L’agonie du XXe siècle

     Le dernier roman de Patrick Besson a la forme d’un petit polar bien mené.  Mais il est bien plus profond car l’Histoire traverse cette petite histoire de cœur.

Comment ne pas aimer un roman qui contient cette ph

Patrick Besson, écrivain.

Patrick Besson, écrivain.

rase si juste : « J’aime le communisme pour son conservatisme » (page 138). Le conservatisme rassurant du communisme ; voilà qui est bien pensé. C’est pour ça qu’il nous manque tant, le communisme. Le Front national, qui se veut moderne, ne fait pas poids. Comment ne pas aimer un roman qui, sous des dehors de petit polar bien ficelé, fait passer avec tant d’à-propos et d’élégance la grande Histoire dans la petite histoire ? Une fois encore, il a fait fort, Patrick Besson. Son dernier roman, Ne mets pas de glace sur un cœur vide, est un tableau, précis et sensible du XXe siècle finissant. Agonisant, plutôt. Car, comme dans toute bonne littérature, la mort rôde dans cette fiction rondement menée.

L’histoire débute, en 1989, dans un café de banlieue, à Malakoff, ville communiste. (Quel bonheur quand Patrick Besson, évoque Léo Figuères, maire communiste de Malakoff, historien, résistant.) Deux voisins, récemment devenus amis, s’y retrouvent : Vincent, terriblement cardiaque, attend une greffe du cœur ; Philippe professeur de lettres, fou de bicyclette et d’aventures sexuelles. D’abord, ils s’intriguent mutuellement, puis s’apprécient, puis s’étonnent, puis se comprennent de plus en plus mal, puis se détestent, puis se haïssent. Enfin, l’un est plus haineux que l’autre : Philippe, le prof, qui vote socialiste « comme tout le monde enseignant ». La cause de l’amitié anéantie ? Les femmes ; une surtout. La superbe Karima (qui « avait le corps d’un grand garçon de 18 ans »), mystérieusement séduite par Vincent, homme souffrant et sans charme. Les rares conquêtes de ce dernier sont habituellement happées par la langue de Philippe, caméléon-séducteur. Mais Karima résiste… Il ne comprend pas pourquoi. Tout le suspens repose sur une histoire de cœur ; c’est réellement palpitant, bien mené. Et quel bonheur de déguster, comme toujours chez Besson, ces dialogues très drôles, brillants, vifs qui pourraient rappeler ceux du regretté Félicien Marceau. (Lecteur, reporte-toi à la page 64 ; c’est un parangon du genre.) Le cynisme acidulé d’autres dialogues. (Quand, page 68, Vanessa discute avec Philippe ; ils se demandent si le somnifère qu’elle a administré à Vincent pour qu’ils soient tranquilles, ne l’a pas tué.) Et ces noms qui traversent le roman, petits scuds poétiques. (Exemple : se souvenir du poète anglais Rupert Brooke, mort sur une île de la Mer Egée en 1915.) Quel bonheur, enfin, de savourer chaque mots des phrases du styliste Besson. Page 151 : « J’ajoutai donc, en août 92, quelques soirées d’été aux milliers que j’avais vécues avant de connaître Karima. Elles étaient tièdes, avec un goût de bière fraîche. Elles donnaient l’impression de ne jamais pouvoir devenir du passé et c’est pourtant ce qu’elles ont fait quand, pendant les hivers de ma vie, je leur tournais le dos. » Imparable. On dirait du Morand délesté de son cœur sec.

PHILIPPE LACOCHE

Ne mets pas de glace sur un cœur vide, Patrick Besson. Plon, 185 p. ; 18 €.

 

Tendresse ancienne sous ciel gris et dans la brutalité du monde

Un matin d’hiver. Ciel gris plomb et bas comme le front d’un national. Je marche, rêveur. Pas vraiment gai, non. La vie n’est que ça : des hauts et des bas. Comme pour les filles : de beaux petits hauts et de soyeux petits bas. Je marche, rêveur, mélancolique. Devant moi, sur le trottoir, un couple de personnes âgées marche. Ils se donnent le bras. Le monsieur sur sa canne ; la dame s’appuie sur lui. Emouvant. On sent de la tendresse, de la résignation lucide. De la force et de l’espoir aussi. Même sous ce ciel boursouflé de mélancolie. Pourquoi, je te raconte ça, lectrice, mon amour ? Je ne sais pas. Comme ça. Car la vie est remplie de ces minuscules moments d’étonnement, de mystère, de poésie douce-amère. Que faire quand c’est l’hiver, qu’il fait gris et humide ? Comme nombre de personnes, je me suis fait vacciner contre la grippe, ce qui ne m’a pas empêché de tomber malade comme une bête. Une semaine d’arrêt. Puis une semaine de vacances. Que faire quand on se transforme en poisson rouge et que l’on évolue dans l’eau grise de ce temps d’étain ? Lire. Ce que je fis. Je me suis régalé d’un Simenon sorti en poche (Folio), L’Etoile du Nord, quelques nouvelles merveilleuses. La précision rassurante de Simenon, l’un des plus grands écrivains du XXe. Patrick Modiano reconnaît qu’il lui doit beaucoup, comme il doit beaucoup à Emmanuel Bove, ce dépressif joyeux et irrésistible car lucide et impitoyable avec lui-même. Dans « L’Etoile du Nord », nouvelle éponyme, Maigret est aux prises avec une jeune fille de bonne famille, en fugue, qui se fait passer pour prostituée après avoir passé la nuit avec le représentant d’une maison d’édition musicale. Ce texte est sublime d’efficacité, de détachement ; on dirait du Stefan Zweig. Lu aussi, deux livres de vrais raconteurs d’histoires : La Griffue (éditions Presse de la Cité, coll. Terres de France) de mon ancien confrère Jacques Béal, une savoureuse histoire de chasse-marée ancrée au milieu du XIXe

Un couple d'octogénaire se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

Un couple d’octogénaires se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

entre Boulogne-sur-Mer et Paris. De vrais personnages. Un foisonnement d’informations historiques (on reconnaît là la précision du grand reporter qu’il fut) et une intrigue qui vous tient en haleine. Je vous en reparlerai dans la page livre de ce journal bien aimé. Autre livre que j’ai apprécié : Un souffle de liberté, d’Alain Lebrun (éditions Marivole, coll. Année 60) dont tu pourras livre, lectrice convoitée, la chronique que je lui ai consacrée dans la page Livres du Courrier picard de ce jour. Alain Lebrun, romancier du Santerre, est un raconteur d’histoires. Ici, ce sont les années soixante et son modernisme naissant qu’il dissèque avec nostalgie, grâce et humour. Il y a du Eugène Sue et du Jules Vallès dans ses livres. Et j’ai attaqué le dernier livre de Patrick Besson, Ne mets pas de glace sur un cœur vide (éditions Plon). Là c’est XXe siècle finissant que peint le romancier. Le point commun de ces trois livres : faire passer la grande Histoire dans leur histoires. C’est aussi le rôle du chroniqueur qui regarde, sous le ciel gris plomb de l’hiver humide, un couple d’octogénaire qui, tendrement, se donne la main malgré la brutalité du monde.

                                                      Dimanche 10 janvier 2016