L’ombre de Vailland à la Fête de L’Humanité

 

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Marie-Noël Rio, écrivain. Elle se bat pour faire redécouvrir Roger Vailland.

Même sous la pluie et les pieds dans la boue, la Fête l’Humanité, c’est toujours un plaisir. J’aime descendre à la station du Fort d’Aubervilliers, monter dans la navette, patienter à cause d’une circulation infernale, passer sous le tunnel, contempler la multitude de tristes, banlieusards, dignes d’Emmanuel Bove. J’aime contempler ces paysages grisonnants comme mes cheveux qui défilent, mouillées par cette pluie tiède de presque automne. Je rêve comme rêverait un mauvais militant, loin de l’action, loin de tout, engoncé dans une mélancolie douillette, individuelle. Je me ressaisis, réveillé par les dialogues de mes voisins de bus. Ils parlent des salaires minables, du stress au boulot, des conditions de travail épouvantables. Les effets collatéraux du capitalisme dans toute son infecte splendeur. On se sent seul, devant la machine ultralibérale, empêtré dans ses problèmes de frics, constamment aux abois, traqués par son compte en banque. A la Fête de l’Humanité, on se sent un moins seul. Ca fait un bien fou. J’y ai retrouvé mes copines et copains écrivains, Valère Strasaselski (dont le très beau roman, Sur les toits d’Innsbruck, paru au Cherche-Midi, se retrouve sur plusieurs listes de prix ; il signait également son beau livre La Fête de l’Humanité, comme un air de liberté, paru chez le même éditeur), Michel Embareck (qui défendait son dernier roman : Personne ne court plus vite qu’une balle, publié aux éditions de L’Archipel), Didier Daeninckx et Jérôme Leroy (avec qui nous avons longuement parlé de son superbe dernier roman, Jugan, qui vient de paraître à La Table ronde et qui figure sur les premières listes des Prix Renaudot et Décembre). Avec ce dernier, je suis allé dîner, samedi soir, au stand de Bordeaux. Au menu : Grave et entrecôte bordelaise. Et surtout, longues discussions fraternelles et littéraires, où la littérature laissait place à la politique (au marxisme pour être précis). Le lendemain, je me suis rendu à la conférence que donnait la charmante Marie-Noël Rio – ayant droit de Roger Vailland -, journaliste, écrivain, auteur notamment de Pour Lili, aux Éditions du Sonneur (2005) dans lequel elle raconte les dernières heures d’Elizabeth Vailland, épouse du grand romancier résistant communiste. Marie-Noël Rio, qui a notamment procédé, avec conviction et compétence, à la réédition de textes de Vailland, œuvre avec passion pour que l’auteur des Mauvais coups soit lu ou relu, et, qu’enfin, il soit reconnu pour ce qu’il est : l’un des meilleurs stylistes de la langue française. J’en profite pour rappeler non sans tristesse, qu’aucune plaque n’orne la façade de sa maison natale à Acy-en-Multien, dans l’Oise (oui, Vailland est picard) ; il n’en existe pas non plus sur celle de l’avenue de Laon, à Reims, où il passa son enfance et son adolescence et où, en compagnie de Roger-Gilbert Lecomte et René Daumal, il fonda le mouvement poétique Le Grand Jeu. On est en droit de penser que cette absence de mémoire est regrettable.

                                                          Dimanche 20 septembre 2015