étrangère est d'excellent e qualité. Photo : Laurent Monlaü

Eric Neuhoff : son dictionnaire de littérature étrangère est d’excellent e qualité.
Photo : Laurent Monlaü.

mais sans bouger?» Voilà qui est envoyé, écrit avec fraîcheur, humour, légèreté, distance et panache. Du Neuhoff, tout craché. Celui qui nous a donné quelques-uns des plus pétillants romans de la littérature contemporaine nationale (La Petite Française, 1997, Mufle, 2012), celui qu’on pourrait considérer comme le plus français de nos écrivains nationaux, nous donne à lire aujourd’hui un savoureux Dictionnaire chic de littérature étrangère. Une gageure? Un régal, surtout! Qu’il s’intéressât à la littérature d’ailleurs, on le savait déjà. Il faut être aveugle et sourd (sourd, oui, car sa prose non seulement pétille, mais elle possède sa petite musique bien singulière, comme les bulles d’un Drappier 100% pinot noir qui éclatent contre les parois d’une coupe) pour passer à côté de sa chronique «Affaires étrangères» du Figaro littéraire; certains des textes du présent dictionnaire en sont, du reste, issus. Style? Bien sûr. La chute de son texte d’introduction en est le vibrant exemple: «Dans ma bibliothèque, des réfugiés se cachent par dizaines. J’espère que les pages qui suivent ne pousseront pas les autorités à les reconduire à la frontière.» Il y a peu de chance pour cela. Et c’est tant mieux. Éric Neuhoff nous communique sa passion. Ses textes sur Bracewell, Carver, Roth, Barnes ou Fante interpellent. Jamais aveuglés ni hagiographiques, ils restent d’une lucidité qui force le respect et invite le lecteur normalement constitué à se découvrir – ou redécouvrir – ces grands écrivains. Et quand Neuhoff, à propos de Bukowski constate, amusé, «on l’a beaucoup comparé à Céline : ses bagatelles ne conduisaient qu’au massacre de quelques canettes de bière», on s’incline, et on se dit, pas peu fier, que quand la langue française invite à mieux connaître les grands étrangers, ce n’est vraiment pas mal du tout.

PHILIPPE LACOCHE

Dictionnaire chic de littérature étrangère, Éric Neuhoff, Écriture; 448 p.; 23,95 €.

« Vingt quatre-heures pour convaincre une femme » dans la sélection du Prix Jean Freustié 2015 sous l’égide de la Fondation de France

"Vingt-quatre heures pour convaincre une femme" a fait l'objet d'un article récent  et élogieux paru dans Madame Figaro.

« Vingt-quatre heures pour convaincre une femme » a fait l’objet d’un article récent et élogieux paru dans Madame Figaro.

Frédéric Vitoux, de l’Académie française et Président du jury, Charles Dantzig, Jean-Claude Fasquelle, Annick Geille, Henri-Hugues Lejeune, Eric Neuhoff, Anthony Palou, Jean-Noël Pancrazi et Anne Wiazemsky, ont sélectionné

Pierre Ducrozet Eroica (Grasset) 

Eric Holder La Saison des bijoux (Le Seuil)

Hédi Kaddour Les Prépondérants (Gallimard)

Philippe Lacoche 24 heures pour convaincre une femme (Écriture)

Fabrice Loi Pirates (Gallimard)

Chérif Madjalani Villa des femmes (Le Seuil)

Thomas B. Reverdy Il était une ville (Flammarion)

Le prix Jean Freustié sera décerné le lundi 26 octobre à 18h30

dans les salons de l’Hôtel Montalembert

Créé en 1987 par l’épouse et les amis de Jean Freustié, le prix récompense un écrivain de langue française pour une oeuvre en prose. Dorénavant attribué à l’automne, il a acquis sa réputation par sa longévité et sa dotation, 20 000 euros remis au lauréat.

En 2014 le lauréat était Olivier Frébourg pour La grande Nageuse (Mercure de France).

Contact : prixjeanfreustie@orange.fr

Pia Daix – tél. 06 80 01 05 06

 

D’un prix l’autre

de gauche à droite : Florian Zeller, Emilie de Turckheim, lauréate du prix Roger-Nimier 2015, et Nicolas d'Estienne d'Orves.

De gauche à droite : Florian Zeller, Emilie de Turckheim, lauréate du prix Roger-Nimier 2015, et Nicolas d’Estienne d’Orves.

D’un prix l’autre, eût dit Louis-Ferdinand Céline comme il l’eût dit des châteaux. Je me suis rendu au Fouquet’s pour la remise du prix Roger-Nimier. J’étais joyeux car je savais que celui-ci était attribué à ma copine Emilie de Turckheim pour son roman Le Disparition du nombril (éd. Héloïse d’Ormesson). Emilie était en verve ; son discours de remerciement valait son pesant d’humour, de bons mots, d’élégance. Elle évoqua sa découverte du romancier Nimier, dans la bibliothèque familiale qui contenait Les Epées, égaré entre quelques opus de Gérard de Villiers (SAS). Autour d’elle, les membres du jury étaient hilares. Emilie ne manque pas de panache ; ce prix Roger-Nimier lui va bien au teint. Sa grossesse devait, elle aussi, lui procurer un joli masque de future jeune maman. Car c’est l’histoire de son roman (récit ?). Émilie, dès qu’elle sait qu’elle est enceinte, tient son journal. Sincère, elle confie tout – ou presque, l’essentiel en tout cas : son quotidien de femme enceinte, les anecdotes, ses espoirs, ses tracas ; elle parle de ses amis, de ses amours passées et présentes, de son fils de deux ans… « Et surtout l’émouvante rencontre avec la « petite prune » qui grandit jour après jour dans ce ventre qui lentement s’arrondit et s’alourdit jusqu’à faire disparaître son nombril », comme l’écrit joliment son éditeur en quatrième de couverture. J’étais également ravi de retrouver quelques écrivains, amis ou copains pour certains : Florian Zeller, Eric Neuhoff, Nicolas d’Estienne d’Orves, Arnaud Guillon, Bernard Chapuis, entourés de leurs aînés, Jean-Marie Rouart, Philippe Tesson, Patrick Poivre d’Arvor, Denis Huisman, Didier van Cauwelaert, etc. J’ai dit à Philippe Tesson, l’écrivain de plus axonais de la terre avec moi, que je revenais d’un reportage dans son cher pays de Thiérache ; je lui ai parlé d’Iron (« C’est juste à côté de chez moi », m’a-t-il confié). Florian, Nicolas, Emilie et moi, nous nous sommes donné des nouvelles du microcosme littéraire. C’était pétillant et joyeux comme le champagne Fouquet’s servi alors que sur l’avenue des Champs Elysées, le cortège des voitures accompagnant le roi d’Espagne en visite à Paris, luisait sous le soleil de cette fin de matinée de presque été. Le soir, je me suis rendu à l’hôtel Montalembert où était remis le prix Marie Claire du roman féminin, attribué à l’Iranienne Saïdeh Pakravan (Azadi, éd. Belfond). J’y retrouvais avec plaisir mon copain l’écrivain Cyril Montana et son adorable fiancée, saluait l’écrivain et critique Fabrice Gaignault, rédacteur chef culture à Marie Claire, lui glissait un mot sur Vince Taylor (qui lui a inspiré son dernier roman), juste avant qu’il ne proclamât le nom de la lauréate. Belle ambiance également, à la Maison de la culture d’Amiens cette fois, à l’occasion du vernissage de l’exposition Liberté et contrainte (de Craig Thompson et Edmond Baudoin en compagnie d’autres bédéistes) qui marquait l’arrivée officielle de la bande dessinée à la Maison de la culture. Pour le plus grand plaisir de Justin Wadlow, membre du conseil d’administration de l’association « On a marché sur la bulle », qui a servi de lien entre les uns et les autres. Super !
Dimanche 7 juin 2015

Les portraits gouleyants de Patrick Besson

Dans « Nouvelle galerie », il dresse les portraits d’un vingtaine de personnalités, artistes, comédiens, académiciens, etc. C’est un vrai régal!

Que dire d’autre? C’est un régal. Cette vingtaine de portraits réunis sous le titre adorable de Nouvelle Galerie, est un régal. C’est à la fois dur, vachard, drôle, très drôle. Parfois émouvant. Et quand on gratte, tout est vérifié, bétonné, sérieux. Besson a le rictus imparable. Quand il le décoche, il tape juste. Et fort. Plus de cent kilos de talent dans la tronche, ça peut faire mal. C’est presque du Douillet si ce dernier avait su si bien écrire. Il ne faut pas l’être, douillet, quand on se fait allumer par Patrick Besson. Quand on se fait câliner, ça fait un bien fou. Car c’est écrit, envoyé. Il a un sens inné de la formule, Patrick Besson.

«Les bonnes âmes salopes des lettres»

Il nous croque ici – dans le désordre et liste non exhaustive – l’excellent Jean Yanne («Il a trouvé dans le métier d’acteur ce qu’il n’a pas trouvé dans celui de chansonnier ou d’auteur: un moyen d’exprimer sa gravité.» C’est tout Yanne; tout est dit.), l’indémodable Françoise Sagan (avec ce rappel essentiel: «Il y eut enfin une pétition en faveur d’une grâce fiscale pour Sagan que, sur l’instigation de Jean-François Coulomb et Éric Neuhoff, nous fûmes une trentaine d’écrivains à signer, ce qui fit hurler les bonnes âmes salopes des lettres.»), la craquante Sophie Marceau («Dans La Boum (1980), Marceau est un bébé requin brun.»), du terrifiant Helmunt Newtow («inventeur de la femme tyran»), Mélina Mercouri («la grande rabâcheuse de gaieté grecque»), Grace Kelly («Grace Kelly a grossi. Les communistes monégasques l’appellent Graisse Kelly, mais comme ils sont une dizaine et que personne ne les écoute, le prince Rainier ne les envoie pas en prison.»), les festivals de Cannes (l’année 1968: «l’époque où les marxistes français ont couché avec le plus de jolies filles.» Et puis, il y a ces petits clins d’œil de confidence exquise, page

Patrick Besson.

89, dans le portrait consacré à Emmanuelle Seigner: «Dans le hall du Raphaël, il y a Robert Hue. Le sénateur Robert Hue. On se serre la main, entre cocos. J’ai dit à Emmanuelle que j’étais communiste, c’est peut-être pour ça qu’elle est partie si vite. Ou alors elle avait peur que j’essaie de l’embrasser de force sous la verrière du Raphaël. Parce que moi, je n’ai pas renoncé à la dictature du prolétariat.»

Passent également dans la galerie de portraits Mazarine Pingeot, Carla Bruni, Jean d’Ormesson, Bettina Rheims, Frédéric Beigbeder, Jacques Martin, Patrick Poivre d’Arvor, Michael Jackson et quelques autres.

Patrick Besson a l’aphorisme gouleyant. Sa prose est un Chinon qu’on boit un soir de printemps quand tout s’apprête à renaître.

PHILIPPE LACOCHE

« Nouvelle galerie », Patrick Besson, Mille et Une Nuits, 118 p.; 4,50 euros.