Thomas Morales nous enchante

Subtil écrivain, il ressuscite cette France d’avant que nous regrettons si fort.

Comment ne pas tomber amoureux d’un livre qui se nomme Adios? Adios est aussi le titre du meilleur roman du regretté Kléber Haedens (avec, bien sûr, L’Été

La très belle couverture du livre de Thomas Morales.

La très belle couverture du livre de Thomas Morales.

Thomas Morales : un styliste de grand talent.

Thomas Morales : un styliste de grand talent.

finit sous les tilleuls). Thomas Morales fait ici un clin d‘œil à l’un de ses écrivains préférés. On est en droit de l’en remercier. Son succulent recueil de chroniques fleure bon la France d’avant, «La France qu’on aime», eût dit ce cher Kléber. La France qu’on eût pu croire éternelle tant elle était confortable, douce, presque duveteuse. La France des Trente glorieuses; celle des sixties, des seventies.

La France qui n’est plus, dévorée par cette fichue société ultralibérale et sa cousine délétère : la mondialisation. «Notre béguin pour les voitures fantasques, les actrices racées, les plants en, gelée, l’odeur saturée des chais, les romans amers des Hussards, les films d’Audiard, le profil d’une lycéenne aperçue dans un jardin public; toutes ces choses dérisoires et essentielles qui rendaient la vie si piquante disparaîtraient», écrit l’auteur en quatrième de couverture de ce recueil de chroniques. Et l’éditeur de faire remarquer: «Voyez ce que Thomas Morales fait de l’accent d’Arletty, des cavales de Jean-Paul Belmondo, du sexe chez Tinto Brass ou de cette satisfaction qui fait subitement ressembler l’académicien Maurice Druon à un homme de la Renaissance.» Difficile de mieux dire. Comment résister quand Morales dresse le portrait de l’appétissante Claudia Cardinale, ou quand il souligne combien le cinéma était, à cette époque-là, imbriqué dans la littérature, ou quand il regrette les voitures oubliées (Excalibur, Audi 50, Alfa Romeo Montreal) dans le film Folies bourgeoises, ou quand il fait référence à Sydne Rome dans le rôle de Creezy, d’après le sublime roman éponyme du regretté Félicien Marceau, ou quand il définit avec tant de justesse le cinéma italien des années 1950: «(…) à la fois juteux, croquant et légèrement citronné.»), ou quand il définit, les films français, cette fois, de la même époque («(…) un excellent baume au cœur, ils apaisent, ils cajolent et surtout, ils aèrent l’esprit.»), ou quand il dresse le portrait de Martine Carol et de Paul Meurisse, ou qu’il croque avec tant d’amour Arletty («Cette voix syncopée, traînante, célinienne à souhait, d’ascendance banlieusarde les faisait tous tomber.»), ou qu’il dessine avec justesse le couple cinématographique Annie Girardot et Philippe Noiret «(Ils avaient la quarantaine apaisée, le style désuet d’un grand pays.»), ou qu’il nous susurre que le petit matin du Pigalle de 1955 avait des couleurs de fusain, ou nous enchante quand il nous parle des géniaux écrivains que furent Frédéric Berthet, Geneviève Dormann, Maurice Druon, Jean-Pierre Enard («Un écrivain hors sol, improbable personnage sorti d’un conte de Marcel Aymé, un style inimitable, friable…»), Kléber Haedens bien sûr, Jacques Perret, fantastique Jacques Perret. Après cette phrase proustienne, longue comme un jour sans Picon-bière, on dira simplement qu’il n’y a rien à jeter dans ce recueil de chroniques de Morales. Il y fait doux comme dans le soutien-gorge de Sophia Loren.

PHILIPPE LACOCHE

Adios, Thomas Morales, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 171 p.; 17 €.

 

 

Fascinant Maurice Ronet

Jean-Pierre Montal consacre un passionnant essai à ce comédien, écrivain, peintre et réalisateur, sorte de dandy sulfureux et séduisant qui marqua le cinéma des sixties et des seventies.

Trente ans après sa disparition, Maurice Ronet (1927-1983) revient dans l’actualité. En témoigne, le très bel essai Maurice Ronet, Les Vies du feu follet, que lui consacre Jean-Pierre Montal, cofondateur des éditions Rue Fromentin. Un peu moins connu qu’Alain Delon, Ronet, plus mystérieux, plus ombrageux, symbolisa, pourtant, une manière de virilité du cinéma des Trente glorieuses (Ascenseur pour l’échafaud, Le feu follet, etc.), une sorte de dandy de l’extrême. Un mystère, Maurice Ronet? Sans aucun doute. Il fascinait d’abord, avant de séduire: «À l’époque, il était un peu considéré comme un beau jeune premier», confie Jean Douchet qui le connut au cœur des années cinquante. «Ce qui frappait tout de suite, c’était son intelligence. Cela a peut-être perturbé sa carrière. On n’aime pas trop qu’un acteur soit intelligent!». Et Serge Gainsbourg, en août1968, se méfie de son charme, quand Jane Birkin tourne La Piscine, de Jacques Deray, avec Ronet et Delon: «Si l’un des deux touche à Jane, je les descends avec ça…», menaçait le Serge. «Ce n’est pas tellement Delon qui me fait peur, mais Ronet… Celui-là, avec son air de ne pas y toucher!»

La complicité de Gégauff

Ses parents étaient comédiens. Il s’est laissé happer par le goût familial à l’endroit de cette profession, mais à sa manière, c’est-à-dire sans avoir l’air d’y toucher. Il ne fit rien pour «y arriver», passa à côté de courants porteurs sur le plan artistique, notamment celui de la Nouvelle vague. «Il faudra la naissance d’une complicité avec Paul Gégauff, auteur du scénario de Plein soleil, pour qu’il incarne une figure marquante, mais tout en continuant une carrière en Espagne et en Italie», comme le note Noël Simsolo dans son Dictionnaire de la Nouvelle vague (lire notre article dans ce même cahier, en page X). Également peintre, écrivain et réalisateur, Ronet signa notamment l’adaptation cinématographique de Bartelby, d’Herman Melville. Archétype de l’élégance et de la séduction, Maurice Ronet, excellent acteur, dandy sombre, marqua son époque. Ce livre enquête permet de mieux le connaître. C’est une excellente chose.

PHILIPPE LACOCHE

« Maurice Ronet, Les Vies du feu follet», Jean-Pierre Montal, éd.Pierre Guillaume de Roux. 174 p.; 20 euros.

Le dandy surdoué du cinéma

 Avec style et panache, Arnaud Le Guern dresse le portrait du scénariste, dialoguiste et écrivain Paul Gégauff, personnage sulfureux au destin fracassé.

 Roman? Essai? Chronique? Éditeur, journaliste et écrivain de grand talent, Arnaud Le Guern mélange allègrement les trois genres dans son dernier ouvrage magnifiquement – et si justement – intitulé Une âme damnée, Paul Gégauff. Il y dresse un portrait sans apprêt de Paul Gégauff (1923-1983), scénariste, dialoguiste, acteur, réalisateur et écrivain, «le dandy surdoué du cinéma français» des sixties et des seventies.

Ami de Françoise Sagan, de Maurice Ronet et de Roger

Arnaud Le Guern, romancier, essayiste, éditeur, admirateur des Hussards.

Vadim, dilettante hyper actif, il a le profil parfait du hussard et du noceur (alcool en grande quantité, tabac, femmes à volonté, belles voitures et dolce vita).Pourtant, c’est aux très sérieuses éditions Minuit qu’il commence par publier. La dite Nouvelle Vague, il prend un malin plaisir à la brocarder, voire à l’humilier, ce qui ne l’empêche pas de travailler avec Eric Rohmer. Mais c’est avec Claude Chabrol qu’il donnera le meilleur de son talent notamment dans Les Biches, Que la bête meure et Une partie de plaisir. Également avec le célèbre More, film culte de l’après 68, de Barbet Schoeder. Il mourra en Norvège, poignardé par sa très jeune épouse. Une fin qu’il aurait pu écrire dans l’un de ses scénarios.

Arnaud Le Guern alimente son récit avec des passages autobiographiques. Il analyse sa passion pour Gégauff; il raconte comment il écrit ce livre, évoque ses pérégrinations sur les traces du scénariste en compagnie de missK., son amour.

Tout cela est beau, frais, terriblement bien écrit et séduisant. Toujours léger; jamais pesant. Le Guern maîtrise son sujet avec panache, tend sa prose, cerne son personnage. Ce n’est jamais une traque. Juste une manière de virée, de bringue menée tambour battant.

Il nous donne à humer les dessous d’une époque flamboyante, folle, où nombreux sont ceux qui se sont brûlé les ailes. Paul Gégauff était de ceux-là.

PHILIPPE LACOCHE

«Une âme damnée, Paul Gégauff», Arnaud Le Guern, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 186 pages, 19,50 euros.