Le blues de Michel Pruvot

Dimanche dernier, à MégaCité, à Amiens, Michel Pruvot s’est produit pour la dernière fois avec son orchestre.

Sous sa grande carcasse d’ancien champion cycliste, sa carrure de rouleur, ses cuisses de sprinter, derrière sa voix rugueuse de Picard mari

Michel Pruvot.

time élevé à l’ancienne, Michel Pruvot cache une âme sensible. Dimanche, à MégaCité, à Amiens, il s’est produit pour la dernière fois en compagnie de son orchestre. Ça s’appelelait «La dernière séance». Et il a un peu le blues, notre Mimi national. «On a pris la décision d’arrêter l’orchestre avec mes copains musiciens», explique-t-il, confiant qu’il y a peu, il a subi une délicate opération du dos. Comme il le souligne en page 253 de son excellent livre L’enfant du bal, paru aux éditions du Rocher, après ses «50 ans de carrière» il a animé 8000 bals, 7 millions de personnes ont dansé sur ses musiques. Il a fait vibrer 25 accordéons dans galas, thés dansants, soirées dansantes. Il a composé quelque mille chansons, réparties dans 21 albums, sept 45 tours, 129 CD. Ce n’est pas rien. «Il a des musiciens qui étaient à mes côtés depuis 25 ans», poursuit-il. «Quand j’étais sur France 3, de 1990 à 2001, on assurait 250 galas par an. C’est une page qui se tourne. Après le 1er janvier, je continuerai à me produire en attraction dans des galas à travers toute la France avec les orchestres des régions. Je suis un peu mélancolique, c’est vrai; avec mon orchestre, on était comme des Gitans du musette, comme un grand cirque.» Ça ne ralentit pas son activité pour autant: il vient de sortir un nouveau CD, La fête entre nous, «un album gai, chantant et dansant, pour faire la fête entre amis». On le retrouvera tous les jours à 14h30, sur WEO dans son émission Sur un air d’accordéon. Et il prépare une grande tournée avec Michel Algay, ancien producteur d’Âge tendre et tête de bois, ce à partir de l’automne prochain. Infatigable Michel!

PHILIPPE LACOCHE

 

Christian Laborde enracine sa poésie

   

Christian Laborde, photographié à Deauville, il y a quelques années.

Avec son beau roman, «Le sérieux bienveillant des platanes», il s’impose comme poète incontournable.

Christian Laborde détient des talents multiples. En matière d’écriture, il explore des genres aussi divers et variés que la nouvelle, le roman, la poésie, le récit, le pamphlet ou le dictionnaire. Rien ne l’effraie. «Indifférent aux modes et n‘en faisant qu’à sa fête», comme le fait joliment remarquer son éditeur, les éditions du Rocher. Il célèbre avec un talent fou son regretté ami Claude Nougaro, commente son cher Tour de France sur les ondes de RTL et monte parfois sur scène pour rendre – entre autres choses – hommage au défunt chanteur toulousain. Il n’aime pas non plus qu’on maltraite les animaux. Il vitupère contre la corrida, lui, l’homme du Sud-Ouest. Et, il y a peu, il nous a donné avec son lumineux pamphlet La cause des vaches, chez le même éditeur, un livre épatant dans lequel il éreinte la tristement célèbre la Ferme des Mille vaches, près d’Abbeville, et flingue l’agrobusiness et son allié putride: le capitalisme. Avec Le sérieux bienveillant des platanes, il revient au roman. Une courte et excitante histoire qui nous entraîne sur les pas de Joy, de Tom, mais aussi de Bébert, de Riton et de Katia. Tous aiment autant la vie que le rock. Un matin, Tom apprend que son grand-père adulé est mort. Il prend la route vers le Sud-Ouest en compagnie de Joy. On assiste à un road-movie au cours duquel, toujours, le poète Christian Laborde révèle son immense talent. Il jongle avec les mots, les malaxe, attire notre attention grâce à une couleur, une atmosphère. Un regard. Là, il nous parle du «triangle noir» de sa tante Lucie; un peu plus loin, il nous fait rêver grâce au «frémissement des seins sous le chemisier» qui «peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres». Et ces belles références à la pêche… Page 65: «J’ai appris à nager dans l’Arrèc avec mon grand-père. Il m’emmenait souvent sur les bords de l’Arrèc pêcher la truite, des truites dont les flancs étaient couverts de points bleus, verts, noirs, rouges, on aurait dit des tubes de Smarties.» Imparable.

Mais ce roman reste, on s’en doute, un magnifique texte d’amour où la jolie Joy, sensuelle, délurée, se place, cambrée, dans notre ligne de mire. Joy, qui est aussi la maîtresse du curé, le brûlant père Marco. Et qui, doucement, fait commerce de son corps avec un plaisir évident à faire pâlir de rage Najat Belkacem, celle qui veut que les clients des dames soient poursuivis. Joy, avec un naturel tout mignon, annonce tout de go: «Je n’ai pas pensé à leur argent. J’ai juste pensé comme eux, c’est-à-dire à mon cul.» Ça, c’est du Laborde tout craché. Christian Laborde, c’est le poète de la liberté; il se moque comme d’une guigne de la pensée unique, de la bien pensance. Ce petit roman vif, pétillant, amusant et si rock’n’roll, nous fait un bien fou. PHILIPPE LACOCHE

Le sérieux bienveillant des platanes, Christian Laborde; Le Rocher; 131 p.; 14 €.

 

Patrick Dewaere: un fauve en cristal

Enguerrand Guépy évoque les dernières heures de la vie de Dewaere, comédien exceptionnel.

À quoi reconnaît-on un bon livre? Au fait qu’il ne soit pas lisse, qu’il dérange, agace, révolte, enchante. Et qu’il nous présente un personnage hors-norme, dérangeant, cinglé, détestable, charmant, etc. Oui, toutes ces règles, on les connaît on est un tant soit peu dans le métier, qu’on lit des kilogrammes de livres. Ce n’est pas aussi simple. Ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas, un livre.

Enguerrand Guépy vient d'écrire un excellent livre sur les diers instants de Patrick Dewaere. Du style, de la vivacité, de l'émotion.

Enguerrand Guépy vient d’écrire un excellent livre sur les derniers instants de Patrick Dewaere. Du style, de la vivacité, de l’émotion.

Il était certainement

le comédien le plus doué de sa génération. Le plus authentique. Le plus grillé de l’intérieur.

C’est comme en amour. Etrange, bizarre. Drôle d’alchimie. Ici, ça prend. Allez savoir pourquoi? Ce livre est bon; c’est indéniable. Et pourtant, il faut en faire des efforts pour tomber sous le charme de Patrick Dewaere. Bien sûr, il était certainement le comédien le plus doué de sa génération. Le plus authentique. Le plus grillé de l’intérieur. Le plus cintré. Bien sûr que s’il n’avait pas choisi de se tirer une balle de 22 LR (arme que lui avait offerte Coluche) dans la bouche, il serait devenu le plus grand. Peut-être le plus grand de tous les temps. Mais quel emmerdeur! Quel égotiste! Quel fêlé. Il devait être imbuvable. La force du livre d’Enguerrand Guépy est de ne pas vouloir nous prouver le contraire. Et c’est bien. On prend le Dewaere tel qu’il devait être. Complexe, sinueux comme une sale petite rivière de plaine. Imbuvable. Humain. Tout simplement. Broyé, comme la plupart d’entre nous, à part que nous, on n’est pas forcément comédien, artiste, écrivain. Patrick Dewaere était un écorché vif. Abusé sexuellement quand il était jeune? Certainement. Victime d’une mère pas terrible (Mado Maurin) qui ne lui avoua que fort tard qu’il n’était pas le fils du père qu’il croyait être le sien. Tout ça, ça forge un homme. Ça le détruit plutôt. Dewaerre était détruit. C’est pour ça qu’il joue si bien. Du reste, il ne joue pas, il n’interprète rien. Il est le personnage qu’on lui confie. Quand le personnage doit se fracasser la tête contre le mur, il refuse la doublure; il se cogne la caboche. Quand Lelouch lui a proposé d’être Cerdan, il s’est remis à la boxe; il a frappé. C’eût pu être pour lui un grand rôle. Ce sera son dernier. Même pas puisque le film ne sortira jamais; au moment des dernières répétitions, en été 1982, il se tirera une balle dans la bouche. La dope, la drogue dure, les femmes, leur brutalité indéniable quand elles rompent. Tout ça figure dans ce livre qui retrace les dernières heures de la vie de ce comédien exceptionnel. De ce type authentique, cabossé. Lelouch ne sortira pas indemne du suicide de Dewaere: «Non, ce n’était pas un fauve ni un fou. C’était juste du cristal», confiait-il lors d’une conférence de presse. Du cristal qui s’est brisé le 16 juillet 1982.

PHILIPPE LACOCHE

Un Fauve, Enguerrand Guépy; éd. du Rocher; 191 p. 17,90 €.

 

 

Les coups de coeur du marquis

CHANSON POP

Les belles mélodies de Dominique Py

Belles mélodies, arrangements vifs, précis, naturels, sans électro, musiciens efficaces, très seventies, Dominique Py a plus d’une corde à son arc. Et pour faire court, son mini-album Tout est ici se révèle fichtrement séduisant. Auteur compositeur-interprète d’origine bordelaise, Dominique Py partage son temps entre Paris et l’Abbevillois. Débarqué à Paris en 1986, il eut la chance, «du débutant», sourit-il, de signer chez Polydor et de sortir un succès, «Stéphane «(1989) et que l’on retrouve sur le présent disque. Les textes, simples, évidents, fraternels mais jamais mièvres, ne manquent pas de charme. Ses musiques, manière de chanson pop-folk très années 1970, non plus. Un artiste qu’il faut découvrir au plus vite. (Il sera en concert le jeudi 30 juin, à 20h30, à l’Espace Saint-André, à Abbeville.)

PHILIPPE LACOCHE

Tout est ici, Dominique Py. MyMajorcompany-Editions Chris Music. CD 6 titres. (Contacts: dpy@free.fr; HTTP://dominiquepy.com)

 

AUDIO LIVRE

Vernon Subutex, le retour

«C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka…» dit d’elle l’inimitable Patrick Besson. Il a raison. Virginie Despentes ne manque ni de style, ni d’audace, ni de panache. Son style sonne rock’n’roll dans le bon sens du terme. Toujours Besson: «Elle écrit un français rude qui reste classique; c’est la belle langue de l’école de la rue.» Le second volet de son Vernon Subutex sort en audio livre. Ne manquez pas cette belle occasion d‘écouter ce bel écrivain. Ph.L.

 

Vernon Subutex 2, Virginie Despentes. Texte lu par Jacques Frantz. audiolib.

 

POéSIE

Retrouver Jean Colin d’Amiens

Après avoir remis en lumière le poète Maurice Blanchard, de Montdidier, l’excellent Vincent Guillier, écrivain, œuvre pour faire redécouvrir un jeune peintre amiénois méconnu : Jean Colin d’Amiens. Il y a peu, il lui consacrait un subtil essai, Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort (Encrage éditions). Décédé en 1959 de la maladie de Charcot à l’âge de 32 ans, Jean Colin laisse derrière lui une œuvre picturale émouvante, inspirée, forte, condensée en deux cents tableaux. Mais aussi des textes. Ce sont quelques-uns de ceux-ci que Vincent a choisi d’éditer sous le titre Poèmes retrouvés. On y découvre les mêmes thèmes qui hantent ses toiles : la ville, la brume, la pluie, la mort. Mais aussi un secret espoir assez mystique et apaisant. «Les cheminées fument/ Les toits dorment/ Et brillent de pluie/ Et le ciel d’un gris sale/ Et je rêve.» Beau comme du Perros.   Ph.L.

 

Poèmes retrouvés, Jean Colin d’Amiens. Avec une gravure de Dominique Scaglia. Éditions des Voix de Garages (16, rue de Cachy, 80000 Amiens; http://voix-garages.fr)

 

LIVRE ALBUM

Chez Coluche

Le 19 juin 2016, ce sera le 30e anniversaire de la disparition de Coluche. Jean-Claude Lamy (journaliste et écrivain, Goncourt de la biographie pour Prévert, les frères amis) et Philippe Lorin (peintre, illustrateur et dessinateur) lui rendent hommage dans un livre album de belle qualité. Créateur des Restaurants du cœur, clown gén

Virginie Despentes : une écriture crue, brute; celle de la rue et du rock'n'roll. Lu par le talentueux Jacques Frantz, son Vernon Subutex II reste dans votre crâne. J'adore!

Virginie Despentes : une écriture crue, brute; celle de la rue et du rock’n’roll. Lu par le talentueux Jacques Frantz, son Vernon Subutex II reste dans votre crâne. J’adore!

ial, «toujours grossier, jamais vulgaire», comme il se plaisait à le dire, Coluche appartient à la légende des comiques.

Chez Coluche, Histoire d’un mec inoubliable, Jean-Claude Lamy et Philippe Lorin; éditions du Rocher; 118 p.; 20,90 €.

  Le lait noir de la douleur et de la souffrance animale

   Avec ses mots de poète, Christian Laborde s’attaque à la Ferme des mille vaches, et flingue le capitalisme et l’agrobusiness. Ça fait un bien fou!

On est en droit de penser ce que l’on veut de la Ferme des mille vaches, de Drucat-le-Plessiel, près d’Abbeville. On est en droit aussi de la remercier d’exister car elle a donné l’occasion à Christian Laborde d’écrire ce succulent petit livre. Un savoureux pamphlet dans lequel il exprime toute sa bouillante et ensoleillée colère, colère solaire, solaire colère, contre cette manière de boîte hermétique et capitaliste qui enferme 750 génisses qui ne demandaient strictement rien

L'excellent Christian Laborde s'en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l'agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu'il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

L’excellent Christian Laborde s’en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l’agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu’il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

à personne, si ce n’est de pouvoir brouter en paix l’herbe grasse de cette presque baie de Somme. Engagé pour la protection des animaux, notamment de l’ours des Pyrénées, farouchement opposé à la tauromachie (Corrida, basta ! Robert Laffont 2009), Christian Laborde (qui fut l’un des nouvellistes d’été du Courrier picard) défend cette fois la cause des vaches : « La cause des vaches est un pamphlet contre l’agrobusiness et, en même temps, un poème célébrant le bel et paisible animal qu’est la vache », écrit-il dans le prière d’insérer. « C’est aussi un conte qui s’ouvrirait ainsi : « Il était une fois une ferme horrible dans laquelle des vaches étaient emprisonnées. » Et ce conte se terminerait – c’est le dernier chapitre – par « La révolte des vaches ». Mais, c’est aussi le texte d’une fidélité à l’enfant que j’ai été, heureux de vivre dans le voisinage des vaches. » Et un peu plus loin, il explique qu’aujourd’hui, « dans notre cher et vieux pays, les gros bonnets de l’agrobusiness s’acharnent sur les vaches et leur font subir un véritable calvaire. En Picardie, 1000 d’entre elles vivent incarcérées dans une ferme usine, reliées à une trayeuse et à un méthaniseur qui transforme leurs bouses en électricité. Chez ces gens-là, la vache n’est plus un animal, juste une machine à lait, à viande, à watts. » Christian Laborde n’est pas qu’un brillant pamphlétaire, un hussard du Sud-Ouest, fou de Nougaro ; c’est aussi et surtout un poète. Et c’est bien connu, pour la société bien pensante, arrogante, bourgeoise, productiviste, le poète-écrivain est dangereux. Souvenez de Villon, de Restif de La Bretonne et de quelques autres. Ses mots claquent, fusent. Il ne convainc pas grâce à quelque idéologie ; il convainc avec ses émotions et ses mots. Il parle du « lait de la douleur ». « Le lait de la vache que l’on trait sans arrêt. Le lait de la vache que l’on sépare de son petit dès qu’il est né. Le lait de la vache que l’on tue parce qu’elle tente de s’enfuir pour le retrouver. Ils veulent nourrir la planète avec un lait qui nous reste un peu sur l’estomac. » Après avoir évoqué les maladies que contractent souvent les pauvres bêtes qui subissent ce système d’élevage (mammites – infection des pis –, boiteries sévères, problèmes digestifs, etc.) il rappelle que cette belle invention des fermes usine nous vient d’Allemagne. Il ne nous reste plus qu’à nous souvenir de la charmante Marguerite de Fernandel dans La vache et le prisonnier, est la boucle est bouclée. Elle est bien triste cette société capitaliste qui martyrise ses Marguerites.

                                                PHILIPPE LACOCHE

 

La cause des vaches, Christian Laborde, éditions du Rocher ; 143 p. ; 15 €.

 

François Marchand : le sniper des lettres

Équipé d’un style de haut vol, il tire sur tout ce qui bouge et qui pense mou, ce avec méchanceté et cynisme. C’est épatant.

Euphémisme de dire que François Marchand ne do

François Marchand, écrivain. 2013.

François Marchand, écrivain. 2013.

nne pas dans le bon sentiment. Il tire à vue, dégaine vite, dégomme les idées reçues, les modes, autant de pipes en terre de la pensée unique. Mauvais comme une teigne, c’est une sorte de Léon Bloy du XXIe siècle, un emporté, un Céline qui écrirait comme Antoine Blondin, un Bernanos, en moins mystique, qui sprinterait, dans la glaise du réel. Après son roman Cycle mortel (Écriture, 2013) qui nous avait ravis, François Marchand lâche la bride de son fougueux talent dans un recueil, Enfilades (quel joli titre!) de six succulentes nouvelles aux noms qui, sournoisement, ne paient pas de mine: «Tourisme équitable», «Les abeilles, «Le concours», «Singerie», «Un mariage» et «Journal de jungle d’Ingrid B.». Il y épingle, pêle-mêle, une manière de tourisme affreux en train de prendre l’eau, une terrible invasion d’abeilles qui ennuie tout le monde mais que des illuminés de l’écologie hystérique et totalitaire entendent protéger jusqu’au bout des dards; il fait aussi un détour dans les peu ragoûtantes coulisses d’un concours de recrutement de l’administration publique, puis analyse le comportement singulier – mais aussi celui de son maître – d’une femelle gorille, championne d’échecs. Il dissèque également une demande en mariage très particulière, et nous donne des extraits du livre de la jungle de la très enlevée Ingrid B. Pour rire, on rit, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais pas que. Car François Marchand ne s’adonne pas seulement à l’humour froid et noir comme un merle laissé six mois au congélateur. Il sonde les reins de notre magnifique société libérale, consumériste, capitaliste et sociale-traitisée. Marchand n’aime pas la société marchande; on est en droit de ne pas lui donner tort. «François Marchand s’amuse et nous amuse», note son éditeur. «Le réel est pour lui un terrain de jeu (de massacre). Épinglant les travers de l’époque, les tics et les modes, la «bonne pensée» sirupeuse, il tire à vue, dans un grand éclat de rire, et ne manque aucune de ses cibles.» C’est un Marcel Aymé (pour le style superbe et l’imagination débridée) en plus vachard; c’est un Jacques Perret (pour l’impertinence et l’insolence) en moins gaulois. Carrément génial!

PHILIPPE LACOCHE

Enfilades, François Marchand; éditions du Rocher; 158 p.; 15,90 €.

Un polar qui sent la terrine de lapin et la France qu’on aime

Entre Simenon et Audiard, Thomas Morales nous livre un succulent deuxième volet des enquêtes de son détective Joss B. Gouleyant.

Joss Beaumont, dit Joss B., le singulier détective de Thomas Morales, est de retour. (L’écrivain avait publié, l’an passé, le premier opus intitulé Les Mémoires de Joss B., aux éditions du Rocher.) Pour notre plus grand plaisir. Morales nous donne ici toute l’ampleur de son talent, porté par un style direct, efficace, imagé et un ton digne de Michel Audiard. Cette fois, notre Joss B. enquête dans les milieux de la télévision. Ce n’est pas triste. Ou plutôt si, parfois. Une presque star du petit écran est assassinée dans des conditions atroces. Joss. B. se met à rechercher le coupable de ce crime odieux. Il fouille un peu partout, surtout dans cette France provinciale qu’adore l’auteur. «La France comme on l’aime», eût dit Kléber Haedens. Il hume l’air vicié, flaire, la truffe alerte dans les brumes improbables de campagnes reculées. Il fait souvent fausse route, se trompe, le reconnaît avec flegme et humour. Mais jamais n’abandonne. Thomas Morales s’adonne à de succulents portraits toujours justes, précis, pimentés de formules qui font mouche. Ainsi, lorsqu’il croque la starlette de la télévision: «Sa volonté de se faire un nom dans le milieu était inaltérable, presque enfantine, un caprice qui lui servait de ligne de vie. Rien ni personne ne pourrait l’arrêter! Elle était consciente que, pour accéder à ses rêves de petite fille, elle devrait se laisser tripoter, présenter la météo, puis un jeu débile, courir les castings et enfin décrocher ce rôle qui lui apporterait la gloire. Son plan de bataille avait fonctionné jusqu’à ce qu’un meurtrier mette fin à cette rapide ascension sociale.»

Thomas Morales.

Thomas Morales.

Et quel plaisir quand Thomas Morales se laisse aller à sa passion pour les automobiles anciennes qu’il connaît si bien: «En février dernier, j’avais revendu mon antique 404 qui commençait sérieusement à fatiguer. Cette Peugeot m’émouvait à en perdre la raison. Ses ailes pointues me rappelaient mon enfance, mon grand-père, le coq au vin, le pouilly-sur-Loire, le champagne De Venoge, les plaques émaillées, les siphons brillants et la terrine de lapin.» Souvent, le regard aigu et perçant du narrateur, conduit l’auteur à côtoyer les atmosphères littéraires du Simenon des grands jours, notamment quand, page 70, il décrit, à la fois impitoyable et tendre, un ancien commercial qui, argent aidant, s’est transformé en «lord anglais de la Samaritaine». Ce polar est savoureux d’un bout à l’autre.

PHILIPPE LACOCHE

Madame est servie! Thomas Morales; éd. du Rocher; 156 p.; 15,90 €.

Patrick Besson : « Je lis très peu les articles politiques »

                  Il donne peu d’interviews. Surtout quand il s’agit de presse, de journalisme, de République et de politique. Long entretien avec le célèbre Hussard rouge.

Quel regard portez-vous sur le rôle de la profession de journaliste avant, pendant et après un conflit, une guerre ?

Patrick Besson : Auparavant, les journalistes, dans les conflits, servaient à la propagande de l’état, à l’exception de quelques journaux d’opposition qui étaient très rares et minoritaires. Le but est de mentir sur l’état des guerres. En gros, c’est un rôle lamentable. Cet état de fait a été sauvé par des gens courageux, des esprits exceptionnels, qui, souvent, ont donné leurs vies car ils s’étaient approchés trop près de la vérité, trop près du feu. Les récits de guerre sont rarement intéressants, mais quand ils le sont, ils le sont vraiment. Je pense au reportage qu’a fait Hemingway en 1944 quand il a pris le bar du Ritz (comme quoi il n’y a pas eu une résistance énorme…). Il était très myope ; il était gros. Les Allemands étaient déjà partis. Sinon, je crois qu’il n’y serait pas arrivé.

Robert Capa également.

Les photographes et les cameramen, c’est un autre problème. Ils ont la fausse impression qu’ils sont protégés par leur appareil. Comme ils voient à travers une image qu’ils fabriquent, ils pensent que c’est un spectacle, que c’est loin. Alors qu’ils sont souvent trop près. C’est comme ça qu’ils se font buter, les cameramen et les photographes. Le seul conflit que j’ai vu de près (en dehors de ma vie conjugale), c’est l’ex-Yougoslavie. Ce que j’y ai vu ne m’a donné une très bonne opinion des reporters. Je me souviens d’un reporter de FR 3 qui m’a dit : « Moi je suis musulman ; je chargerai les Serbes car je suis musulman. » Je lui dis : « Et tu me dis ça à moi ? ». Il répond : « Oui, tu vas le répéter mais ça n’a pas d’importance… » Tout ça pour montrer quel degré d’impunité ont certains journalistes par rapport à des événements parce qu’ils savent que ce qu’il faut penser est plus important que ce qu’il est juste de penser. Je n’ai pas une idée très haute des reporters de guerre. Je pense qu’une guerre, la seule façon d’être au plus près de la vérité, c’est de la faire, c’est d’être devant. Et pour être devant, il est préférable d’avoir une arme qu’un appareil photo. Les seules personnes qui connaissent la guerre sont celles qui l’ont faite. En plus de ça, les reporters de guerre vont d’un conflit à l’autre, comme quand tu vas d’une plage à une autre. Ce qu’ils savent du pays et des enjeux, c’est très limité. Ce sont les grandes lignes qu’on leur a tracées au journal, en leur disant, plus ou moins,  ce qu’il fallait qu’ils écrivent. Du coup, le travail qu’ils font sur le terrain – sauf quelques exceptions qui connaissent vraiment la situation – ce n’est pas vraiment intéressant.

Vous êtes allé en Serbie. Vraiment sur le terrain. Vous y êtes allé de votre plein gré ?

Oui, comme ça. J’aimais bien ces gens. (J’étais payé par l’état pour espionner les Serbes de Bosnie ; c’est comme ça que j’ai pu acheter mon château en Touraine. –Rires -) Des copains me disaient : « Viens à Cannes, à Monte Carlo… » Je leur ai répondu : « Non, je vais en Serbie, c’est bien plus marrant ! ».

Que représente pour vous le mot « liberté de la presse » ?

Je ne sais pas en quelle mesure la presse peut être libre. Il est un fait que si tous les journaux appartiennent à l’état, la presse ne peut pas être libre. Si elle appartient au grand capitalisme, elle est un petit peu plus libre, mais elle n’est pas libre non plus. En gros, aujourd’hui tous les journaux appartiennent à des milliardaires qui ne vont pas défendre les intérêts des classes populaires. Leur intérêt c’est que les classes populaires travaillent pour eux. Donc dans les deux cas, je ne sais pas trop ce que liberté de la presse veut dire. « Liberté », j’ai une petite idée ; « presse », j’en ai une autre. Mais « liberté de la presse », ça m’échappe. Pour moi, chaque personne en se levant doit défendre la liberté. Elle doit dire ce qu’elle pense ; elle doit mettre ses pensées en action. La première chose qu’on se doit à soi-même, c’est d’être libre. C’est le travail de chacun ; la liberté de la presse ne va tomber du ciel. La liberté non plus. C’est à nous de la fabriquer tous les jours ; c’est un combat sans cesse recommencé. Dans certains pays, cela a conduit à la mort, à l’emprisonnement. Il y a différentes sortes de morts et d’emprisonnements. Dans certains pays, on peut se retrouver mort sans être réellement mort. L’étouffoir fonctionne bien dans certains pays. La démocratie a un outil très perfectionné qui lui permet de se débarrasser des gêneurs sans les tuer. Je pense à l’autodestruction, à la retraite… Encore une fois, la liberté, c’est un combat quotidien qui doit être mené par tous, en permanence. En essayant de ruser pour survivre pour continuer de se battre. Il y a toujours un moment où ça casse.

Qu’est-ce qui vous paraît le plus dangereux ? Une liberté de la presse limitée par l’état, ou une liberté de la presse limitée par l’argent  et le capitalisme?

Dans une certaine mesure, vu ce que j’écris, je ne suis pas sûr quand dans le système communiste (alors que je suis communiste), ou fasciste, ou religieux, je ne suis pas certain que je pourrais écrire ce que j’écris. Pour moi, pour écrire ce que je pense, c’est le système dans lequel on vit qui permet le plus de liberté. En Iran, en Arabie-Saoudite ou au Rwanda, je ne pourrais pas écrire ce que j’écris. Peut-être quand dans la presse latino-américaine, l’expression est plus libre. Même à Cuba, ou aux Etats-Unis, je ne vois pas comment j’y arriverais… Aux Etats-Unis, on est passé à un stade ultra-moraliste… Peut-être que ça passerait – ce que j’écris – grâce à l’humour. Car les Américains sont très sensibles à l’humour. Peut-être qu’ils me laisseraient faire et dire… en même temps, il y a toujours un danger à passer pour original, iconoclaste, anticonformiste. Ca t’isole complètement. Moi, je ne me sens ni iconoclaste, ni original, ni anticonformiste. Je me sens complètement normal, sincère, droit. Aujourd’hui, quelqu’un qui dit des choses de façon différentes, on le met dans une case… Ca été le cas de Nabe, de Dieudonné… C’est le rôle de l’anticonformiste. C’est le rôle du mouton noir, du bouc émissaire. Après, on dit : « Regardez, on est démocrate… » Sauf qu’on fait passer à la télé, un mec original entouré par vingt mecs qui ne le sont pas. Le mec original a donc l’air tout seul et fou. C’est comme un slalom spécial ; il faut aller très vite, et tourner très vite devant la borne, pour ne pas être arrêté, ni catalogué. C’est un travail ultra complexe.

Est-ce que vous avez l’impression que le journalisme accompagne réellement, voire enrichisse, la réflexion politique ?

En fait, je n’ai pas d’avis car je lis très peu les articles politiques. Ca ne m’intéresse pas ; je trouve que c’est creux. Un an après, on ne sait de plus de quoi ça parle. La politique politicienne, ce n’est pas ce que je lis dans la presse. Je lis les papiers sur l’économie, car je trouve ça important. En gros, les économistes, c’est un peu comme les médecins. Ils sont obligés de lire les chiffres ; ils ne glosent pas les pensées de Vall

Patrock Besson se livre au cours d'un long entretien.

Patrock Besson se livre au cours d’un long entretien.

s, sur Cécile Duflot… On s’en fout. La politique politicienne ne m’intéresse pas. Je pense qu’on pourrait tenter de supprimer la politique, en tout cas lui donner moins de place dans les médias. Là tout d’un coup parce qu’il y a un con qui va remplacer dans un ministère de con, on ne parle plus que de ça… On s’en fout de savoir qui va remplacer machin ou machine… Peut-être qu’au fond, quand on va chercher très loin, c’est important… Mais pour moi, la rentrée littéraire, c’est plus important. Les expos qu’il va y avoir, c’est plus important ; les inventions, c’est plus important. On ne connaît même pas le nom du mec qui a inventé le tire-bouchon.

Quel regard portez-vous sur deux conflits que vous connaissez bien : ceux de l’ex-Yougoslavie, et ceux du Rwanda ?

Pendant les guerres, tout le monde est injuste, et tout le monde ment. Et tout le monde commet des crimes. Evidemment, on ne peut pas comparer Hiroshima et Auschwitz, mais quand même, Hiroshima, c’est bien dégueulasse. C’est vrai que ce sont les nazis qui ont commencé, mais quand même… Hiroshima, c’était un crime de guerre caractérisé. 150 000 civils assassinés le même jour avec une bombe que plus personne n’a osé depuis utiliser… C’est difficile d’avoir un avis dans un conflit ou un autre car, ou bien,  on n’a pas d’intérêt dans le conflit et là on est trop loin. Ou bien on a des intérêts amicaux, politiques, sexuels, littéraires, culturels, ou ethniques, et là on est trop près. En ce qui concerne les conflits en ex-Yougoslavie, en gros, les Serbes se sont fait baiser. Mais c’est un peu de leur faute parce qu’ils ont mal joué. Quant au Rwanda, effectivement il y a eu un génocide. Les Hutus ont massacré les Tutsis. C’est indiscutable. C’est aussi que depuis vingt ans, le Rwanda est une dictature. Mais c’est une dictature qui fonctionne bien. Personne ne peut l’ouvrir ; personne ne peut rien dire contre Kagamé, n’empêche que c’est un des pays d’Afrique qui marchent le mieux. Et c’est vrai que pendant quatre siècles, les Tutsis, les bergers, ont dominé et exploité les Hutus qui étaient des cultivateurs. Personne ne donne la raison, mais c’est quatre siècles de haine des opprimés Hutus contre les Tutsis. Mais d’un autre côté, je ne vois pas comment on peut justifier le génocide d’un million de personnes… Et aussi, ce qui s’est passé, c’est que le FPR  de Kagamé, en 1994, il occupait un tiers du Rwanda depuis plusieurs années. Et sur les tiers qu’il occupait, les gens avaient été massacrés ou expulsés. Il y avait un camp de concentration, un camp de regroupement où vivaient les Hutus qui avaient été chassés de leur terre par les Tutsis. Et les Hutus qui venaient les voir, se disaient si les Tutsis reviennent ça va être notre tour. Après l’attentat organisé par Kagamé, ils ont vu que la guerre recommençait, ils se sont dit : « Il faut exterminer les Tutsis . » Ce qui était  monstrueux, aberrant, et surtout une faute politique énorme. Mais ça se sont des choses qu’on n’explique pas ; pour les gens qui passent dans la rue, là, place de Clichy, ils te diront : « Les Serbes ont massacré les Bosniaques ; les Tutsis ont massacré Hutus. » Ils s’arrêtent là ; ils pensent à autre chose, à leur bite, à leur compte en banque, à leur bagnole ; ils n’iront jamais chercher ce qui s’est passé avant, ce qui s’est passé à côté. Moi, il me semble que notre rôle à nous, quand on peut le faire, c’est d’expliquer les choses. Ni justifier, ni excuser, mais juste expliquer. On a toujours cru que le régime soviétique tenait grâce au KGB, mais non, il tenait grâce aux écrivains et aux journalistes. C’est eux qui faisaient la propagande ; ils étaient très bien traités contrairement à ce qu’on peut croire. Les journalistes et les écrivains, n’importe lequel, et toi et moi, si on sortait un livre là-bas, on en aurait vendu des millions. Après ça, on dit : « Vous êtes communiste ? Ouais… » On aurait notre datcha, notre bagnole, nos vacances… c’était comme ça qu’ils étaient traités les écrivains et les journalistes en Union soviétique. On a l’impression que parce qu’il y a eu dix dissidents, tous les journalistes et tous les écrivains étaient des dissidents. Pas du tout ; ça a été des collabos. Comme d’autres ont été des collabos pendant l’Occupation. Ce n’est pas une profession de courage ; c’est le contraire. C’est la profession des lâches. (Rires.)

Quels sont, parmi les livres que vous avez écrits, ceux que vous conseilleriez à vos lecteurs qui s’intéressent aux guerres qui secouent ou qui ont secoué le monde ?

Il y a mon livre sur le Rwanda et le Congo sorti en 2009, Mais le fleuve tuera l’homme blanc, chez Fayard (on peut le trouver en Point-Seuil).  Et puis il y a Contre les calomniateurs de la Serbie (chez Fayard)qui rassemble tous les textes que j’ai écrits  sur le sujet pendant presque dix ans. Ces textes ont paru dans la presse française ou la presse serbe.

Pourquoi avoir sorti le roman La Mémoire de Clara, au Rocher ? Comment l’idée vous est-elle venue ?

J’avais signé, pour une belle somme, chez Plon pour une bio de Carla Bruni, et je me suis rendu compte qu’il ne lui était rien arrivé. Elle a défilé, puis elle a chanté, puis elle a épousé un président. C’est complètement banal ; je me suis dit : « Qu’est-ce que je vais raconter ? » On m’a dit que c’était une super idée. Et comme je pense que je suis con, et que les autres doivent avoir raison, tout le temps. Et je me suis rendu que les autres avaient tort. Ou alors, ils sont encore plus cons que moi. Alors, j’ai cherché. Je me suis dit, comment je vais faire ? Il fallait que je rende l’argent ? Là, ça je n’ai jamais pu le faire. Comme Serge Benamou dit dans La Vérité si je mens II. « Moi rendre de l’argent ? Tu peux me couper les doigts, les couilles… » Alors, je me suis dit que j’allais écrire un roman. C’est parti en vrille, un peu. Je me suis dit : un roman ils ne vont pas le publier, ils vont le refuser. Et puis moi, j’ai gardé l’argent. J’ai donc fait un roman, un roman le plus libre  possible; je me suis dit : « Je m’en fous, il ne paraîtra pas. » Je trouvais que le livre était super mais  hyper scandaleux, j’ai cherché longtemps un éditeur ou une structure qui pourrait le sortir. Je voulais le faire chez un petit éditeur de Montreuil. Au départ, il m’a dit : je n’ai rien à perdre. Mais quand il a lu le manuscrit. Il m’a dit : « Ah, ça va être difficile ! ». Je me suis rendu compte que les gens qui n’avaient rien à perdre, avaient plus à perdre que les gens qui ont quelque chose à perdre. Un mec du Rocher m’a dit que ça le faisait marrer. Et les gens qui l’ont lu depuis que le livre existe sont morts de rire. En même temps, j’étais content car c’est la première fois qu’on me refuse un livre depuis des siècles. Je me suis : « Il est peut-être bon celui-là ! ». (Rires…)

                                           Propos recueillis par Philippe Lacoche.

 

Le roman-bombe de Besson sur Carla Bruni

Patrick Besson.

Patrick Besson.

    Dans la page Livres du dimanche septembre du Courrier picard, l’auteur explique sa démarche en détail et en exclusivité.

   L’autre livre-bombe de la rentrée sera, sans aucun doute, La mémoire de Clara, signé Patrick Besson, qui vient de paraître aux éditions du Rocher. Un livre hilarant, drôle, vachard parfois. Il y conte les pérégrinations de Clara Bruti, veuve de Brancusi, un ancien président de la Ve République. Elle a perdu toute sa fortune au cours de la guerre mondiale qui a secoué la planète entre 2039 et 2045.

Un vrai roman à clef

Elle vit retirée à Nice, veut écrire ses mémoires, mais c’est difficile car elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Dans l’interview qu’il nous a accordée en exclusivité, et qui paraîtra dans notre page Livres de dimanche, Patrick Besson ne s’en cache pas : il s’agit bien d’un roman à clef. « J’avais signé chez Plon pour une bio de Carla Bruni » ; dit-il, en substance. « Et je me suis rendu compte qu’il ne lui était rien arrivé : elle a défilé, puis elle a chanté, puis elle a épousé un président. C’est complètement banal. » Alors, le Besson, il en a fait un roman. Nous sommes en 2060. Clara Bruti ressemble bien à Carla Bruni… Et d’autres personnages ressemblent fort à Pierre Bergé, à BHL et à d’autres pontes de l’édition et du journalisme parisiens. Besson, comme à son habitude, dégaine. Il tape dur, sec. Jamais méchant mais droit comme un vrai puncher sincère. Ce livre, qui va faire scandale, est un vrai régal. Jetez-vous dessus.

PHILIPPE LACOCHE

La mémoire de Clara, Patrick Besson, éd. du Rocher. 213 p. ; 16,90 €.

 

Claude du Granrut : féministe et européenne

Claude du Granrut, femme politique, écrivain. Paris. Février 2014.

                  

     Cette ancienne élue de Picardie vient d’écrire un livre, « Le piano et le violoncelle » dans lequel elle évoque son parcours et celui de ces parents, courageux patriotes victimes de la barbarie nazie. Rencontre.

Vous êtes la fille de Robert de Renty, mort en déportation au camp d’Ellrich, et de Germaine de Renry, rescapée du camp de Ravensbrück. Est-ce que ces drames seraient à l’origine de votre caractère et de votre volonté qui vous ont permis de mener une carrière politique et professionnelle remarquables ?

Effectivement, j’ai été très marquée par la déportation de mes parents, et par la mort de mon père. Mon père était un homme tout à fait remarquable ; il s’était fait tout seul. Il avait fait la guerre de 14. Il avait créé son entreprise d’insecticides pour l’agriculture qui marchait très bien ; c’était à Paris. Il travaillait en liaison avec Saint-Gobain. La deuxième guerre est arrivée ; il la pressentait de façon abominable parce qu’il avait participé à l’occupation de la Sarre, après la Première Guerre. (Il était parti comme ingénieur dans les mines de la Sarre, avec sa jeune femme.) Il parlait très bien l’allemand. Il comprenait ce qu’était l’Allemagne ; leur façon de travailler dur. Il savait que l’Allemagne se remonterait très vite et très bien. Il avait écrit des articles sur ce sujet dans des journaux parisiens (L’Echo de Paris, etc.) Il connaissait la puissance potentielle de l’Allemagne. Il écoutait les discours d’Hitler ; il a compris que, menée par Hitler, cette Allemagne pouvait déborder. Il s’est rendu compte que ce n’était peut-être pas la vraie Allemagne mais, tout de même, une Allemagne extrêmement puissante, dure, dominatrice. Il était très inquiet. Pendant la guerre, nous étions à Paris ; il a continué à mener ses affaires comme il a pu. Il m’a toujours donné l’envie de réussir, de bien travailler, de faire de bonnes études. Je comptais sur lui pour m’aider, pour me pousser ; j’étais la dernière de la fratrie. Mes frères et sœurs étaient légèrement plus âgés que moi ; ils n’avaient pas eu l’occasion de faire les études comme moi j’avais eu l’envie et l’occasion de faire. Je me suis dit qu’en mémoire de mon père, je dois réussir à faire ce qu’il voulait que je fasse. En l’occurrence, ma mère m’y a beaucoup aidée. Elle a compris ça. Elle m’a dit : « Tu feras une carrière ; tu feras des études. » J’avais le droit d’avoir des bourses. J’ai donc fait des études, à Sciences Po et en Amérique. C’était formidable ; j’ai débarqué dans un pays qui avait fait la guerre mais qui n’avait pas été démoli, qui était puissant, qui avait une volonté ; les gens n’avaient peur de rien. Il fallait donc que je n’aie peur de rien. J’avais donc un bagage extraordinaire, et une mère qui me poussait, qui me soutenait. Bien sûr, j’ai eu une déconvenue tout de suite après mon diplôme de Science Po parce que je n’ai pas eu d’emploi comme en avaient eus mes camarades de promotion, dans des banques, des entreprises, des administrations, etc. Là, je n’ai pas compris ; ma mère non plus. On s’est dit : il y a quelque chose qui ne va pas dans cette France qui, pourtant, qui se remettait à flots grâce au Plan Marshall. Je suis arrivée aux Etats-Unis quand le général Marshall a lancé son plan. J’avais des amis américains, notamment un armateur qui envoyait le plan Marshall en Europe… Ma mère ne s’est pas affolée ; j’ai eu des occasions diverses et obtenu des petits boulots formateurs. J’ai été pigiste dans différents journaux ; j’ai aussi fait des remplacements intéressants de secrétariat et j’ai eu la chance de pouvoir participer au Comité du travail féminin qui venait d’être créé, au sein de ministère du Travail. Ce fut le déclenchement car ça correspondait  à ce que j’avais envie de faire et ce que je pouvais faire : j’avais une formation administrative ; je savais écrire, rédiger des notes… J’avais aussi la possibilité, travaillant dans une administration, à demander à l’Institut national des statistiques de faire telle ou telle recherche  sur l’emploi, la formation, le niveau d’éducation… J’ai eu une masse d’informations qui me permettaient de faire des notes au ministre et des propositions. Je suis donc rentrée dans un  processus administratif qui était très positif. Et à l’époque, j’étais avec Fontanet, puis Edgar Faure. Tous les trois des hommes très ouverts, très avisés, très sympathiques, très chaleureux, très exigeants aussi (Joseph Fontanet était très exigeant sur la rectitude des dossiers). C’était véritablement pouvoir faire fructifier tout ce que j’avais pu faire avant. Ce fut aussi pour moi une révélation : je me suis dit que ça, toutes les femmes pouvaient le faire, mais qu’on ne leur en donnait pas toujours l’occasion. Je ne pouvais pas aller dans la rue pour manifester, brandir des banderoles, mais toutes les associations féministes venaient me voir pour me demander des conseils car j’étais parvenue à obtenir des choses. Et ces informations partaient dans des articles de journaux que je ne pouvais écrire. Ce fut merveilleux quand j’ai pu travailler avec Françoise Giroud. Car ce n’était pas un seul ministère mais l’ensemble des ministères qui étaient censés travailler avec Françoise Giroud.

Pour quels motifs vos parents  ont-ils été déportés ?

Mes parents étaient résistants ; ils appartenaient au Réseau Alliance, un réseau de renseignements qui travaillait directement avec les services de renseignements anglais. Madeleine Fourcade en était présidente. Ma sœur appartenait à ce réseau ; elle s’était mise dans la clandestinité. Tout cela, je ne pouvais pas le savoir car personne ne parlait. Je ne subodorais pas que mes parents puissent être arrêtés. Ils l’ont été.

Vos parents étaient donc très patriotes.

Mon père était très patriote. Il avait fait la guerre de 14 qui l’avait fortement marqué. Mon grand-père était saint-cyrien, officier. Mon père avait senti que l’Allemagne nous ferait payer la défaite, qu’elle avait une revanche à prendre et qu’elle la prenait dans les pires conditions. Il savait ce que faisait la Gestapo à Fresnes ; il était très au courant de ce qui se passait.

Vous ne semblez pas en vouloir à l’Allemagne. En revanche, je suppose que la barbarie nazie vous hérisse.

Ma mère, elle aussi, disait qu’elle n’en voulait pas aux Allemands.  Elle a été parmi les premières, au sortir de la guerre, à penser qu’il fallait faire une alliance avec l’Allemagne.  Personnellement, j’étais tout à fait de son avis. Quand j’étais au lycée Molière, j’ai fait allemand première langue. J’ai lu énormément de poètes, écrivains et philosophes allemands. Je lisais des traductions ; j’étais imprégnée de culture allemande. Plus tard, lorsque je me suis retrouvée au comité des régions, j’avais des collègues allemands de mon âge ; beaucoup d’entre eux avaient souffert pendant la guerre. L’un était orphelin de guerre, comme moi. On ne pouvait que se dire : travaillons ensemble pour la paix. J’aimais beaucoup la façon de travailler très directe des Allemands. En plus de ça, ils ne disaient pas n’importe quoi. Il y avait parfois des collègues qui étaient très politiques, qui s’enflammaient… Les Allemands (ils sont politiques comme tout le monde) mais ils sont très pragmatiques. Ils réfléchissent sur ce qu’ils connaissent. J’ai toujours aimé travailler avec les Allemands. J’aimais également beaucoup travailler avec les Italiens, les Espagnols, les Autrichiens. Non, je n’ai jamais eu de difficulté à travailler avec les Allemands, et pourtant parfois je me disais… bon…

Derrière votre mot « bon », se cache la barbarie nazie, n’est-ce pas ?

J’en ai souffert assez directement. Ce que j’en tire, c’est qu’il ne faut pas perdre la mémoire par rapport à ce qui s’est passé. C’est pour cette raison ma mère témoignait beaucoup sur la déportation, beaucoup de ses camarades continuent de témoigner dans les écoles. Ma mère a participé à l’édification du mémorial qui est au bout de l’Île de la Cité et qui représente tous les lieux de déportation, les horreurs de la Gestapo. Aujourd’hui presque toutes ces femmes sont mortes ; c’est pour cela que j’ai créé, en 2006, la Société des familles et amis des anciennes déportées et internées de la Résistance (SFAADIR). Nous sommes des enfants, quelque fois des petits-enfants qui souhaitons conserver cette mémoire parce qu’elle est exemplaire. Ces femmes ont été exemplaires. Souvent, elles ont été dépassées par ce qu’il leur arrivait. Elles faisaient de la résistance ; elles savaient qu’elles prenaient des risques. Elles étaient très courageuses, très engagées. En arrivant, au camp, c’était l’horreur, mais elles s’en sortaient par la solidarité. Elles ont été mises à nu. Elles ont fait des travaux abominables. Ma mère travaillait à l’aplanissement d’un terrain pour un aérodrome, ce par moins vingt degrés… Des travaux inhumains mais elles voulaient s’en sortir et elles s’en sortaient par l’amitié. Seules, elles ne tenaient pas. Ma mère aimait beaucoup Mme Maspéro qui avait été déportée avec son mari. La mère de l’éditeur ; le grand-père était un grand égyptologue. Le couple Maspéro avait été déporté dans le même train que maman. Lui est allé à Buchenwald où il est mort ; mon père est mort à Ellrich. Ces deux femmes se sont retrouvées veuves. François, le fils de Mme Maspéro, avait mon âge à peu près. Cela a créé des liens. Toutes ces femmes survivantes étaient contentes de se retrouver ; elles se disaient qu’elles avaient vaincu ensemble.

Tous ces événements dramatiques vous ont-ils conduit à façonner votre goût pour la construction de l’Europe ?

Une chose que j’ai apprise dans l’administration (avec Françoise Giroud), c’est qu’on peut changer le monde avec la politique. L’administration gère, elle peut avoir des idées, faire évoluer les choses mais c’est la politique qui décide. C’est pour cela que j’ai voulu faire de la politique en France et que j’ai souhaité participer à la politique européenne car une innovation aussi importante que la création de la Communauté économique européenne, puis de l’Union européenne, demandait véritablement une volonté politique et pas seulement une volonté administrative. Ce que je regrette actuellement, c’est le l’Europe est devenue une administration intergouvernementale, ce qui ne rime à rien. Même les hommes politiques qui le souhaitaient sont complètement congelés par cette lourdeur administrative. C’est là que ça bute. C’est la même chose pour les femmes : quand on veut faire une politique féministe, il faut que la politique s’en mêle. Ca ne veut pas dire que l’Etat s’en mêle en pensant qu’il peut tout faire. Pas du tout. Mais il faut qu’il y ait un mouvement politique.

Votre mère était catholique pratiquante et elle était favorable à l’avortement. Etes-vous, comme elle, une femme éprise de liberté, d’indépendance, finalement assez éloignée des chapelles, politiques, s’entend ?

Ma mère considérait que les femmes doivent être responsables et responsabilisées. A partir du moment où une femme réfléchit, prend une décision dont elle assume la responsabilité, c’est très bien. Pour elle, l’avortement n’était pas une fuite en avant. Pas du tout. C’est comme ça que Simone Veil a présenté l’avortement. Refuser l’avortement, c’était refuser de donner une responsabilité aux femmes. Elle n’avait pas de problème religieux. Du moment où vous donnez une responsabilité, le catholicisme n’est pas contre la responsabilité des individus ; au contraire.

C’est un comportement très humaniste.

Oui parce que nous sommes sur la terre pour quoi faire ? Pour maintenir un certain nombre de principes de la personne, sa liberté, sa responsabilité, son sens du collectif, du progrès de l’humanité… et donc, on n’est pas là pour suivre seulement le passé, pour ne pas évoluer. Il y a une évolution à faire, mais avec des règles. Ces dernières doivent de fonder sur la capacité des personnes à être responsables, à faire avancer les sciences, les techniques, la démocratie, les droits fondamentaux. J’ai été passionnée, en tant que membre des comités des Régions, qui m’a envoyée à la Convention aux droits fondamentaux. Ces derniers ne correspondaient plus à l’évolution de la société. Il fallait qu’ils s’ouvrent. L’avortement était l’un de ces droits fondamentaux. Il ne faut pas y aller trop fort ; la famille est tout de même un creuset extraordinaire de richesse et d’éducation de la personnalité. Mais, ça m’est venu de source, car j’ai été obligée d’être responsable de moi-même très tôt. Car quand mes parents ont été déportés, j’ai vécu très seule. J’habitais avec l’une de mes sœurs qui était mariée. Mais quand même, j’étais face à moi-même. Je me demandais où étaient mon père et ma mère ? Est-ce qu’ils reviendront un jour ? On ne savait rien. Quand je suis allée aux Etats-Unis, j’ai été obligée d’être responsable de moi-même.

Politiquement, quel a été votre parcours ? Où vous situez-vous aujourd’hui ?

J’ai été centriste avec Fontanet, un homme tout à fait remarquable qui avait aussi un souci de la politique et de conserver un certain nombre de principes chrétiens. C’était un progressiste qui ne voulait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. J’ai donc adhéré au CDS. J’ai été militante. Le CDS c’était Jean Lecanuet, Jacques Duhamel, Fontanet… Simone Veil et moi, avons eu des discussions avec nos bons collègues masculins centristes qui disaient que l’avortement était épouvantable… On leur disait que c’était un droit. C’était un peu épique. J’ai donc continué à être centriste quand je suis devenue élue à la municipalité de Senlis. Avec Arthur Dehaine, nous faisions abstractions du fait que nous appartenions à tel ou tel parti. Nous étions élus pour travailler pour Senlis ; une majorité plurielle. C’était la même quand j’ai été élue au Conseil régional de Picardie. C’était un peu plus marqué car le RPR était très fort. Dans l’Oise, il y avait de bons RPR : Mancel, Dehaine, Dassault, un paquet… Marini en plus… Mais il y avait le sénateur Souplet qui m’a beaucoup soutenue et qui a souhaité que je figure dans la liste pour le conseil régional. J’ai eu de la chance ; j’étais huitième et j’ai été élue. A partir de là, j’ai pris mes aises ; j’ai voulu montrer que j’étais une femme, au conseil régional, que j’avais mes propres idées, mon propre mot à dire. C’est une chose qui m’a toujours menée. Je suis une femme politique ; je fais de la politique comme femme. Je ne me soumets pas aux habitudes masculines des partis ; pas du tout ! Charles Baur me laissait dire ce que je voulais dire, ce que je pensais, ce que j’avais envie de faire. Il m’a toujours soutenue, ce qui était assez sympathique. Au début, on n’était que trois ou quatre femmes. Quand on est une femme politique, on n’a pas besoin de se couler dans le moule. Ca m’a coûté des déboires au début mais au bout du compte, non. Car j’ai eu des responsabilités que j’ai prises au tant que femme. Un tout petit exemple stupide : lorsqu’on a eu à la Région, la responsabilité des trains (TER). Nous avons rénové le parc des TER. J’ai proposé qu’on puisse trouver un endroit de mettre les bicyclettes dans les trains. Les voitures d’enfants aussi. J’ai aussi aménagé les horaires des trains en fonction des collégiens, des lycéens. Maintenant, dans tous les TER de France, il y a des endroits pour mettre les bicyclettes. A ça, un homme n’aurait pas pensé. Et maintenant, tout ça paraît normal.

La Manif pour tous, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Personnellement, je pense que je n’ai jamais manifesté dans la rue. Cette manifestation vient d’une frustration épouvantable face à ce que propose le gouvernement actuel par rapport aux problèmes que pose la France. Les gens étaient descendus dans la rue pour dire que ça n’allait pas. Il y a là une exaspération doublée d’une crainte qu’exprime Christine Boutin. Il y a un fond catholique en France, même si les gens ne vont pas à la messe, ils suivent les préceptes de l’Eglise. Pour eux, la famille et  le mariage sont importants. Tout cela appartient à la France. Il y a donc un mélange d’exaspération, de crainte de l’avenir, de baisse du pouvoir d’achat. Il y a un mauvais engrenage en France. On a l’impression que la France fout le camp ; en Europe elle compte moins. Le chômage ne baisse pas. Il y a donc une inquiétude diffuse. Je pense qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le royaume de France.

La vie de Claude du Granrut aujourd’hui consiste en quoi ?

Je suis aujourd’hui complètement retraitée. Je n’ai plus aucun poste officiel. Je ne suis plus élue. En revanche, je reste en contact avec le comité des Régions. Je maintiens un certain lien avec des institutions européennes. Ca m’oblige à me tenir très au courant par rapport à ce qui se passe en Europe. Je suis en train d’écrire un article de huit pages qui devrait alimenter un débat sur ce qui se passe au niveau européen. Mon deuxième point d’ancrage, c’est la mémoire des femmes déportées. On organise des voyages à Ravensbrück. Je suis en train de préparer un colloque européen sur l’engagement des femmes, sur leur courage. Je suis allée à Bruxelles où j’ai rencontré des personnes du service de la citoyenneté ; on m’a encouragé de monter quelque chose avec des associations d’autres pays. L’Europe devrait m’aider financièrement pour monter ce projet. Ce sera en 2015 si tout va bien. Je suis également en rapport avec le Ministère de l’Education nationale pour que les enseignants évoquent les femmes déportées. On est en train de monter un programme à base de petites interviews. Je participe aussi à de nombreux colloques. Je me rends en milieu scolaire avec des femmes déportées. Et j’ai cinq enfants, onze petits-enfants, et bientôt cinq arrière-petits-enfants ; j’ai aussi une vie familiale soutenue. L’aîné de mes arrière-petits enfants à 30 ans ; le plus petit a neuf ans. J’ai donc un balayage de tous les âges. Ce sont des enfants très motivés, voulant réellement faire quelque chose. Je me dis que je leur ai donné l’envie de faire quelque chose de leur vie. J’ai aussi un lien fort avec l’Amérique grâce à ma nomination au conseil d’administration de l’université dans laquelle j’ai étudié.

                                Propos recueillis par

                                PHILIPPE LACOCHE