Paul-Jean Toulet nous aide à comprendre les femmes

Le dessinateur, peintre et écrivain Soluto (qui sera mon condisciple de rentrée au cours de l’imminente rentrée littéraire aux éditions du Rocher) m’a fait parvenir quelques délicieuses citations, fruits des cogitations du poète Paul-Jean Toulet.

Je l’en remercie.

Les voici :

Aimer son mari, c’est payer un fournisseur. – Aimer un amant, c’est donner aux pauvres.

 

Quand on a raison, il faut raisonner comme un homme; et comme une femme, quand on a tort.

 

Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ?

Je trouve ça imparable.

Ph.L.

Sylvie Payet raconte le Vaugandy

La couverture du livre « Le chemin des fugues » qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher.

Bonjour lectrices !

Dans mon prochain roman, Le chemin des fugues (dont le narrateur, Pierre Chaunier, est un journaliste communiste à l’ancienne) qui sortira le 23 août aux éditions du Rocher, j’évoque un pays bien étrange : le Vaugandy. Nombreux sont ceux qui disent que c’est un pays imaginaire. Pas si sûr ! C’est un pays sauvage, enclavé, difficilement accessible. Plein de surprises. Nombreux sont ceux qui rêvent de s’y rendre, voire d’y résider. Peu, très peu, y sont parvenus.

L’écrivain Sylvie Payet, elle, est parvenue à ses fins. Elle ne rêvait pas de palmiers ou de plages de sable blond; elle rêvait des vertes prairies du Vaugandy. Elle vient de revenir de cette contrée; elle a livré ses impressions à mon copain Pierre Chaunier qui m’a transmis le texte ci-dessous. Je les en remercie.

Ph.L.

Juillet 2017

Bordurins,

Cher Monsieur Chaunier,                                                                                         

    J’ai eu l’occasion de rencontrer Philippe Lacoche. Il m’a longuement m’a parlé de votre aventure en Vaugandy.

    Je me rappelle vous avoir entrevu à Bordurins, chez Jaunard, au café l’Amour du Prince (sacré Jaunard ! Etrange personnage). Je n’ai pas osé vous aborder. J’ai appris ce qui vous était arrivé à la clinique des Ombres avec Jean-Claude Depard. Jaunard n’en revient toujours pas… J’ai su (à Bordurins, un espace-temps hors du temps, tout se sait !) que Depard habitait dans le coin à Saint-Potier. Une belle maison ! J’y suis allée espérant, sur le conseil de Jaunard, faire sa connaissance, mais il n’était pas là.

    Pour tout vous dire, j’envisage de m’installer ici. Tout m’appelle en Vaugandy : sa ruralité, ses paysages bocagers, sa simplicité, son passé et ses animaux si bizarres. On n’en rencontre qu’ici ! Quel changement loin de cette société capitaliste qui va tuer nos campagnes ! J’ai envie de m’y investir. Je viens d’hériter de la maison de mon oncle Fernand à Bougettes les Combes. Un vrai résistant le Fernand ! Qu’est-ce qu’il a souffert, comme tant d’autres ici. Quelle histoire sa vie ! J’aimerais, si vous voulez bien, Monsieur Chaunier, vous rencontrer avec Jean-Claude. Vous seriez tous deux certainement de bons conseils dans cette perspective de rejoindre la communauté de cette chère région. Je me suis permis de vous raconter mon voyage à Bordurins. Je sais que Monsieur Lacoche est écrivain, je me suis amusée à faire une nouvelle.

    Merci à vous Monsieur Chaunier, hâte de vous rencontrer.

    Je vous ai mis quelques photos.

    Signé : Orangée de Mars.

***

NOUVELLE

Mon oncle du Vaugandy

Sous le filet d’eau continue, le paysage avait des allures de cendres et la voiture peinait à accélérer sur l’autoroute. J’avais quitté Amiens vers 11 heures. Le rendez-vous à Bordurins était prévu à 14 heures. Je devais signer l’acte notarié et récupérer les clés de la maison de l’oncle Fernand.

Je quittai enfin l’autoroute et pris la départementale en direction de Bordurins. D’un coup d’un seul, comme par miracle, l’orage fut chassé et le Vaugandy se révéla. Je ralentis l’allure, profitais du paysage vallonné, nourri de bocages et de bois. Tout me rappela l’Irlande. Ma mère m’avait parlé de cette région qu’elle avait qualifiée d’étrange et qu’elle semblait craindre. Ne racontait-on pas que, parfois, dans certains coins reculés, on avait croisé des ours ? A l’idée, je ne pus m’empêcher de rire. Et pourquoi pas un tigre !

Le premier village, légèrement enclavé, à ma surprise, se nommait Coq Maudit. Les maisons lourdes et hautes, de briques et de pierres étaient entourées de champs cultivés, de prairies où paissaient des troupeaux de vaches blanches et noires. Un cours d’eau le traversait. Malgré la pauvreté apparente et le silence, je le trouvai joli. Deux énormes tours crénelées apparurent en son cœur. L’église fortifiée me frappa, me rappela que j’étais dans un pays où, depuis des siècles, les guerres avaient fait des ravages et combien, dans cette région frontalière, nous étions proches de l’Allemagne. Je me souvins des propos de ma mère sur le caractère de Fernand : « Il ne s’en est jamais remis, ça lui a tourné sur le ciboulot. » Je connaissais peu de choses de cet oncle silencieux et bougon ; j’étais petite lorsque nous venions avec mes parents passer quelques jours auprès de lui à Bougettes-les-Combes dans la vaste maison aux larges pièces et à l’odeur âcre. Je préférais m’éclipser dans le jardin et surtout dans la prairie bordée d’églantines où je tenais compagnie à l’âne Bébert, un âne usé par le labeur, au regard d’une infinie tristesse et dont personne ne se souciait à part moi. Avant mon entrée en sixième, nous quittâmes Paris pour le Centre. Sans que j’en sache la raison, ma mère coupa les ponts avec ce frère unique, célibataire toute sa vie, qu’elle appelait « Le taciturne.» Il avait perdu sa jeune fiancée pendant la dernière guerre. Je n’en savais pas plus. Comme j’ignorais dans quel état j’allais trouver mon héritage…

J’arrivais à Pontron-les-Echauguettes, un village-rue. Il était désert et le café-tabac, comme la boulangerie, aux façades dégradées montraient qu’ils avaient fermé depuis longtemps. De la poste, seul restait un maigre panneau rouillé pantelant. Je me félicitais d’avoir pris une thermos de café et m’arrêtais plus loin, en bordure d’un bois. Aucun bruit si ce n’était le doux babillage des oiseaux nichés dans la tendre verdoyance des feuilles écloses aux prémices du printemps. Des effluves de jacinthes, en touches dispersées sur un tapis d’herbes fraîches, se mélangeaient à l’humus du bois. La pause prévue de cinq minutes s’étira. Je fis quelques pas. Au bout de l’allée, ouverte sur le vallon, en léger contrebas, en bordure de champ, je découvris les traces d’une voie ferrée dont les rails avaient disparu mais pas la gare. Une jolie gare en briques rouges, isolée au milieu de nulle part, qu’aucun train ne desservirait plus. Quels dégâts ! Voilà le résultat du capitalisme : nos campagnes se meurent ! Je ne pus m’empêcher de penser. Je regagnai la voiture, sortis la carte routière (je n’avais pas GPS). Bordurins était à moins de trente kilomètres. De nombreux chemins vicinaux permettaient d’accéder à la seule grande ville du département. Je pris au hasard le 4.

Lorsque je vis le panneau Bordurins, il était treize heures. Je m’étais perdue dans la toile d’araignée des lieux-dits et chemins d’accès, avec pour seuls compagnons à cette heure, l’aboiement des chiens et le regard curieux des vaches et chevaux, régnant en maître sur le territoire. Je fis l’impasse du déjeuner et j’eus à peine le temps de découvrir le centre-ville de la capitale du Vaugandy, – qui était en fait un bourg – et filai chez le notaire.

L’homme, la cinquantaine, m’attendait. Rougeaud, la cravate de biais, il sentait l’alcool. L’œil lubrique, il m’invita à le suivre dans son bureau aux allures de salle d’archives, tant il était encombré, imprégné de poussière. Il se dépêcha d’expédier les démarches et d’encaisser le chèque. Puis d’un large sourire, après un soupir, il sortit de sous le bureau, deux verres et une bouteille d’alcool sans étiquette.

-Ah ! Mademoiselle Colombe, il faut fêter votre arrivée dans le Vaugandy et goûter la Jaunarde, un alcool de poire dont vous me direz des nouvelles !

Bouche bée, je ne sus quoi répondre. Il poursuivit.

– J’espère que vous allez vous plaire ici ! Il y a tant de choses à y faire. Vous êtes architecte. Quand vous aurez fini la restauration de la bâtisse de votre oncle, vous pourrez rejoindre notre communauté. Les découpages administratifs, on s’en moque ; on fait notre propre communauté de communes avec tous ceux qui partagent nos valeurs. Ici nous sommes solidaires et pas du tout sexistes ! s’énerva-t-il. Vous nous aiderez à restaurer notre belle ville.

-Je…

Les ânes du Vaugandy.

n’ai pas l’intention d’y vivre Monsieur…. même si je fais des travaux. Je vais vendre la maison.

Il s’affaissa dans son fauteuil, puis se redressa.

-Ne vendez pas la maison ! Le Vaugandy va prendre de la valeur. Nous avons de nouveaux arrivants et pas n’importe lesquels, et des projets ! dit-il d’un ton sibyllin. Redressons nos campagnes, ne baissons pas les bras, aidez-nous, vous ne le regretterez pas !

-J’y réfléchirai, j’y réfléchirai, répondis-je, décidée à prendre congé. Connaissez-vous un endroit où je pourrais déjeuner à cette heure tardive ?

-Chez Jaunard, évidemment ! dites-lui que vous venez de ma part. Le bar-hôtel s’appelle l’Hôtel L’amour du prince ; il est situé dans une petite rue derrière le centre ville, je vous montrerai.

Je n’eus guère de peine à trouver l’endroit avec ses deux tours équipées de clocheton et sa large façade blanche. Je découvris, non loin, la petite gare à deux étages avec sa voie unique. Ainsi Bordurins était desservi par la SNCF. Tout à l’intérieur de l’hôtel respirait la seconde moitié du siècle dernier. Même le patron, un homme blond, la cinquantaine, peut-être, dont la fadeur faisait écho aux tons passés de la tapisserie auréolée de scène de chasse. Une tête de sanglier trônait dans la salle. Ravi de la recommandation du notaire, il m’installa dans la pièce ouverte sur le bar, aux tables couvertes de Vichy. J’eus droit, seule convive, au seul plat disponible : un ragoût de mouton avec des frites maison et une carafe de vin. Le tout pour huit euros.

Un homme, de taille moyenne, en costume sombre, était entré. Accoudé au bar, il commanda un verre de bière. Je crus le reconnaître. Je ne vis cependant pas son visage. Il maugréait quelques mots d’une voix grave, auxquels Jaunard, lui tapant sur l’épaule répondit :

– Allez Monsieur Chaunier ! Ne vous laissez pas abattre ! Vous en avez vu d’autres ! Et surtout revenez-nous vite. Le Vaugandy vous attend.

L’Orangée de Mars

 

 

 

 

 

 

Les coups de coeur du marquis

                                     L’humour de Maulin

Olivier Maulin n’est pas un novice. Il nous a donné une douzaine de livres, dont, son premier roman, En attendant le roi du monde, publié en 2006 (L’Esprit des Péninsules) qui lui valut le prix Ouest-France du festival Étonnants voyageurs. Jérôme Leroy le situe dans la tradition des Michel Audiard, Marcel Aymé et Rabelais. Laudatives comparaisons. Son dernier roman, Les retrouvailles, confirme les propos élogieux de Leroy. L’humour est toujours là, étonnant. Là, un père meurt d’un infarctus en pleine lecture de Saint Simon, «ce qui n’est pas la pire des morts». Un peu plus loin, il qualifie un de ses personnages qui n’a jamais eu d’adresse fixe, de «hippie sportif». Maulin a aussi assez de goût pour citer Amours jaunes, de Tristan Corbière. Son histoire évoque les retrouvailles, après 25 ans, de camarades de faculté. Ça se déroule à la montagne. Tout semble bien se passer, mais bientôt, les retrouvailles se transforment en cauchemar. Vif et singulier. Ph.L.

Les retrouvailles, Olivier Maulin; éd. du Rocher; 188 p.; 19,90€.

                           Fabienne Thibeault comme un cœur

On en apprend tous les jours quand on est journaliste : c’est ce cher Michel Grisolia qui est l’auteur des paroles de «J’irai jamais sur ton island», chanson qui débute de premier double Cd, L’Essentiel, de Fabienne Thibeault. Un plaisir d’écouter Fabienne Thibeault. Ses plus grands succès sont ici réunis : «Je reviens chez nous», texte de Jean-Pierre Ferland (on a longtemps cru que c’était de Gilles Dreu), «Quand les hommes vivront d’amour» (qui vous serre le coeur d’émotion : si humaniste, si fraternelle, si franc-maçonnique), «La complainte du phoque en Alaska» (de Michel Rivard), et surtout, surtout, «Je reviendrai à Montréal», de Daniel Thibon et Robert Charlebois qui vous arracherait des larmes. Poignant. Fabienne Thibault est un immense interprète. Ph.L.

 

L’Essentiel. Fabienne Thibeault. 2 CD- Wagram- SCPP.

 

Le coup de coeur du marquis…

Le lumineux «Robic» de Laborde

«Robic est un champion, Laborde un écrivain, et ce Robic 47 un livre captivant, une biographie romancée pleine de rebondissements, d’exploits et de coups tordus, enrichie des photos Collector.» Voilà ce qu’indiquent les éditions du Rocher en quatrième de couverture. Un écrivain, Laborde? Mieux que ça: c’est un poète, une plume, un tempérament. L’une de nos plus belles plumes françaises actuelles. Il fallait un tel prosateur pour dresser le portrait de ce petit coureur (1,61 mètre) qu’était Robic. Petit en taille; immense en talent, en pugnacité, en courage. En passion aussi. Son histoire d’amour avec Raymonde Cornic nous est ici narrée. Elle est importante presque autant que les talents de grimpeurs de Jean Robic. Et puis il y a cette gueule, ces fractures, ce côté prolétarien, et cette France d’avant. Cette France qu’on aime tant. Ce livre est tout simplement lumineux. Ph.L.

Robic 47, Christian Laborde; éd. du Rocher; 189 p.; 21,90 €.

La couverture du livre « Robic 47 », de Christian Laborde.

Christian Laborde : l'une des plus belles plumes françaises.

Ma vie rock et mes coïncidences de caniveaux

      Ma vie de marquis déchu et désargenté n’est faite que de troublantes et charmantes coïncidences; elles me conduisent à ne pas trop abhorrer l’existence, cette absurdité totale, aussi absurde, délétère et fatale qu’une femme qu’on aime en asymétrie, qu’une chaussette d’Albert Camus ou qu’un caleçon (acheté rue du Dragon, le samedi 13 juillet 1968) par Fernando Arrabal. Ces coïncidences repoussent, délicates substances d’évasion, les rives incertaines de ma mélancolie doucereuse. Ainsi, un matin, il y a peu, après avoir quitté les appartements veloutés d’une amie chère, j’allais d’un pas vif – ce pas inimitable de chat de gouttière, fait de claudication, de boitillement (la goutte?), de détachement et d’allure de chevau-légers – vers le Courrier picard, ce journal qui a la bonté de me nourrir depuis des années et fait en sorte que je sois en mesure d’assurer mon train de vie tissé de luxe, de stupre, de bombance et de débauche. Rue de la République, devant l’entrée de la galerie des Jacobins, mon attention est attirée par une feuille, dans le caniveau. Je la ramasse. Là, stupeur: il s’agit de la partition manuscrite (une écriture de lycéen ou de vieil enfant chevelu) de «Le it be», l’œuvre des Beatles, composée et chantée en 1969 par Paul McCartney et parodiée

La partition de « Let it be », trouvée dans un caniveau, rue de la République, à Amiens.

sous le titre «Les p’tites bites» en 1990, par l’inoubliable groupe parodique Rolling Bidochons. Incroyable mais vrai! Chez l’amie chère, nous venions justement d’écouter avec passion l’album Sgt. Pepper’sLonely Hearts Club Band, autre album phare des Fab Bour, que Parlophone a eu la bonne idée de ressortir. Qui donc avait perdu, dans ce caniveau, la partition de «Let it be»? Je ne le saurais jamais. Je ramassai la feuille la plaçai, bien au sec, sous la plaque de plexiglas qui annonce les noms des magasins de la galerie, et m’enfuis vers mon destin professionnel, la tête pleine de souvenirs, le regard brouillé par la buée de la nostalgie. Je me revoyais, à l’âge de 18 ans, à Tergnier. C’était l’hiver; les façades des immeubles de la cité Roosevelt imbibaient la lumière hiémale et fade (limonade éventée) de leur mauvaise mine grisâtre. Régine, ma petite amie, mon premier amour, adorable avec son K-Way vert et ses couettes blondes, venait de me convaincre de délaisser l’écoute des Stones, ces voyous anarchistes qui pissaient contre les pompes des stations-service, pour me consacrer à celle de Sgt. Pepper’s, des Beatles. Je me moquais, ricanais, con et teigneux comme un sale gosse de Tergnier. Je finis par céder et tombai sous le charme. Depuis, ce disque figure dans mon Panthéon rock. Rock, je le redeviens avec le printemps renaissant. Suis allé voir The Deans, un groupe irlandais qui se produisait au Capuccino. C’était vif et bon comme un crémant d’Alsace bio. Je me mis à penser à l’Irlande, puis à la Thiérache qui lui ressemble tant et que je surnomme Le Vaugandy dans mon prochain roman qui paraîtra le 17 août aux éditions du Rocher. (Question pub, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même; merci à Picardie Matin Publicité – PMP- notre régie publicitaire, de ne pas me facturer cet écart de conduite déontologique.)

                                           Dimanche 28 mai 2017.

 

Le blues de Michel Pruvot

Dimanche dernier, à MégaCité, à Amiens, Michel Pruvot s’est produit pour la dernière fois avec son orchestre.

Sous sa grande carcasse d’ancien champion cycliste, sa carrure de rouleur, ses cuisses de sprinter, derrière sa voix rugueuse de Picard mari

Michel Pruvot.

time élevé à l’ancienne, Michel Pruvot cache une âme sensible. Dimanche, à MégaCité, à Amiens, il s’est produit pour la dernière fois en compagnie de son orchestre. Ça s’appelelait «La dernière séance». Et il a un peu le blues, notre Mimi national. «On a pris la décision d’arrêter l’orchestre avec mes copains musiciens», explique-t-il, confiant qu’il y a peu, il a subi une délicate opération du dos. Comme il le souligne en page 253 de son excellent livre L’enfant du bal, paru aux éditions du Rocher, après ses «50 ans de carrière» il a animé 8000 bals, 7 millions de personnes ont dansé sur ses musiques. Il a fait vibrer 25 accordéons dans galas, thés dansants, soirées dansantes. Il a composé quelque mille chansons, réparties dans 21 albums, sept 45 tours, 129 CD. Ce n’est pas rien. «Il a des musiciens qui étaient à mes côtés depuis 25 ans», poursuit-il. «Quand j’étais sur France 3, de 1990 à 2001, on assurait 250 galas par an. C’est une page qui se tourne. Après le 1er janvier, je continuerai à me produire en attraction dans des galas à travers toute la France avec les orchestres des régions. Je suis un peu mélancolique, c’est vrai; avec mon orchestre, on était comme des Gitans du musette, comme un grand cirque.» Ça ne ralentit pas son activité pour autant: il vient de sortir un nouveau CD, La fête entre nous, «un album gai, chantant et dansant, pour faire la fête entre amis». On le retrouvera tous les jours à 14h30, sur WEO dans son émission Sur un air d’accordéon. Et il prépare une grande tournée avec Michel Algay, ancien producteur d’Âge tendre et tête de bois, ce à partir de l’automne prochain. Infatigable Michel!

PHILIPPE LACOCHE

 

Christian Laborde enracine sa poésie

   

Christian Laborde, photographié à Deauville, il y a quelques années.

Avec son beau roman, «Le sérieux bienveillant des platanes», il s’impose comme poète incontournable.

Christian Laborde détient des talents multiples. En matière d’écriture, il explore des genres aussi divers et variés que la nouvelle, le roman, la poésie, le récit, le pamphlet ou le dictionnaire. Rien ne l’effraie. «Indifférent aux modes et n‘en faisant qu’à sa fête», comme le fait joliment remarquer son éditeur, les éditions du Rocher. Il célèbre avec un talent fou son regretté ami Claude Nougaro, commente son cher Tour de France sur les ondes de RTL et monte parfois sur scène pour rendre – entre autres choses – hommage au défunt chanteur toulousain. Il n’aime pas non plus qu’on maltraite les animaux. Il vitupère contre la corrida, lui, l’homme du Sud-Ouest. Et, il y a peu, il nous a donné avec son lumineux pamphlet La cause des vaches, chez le même éditeur, un livre épatant dans lequel il éreinte la tristement célèbre la Ferme des Mille vaches, près d’Abbeville, et flingue l’agrobusiness et son allié putride: le capitalisme. Avec Le sérieux bienveillant des platanes, il revient au roman. Une courte et excitante histoire qui nous entraîne sur les pas de Joy, de Tom, mais aussi de Bébert, de Riton et de Katia. Tous aiment autant la vie que le rock. Un matin, Tom apprend que son grand-père adulé est mort. Il prend la route vers le Sud-Ouest en compagnie de Joy. On assiste à un road-movie au cours duquel, toujours, le poète Christian Laborde révèle son immense talent. Il jongle avec les mots, les malaxe, attire notre attention grâce à une couleur, une atmosphère. Un regard. Là, il nous parle du «triangle noir» de sa tante Lucie; un peu plus loin, il nous fait rêver grâce au «frémissement des seins sous le chemisier» qui «peut rivaliser avec celui du feuillage quand le vent d’été s’égare dans les branches des arbres». Et ces belles références à la pêche… Page 65: «J’ai appris à nager dans l’Arrèc avec mon grand-père. Il m’emmenait souvent sur les bords de l’Arrèc pêcher la truite, des truites dont les flancs étaient couverts de points bleus, verts, noirs, rouges, on aurait dit des tubes de Smarties.» Imparable.

Mais ce roman reste, on s’en doute, un magnifique texte d’amour où la jolie Joy, sensuelle, délurée, se place, cambrée, dans notre ligne de mire. Joy, qui est aussi la maîtresse du curé, le brûlant père Marco. Et qui, doucement, fait commerce de son corps avec un plaisir évident à faire pâlir de rage Najat Belkacem, celle qui veut que les clients des dames soient poursuivis. Joy, avec un naturel tout mignon, annonce tout de go: «Je n’ai pas pensé à leur argent. J’ai juste pensé comme eux, c’est-à-dire à mon cul.» Ça, c’est du Laborde tout craché. Christian Laborde, c’est le poète de la liberté; il se moque comme d’une guigne de la pensée unique, de la bien pensance. Ce petit roman vif, pétillant, amusant et si rock’n’roll, nous fait un bien fou. PHILIPPE LACOCHE

Le sérieux bienveillant des platanes, Christian Laborde; Le Rocher; 131 p.; 14 €.

 

Patrick Dewaere: un fauve en cristal

Enguerrand Guépy évoque les dernières heures de la vie de Dewaere, comédien exceptionnel.

À quoi reconnaît-on un bon livre? Au fait qu’il ne soit pas lisse, qu’il dérange, agace, révolte, enchante. Et qu’il nous présente un personnage hors-norme, dérangeant, cinglé, détestable, charmant, etc. Oui, toutes ces règles, on les connaît on est un tant soit peu dans le métier, qu’on lit des kilogrammes de livres. Ce n’est pas aussi simple. Ça fonctionne ou ça ne fonctionne pas, un livre.

Enguerrand Guépy vient d'écrire un excellent livre sur les diers instants de Patrick Dewaere. Du style, de la vivacité, de l'émotion.

Enguerrand Guépy vient d’écrire un excellent livre sur les derniers instants de Patrick Dewaere. Du style, de la vivacité, de l’émotion.

Il était certainement

le comédien le plus doué de sa génération. Le plus authentique. Le plus grillé de l’intérieur.

C’est comme en amour. Etrange, bizarre. Drôle d’alchimie. Ici, ça prend. Allez savoir pourquoi? Ce livre est bon; c’est indéniable. Et pourtant, il faut en faire des efforts pour tomber sous le charme de Patrick Dewaere. Bien sûr, il était certainement le comédien le plus doué de sa génération. Le plus authentique. Le plus grillé de l’intérieur. Le plus cintré. Bien sûr que s’il n’avait pas choisi de se tirer une balle de 22 LR (arme que lui avait offerte Coluche) dans la bouche, il serait devenu le plus grand. Peut-être le plus grand de tous les temps. Mais quel emmerdeur! Quel égotiste! Quel fêlé. Il devait être imbuvable. La force du livre d’Enguerrand Guépy est de ne pas vouloir nous prouver le contraire. Et c’est bien. On prend le Dewaere tel qu’il devait être. Complexe, sinueux comme une sale petite rivière de plaine. Imbuvable. Humain. Tout simplement. Broyé, comme la plupart d’entre nous, à part que nous, on n’est pas forcément comédien, artiste, écrivain. Patrick Dewaere était un écorché vif. Abusé sexuellement quand il était jeune? Certainement. Victime d’une mère pas terrible (Mado Maurin) qui ne lui avoua que fort tard qu’il n’était pas le fils du père qu’il croyait être le sien. Tout ça, ça forge un homme. Ça le détruit plutôt. Dewaerre était détruit. C’est pour ça qu’il joue si bien. Du reste, il ne joue pas, il n’interprète rien. Il est le personnage qu’on lui confie. Quand le personnage doit se fracasser la tête contre le mur, il refuse la doublure; il se cogne la caboche. Quand Lelouch lui a proposé d’être Cerdan, il s’est remis à la boxe; il a frappé. C’eût pu être pour lui un grand rôle. Ce sera son dernier. Même pas puisque le film ne sortira jamais; au moment des dernières répétitions, en été 1982, il se tirera une balle dans la bouche. La dope, la drogue dure, les femmes, leur brutalité indéniable quand elles rompent. Tout ça figure dans ce livre qui retrace les dernières heures de la vie de ce comédien exceptionnel. De ce type authentique, cabossé. Lelouch ne sortira pas indemne du suicide de Dewaere: «Non, ce n’était pas un fauve ni un fou. C’était juste du cristal», confiait-il lors d’une conférence de presse. Du cristal qui s’est brisé le 16 juillet 1982.

PHILIPPE LACOCHE

Un Fauve, Enguerrand Guépy; éd. du Rocher; 191 p. 17,90 €.

 

 

Les coups de coeur du marquis

CHANSON POP

Les belles mélodies de Dominique Py

Belles mélodies, arrangements vifs, précis, naturels, sans électro, musiciens efficaces, très seventies, Dominique Py a plus d’une corde à son arc. Et pour faire court, son mini-album Tout est ici se révèle fichtrement séduisant. Auteur compositeur-interprète d’origine bordelaise, Dominique Py partage son temps entre Paris et l’Abbevillois. Débarqué à Paris en 1986, il eut la chance, «du débutant», sourit-il, de signer chez Polydor et de sortir un succès, «Stéphane «(1989) et que l’on retrouve sur le présent disque. Les textes, simples, évidents, fraternels mais jamais mièvres, ne manquent pas de charme. Ses musiques, manière de chanson pop-folk très années 1970, non plus. Un artiste qu’il faut découvrir au plus vite. (Il sera en concert le jeudi 30 juin, à 20h30, à l’Espace Saint-André, à Abbeville.)

PHILIPPE LACOCHE

Tout est ici, Dominique Py. MyMajorcompany-Editions Chris Music. CD 6 titres. (Contacts: dpy@free.fr; HTTP://dominiquepy.com)

 

AUDIO LIVRE

Vernon Subutex, le retour

«C’est une Albertine Sarrazin qui ne serait pas morte à 30 ans sur une table d’opération, une Françoise Sagan en parka…» dit d’elle l’inimitable Patrick Besson. Il a raison. Virginie Despentes ne manque ni de style, ni d’audace, ni de panache. Son style sonne rock’n’roll dans le bon sens du terme. Toujours Besson: «Elle écrit un français rude qui reste classique; c’est la belle langue de l’école de la rue.» Le second volet de son Vernon Subutex sort en audio livre. Ne manquez pas cette belle occasion d‘écouter ce bel écrivain. Ph.L.

 

Vernon Subutex 2, Virginie Despentes. Texte lu par Jacques Frantz. audiolib.

 

POéSIE

Retrouver Jean Colin d’Amiens

Après avoir remis en lumière le poète Maurice Blanchard, de Montdidier, l’excellent Vincent Guillier, écrivain, œuvre pour faire redécouvrir un jeune peintre amiénois méconnu : Jean Colin d’Amiens. Il y a peu, il lui consacrait un subtil essai, Jean Colin d’Amiens ou le jeune homme et la mort (Encrage éditions). Décédé en 1959 de la maladie de Charcot à l’âge de 32 ans, Jean Colin laisse derrière lui une œuvre picturale émouvante, inspirée, forte, condensée en deux cents tableaux. Mais aussi des textes. Ce sont quelques-uns de ceux-ci que Vincent a choisi d’éditer sous le titre Poèmes retrouvés. On y découvre les mêmes thèmes qui hantent ses toiles : la ville, la brume, la pluie, la mort. Mais aussi un secret espoir assez mystique et apaisant. «Les cheminées fument/ Les toits dorment/ Et brillent de pluie/ Et le ciel d’un gris sale/ Et je rêve.» Beau comme du Perros.   Ph.L.

 

Poèmes retrouvés, Jean Colin d’Amiens. Avec une gravure de Dominique Scaglia. Éditions des Voix de Garages (16, rue de Cachy, 80000 Amiens; http://voix-garages.fr)

 

LIVRE ALBUM

Chez Coluche

Le 19 juin 2016, ce sera le 30e anniversaire de la disparition de Coluche. Jean-Claude Lamy (journaliste et écrivain, Goncourt de la biographie pour Prévert, les frères amis) et Philippe Lorin (peintre, illustrateur et dessinateur) lui rendent hommage dans un livre album de belle qualité. Créateur des Restaurants du cœur, clown gén

Virginie Despentes : une écriture crue, brute; celle de la rue et du rock'n'roll. Lu par le talentueux Jacques Frantz, son Vernon Subutex II reste dans votre crâne. J'adore!

Virginie Despentes : une écriture crue, brute; celle de la rue et du rock’n’roll. Lu par le talentueux Jacques Frantz, son Vernon Subutex II reste dans votre crâne. J’adore!

ial, «toujours grossier, jamais vulgaire», comme il se plaisait à le dire, Coluche appartient à la légende des comiques.

Chez Coluche, Histoire d’un mec inoubliable, Jean-Claude Lamy et Philippe Lorin; éditions du Rocher; 118 p.; 20,90 €.

  Le lait noir de la douleur et de la souffrance animale

   Avec ses mots de poète, Christian Laborde s’attaque à la Ferme des mille vaches, et flingue le capitalisme et l’agrobusiness. Ça fait un bien fou!

On est en droit de penser ce que l’on veut de la Ferme des mille vaches, de Drucat-le-Plessiel, près d’Abbeville. On est en droit aussi de la remercier d’exister car elle a donné l’occasion à Christian Laborde d’écrire ce succulent petit livre. Un savoureux pamphlet dans lequel il exprime toute sa bouillante et ensoleillée colère, colère solaire, solaire colère, contre cette manière de boîte hermétique et capitaliste qui enferme 750 génisses qui ne demandaient strictement rien

L'excellent Christian Laborde s'en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l'agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu'il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

L’excellent Christian Laborde s’en prend à la Ferme des mille vaches, cette indéfendable invention du capitalisme et de l’agrobusiness. Tous avec lui! Il a raison. On aimerait bien qu’il fasse une tournée de dédicaces en Picardie. Nous sommes tous des vaches!

à personne, si ce n’est de pouvoir brouter en paix l’herbe grasse de cette presque baie de Somme. Engagé pour la protection des animaux, notamment de l’ours des Pyrénées, farouchement opposé à la tauromachie (Corrida, basta ! Robert Laffont 2009), Christian Laborde (qui fut l’un des nouvellistes d’été du Courrier picard) défend cette fois la cause des vaches : « La cause des vaches est un pamphlet contre l’agrobusiness et, en même temps, un poème célébrant le bel et paisible animal qu’est la vache », écrit-il dans le prière d’insérer. « C’est aussi un conte qui s’ouvrirait ainsi : « Il était une fois une ferme horrible dans laquelle des vaches étaient emprisonnées. » Et ce conte se terminerait – c’est le dernier chapitre – par « La révolte des vaches ». Mais, c’est aussi le texte d’une fidélité à l’enfant que j’ai été, heureux de vivre dans le voisinage des vaches. » Et un peu plus loin, il explique qu’aujourd’hui, « dans notre cher et vieux pays, les gros bonnets de l’agrobusiness s’acharnent sur les vaches et leur font subir un véritable calvaire. En Picardie, 1000 d’entre elles vivent incarcérées dans une ferme usine, reliées à une trayeuse et à un méthaniseur qui transforme leurs bouses en électricité. Chez ces gens-là, la vache n’est plus un animal, juste une machine à lait, à viande, à watts. » Christian Laborde n’est pas qu’un brillant pamphlétaire, un hussard du Sud-Ouest, fou de Nougaro ; c’est aussi et surtout un poète. Et c’est bien connu, pour la société bien pensante, arrogante, bourgeoise, productiviste, le poète-écrivain est dangereux. Souvenez de Villon, de Restif de La Bretonne et de quelques autres. Ses mots claquent, fusent. Il ne convainc pas grâce à quelque idéologie ; il convainc avec ses émotions et ses mots. Il parle du « lait de la douleur ». « Le lait de la vache que l’on trait sans arrêt. Le lait de la vache que l’on sépare de son petit dès qu’il est né. Le lait de la vache que l’on tue parce qu’elle tente de s’enfuir pour le retrouver. Ils veulent nourrir la planète avec un lait qui nous reste un peu sur l’estomac. » Après avoir évoqué les maladies que contractent souvent les pauvres bêtes qui subissent ce système d’élevage (mammites – infection des pis –, boiteries sévères, problèmes digestifs, etc.) il rappelle que cette belle invention des fermes usine nous vient d’Allemagne. Il ne nous reste plus qu’à nous souvenir de la charmante Marguerite de Fernandel dans La vache et le prisonnier, est la boucle est bouclée. Elle est bien triste cette société capitaliste qui martyrise ses Marguerites.

                                                PHILIPPE LACOCHE

 

La cause des vaches, Christian Laborde, éditions du Rocher ; 143 p. ; 15 €.