Trois minutes de bonheur dérobées à la mélancolie

C’était la fête de la musique. Tout ce brouhaha insensé. Ces mélodies qui se chevauchent, qui s’annulent, qui s’entremêlent, qui se crêpent le chignon. Depuis quelques années, ça me rend triste, la fête de la musique. C’est certainement pour ça, qu’ici, je n’ai pas envie de mettre de majuscules. Je suis triste chaque année, le 21 juin, car me reviennent les fêtes de la musique d’antan; celle de mon autre vie. À Beauvais, à Abbeville. Les rires de mes enfants. Les moules frites que nous mangions, place de la Poste, à Abbeville, en compagnie d’amis chers, la plupart disparus, dont mon bon camarade Raymond Défossé. Je me saoulais donc de mélancolie, d’une insondable tristesse (qu’aucun Valium, Tranxène, bière artisanale Cadette n’eût pu combattre) à la terrasse du BDM, abruti de souvenirs mous, amer comme un vieux con, quand, soudain, Emmanuel Domont s’empara de sa guitare. Lui et son groupe, Lady Godiva (Jérémy Domont, guitare; Quentin Vias, basse, chœurs; Patrice Delrue, batterie), débutaient leur concert. C’était violent, dru, teigneux. Du vrai rock. Le Domont a fait des progrès énormes. L’air de Paris – où il s’est exilé – lui réussit plutôt bien. Leurs reprises ( » I can’t explain, des Who, «Blietzkrieg pop», Ramones, etc.) me sortirent de ma torpeur. Quand ils assenèrent une chanson des Kinks, je me levai,

Emmanuel Domont, chanteur-guitariste de Lady Godiva

Alain Bron, fondateur de l’Art en chemin.

me postai devant eux. Le batteur, mon pote Patrice Delrue, me fit signe. Je me dirigeais vers le micro du bassiste et me mis à faire les chœurs avec lui. Je me sentais bien; j’oubliais, le temps de trois minutes, ce téléphone qui ne cessait de ne pas sonner. Aphone; amorphe. Silencieux comme un mort. L’amour me tuera. Il y avait des années que je n’avais pas boeufé avec un groupe. Et là c’était avec Lady Godiva et sur une chanson des Kinks. Trois minutes dérobées à la mélancolie; on fait ce qu’on peut. Quatre jours plutôt, j’avais le moral au beau fixe. J’accompagnais la marquise à L’Art en chemin, belle manifestation culturelle; une exposition à ciel ouvert dans divers lieux du sud de l’Oise: Rully-Bray, Raray, Trumilly, Balagny-sur-Aunette et Senlis. Des artistes avaient disposé leurs œuvres dans la nature; une vingtaine d’écrivains avaient rédigé une nouvelle sur le thème de l’animal, nouvelles qui étaient placées sur des bancs, tout au long d’un parcours à travers la forêt. La marquise s’était fendue d’un texte à la fois hilarant et tragique intitulé «Pas de peau»; il y est question d’un accident de voiture provoqué par un sanglier. Alain Bron, l’instigateur de la manifestation, présenta les œuvres en compagnie d’artistes et d’écrivains. Laurent Sirot nous invita à visiter le magnifique prieuré de Rully-Bray, qu’il a restauré en compagnie d’autres occupants des lieux. Il faisait un temps magnifique. La marquise riait aux éclats; pensait-elle à son sanglier? Dans la voiture, sur le retour, nous écoutâmes Kevin Ayers et les Kinks. Je ne savais pas que quatre jours plus tard, je ferai des chœurs en compagnie de Lady Godiva sur une chanson signée Ray Davies. La vie est étrange, parfois. Faute d’être douce.

                                                               Dimanche 25 juin 2017.

The Voïd : des dandys poivrés

 

De gauche à droite : Arthur Dorémus, Arthur Quehen et Maxime Dheilly.

 The Voïd, groupe pop d’Amiens, sort un excellent album qui doit beaucoup au St Peppers.des Beatles, mais aussi et surtout à lui-même. Un régal.

Les bons groupes, chanteuses et chanteurs sont nombreux en Picardie. Les bons disques sont plus rares. Celui que vient de sortir The Voïd, élégant quintet d’Amiens, en est un. Qui sont-ils?Arthur Quehen, 20 ans, étudiant en cinéma, claviers; Arthur Dorémus, 20 ans, étudiant en lettre, basse, piano, chant; Maxime Dheilly, 22 ans, étudiant en philosophie, guitare et chant; Emmanuel Domont, 20 ans, étudiant en lettres, guitare, basse, vocaux; Timothée Mourier, 20 ans, étudiant en communication, batterie. Le groupe existe depuis cinq ans, mais sous sa forme actuelle seulement depuis six mois. A son origine : la rencontre d’Emmanuel, Arthur D.et Maxime. Ils se trouvent pas mal de points communs. Musicaux surtout. Notamment une manière de passion pour les Beatles, époqueSgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.Ces jeunes dandies ont du goût. Et cette, comment dire? influence, fascination, passion, se ressent, bien sûr, sur leur The Quest of Absolute, leur CD qui, disons-le tout de go, frise le sublime. Car ces petits jeunes gens intelligents, proprets et cultivés y développent un talent étonnant qui, souvent, s’éloigne des Fab Four. Ils reconnaissent l’apport des génies de Liverpool. Mais ils n’ont rien de clones. Leur influence est là, certes, mais elle n’a rien d’étouffante, et les Voïd n’en loupent pas une pour s’échapper vers d’autres sentiers : ceux des divins Kinks, de Jules and The Polar Bears, de Procol Harum et de quelques autres immenses oubliés de l’école de Canterbury (premier Soft, Kevin Ayers).Et surtout, surtout, ils savent être eux, sonner avec sincérité, habiter leurs chansons comme ce grand allumé de Modiano sait habiter sa littérature quand il court après ses fantômes dans un Paris qui n’est plus. The Voïd est The Voïd. Point barre. «On essaie de créer quelque chose. On s’appuie sur le modèle des Beatles mais nous ne sommes pas des copies des Beatles», disent-ils. Les vocaux de ce disque sont magnifiques, précis, envoûtants. Les parties de basse, un vrai régal (Dorémus ou Domont? On ne sait pas trop; entretenons le mythe comme c’était le cas dans les middle sixties quand il s’agissait de reconnaître les coups de grattes de Keith Richards et de Brian Jones. A ce sujet, Domont est, justement, un peu le Brian Jones des Voïd. Dandy, lunaire, très littéraire, capable de vous parler de Nimier, de Jacques Laurent ou de Stendhal. Ça fait plaisir dans ce monde de brutes.) Dans le même esprit, la photo sépia de la pochette est délicieusement sixties, oeuvre de Guillaume Eggniton, photographe amiénois qui vit en Chine. Lou Ken, humoriste bosseur et très communicant, qui a pris en main la carrière de The Voïd, annonce qu’après avoir créé son label (Ovid Records) pour le présent disque, espère bien signer d’autres artistes. Sera-t-il leur Brian Epstein ? Why not?

PHILIPPE LACOCHE

The Voïd. The Quest of Absolute.Ovid Records. Contact : 0608997092. management@thevoid.fr