Quelques coups de coeur

ESSAI

Mille Kessel et miscellanées

«Journaliste de métier, écrivain par vocation», se plaisait-il à dire. Mais aussi homme d’action, émigré russe, jeune homme bagarreur, aviateur pendant la Grande Guerre, reporter, courageux résistant, homme de lettres reconnu, admiré, noceur invétéré, épris d’absolu… il n’y a pas un, mais cent, mille Joseph Kessel. Éditeur et écrivain, avec Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout, Marc Alaux dresse un portrait passionnant et original du lion fraternel. La fin de l’opus est augmentée de délicieuses miscellanées, ou, dans le désordre, on apprend de nombreuses anecdotes sur l’écrivain. Parmi celles-ci, les propos d’Henry de Monfreid: «Sous alcool Kessel est déchaîné; c’est la brute russe qui domine tout.» Sacré Kessel! Ph.L.

Joseph Kessel, La vie jusqu’au bout, Marc Alaux, Transboréal; 187 p. 14,90 €.

POéSIE

Darras et l’eau de là

«Écrire, pour Jacques Darras, c’est avant tout partir à la rencontre du monde», estime dans la préface le poète Georges Guillain, à propos de L’Indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle, de Jacques Darras. On ne peut mieux dire. Résolument picard, celui qui ne cesse de se souvenir de son cher Ponthieu et du Marquenterre, aime à suivre les cours d’eau. À l’image de certains poètes et écrivains de la Beat Generation (Brautigan, Kerouac, Ginsberg, etc.), il part du minuscule -exemple: le fleuve côtier la Maye – pour sortir du lit de cette rivière, humide maîtresse, puis embrasser le monde. L’universel. Ici, il prend l’air en Belgique, à Laon, en bières (Chimay et d’autres). Une jolie balade en vers et contre tout ce qui dort. Ph.L.

 

L’indiscipline de l’eau, Anthologie personnelle, Jacques Darras, préf. de Georges Guillain. Poésie/Gallimard; 242 p.; 7,90 €.

ROMANS

La lumière vient de l’Est

Fondé en avril 2015 par la journaliste et écrivain Natalie Turine, Louison Éditions a pour vocation de faire découvrir la littérature russe moderne. Son ambition? Faire lire les auteurs insoumis et libres. Deux romans nous parviennent: Feu rouge, Roman cathédrale, de Maxim Kantor, et Le Hollandais volant, Le spectre de la culture, de Youri Maletski, les deux préfacés par l’excellent Éric Naulleau. Ce dernier, à propos de l’ouvrage Kantor, écrit: «De L’Est, encore. Comme de l’Est vient toujours la lumière, de l’Est nous arrive une nouvelle œuvre magistrale.» De l’Est vient toujours la lumière; il a raison Naulleau. Comme a tout autant raison Kantor quand il écrit, imparable: «(…) pour un homme qui ne vit qu’une fois, mourir est quelque chose de grave.» Avant de mourir: lisez Kantor, Maletski. Et Naulleau. C’est salutaire. Ph.L.

 

Feu rouge, Roman cathédrale, Maxim Kantor, préf. d’Éric Naulleau; Louison Éditions; 749 p.; 29 €. Le Hollandais volant, Le spectre de la culture, Youri Maletski, préf. d’Éric Naulleau; Louison Éditions; 147 p.; 22 €.

 

 

FOLK

Baryton

Installé à Austin au Texas depuis quelque temps, Guillaume Fresneau, ex-fondateur du groupe rennais Dahlia, a mené a bien le projet Redeye. Voici l’album The Memory layers, ravissant, convaincant, à la fois puissant et gros d’un folk-rock vigoureux et énergique, et félin grâce aux mélodies subtiles. De sa voix de baryton, il raconte des histoires où se mêlent nature, religion, amours et rudes contrées. Totale réussite. Ph.L.

The Memory layers, Redeye.

Jacques Darras.

Jacques Darras.

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 « La bande son de mon existence »

     C’est en ces termes que l’excellent Eric Naulleau explique sa passion pour le tout aussi excellent rocker Graham Parker. Il lui a consacré un livre.

Eric Naulleau n’est pas n’importe qui. C’est un subtil écrivain, un passionné de littérature, un bretteur et passeur qui sait transmettre ses goûts. Animateur de l’émission « Ca balance à Paris », il a également été l’éditeur  des livres de Graham Parker aux éditions L’Esprit des Péninsules. Quant à Parker, génial auteur-compositeur, interprète et show man flamboyant, on dit de lui qu’il est le Springsteen anglais. Leur rencontre donne Parkeromane, un livre tout aussi passionné et flamboyant. Et original. Rencontre avec Eric Naulleau.

Que représente pour vous Graham Parker ?

C’est la bande son de mon existence. Ses chansons m’accompagnent depuis quarante ans maintenant. Et, sans tomber dans la folie, j’ai vérifié qu’il y avait une chanson de Graham Parker qui correspondant à chaque situation de l’existence. Ca m’a servi de boussole, comme dirait Matthias Esnard. Lui, c’est l’Orient ; moi, c’est Graham Parker.

Vous avez édité Graham Parker à L’Esprit des Péninsules. Ne seraient-ce pas d’abord ses textes qui vous ont séduit, ou serait-ce le tout, l’auteur et le compositeur ?

C’est le tout ; je suis très binaire en matière de rock. J’aime la musique boum boum. Je suis néanmoins très sensible à la qualité des textes rock. Et c’est vrai qu’il y a une qualité littéraire chez Graham Parker, qualité que je n’ai pas été surpris de redécouvrir dans son roman et ses nouvelles.

Vous avez découvert Graham Parker au concert du Stadium, à Paris, en 1977.

Il y avait du monde ce soir-là. L’agent actuel de Michel Houellebecq, François Samuelson, y était ; il m’a montré son billet de 1977. Et je lui ai dit, pour le calmer, que j’allais faire signer mon billet de ce concert – que j’ai aussi gardé – par les cinq membres de la Rumour. C’est ce que j’ai fait car je me suis dit : il faut quand même que chacun reste à sa place. La petite confrérie du 15 décembre 1977 se reconstitue petit à petit. Mon premier concert était un concert de Graham Parker ; ça laisse des traces indélébiles.

Dans quelles conditions avez-vous été amené à éditer ses textes à L’Esprit des Péninsules ?

J’étais en voiture avec un ami ; nous allions en Bulgarie. A la radio, passe une chanson inconnue de Graham Parker. Un peu plus tard, je lui ai écrit. Il m’a renvoyé une réponse manuscrite. Il me donne la provenance de la chanson. On commence donc à correspondre. Il me dit qu’il a recueil de nouvelles en préparation. Voilà. Je le lis ; je décide de l’éditer car, à mon avis, c’est un grand auteur que la France a reconnu contrairement à l’Angleterre et les Etats-Unis. Et ensuite, j’ai édité un roman.

Est-ce que le travail d’édition fut facile ? Etait-il exigeant ?

Il m’a fait confiance, comme moi je lui avais fait confiance en tant qu’auteur. La traductrice était très chevronnée. Elle était elle-même très impressionnée par la qualité des textes. Là, je n’ai pas seulement accompli un acte de fan, mais un acte d’amoureux de la littérature. Je pense vraiment que son recueil de nouvelles Pêche à la Carpe sous valium est admirable. Que ce soit comme artiste, auteur ou comme ami, je vais de satisfaction en satisfaction avec Graham Parker.

Vous êtes donc de vrais amis.

C’est même un ami de la famille. Ca lui arrive de venir diner à la maison quand il est de passage. Je raconte aussi que je vais chaque année à Minneapolis pour ses concerts ; il m’est arrivé d’y entraîner toute une partie de ma famille une dizaine de fois, alors que mes enfants sont plutôt intéressés par le rap. C’est une amitié qui s’est faite petit à petit. Ce n’est pas un Anglais pour rien. Il a des défenses. C’est une amitié qui s’est consolidée au fil des années. Nous nous considérons mutuellement comme des amis. De plus, il est assez sensible sur le fait que je le considère comme un rocker mais également comme un artiste complet. C’est quelqu’un qui est très fort en matière de littérature ; il a une vision du monde. C’est un être humain qui dépasse largement le simple fait d’écrire des chansons et de les interpréter. C’est aussi pour cela qu’on a fait ce spectacle aux Bouffes du Nord car il y a dans ses chansons, et dans le livre que j’ai écrit (j’essaie d’être à la hauteur de mon modèle), matière à faire un spectacle ce qui n’est pas le cas de tous les rockers.

Il a été catalogué comme artiste de pub rock à ses débuts. Comment définiriez-vous son style aujourd’hui ?

C’est très étrange. Il y a une seule chose qui fait grimper Graham Parker dans les sommets de rage, c’est quand on le catalogue son style de pub rock. Cette étiquette n’a aucun sens ; il suffit d’écouter du vrai pub rock pour s’en rendre compte. Lui, c’est une synthèse de rock à la Rolling Stones, de soul à la Aretha Franklin, de soul à la Van Morrison (à qui on le compare beaucoup) ; vous ajoutez à cela Otis Redding. Vous ajoutez à cela qu’il est apparu dans les années punk (même s’il n’a rien à avoir avec ce mouvement) ; en un sens il est tout de même porté par cette énergie originelle. C’est une synthèse de toutes les musiques que j’aime. Il y a même du reggae avec la chanson «

Eric Naulleau : fan inconditionnel de Graham Parker. Il lui rend un vibrant hommage dans un livre passionné et passionnant.

Eric Naulleau : fan inconditionnel de Graham Parker. Il lui rend un vibrant hommage dans un livre passionné et passionnant.

». Une synthèse reggae, soul, rock, blues.

Votre livre avait d’abord été publié chez Gawsewitch. Aujourd’hui, il est réédité chez Belfond. Est-ce une édition augmentée ?

Oui, c’est une édition très augmentée, et c’est même, à mon avis, l’édition définitive. Il y a une centaine de pages en plus. Il y a également tous les derniers développements de son œuvre. A la fin, je lui demande d’évoquer une chanson par album et lui demande de raconter d’où ça vient. J’ai ajouté des passages : il est revenu jouer en solo à Paris, puis avec la Rumour. Et il s’est passé quelque chose de très étrange puisque le troisième personnage du livre est devenu Minneapolis où je me rends chaque année et où je suis resté une semaine la dernière fois. Il y a trois personnages : Graham Parker, Minneapolis et moi car il s’agit aussi d’une sorte d’autobiographie.

Votre livre tient effectivement le l’essai, de la biographie, de l’autobiographie. Un livre à trois voix car il y a la voix de la ville.

La voix de la ville est très importante. Toutes les découvertes que je fais dans cette ville ; les découvertes littéraires. J’ai passé des moments dans un café formidable avec des personnages plus fêlés les uns que les autres. Parler, Minneapolis, l’été… tout ça forme un tout et qui rythme ma vie car il n’y a pas un 14 juillet que je ne passe là-bas. Il est aussi beaucoup question du centre d’art moderne de la ville. Et j’ai un peu conçu mon livre comme une œuvre d’art moderne, par fragments, dans le désordre chronologique. J’ai voulu donner à ce livre la forme d’une œuvre littéraire et un peu plastique ; j’espère que j’y suis parvenu. C’est au lecteur de me le dire.

Est-ce qu’il continue à écrire des textes purement littéraires ?

Je sais qu’il a commencé quelque chose ; je l’y encourage vivement. Il va se mettre en sourdine ; il ne fait plus de concerts avec le groupe. Et je crois que ça n’arrivera plus : je crois que je l’ai pour la dernière fois à Bristol il y a un mois. Je pense qu’il aura plus de temps pour l’écriture. J’espère pouvoir reprendre un peu de service dans l’édition pour pouvoir publier le prochain livre de Graham Parker. C’est un portraitiste formidable comme en témoigne son livre Pêche à la carpe sous Valium. De plus, c’est un autodidacte ; il vient d’un milieu où la littérature n’avait pas le droit de cité. Pas un milieu de culture littéraire. C’est donc assez miraculeux la qualité de ses textes de chansons et ses textes littéraires.

Si vous deviez le comparer à un écrivain ou à quelques écrivains, à qui le compareriez-vous ?

Ce n’est pas facile car il n’appartient pas à une famille littéraire très identifiable… Il faudrait que ce soit un Anglais car Graham Parker reste très anglais, bien qu’il ait vécu trente-cinq ans aux Etats-Unis. Donc ce serait un écrivain anglais avec cet humour anglais assez inimitable, cette ironie, cette distance envers la vie.

Quels sont vos projets de journaliste, de critique, d’homme de médias et d’écrivain ?

Je projette de persévérer dans mon travail à la télévision avec ces deux émissions que j’anime (et qui cette années marchent bien toutes les deux). Je viens de finir un script de cinéma. Un polar. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice sous forme de polar. J’ai rencontré un producteur qui se dit intéressé. Mais ça ne pas dire qu’il va passer à l’acte rapidement. J’ai un réalisateur qui est un jeune Français installé à Los Angeles. Et j’ai écrit le rôle d’Orphée, je l’ai écrit précisément en pensant à Matthieu Amalric. Je vais proposer ce projet à d’autres producteurs. J’ai également la moitié d’un roman dans un tiroir, moitié de roman qui me saute aux yeux à chaque fois que j’ouvre le tiroir ; il me saute aux yeux comme un remord.

                                                      Propos recueillis

                                                      PHILIPPE LACOCHE

Yann Moix : « Léa, je l’adore ! »

           Nous avons rencontré Yann Moix à Paris. Il nous parle de ses débuts dans l’émission « On n’est pas couché » mais aussi de ses projets.

    Depuis son arrivée dans l’émission On n’est pas couché, de Laurent Ruquier, aux côtés de Léa Salamé,  sur  France 2, Yann Moix est sous les feux de la rampe. Excellent romancier (il faut lire Anissa Corto et Naissance, deux livres essentiels qui témoignent de ses grandes qualités d’écrivain), cinéaste talentueux et drôle (le succulent Podium), il se révèle un intervieweur de haut vol, percutant, étonnant, tantôt cinglant, tantôt laudatif et passionné. Littéraire et bretteur toujours. Rencontre au Rouquet, sur le boulevard Saint-Germain.

Quelle est la genèse de votre arrivée dans l’émission On n’est pas couché ?

Tout commence en 1996. Laurent Ruquier m’avait demandé de venir participer à son émission sur France-Inter à l’occasion de la sorte de mon roman Jubilations vers le ciel ; à l’époque, son émission s’appelait Rien à cirer. Depuis ce moment, malgré quelques espacements dans le temps, j’ai toujours travaillé avec lui. Parfois, pendant des années, je ne l’ai plus vraiment vu. Dans les années 2000, il a fait appel à moi comme chroniqueur.  De 2010 à 2014, j’ai participé à son émission On va s’gêner ! Puis, j’ai participé aux Grosses Têtes, l’an dernier, sur RTL.  Un jour, il m’a demandé si j’étais partant pour On n’est pas couché. C’était il y a un an.

Est-ce que vous avez hésité ?

Pas une fraction de seconde ! D’une part, pour admiration pour Laurent ; d’autre part, c’est un poste qui ne se refuse pas.

Qu’est-ce qui vous intéressait ? Le fort impact médiatique ? Ou faire passer des messages, des idées ?

Faire passer des choses. C’est le service public. Mon idée ? Utiliser ma petite culture, et mon intelligence moyenne, mais personnelle, pour trouver des angles afin de défricher des aspects de l’actualité. C’est passionnant car dans une même émission, on peut trouver Alain Finkielkraut et Sylvie Vartan. Le grand écart, j’adore ça, moi qui aime autant Michel Delpech que Franz Liszt. J’adore à la fois Frank Zappa et Michel Delpech. Donc, ça me parle. Je peux, dans la même journée, regarder Les gendarmes de Saint-Tropez et lire du  Heidegger.

On vous demande aussi des réactions et des commentaires sur la politique. Vous avez une bonne culture en la matière, mais ce n’est pas non plus votre spécialité.

C’est vrai, et ça se ressent.  Au cours des quatre premières émissions, mes interventions sur la politique étaient surréalistes ; elles n’étaient pas dans le coup.  Pour la première fois, au cours de la cinquième émission, Nadine Morano était ma première vraie interview politique.  C’est quelque chose qui s’apprend ; je l’apprends sur le tas. Ca commence à venir.  J’ai compris comment il fallait faire : il faut leur parler d’actualité. Si tu lis leur livre dans les détails, ce n’est pas super intéressant.  J’ai également appris qu’il fallait oublier ses notes, les questions qu’on a préparées…

Comment analysez-vous votre rencontre avec Michel Onfray ?

J’ai des idées très claires là-dessus.  Médiatiquement, il a gagné le combat, mais intellectuellement, je l’ai gagné. J’ai eu le tort de commencer par une agression. Mais je l’ai contraint, presque sans le vouloir, à découvrir une facette de lui, à la fois mesquine et glauque, que beaucoup de gens ont vue. Certes, il a gagné mais je lui ai quand même mis de bons bourre-pifs ! Il a pris de bons coups dans la gueule, mais, il faut être honnête, aux points, il a gagné.  Mes questions étaient tout à fait correctes, voire même d’un très bon niveau. Mais j’ai eu le tort de choisir la forme de l’agression et de l’agressivité. Il s’est donc défendu, ce qui est normal. Mes questions étaient violentes, mais elles étaient aussi intellectuelles. Ses réponses étaient de la cuisine de chez Grasset. Donc ses réponses étaient indignes de mes questions.  Il a donc gagné sur la forme, mais il a perdu sur le fond.  Il s’est révélé ce que je pense qu’il est : un énorme réactionnaire qui n’est pas loin de coucher avec l’extrême-droite.  Peut-être pas avec l’extrême-droite mais avec une droite dure.  Moi j’adore les gens, quelles que soient leurs opinions, mais les gens qui assument leurs opinions.  Hier, il y avait un mec de Valeurs Actuelles qui est pro-Zemmour à 100%, on a pu discuter.  Tandis que Onfray n’assume pas ce qu’il est ; il n’a pas fait son coming out.  Il est glauque ; ça se voit sur son visage qu’il y a un problème.  Il n’est pas en accord avec lui-même. Il faut qu’il fasse son coming out et qu’il dise : « Oui, je suis de droite dure. » Il n’est pas de gauche ; il a  le droit d’être de droite dure ce que lui reproche c’est de ne pas l’avouer. Je veux bien discuter avec un mec de gauche radicale, de droite radicale ; je suis d’une tolérance totale pour les idées.

Comment ça se passe entre Léa Salamé et vous ?

Léa, je l’adore car elle a été d’une immense gentillesse à mon endroit, tout comme Laurent l’a été.  Ils ont tout fait pour m’aider.  Léa m’a même proposé qu’on prépare les questions des politiques ensemble.  J’ai refusé car je voulais me planter avec mes propres défauts.  C’est une fille super généreuse, drôle. On se marre. Il y a une complicité entre nous ; ce n’est pas un truc artificiel ni fabriqué ; j’adore cette fille.  Je vais vous dire un truc : il y avait longtemps qu’il n’y avait pas un duo qui s’entendait bien dans cette émission.  La dernière fois c’était le duo Zemmour-Naulleau.  Polony et Pulvar, s’entendaient bien au début après on sentait que c’était moins ça.  Celui que j’ai préféré de toute l’histoire des chroniqueurs, c’est Naulleau.  C’est le mec capable de dire à Jacques Attali : « Vous n’êtes pas un économiste. » C’est comme s’il avait dit à Georges Brassens : « Vous ne savez pas jouer de la guitare. » Il est fou à lier ! Je l’adore ; j’adore aussi Léa. J’adore Naulleau et Polony.

Vous avez signé pour combien de temps avec cette émission ?

J’ai signé pour trente-huit émissions, c’est-à-dire une année ; pour l’instant, je ne pense pas à l’année prochaine ; il peut se passer des milliers de choses. Ils peuvent en avoir marre ; je peux ne pas convenir. Moi, je n’ai aucun pouvoir ; je me plierai à leur décision.  S’ils me reconduisent parce que ça s’est bien passé, je serai heureux.  S’ils estiment que je n’ai pas été au niveau, je m’inclinerai.

Vous avez interviewé Michel Houellebecq avec beaucoup de pertinence, et vous nous avez envie de lire ou de relire Christine Angot.

Il faut toujours prendre la défense des écrivains dans une société qui les méprise, et parfois même, qui les hait. Les écrivains sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux au monde.  Un pays où il n’y a pas d’écrivains… une ville où il n’y a pas de librairies, c’est inconcevable. C’est là que la pensée a lieu. Quand Onfray a dit : « La pensée ce n’est pas pour vous », sous, prétexte que je ne suis qu’écrivain, c’est d’une bêtise abyssale car un écrivain pense.  C’était terriblement stupide.  Je pense que le problème de Michel Onfray c’est qu’il n’est pas très intelligent. (Ca vous pouvez l’écrire.)

Vous avez longtemps était feuilletoniste au Figaro littéraire. Vous continuez, dans l’émission, à interviewer des écrivains. Vous devez lire énormément ?

A cela s’ajoutent les séminaires que j’anime : sur Francis Ponge, sur Kafka… Les conférences sur Hiedegger après être sorti d’une émission avec Bigard. Et j’ai réalisé Podium.

D’où vous vient ce plaisir du grand écart ?

Le bonheur d’être sur terre.

Vous devez lire très vite.

Non, en fait, au contraire : je lis très lentement.  Je suis d’une lenteur, comme lecteur ! Comme écrivain, je suis rapide ; comme lecteur, je suis lent.  J’ai la même lenteur pour lire Heidegger que pour lire une interview de Michel Sardou ! Il m’arrive dans le cadre de l’émission, de suggérer à Laurent Ruquier et à Catherine Barma, un nom d’écrivain. J’ai une petite légitimité pour inviter un écrivain ; je pense que Laurent me fait confiance.  Ce sont Laurent et Catherine qui dé

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

Yann Moix, à la terrasse du Rouquet, en octobre dernier.

cident au final. Le vrai chef, c’est Laurent. Il faut accepter qu’il soit le chef d’orchestre.  J’aimais bien Aymeric Caron.  Ca, c’est mon ouverture d’esprit car je suis symétriquement opposé à ce qu’il pense, mais j’adore ça. Quelqu’un qui en cohérence avec sa pensée, même s’il est très différente de la mienne, j’aime bien.  Je n’aime pas les chiffres, il adore ça ; il est très très à gauche, une gauche même « tête à claques ». Il est pro-Palestinien d’une manière caricaturale, tandis que je suis plus souvent pro-Israël, il faut le dire.  Il est clair qu’on n’est pas du tout sur la même longueur d’ondes. J’avais beaucoup de plaisir à l’entendre car une opinion qui n’est pas la mienne – comme on peut lire L’Humanité et Le Figaro dans la même journée – j’ai toujours plaisir à l’entendre.  Comme dans un orchestre, chaque instrument vient jouer sa partition. Ce n’est pas parce que la contrebasse n’est pas mon instrument préféré qu’il n’en faut pas dans un orchestre. Aragon était communiste ; c’était un génie. Céline était collabo, c’était un génie.  La littérature, c’est une ouverture d’esprit. Des salauds peuvent être des génies. Des mecs moralement acceptables peuvent être des médiocres.  La littérature, par définition, est une ouverture totale.  La magie de l’art c’est que des pourritures peuvent être des génies ; alors, tous les moralistes paniquent.  Certaines personnes seraient effrayées en connaissant la vie intime de Roger Vailland.  C’est le Sade du XXe siècle.  Je ne suis pas homosexuel, mais je me suis aperçu un jour que la majorité des écrivains que j’aime sont tous homosexuels : Proust, Gide, Fassbinder et Pasolini. Ce sont les écrivains que je préfère au monde ; l’homosexualité est au centre de leurs œuvres.  Je suis en osmose totale avec ces quatre génies qui sont homosexuels, mais le fait qu’ils soient homosexuels ne les détermine en rien ; il atteigne l’universalité par leur homosexualité.  Le raisonnement est valable pour Sartre qui a défendu Staline ; et Sartre est un génie. L’ouverture, c’est la littérature.

Où en sont vos projets cinématographiques et littéraires ?

Je termine un film sur la Corée du Sud et la Corée du Nord où j’ai effectué plusieurs voyages. C’est un très long film.  Et je prépare Podium II. J’ai terminé trois livres : un sur la Corée du Nord (un roman) ; un sur la Terreur (un essai) et un sur le Judaïsme (un essai).  Et j’ai fait une suite à Une simple lettre d’amour qui va s’appeler Neuf ruptures et demie. (C’est la première fois que je l’annonce.) Le titre me paraît pas mal ; j’en changerai peut-être. Chaque chapitre commence à partir du moment où la fille me dit : « C’est fini entre nous. » Tous ces livres paraîtront chez Grasset à qui je suis fidèle.

                                       Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Suis-je un néocon ou un néo coco ?

Dans son numéro du jeudi 28 novembre dernier, Le Point consacre un passionnant dossier intitulé Les Néocons, entendez les « Nouveaux conservateurs à la française ». A la une du magazine, il est expliqué que ceux-ci « détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation », qu’ils sont adeptes du « triomphe de l’idéologie du repli » et que leurs réseaux se déploient tant à gauche qu’à droite. Et Le Point de citer quelques-uns de ces spécimens rares : Patrick Buisson (quelle horreur!), Jean-Pierre Chevènement (mon chouchou; j’aime beaucoup), Henri Gaino (pas mal !), Marine Le Pen (quel horreur! quel malheur!), Arnaud Montebourg (pas mal du tout; adorable en marinière à la Brian Jones), Natacha Polony (mignonne; ex-chevènementiste; le poivre des émissions de Ruquier), Eric Zemmour (abusivement haï; respecté par son complice Eric Naulleau qui, lui, est un gage de qualité puisqu’il aime Graham Parker et la bonne vraie littérature). Je me suis penché attentivement sur le dossier : suis-je un nécon, lectrice, mon amour? Etre rangé au côté de Marine Le Pen et de Patrick Buisson me dégoûte, de Chevènement m’honore, de Montenbourg m’amuse, de Gaino m’intrigue, de Zemmour ne me déplaît point, de Natacha Polony m’excite. Suis-je un néocon, lectrice, ma cambrure? Avant de devenir un vieux con, être un néocon me console. Je me sens proche par certains côtés, oui. J’ai toujours combattu l’Europe des marchés. J’adore mon pays. Les douaniers ne m’ont jamais dérangé même quand, en 1974, ils m’ont gaulé à la frontière belge alors que je tentais de passer en fraude ma Gibson Lespaul Deluxe, achetée discrètement près de la gare du Midi, à Bruxelles. J’aime l’Europe fraternelle, celle dont eussent pu rêver Voltaire et Diderot. J’aime l’Etat. Fils de cheminot, j’adore les nationalisations. La sociale démocratie libérale et festive, communicante, celle des anciens gauchos, néo bobos, me gave sérieux. En fait, je crois que je suis un néo coco, lectrice bientôt mondialisée.

Dimanche 8 décembre 2013