François Morel : le « mélancomique »

Ses chroniques sur France Inter

François Morel.

sont délicieuses d’humour, d’impertinence et de mélancolie. Ses chansons le sont aussi. A la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur, François Morel a l’humour littéraire ; il aime les mots. Ce sont des bonbons qu’il suçote avec gourmandise. La langue française est son amie. Il viendra chanter, le 25 avril, à la Maison de la culture d’Amiens. Il a répondu à nos questions.

François Morel, vous allez vous produire, le 25 avril prochain, à la Maison de la culture d’Amiens. Qu’allez-vous nous interpréter ? L’intégralité de votre dernier album, ou d’autres chansons ?

Le gros du spectacle sera effectivement composé des chansons du dernier album, La vie (titre provisoire). Je travaille avec Antoine Salher qui est plus connecté sur le disque, et moi je suis plus connecté sur la scène. Quand je pense à des chansons, je me dis qu’il faut qu’elles puissent présenter un intérêt scénique. Et il y a aura quelques chansons supplémentaires. Il serait étonnant que je n’ajoute pas une chanson de Trénet. Ca bouge assez souvent, le répertoire ; la semaine dernière, nous avons rajouté une chanson qui figurait sur le premier disque. Le plat principal est le dernier disque et de temps en temps, il y a des petits rajouts.

Avec quelle formation allez-vous vous produire sur la scène d’Amiens ?

Il y a aura quatre musiciens. Antoine Sahler qui est le compositeur, sera au piano, à la trompette et au mégaphone. Tous les musiciens sont multi-instrumentistes. Il y a une clarinettistes-saxophoniste qui fait du clavier de temps en temps. Il y a une percussionniste. Il y a aussi un contrebassiste-guitariste (Amos Mah).

Les critiques ont dit que votre dernier disque était à la fois teinté d’optimisme et de mélancolie. Etes-vous d’accord ? Est-ce que le terme de « mélancomique », attribué à Guy Bedos, vous convient, et pourquoi ?

Oui, il me semble que c’est bien Guy Bedos qui ait inventé ce mot-valise. Oui, ça me va pas mal ! J’aime bien passer d’une émotion à l’autre. C’est un spectacle sur la vie ; il y a donc parfois des virages un peu compliqués. Il y a des chansons très lugubres qui suivent des chansons comiques. Il y a des montagnes russes dans ce spectacle. J’aime bien les films italiens ; j’aime bien ce qui mélange les genres.

Vous aimez la littérature aussi. Henri Calet, Emmanuel Bove, sont-ils des auteurs qui vous parlent ?

Beaucoup, oui. Mes amis, d’Emmanuel Bove, c’est magnifique ; j’avais fait une lecture publique de ce roman. J’aimerais bien ae reprendre. C’est parfois douloureux et…

Comment se sont passés les 28 concerts que vous avez donnés, cet automne, au théâtre du Rond-Point, à Paris ? Qu’en avez-vous retiré ?

En gros, excellemment ! (Rires.) Les gens étaient contents ; moi aussi. Ils étaient ravis ; il y a une petite appréhension quand on arrive dans la salle car le fait que je fasse le chanteur ne convainc forcément d’emblée. Il faut rassurer les gens en leur disant que je n’abandonne pas l’humour. Je ne fais pas le contraire de ce que j’ai fait jusque-là. Sur scène, il y a de l’humour, de la comédie ; je prends parfois les chansons comme des petites pièces de théâtre. Il y a de la musique, de vraies chansons. Ca ressemble aussi à un récital. J’ai envie de rendre un petit hommage moqueur au music-hall d’avant. J’ai des images comme ça d’Yves Montand sur scène, dans son rond de lumière. Et les musiciens relégués dans le fond. Je n’avais pas envie que tout le spectacle fonctionne comme ça, mais j’avais envie qu’il y ait des clins d’œil à cet univers-là.

Vous êtes à la fois chanteur, comédien, parolier, écrivain et chroniqueur sur France Inter. Dans quelle activité vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Mon vrai espace, c’est quand même la scène. C’est là que je me sens le mieux. Pour faire comédien ou le chanteur. Si j’écris c’est moins pour être lu dans les livres que pour me retrouver sur scène et à avoir des choses à dire. Mon activité principale, c’est la scène.

Le fait de venir d’un milieu modeste (père cheminot ; mère dactylo), et de province, a-t-il influencé votre expression ?

J’adore l’univers qu’a vécu mon père dans son enfance. Je pense aussi que si j’ai un goût pour les mots c’est que ceux-ci ne sont pas venus spontanément. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les gens qui s’expriment extrêmement bien. Je n’ai pas le sentiment de m’exprimer toujours très bien dans ma vie. Et si je recherche ça dans mes chroniques ou dans mes chansons, c’est parce que j’ai eu à me battre pour m’exprimer correctement.

C’est la chanteuse Juliette qui a mis en scène votre spectacle. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

C’est la deuxième fois qu’elle me met en scène ; j’aime beaucoup ma collaboration avec elle. On s’entend bien ; on est joyeux ensemble. On bosse beaucoup ; elle est rapide. Elle a plein d’idées. Quand les idées ne sont pas bonnes, on les abandonne et on en trouve d’autres. Elle a une très bonne connaissance de ce qui constitue un récital de chansons. Pour l’ordre des chansons, elle m’a apporté beaucoup de choses. Elle a vraiment travaillé sur la mise en scène ; sur les entrées, les départs. Elle a un grand sens musical, même si c’est Antoine qui écrivait, elle avait aussi son mot à dire, et ses sensations étaient très bonnes.

Quels sont vos projets après cette tournée de concerts ?

J’avais eu une commande Jeanine Roze qui est productrice plutôt dans la musique classique ; elle m’avait sollicité pour que je fasse une lecture spectacle autour de Raymond Devos. J’ai fait une première ébauche au Théâtre des Champs-Elysées. Je pense que je vais continuer pour en faire un vrai spectacle.

Et ce serait quand ?

Je ne sais pas car j’ai encore envie de défendre mon dernier album.

                                               Propos recueillis par

                                               PHILIPPE LACOCHE

 

L’hiver humide est indéfendable

De gauche à droite : Thaïs, Jean-Pierre Ternisien et Fred Thorel.

       Noël et ses vacances étranges sont déjà si loin. Étranges, oui, avec son froid humide, glaçant qui transperçait mes deux pulls et mon duffle-coat de vieux soixante-huitard attardé. Que faisais-je? Je lisais, écrivais, sortais peu. Quand je sortais, je me rendais dans l’un de mes bars préférés, le BDM, en plein centre-ville. Je savais que Rico, Mamat, Louis ou Andy, derrière le comptoir, aurait toujours assez de cœur pour éteindre ma mélancolie chronique en diffusant les bonnes odeurs d’une mélodie des Kinks, de Procol Harum ou un vieux Stones époque Brian Jones. Alors, je levais le nez de mon demi de Cadette et regardais, las, les guirlandes sans joie qui pendaient au-dessus de la place Gambetta. Un soir, je m’égayais en compagnie de mes amis Thaïs, adorable chanteuse-pianiste qui libère souvent ses mélodies-Satie sur Youtube; Fred Thorel, homme de culture, et Jean-Pierre Ternisien, toujours fraternel comme un légionnaire aux avant-postes, mon ami de comptoir. Mon ami tout court. Nous parlions de la vie qui va, du temps qui passe, de cette saleté d’hiver qui nous met le vague à l’âme et la soif au cœur. Et de littérature, bien sûr. La littérature, il n’y a que ça de vrai. Une vraie consolation quand les amours versatiles se consument comme les mégots de gauloises dans les cendriers en aluminium du regretté Henri Calet. L’hiver humide est indéfendable; il mouille nos âmes de langueurs monotones, bien pires que celles des automnes de Verlaine. Je venais de terminer la rédaction de mon prochain roman; je ressortais un peu de ma tanière de maison de résistant du faubourg de Hem. Un soir, je suis allé au ciné Saint-Leu pour y voir Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch. Je m’y suis ennuyé. Non pas que l’œuvre fût ratée ou mauvaise, non. Au contraire. Mais ces longueurs, ces longueurs mornes au cours desquelles on a la désagréable impression que Jarmusch se regarde filmer. Il y a une tristesse dans ce film; une grande poésie aussi. Cela est indéniable et c’est bien. Paterson, le personnage central, vit à Paterson, dans le New Jersey, ville des poètes William Carlos Williams et Allan Ginsberg. Chauffeur de bus à la vie bien réglée au côté de la délicieuse Laura, Paterson écrit des poèmes sur un petit carnet. Pauvre petit carnet qui finira très mal. Comme tous les poèmes, comme tous les romans, comme tous les mots que personne ne lit et dont tout le monde se fiche. Nous vivons dans un monde de brutes où rien ne dure. «Pas même la mort» disait, si mes vieux souvenirs sont bons, Jean-Paul Sartre. Je suis allé tenter de m’égayer en me rendant au Gaumont pour y voir, en direct, l’opéra Nabucco, en direct du Metropolitan Opera de New York. Giuseppe Verdi est l’un de mes compositeurs préférés. Le plus latin, le plus chantant. C’était délicieux. Quand je suis sorti de la salle, il faisait encore froid et humide. L’hiver est impitoyable. Je me suis mis à penser à Calet et à Bove qui se perdaient dans les eaux glacées et tristes de l’hiver.

Dimanche 15 janvier 2017.

 

La poudre blanche m’inspire et me rend nostalgique

Je suis partout, lectrice. Non pas, lectrice fessue et anxieuse, que j’aie rejoint, par un bond dans le temps, le célèbre hebdomadaire, principal journal collaborationniste et antisémite français sous l’occupation nazie. Non, le Courrier picard, bien-aimé journal issu de la Résistance, ancienne coopérative ouvrière, accueille toujours ma plume toxique et délurée. La preuve. Oui, disais-je, je suis partout. Même à la Maison de la culture d’Amiens où le professeur Bernard Devauchelle s’est vu remettre la Légion d’honneur des mains de l’excellent Olivier de Baynast, ancien magistrat et président de la fondation de l’Université de Picardie. La cérémonie ne manquait pas de tenue ni de charme. Bernard Devauchelle évoqua son parcours sur les mélodies soyeuses du piano de Sandra Moubarak et du violoncelle d’Anthony Leroy. Le récipiendaire est un littéraire; c’est indéniable. Un homme qui cite Céline et Rilke n’est pas seulement un grand médecin; c’est aussi un amoureux des lettres et des arts. À la faveur du cocktail, je me suis retrouvé à la table de Jean Devauchelle, avocat honoraire, spécialiste en droit social, et de Myriam, son épouse. Jean Devauchelle n’est autre que le frère de Bernard Devauchelle. Il m’a raconté par le menu leur enfance, leurs jeux dans le moulin familial du quartier Saint-Leu, où quartier SBernard Devauchelle, au centre, notamment en compagnie de Didider Cagny, délégué régional France 3 Picardie. ils détournaient des diables pour en faire des carrioles et dévalaient de petites pentes pour se retrouver dans les sacs de farine qui explosaient. Le lendemain, j’étais encore dans la poudre blanche jusqu’au cou. (Non, lectrice suspicieuse, il ne s’agit pas de ce que tu crois.) Cette fois, c’était la poudre de nacre du très beau et passionnant musée de la nacre et de la tabletterie, à Méru, dans l’Oise. La visite me passionna. Sur place, je ne cessais de penser au regretté Paul Morelle (1917-2007), critique littéraire au Monde, dont je fus l’ami, et qui était originaire du secteur. Rarement, je n’ai rencontré homme plus fraternel, plus authentiquement de gauche. Paul fut un grand résistant; un grand journaliste littéraire aussi. C’est lui qui me fit découvrir Emmanuel Bove et d’autres écrivains qui, par la suite, ne cessèrent de m’accompagner. Ce fut lui, encore, qui relança le Prix Populiste après que celui-ci fut tombé en désuétude. Oui, je pensais à Paul Morelle, à mes années beauvaisiennes. Les odeurs de l’usine Spontex dans les petits matins d’automne quand un fait divers m’avait arraché de mon lit et que je devais parcourir la campagne, propulsé par l’énergie de mes jeunes années. La poudre – farine et nacre – m’inspire, lectrice. Et me rend nostalgique. Je ne suis décidément bon qu’à ça.

Dimanche 16 octobre 2016.

 

Normandie: impressionnant patrimoine littéraire chez les impressionnistes

Photo prise depuis le bac qui quitte le charmant village d'artistes La Bouille, sur la Seine.

A deux pas de la Picardie, découvrons ce circuit des écrivains entre Le Havre et Rouen. Musées, maisons de romanciers, bancs pour rêver… grâce aux mots : oublier ses maux.

Dire que la Normandie sait mettre en valeur son patrimoine littéraire est un euphémisme. Il faut dire qu’elle est bien dotée. (Pensez que notre chère Picardie, très bien dotée également avec ses La Fontaine, Racine, Claudel, Richepin, Dumas, Verne, Dorgelès, Laclos, etc., n’a jamais apposé une plaque sur la maison de naissance d’un des plus grands stylistes français, Roger Vailland, maison qui existe toujours à Acy-en-Multien, dans l’Oise; la Champagne n’est pas en reste avec notre cher écrivain communiste et libertin – ceci expliquerait-il cela? – puisque aucune plaque de mentionne que le cher Vailland a passé son enfance et son adolescence dans une jolie maison bourgeoise de l’avenue de Laon, à Reims.) Avec, dans le désordre et non sans une certaine subjectivité, Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Jules Barbey d’Aurevilly, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant, Victor Hugo, Jules Michelet, Benoît Duteurtre, etc., la Normandie en impose. Talent par essence, mais aussi talent par l’existence d’une communication exemplaire, efficace, légère et dynamique.

En témoigne l’opération médiatique, menée d’une main de maître par Éric Talbot, attaché de presse de Saint Maritime tourisme, et sobrement – mais joliment intitulée, clin d’oeil aux impressionnistes, of course! – La Normandie impressionnante, promenade littéraire en Seine-maritime. Celle-ci s’est déroulée dans la belle lumière claire et fade de début septembre. Il s’agissait de faire découvrir au pas de course – en deux jours – l’essentiel du patrimoine littéraire situé du Havre à Rouen, à une théorie de journalistes de la presse nationale et régionale. Pour les Picards, ce riche patrimoine littéraire est tout à fait accessible; il faut donc en profiter.

Exemple, au Havre, la promenade à la faveur des «bancs littéraires» (voir notre article ci-dessous). Bel outil, la bibliothèque Oscar-Neimeyer (exilé en Europe au milieu des années 1960, le célèbre architecte brésilien construisit notamment le siège du Parti communiste français, l’ancien siège du journal L’Humanité – un homme de goût! – et la Maison de la culture du Havre), un nouveau lieu confortable et spacieux a pris la place dans le petit Volcan, au cœur de l’espace Niemeyer.

Visite incontournable, celle du Musée Victor-Hugo, à Villequier. On entre dans une ancienne maison d’un armateur «dont la descendance a permis par onze donations de remeubler à l’identique lorsqu’elle fut transformée en 1957», comme le souligne Françoise Marchand, conférencière du lieu. Le musée conserve les souvenirs des séjours des deux familles Hugo-Vacquerie «unies par le mariage, puis la noyade tragique du couple Léopoldine Hugo-Charle Vacquerie». Il ne faut non plus se priver de visiter l’exposition Portrait de la France en vacances, à l’abbaye de Jumièges (jusqu’au 13 novembre prochain). Établie en collaboration avec l’agence Magnum Photos, elle présente une sélection d’oeuvres magistrales extraites de séries de quatre photographes (dont Henri Cartier-Bresson). Thème: l’évolution de 80 années d’arts de la représentation des vacances. À Rouen, Flaubert n’est, bien sûr, pas oublié avec l’hôtel littéraire Gustave-Flaubert dédié à l’immense romancier né dans cette ville où il a passé une bonne partie de sa vie.

 

Il ne faut se priver de visiter l’exposition « Portrait de la France en vacances », à l’abbaye de Jumièges

 

On n’oubliera pas de visiter le musée Pierre-Corneille, à Petite-Couronne, installé dans la maison que le dramaturge hérita de son père. Mobilier d’époque, peintures, éditions rares… un vrai bonheur! Le plaisir de l’esprit et des yeux, on le trouve encore en découvrant l’adorable ville de la Bouille, village d’artistes, que l’on visita sous la délicieuse et charmante présence d’Agnès Thomas-Maleville, descendante d’Hector Malot. Connu pour son bac qui assure la navette entre les deux rives de la Seine, c’est dans ce village que naquit Malot et que vint peindre Alfred Sisley. À Rouen toujours, faisons une halte au Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine, dans la demeure du XVIIIe siècle, où se trouve la chambre natale de Flaubert dans le logement de fonction de son père, chirurgien de l’Hôtel-Dieu. Étonnante et adorable Normandie littéraire!…

PHILIPPE LACOCHE

 

Les bustes de Beauvoir et de Sartre

Si littéraire Normandie! Quand on sort de la jolie gare de Rouen, impossible de ne pas passer devant le Métropole café. Un établissement à l’ancienne, tant dans le mobilier que dans l’atmosphère. On pourrait y croiser Emmanuel Bove, Henri Calet ou Pierre Mac Orlan. C’est à cet endroit que Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre se donnaient rendez-vous quand ils enseignaient en Normandie (lui au Havre, où, dit-on, il écrivit La Nausée; elle à Rouen). L’anecdote eût pu rester au stade de la légende, voire – horreur! – de la rumeur. Non: le Normand a de la mémoire littéraire. En témoignent une plaque explicative et les bustes de deux écrivains essentiels (désolé, Jean-Paul: on sait bien que l’Existence précède l’Essence!). Ph.L.

Le Métropole café, 111, rue Jeanne-d’Arc. Tel. 02 35 71 58 56.

 

Des bancs et des contacts

Une promenade littéraire au Havre ne peut se faire qu’avec le parcours des vingt bancs littéraires (notre photo) disposés à des endroits stratégiques de la ville. On peut ainsi découvrir des extraits des livres de grands auteurs (Balzac, Zola, Sartre, Duteurtre, Quignard, etc.) dans lesquels ils décrivent la ville portuaire ou même le lieu précis où vous vous trouvez. L’idée est succulente, inventive, géniale! (www.promenadelittéraire-lehavre.fr).

Autres contacts: Musée Victor-Hugo, 76490 Villequier, 02 35 56 78 31, www.museevictorhugo.fr. Abbaye de Jumièges, 24, rue Guillaume le Conquérant, 76480 Jumièges, 02 35 37 24 02. Best Western Gustave-Flaubert, 33, rue du Vieux-Palais, 76000 Rouen, 02 35 71 00 88, Hotelgustaveflaubert.com; Musée Pierre Corneille, 502, rue Pierre-Corneille, 76650 Petit-Couronne, 02 35 68 13 89, museepierrecorneille.fr

 

 

Tendresse ancienne sous ciel gris et dans la brutalité du monde

Un matin d’hiver. Ciel gris plomb et bas comme le front d’un national. Je marche, rêveur. Pas vraiment gai, non. La vie n’est que ça : des hauts et des bas. Comme pour les filles : de beaux petits hauts et de soyeux petits bas. Je marche, rêveur, mélancolique. Devant moi, sur le trottoir, un couple de personnes âgées marche. Ils se donnent le bras. Le monsieur sur sa canne ; la dame s’appuie sur lui. Emouvant. On sent de la tendresse, de la résignation lucide. De la force et de l’espoir aussi. Même sous ce ciel boursouflé de mélancolie. Pourquoi, je te raconte ça, lectrice, mon amour ? Je ne sais pas. Comme ça. Car la vie est remplie de ces minuscules moments d’étonnement, de mystère, de poésie douce-amère. Que faire quand c’est l’hiver, qu’il fait gris et humide ? Comme nombre de personnes, je me suis fait vacciner contre la grippe, ce qui ne m’a pas empêché de tomber malade comme une bête. Une semaine d’arrêt. Puis une semaine de vacances. Que faire quand on se transforme en poisson rouge et que l’on évolue dans l’eau grise de ce temps d’étain ? Lire. Ce que je fis. Je me suis régalé d’un Simenon sorti en poche (Folio), L’Etoile du Nord, quelques nouvelles merveilleuses. La précision rassurante de Simenon, l’un des plus grands écrivains du XXe. Patrick Modiano reconnaît qu’il lui doit beaucoup, comme il doit beaucoup à Emmanuel Bove, ce dépressif joyeux et irrésistible car lucide et impitoyable avec lui-même. Dans « L’Etoile du Nord », nouvelle éponyme, Maigret est aux prises avec une jeune fille de bonne famille, en fugue, qui se fait passer pour prostituée après avoir passé la nuit avec le représentant d’une maison d’édition musicale. Ce texte est sublime d’efficacité, de détachement ; on dirait du Stefan Zweig. Lu aussi, deux livres de vrais raconteurs d’histoires : La Griffue (éditions Presse de la Cité, coll. Terres de France) de mon ancien confrère Jacques Béal, une savoureuse histoire de chasse-marée ancrée au milieu du XIXe

Un couple d'octogénaire se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

Un couple d’octogénaires se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

entre Boulogne-sur-Mer et Paris. De vrais personnages. Un foisonnement d’informations historiques (on reconnaît là la précision du grand reporter qu’il fut) et une intrigue qui vous tient en haleine. Je vous en reparlerai dans la page livre de ce journal bien aimé. Autre livre que j’ai apprécié : Un souffle de liberté, d’Alain Lebrun (éditions Marivole, coll. Année 60) dont tu pourras livre, lectrice convoitée, la chronique que je lui ai consacrée dans la page Livres du Courrier picard de ce jour. Alain Lebrun, romancier du Santerre, est un raconteur d’histoires. Ici, ce sont les années soixante et son modernisme naissant qu’il dissèque avec nostalgie, grâce et humour. Il y a du Eugène Sue et du Jules Vallès dans ses livres. Et j’ai attaqué le dernier livre de Patrick Besson, Ne mets pas de glace sur un cœur vide (éditions Plon). Là c’est XXe siècle finissant que peint le romancier. Le point commun de ces trois livres : faire passer la grande Histoire dans leur histoires. C’est aussi le rôle du chroniqueur qui regarde, sous le ciel gris plomb de l’hiver humide, un couple d’octogénaire qui, tendrement, se donne la main malgré la brutalité du monde.

                                                      Dimanche 10 janvier 2016

L’ombre de Vailland à la Fête de L’Humanité

 

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Même sous la pluie et les pieds dans la boue, la Fête l’Humanité, c’est toujours un plaisir. J’aime descendre à la station du Fort d’Aubervilliers, monter dans la navette, patienter à cause d’une circulation infernale, passer sous le tunnel, contempler la multitude de tristes, banlieusards, dignes d’Emmanuel Bove. J’aime contempler ces paysages grisonnants comme mes cheveux qui défilent, mouillées par cette pluie tiède de presque automne. Je rêve comme rêverait un mauvais militant, loin de l’action, loin de tout, engoncé dans une mélancolie douillette, individuelle. Je me ressaisis, réveillé par les dialogues de mes voisins de bus. Ils parlent des salaires minables, du stress au boulot, des conditions de travail épouvantables. Les effets collatéraux du capitalisme dans toute son infecte splendeur. On se sent seul, devant la machine ultralibérale, empêtré dans ses problèmes de frics, constamment aux abois, traqués par son compte en banque. A la Fête de l’Humanité, on se sent un moins seul. Ca fait un bien fou. J’y ai retrouvé mes copines et copains écrivains, Valère Strasaselski (dont le très beau roman, Sur les toits d’Innsbruck, paru au Cherche-Midi, se retrouve sur plusieurs listes de prix ; il signait également son beau livre La Fête de l’Humanité, comme un air de liberté, paru chez le même éditeur), Michel Embareck (qui défendait son dernier roman : Personne ne court plus vite qu’une balle, publié aux éditions de L’Archipel), Didier Daeninckx et Jérôme Leroy (avec qui nous avons longuement parlé de son superbe dernier roman, Jugan, qui vient de paraître à La Table ronde et qui figure sur les premières listes des Prix Renaudot et Décembre). Avec ce dernier, je suis allé dîner, samedi soir, au stand de Bordeaux. Au menu : Grave et entrecôte bordelaise. Et surtout, longues discussions fraternelles et littéraires, où la littérature laissait place à la politique (au marxisme pour être précis). Le lendemain, je me suis rendu à la conférence que donnait la charmante Marie-Noël Rio – ayant droit de Roger Vailland -, journaliste, écrivain, auteur notamment de Pour Lili, aux Éditions du Sonneur (2005) dans lequel elle raconte les dernières heures d’Elizabeth Vailland, épouse du grand romancier résistant communiste. Marie-Noël Rio, qui a notamment procédé, avec conviction et compétence, à la réédition de textes de Vailland, œuvre avec passion pour que l’auteur des Mauvais coups soit lu ou relu, et, qu’enfin, il soit reconnu pour ce qu’il est : l’un des meilleurs stylistes de la langue française. J’en profite pour rappeler non sans tristesse, qu’aucune plaque n’orne la façade de sa maison natale à Acy-en-Multien, dans l’Oise (oui, Vailland est picard) ; il n’en existe pas non plus sur celle de l’avenue de Laon, à Reims, où il passa son enfance et son adolescence et où, en compagnie de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il fonda le mouvement poétique Le Grand Jeu. On est en droit de penser que cette absence de mémoire est regrettable.

                                                          Dimanche 20 septembre 2015

Les essuie-glaces d’un Français moyen sous le règne de François Hollande

Jérôme Leroy (à gauche) et Jérôme Araujo, rue des Lombards, une nuit d'hiver, à Amiens (Terre).

Jérôme Leroy (à droite) et Jérôme Araujo, rue des Lombards, une nuit d’hiver, à Amiens (Terre).

Il se met à pleuvoir sur le pare-brise de ma Peugeot 206. Mes essuie-glaces font un boucan d’enfer comme ceux des véhicules des gens de la classe dite moyenne sous le règne de François Hollande. On pourrait parler aussi parler des essuie-glaces de la voiture de Columbo mais… Mais non, l’écrivain lillois Jérôme Leroy, qui se trouve à mes côtés, lui, ne parle que du charme de l’hiver picard. Il doit penser à une nouvelle de Pierre Mac Orlan, à un roman d’Emmanuel Bove ou d’un récit d’Henri Calet. Comme c’est un homme modeste, il n’en dit pas plus. Nous descendons Jérôme Araujo, secrétaire général de la Maison de la culture qui, quelques instant plus tôt, avait ouvert les portes de ses locaux à l’Université populaire qui y organisait une conférence avec Jérôme Leroy. Thème : l’impact du roman noir sur la société. Voilà, tu sais à peu près tout, lectrice. Je pourrais m’arrêter là, aller me coucher. Je mettrai ce que dans notre jargon de la presse, il convient d’appeler un bouche-trou pour combler l’espace blanc qui pendouillerait comme un vieux marcel sale en dessous de ces lignes. Mais non : comme j’ai bon cœur, je continue lectrice de chair, ma fée fessue et mamelonnée comme un Maillol. Lors de sa conférence, Jérôme Leroy a d’abord rappelé la différence entre roman policier (anxiolytique et respectueux des institutions) et roman noir (anxiogène et qui se contrefout des institutions). Et, il parla avec bonheur de son excellent roman Le Bloc, sorti il y a quelques années, et qui met en scène Le Bloc Patriotique, un parti d’extrême droite qui ressemble fort à celui qui fut longtemps dirigé par un père avant que sa fille ne reprenne le flambeau. Comme le rappelle non sans humour Leroy, il y décrit une manière de Nuit des petits couteaux. La conférence était suivie de la projection du remarquable film Série noire, d’Alain Corneau, avec notamment Patrick Dewaere, sublime dans sa folie (les coups de tête qu’il donne sur le capot de bagnole sont réels et quand il semble à moitié assommé, il l’est réellement), et l’adorable Marie Trintignant, 16 ans, qui se met nue devant Dewaere, avec son corps velouté, tout en appétissantes rondeurs ; un corps pour lequel n’importe quel mec se damnerait et qui conduirait à ne plus jamais écouter la moindre mélodie de Noir Désir. Le film n’est pas bon ; il est sublime. Ensuite, Jérôme Leroy et moi avons parcouru Saint-Leu pour tenter de trouver un rade d’ouvert afin d’y réaliser une interview. Peine perdue. Il était plus d’une heure et nous étions lundi. Nous nous rabattîmes donc sur le bar de son hôtel où le jeune homme de service se mit à discuter longuement avec nous, nous proposant ses points de vue sur la littérature et la société. C’est passionnant. Passionnant, il l’était aussi le débat mené par Anne Martelle qui recevait Marc Lavoine qui, avec son dernier livre L’homme qui ment (Fayard) raconte sa famille dans les années soixante ; il dresse en particulier un portrait tout en tendresse de son père, communiste de banlieue, hâbleur et coureur de jupons                                                                                                Dimanche 22 février 2015.

Salut, Jean-François !

      C’était une intelligence rare ; c’était aussi un artiste. « Un point de repère dans la culture picarde », comme le souligne son ami de toujours,  Raymond Défossé. Jean-François Danquin nous a quittés, mercredi, en début d’après-midi. Il nous manque déjà. Docteur ès lettres de la Sorbonne (il avait soutenu sa thèse sur Paul Morand), il était fou de littérature. Lorsque nous nous croisions, dans les rues d’Amiens, souvent dans notre cher quartier Saint-Leu, quelque fût le temps, nous discutions longuement des écrivains qui nous avaient bouleversés (Roger Vailland, Blaise Cendrars, Henri Calet, Emmanuel Bove) ou intrigué (Paul Morand, les Hussards, Drieu la Rochelle, Brasillach), ou des chanteurs de rock (Van Morrison, Dr Feelgood). Sa culture en matière culturelle était immense. C’était un homme de liberté, d’une grande tolérance, capable d’aimer à la fois Dubuffet et Andy Warhol, l’art brut ou africain et les plus peintres les abstraits du FRAC. Nous avions fait connaissance, grâce à Raymond Défossé, en 1982. Je travaillais à la fois à L’Aisne Nouvelle et à la revue de rock Best. Il était

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l'oubliera pas de si tôt.

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l’oubliera pas de si tôt.

alors directeur des affaires culturelles au Conseil régional. Avec la complicité de Raymond, il avait mis sur pied les fameux tremplins rock en Picardie. Grace au regretté Thierry Haupais, alors label manager chez Virgin, et au producteur Michel Zacha, nous avions pu enregistrer en live les prestations des groupes picards (F4 Coulé, Sexe des Anges, Karkass, etc.) et sortir une compilation sur le même label Virgin. Lorsqu’il devint responsable de la communication, des activités culturelles et des éditions au Musée de Picardie, il me contacta afin d’inviter des écrivains que nous appréciions (Cyril Montana, Thierry Séchan, etc.). Le jeu consistait à leur faire écrire une nouvelle inspirée par une œuvre du musée, nouvelle qu’il lisait devant un public constitué des abonnés du même musée. Ses peintures ne laissaient pas insensible. Jean-François aimait les gens qu’ils soient célèbres ou totalement inconnus. Il les immortalisait dans ses séries de peintures très réalistes, réalisées à partir de photos qu’il prenait sans cesse, dans la rue, au restaurant, au bistrot. Cet intellectuel de haut vol, cette intelligence vive, cet homme d’une immense culture, cachait une sensibilité rare qu’il dissimulait sous un humour parfois acidulé. Jamais méchant. Il écrivait aussi, sous le pseudonyme de Jean-Louis André, des nouvelles, de courts récits. Notre journal avait publié l’une de ses fictions, il y a quelques années. Oui, les gens et les destins le fascinaient. Le temps qui passe aussi. Comme tous les littéraires. Les rues de Saint-Leu vont être bien tristes sans toi, JFD. Salut, Jean-François !

                                        Dimanche 25 janvier 2015

Dans sanguines de Patrick Besson

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Patrick Besson, écrivain, français; grand voyageur. Un talent.

Avec « Déplacements », il nous propose d’exquises esquisses recueillies

 dans un carnet de voyages élégant, surprenant et sincère.

    Qu’est-ce qui fait courir Patrick Besson ? Mystère. Le journalisme. Peut-être. Son activité – intense – d’écrivain ? Certainement. Seul ou en compagnie, il ne cesse de se déplacer. Pour notre plus grand plaisir. Car lorsqu’il marche, qu’il prend le train, l’avion, le taxi ou le bateau, il pense ; il lui arrive même souvent d’écrire. Ce sont ces écrits qu’il nous livre ici, dans ce succulent Déplacements, publié dans l’excellente collection « Le sentiment géographique » dirigée par Christian Giudicelli.

    Et où se déplace-t-il, Patrick Besson ? Un peu partout : Belgrade, Cancun, Rabat, Casablanca, Marrakech, Paris, Saint-Amand-les-Eaux, Nice, Gennevilliers, Téhéran, Brazzaville, Etats-Unis d’Amérique, Gand, Varsovie, Bangkok, etc.

    Il n’arrête pas. Il en résulte les textes qu’il nous donne ici à lire, souvent courts, directs, bien cadrés, bien envoyés, drôles, élégants, sans graisse. Du vrai Besson. Exemple : « Il n’y a rien au-dessus de la beauté féminine asiatique. J’aime ces jambes légères qui auront toute ma vie six ou sept heures d’avance sur mon désir. » On dirait du Morand ; non, c’est du Besson. Ce sont parfois des aphorismes, amusés, rieurs, ou mélancoliques et pluvieux. Car si Patrick Besson passe beaucoup de temps à nous faire croire qu’il n’a pas de coeur, nous sommes au regret de lui faire savoir qu’il en a. Sinon, il ne serait pas communiste. Il aurait fait des affaires, mené à bien une carrière, aurait appelé à soutenir Manuel Valls ce qui, au fond, revient au même.

    On le suit donc dans ses pérégrinations. A Bangkok, il lit Thomas Mann et Goethe et constate, vif, que « la lecture » est « le seul plaisir solitaire qu’on ait l’occasion de pratiquer » dans cette ville. A Téhéran, il confie que son accompagnateur est « un Paucard iranien : il me chante du Brel, du Joe Dassin, du Charles Aznavour et même du Charles Trenet. » Et, tout près de là, quand une pré-adolescente lui demande d’où il vient, il s’étonne : « Une fillette me fait de grands sourires. En Iran, j’ai la cote avec les moins de seize ans. Je pourrais devenir le Matzneff chiite. »

   Emouvant et intime, il est à Nice ; il parle de sa mère qui, après sa fuite de Croatie et son départ d’Italie, s’était installée dans cette ville chère à Romain Gary et à quelques autres. Il confie qu’il a des photos d’elle en noir et blanc sur la plage de galets : « Elle est en bikini et sourit comme je ne l’ai jamais vue sourire à Montreuil. Elle est encore brune. Elle deviendra blonde à Paris, comme Brigitte Bardot et Catherine Devenue. » C’est beau quand un grand garçon né en 1956 se souvient de sa maman. On a l’impression d’entendre la voix du général de Gaulle, de lire L’Aurore ou Combat en buvant son café, de pouvoir encore croiser Roger Vailland ou Kléber Haedens en entrant au Rouquet. Ces parfums inimitables de Trente glorieuses dans le cœur des grands garçons nostalgiques. Paris, parlons-en. Ou plutôt, écoutons-le, Besson, nous en parler. On comprend à quel point il est amoureux de sa ville. De la Rotonde, où il s’attarde sur le rouge au front des banquettes, il nous fait une sanguine, là où Emmanuel Bove nous eût proposé un fusain. Vous l’aurez compris, ces Déplacements sont de haute tenue et d’une élégance inouïe.

                                                                 PHILIPPE LACOCHE

Déplacements, Patrick Besson, Gallimard, coll. Le sentiment géographique, 126 p. ; 15,50 €.

Cédric Anger : « Lamare va tenter d’être un héros négatif »

    

Cédric  Anger : un réalisateur littéraire, efficace et inspiré. Il aime Emmanuel Bove; c'est un homme de goût.

Cédric Anger : un réalisateur littéraire, efficace et inspiré. Il aime Emmanuel Bove; c’est un homme de goût.

Il ne voulait surtout pas réaliser un film sur la traque d’un serial killer, mais bien dresser le portrait d’un homme complexe. Cédric Anger nous donne à voir un film subtil et superbe, très inspiré d’Emmanuel Bove. Explications du metteur en scène.

Est-ce qu’on retrouve le capitaine de gendarmerie Pineau, commandant de la compagnie de Clermont, et l’inspecteur Neveu, adjoint au chef de l’antenne du SRPJ dans votre film ?

Cédric Anger : Non, eux ne sont pas vraiment traités.  En revanche, est traité le chef de la brigade de Chantilly. Mais on voit deux silhouettes, derrière les battues, derrière tout ça. Et ils sortent du bureau du chef ; leurs noms ne sont pas évoqués, mais il s’agit bien d’eux.  Comme mon parti-pris était de faire le point de vue de Lamare,  et pas celui de ceux qui le traquent, j’ai préféré être dans un sorte de portrait ; on accompagne le mec. Je ne donne pas le point de vue de ceux qui le cherchent.  C’est plus le portrait d’un mec qu’un film sur les traces d’un serial killer.  De plus, dans les portraits des serials killers, tant qu’on ne les trouve pas, leur image grossit dans la tête du spectateur. Alors que là, à l’inverse, le tueur devient de plus en plus ordinaire, banal. On voit que c’est un jeune homme avec ses problèmes.

Le personnage de la fille relève-t-il de la fiction ?

Oui. Je connaissais quelques points : l’histoire de la femme de ménage avec qui il aurait eu une relation et qu’il aurait demandé en mariage.  A partir de ce moment-là, j’ai brodé sur leurs relations car je ne voulais ni embêter la fille concernée qui, à l’époque, ne voulait plus du tout entendre parler de cette histoire ; les gens ont aussi le droit à l’oubli. Et représenter sur l’écran, une personne qui veut rester dans l’ombre, je ne voulais pas. J’ai donc brodé une seconde histoire à l’histoire de Lamare.

Connaissiez-vous depuis longtemps cette histoire Lamare ?

A l’époque des faits, j’avais trois ans. On m’en a parlé. Du coup, j’ai regardé l’émission Faites entrer l’accusé qui, justement, était faite sur la traque. Quand j’ai lu le livre,  ce qui m’a intéressé, au-delà de l’histoire assez fascinante, c’est le personnage Lamare. Son rapport à la nature, à ses parents, à son petit frère, la manière dont il est à la fois fébrile, fragile, quand il dit à ses victimes : « Attention, je vais vous faire mal. » Je me suis dit il y a là un caractère. De plus traiter le film sous forme de la traque d’un serial killer, n’aurait pas marché. En fait, il est en colère. Il a demandé à être dans les forces spéciales, dans le GIGN… tout ça lui a été refusé. Il vivait dans une imagerie militaire un peu virile ; le côté héroïque de tout ça. Il avait été fasciné par les guerres d’Indochine, d’Algérie. Et lui,  son quotidien, c’étaient des voitures volées ; il mettait des PV. Il étouffe dans ce métier de gendarme alors qu’il se rêvait grand militaire.  Ne trouvant pas une place héroïque et positive à ses yeux dans le monde, il va se lancer dans une croisade négative, une croisade folle ; il va tenter d’être un héros négatif. Il va se lancer dans les pas de Marcel Barbeault, un vrai serial killer qui avait terrorisé le département de l’Oise, peu de temps avant. Il prend modèle sur lui. Il a bien du mal à l’imiter car il n’a pas un besoin physiologique ni sexuel de tuer.  Il est parvenu à tuer une personne ; les autres ont été blessées dont une grièvement (elle ne s’en est jamais remise).  Il trouvait le travail de ses collègues médiocre ; il remettait en cause le fonctionnement de la gendarmerie. Il les a donc roulés dans la farine.  Il leur a montré qu’il était plus malin qu’eux ; il y avait, comme ça, un jeu du chat et de la souris. Il se disait : « Comme la hiérarchie m’a refusé les postes importants, je vais les tourner en ridicule. Je vais montrer tous les dysfonctionnements de la gendarmerie. » Ce sont les seules explications qu’il a donné à la juge. Il a dit qu’il voulait redorer le blason de la gendarmerie.  Le livre de Stefanovitch était très complet ; il avait procédé à une vraie investigation. Il dresse un portrait du personnage quasiment au jour le jour.  Il était à l’époque envoyé par l’AFP  pour chroniquer les agressions dans l’Oise. Il a vu Lamare ; il était sur les barrages avec les gendarmes. Il l’a écouté sur sa radio. Il a vu que Lamare était le plus déterminé. Il disait : « On va l’avoir, ce salaud ! » Il a vécu tout ça de l’intérieur.  Je n’ai pas voulu tenter d’aller voir Lamare. Je ne sais pas où il en est dans sa vie. Je ne connais pas son état. Je n’aurais pas été bien. Et de plus, on ne peut pas faire ça. Demander aux médecins : « Je veux passer du temps avec l’un de vos patients. » Cela aurait compliqué et je me méfie d’une chose : j’ai déjà écrit sur des voyous avec des témoignages… il y a une tendance à la déformation du récit ou des faits. Là, le livre de Stefanovitch était dix fois plus pertinent là-dessus. Il était factuel. Le film n’est pas Faites entrer l’accusé. Il faut s’approprier le sujet, avoir une lecture.  Mon but était de m’approprier cette histoire.  Il ne fallait pas aller refrapper à la porte des gens 35 ans après. Surtout que c’était douloureux.

Avez-vous tourné en Picardie ?

On a tourné dans le Pas-de-Calais, vers Lens, Arras,  car ce sont des secteurs qui ont peu changé par rapport à l’époque. Alors que lorsque je suis allé dans le secteur de Chantilly, je me suis rendu compte que ça avait pas mal changé. Le département de l’Oise a plus d’argent. Le Nord-Pas-de-Calais possède des secteurs de no mans land. De plus, la région a une vraie logistique ; elle est rompue à accueillir des équipes de cinéma et elle possède un vivier d’acteurs qui était intéressant. Il ne fallait emmener Guillaume avec des seconds rôles connus ; au contraire il fallait l’entourer d’amateurs ou de gens peu connus, de façon à garder le côté naturel.

Pourquoi avoir appelé votre personnage Lamare Franck Neuhart, Neuhart comme le personnage du roman d’Emmanuel Bove. C’est vrai qu’il y a un cousinage entre l’atmosphère de votre film et les romans de Bove.

C’est une manière de vivre le quotidien le plus réaliste de manière mentale et fantastique ; il a cela chez Bove. Il y a un côté fantastique social qui m’intéressait sur l’état d’esprit du personnage qui est un personnage qui est en colère, rageur, qui a une grille de lecture du monde qui est cauchemardesque.  Comme il fallait changer les noms, j’ai pensé à Bove, un écrivain que j’adore.  J’aime beaucoup ce nom de Neuhart.

Quels sont vos livres préférés d’Emmanuel Bove ?

L’Amour de Pierre Neuhart, Le Pressentiment, etc. J’aime aussi des cousins littéraires de Bove comme Calet… Il y a une tristesse, une monotonie très réaliste.  Une monotonie pluvieuse du quotidien.

                                Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Un film sous tension et captivant

La facilité eût voulu que Cédric Anger fît de La prochaine fois je viserai le cœur un film sur la traque d’un serial killer. Il s’est abstenu ; il a bien fait. Il a choisi comme point de vue de dresser le portrait du gendarme Lamare. Jamais, Anger ne juge ; il observe. C’est ce qui fait la force de son œuvre. Il nous livre un film sous tension du début à la fin. Totalement captivant. D’une force indéniable qui relève de la haute littérature. Et il n’est pas étonnant quand il avoue au cours de l’interview qu’il nous a accordée que son romancier préféré n’est autre qu’Emmanuel Bove. Pas étonnant non plus que celui-ci soit l’écrivain favori de Patrick Modiano. Certains détails dans la reconstitution minutieuse de l’époque (la fin des seventies) procure, comme chez Modiano, un ton inimitable, à la fois brumeux, inquiétant. Une manière de fantastique social cher au picard Pierre Mac Orlan. Il met également en lumière le séisme qui ébranle la gendarmerie lorsqu’elle découvre l’auteur des violences qui ont semé la psychose dans le département de l’Oise de l’hiver 1978 au printemps 1979. (« Vous êtes la honte de la gendarmerie ! » Tels furent les propos du capitaine de la brigade de Chantilly face à Lamare, le 8 avril 1979. Après une bataille d’experts, le gendarme tueur a été déclaré irresponsable. Jamais jugé, il est interné depuis 1979.) Le film n’oublie rien. Et Guillaume Canet, dans la tête du gendarme tueur, est toujours juste, sincère et impeccable. Pas un geste de trop. Un travail de comédien de haut vol. Il révèle ici toute la puissance de son indéniable talent.

Ph.L.