René Frégni : Giono ressuscité

         Il sort parallèlement un nouveau roman et un recueil de nouvelles. C’est palpitant.

La scène se passe dans une casse. «Un grand fracas m’a fait sursauter. Dans un recoin que je n’avais pas vu, derrière une palissade, un immense grappin d’acier venait de jeter une carcasse dans la presse hydraulique, on entend

René Frégni : un excellent conteur.

ait péter les barres du châssis et les essieux. Cinq minutes plus tard, le grappin a tiré de la presse un cube d’acier compressé et l’a déposé sur une montagne d’autres cubes verts, rouges ou gris. Entre ces épaves la terre était sombre de cambouis et j’évitais des flaques d’eau irisées de graisse.» Ces quelques phrases sont celles d’un écrivain, d’un excellent écrivain. René Frégni, depuis 1988, date de publication des Chemins noirs (prix Populiste), en est un. Il nous emporte avec ses histoires vives, touchantes, émouvantes, souvent dangereuses. Frégni est un conteur dans l’âme. On est en droit de l’en féliciter. Que nous raconte-t-il dans son dernier roman, Les vivants au prix des morts? Une histoire dure, qui, une fois encore, évoque les milieux carcéraux. Ou, en tout cas, l’univers de l’incarcération. Ou, ceux qui parviennent à en sortir, avec ou sans l’autorisation de la justice. (Faut-il rappeler que René Frégni a animé, pendant des années, un atelier d’écriture, à la prison des Baumettes, à Marseille?)

Manosque

Le narrateur, René, aime se balader dans les monts de l’arrière-pays de cette Provence – Manosque – qu’il adore, qui le fait rêver. Il vit tranquille aux côtés d’une jolie et jeune institutrice… Sa vie pourrait être simple, belle, paisible. Elle l’est jusqu’au jour où il voit débouler chez lui Kader, un détenu qui a fréquenté l’atelier d’écriture, le roi de l’évasion. Il est en cavale; il demande de l’aide à René. Il est traqué par la police. Le narrateur accepte de lui trouver une planque. Ce sera là le début des ennuis, de l’angoisse. De la terreur. De la violence, il y a aura. À la pelle. «Nous avons attendu trois heures du matin, côte à côte sur le divan du salon. Nous regardions la télé en buvant café sur café. Je suis incapable de me souvenir de la moindre image, le cadavre qui attendait dans la cuisine, enroulé dans le couvre-lit, incendiait toute ma tête. Je n’arrivais pas à y croire vraiment. J’ai tellement tué de gens dans mes romans que celui-là n’était peut-être que l’un d’entre eux. Un cadavre qui glisse du stylo au fin fond d’une ville que l’on vient d’inventer.»

À noter que René Frégni nous donne également à lire un recueil de nouvelles, aux éditions L’Aube, Le chat qui tombe et autres histoires noires dont certaines ont été publiées dans journaux et revues, ou chez d’autres éditeurs. «Giono est toujours vivant. Il s’appelle Frégni et habite Manosque, comme feu le Titan de la Provence», écrivait à son propos Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point. Difficile, après la lecture de ce roman et de ces nouvelles, de ne pas être d’accord. PHILIPPE LACOCHE

Les vivants au prix des morts, René Frégni ; Gallimard. 188 p. ; 18 €.

Le chat qui tombe et autres histoires noires, René Frégni. L’Aube. 165 p. ; 16 €.

 

Le juge Lambert aime Amiens, les livres et l’écriture

Il n’est pas seulement le juge d’instruction de l’affaire du petit Grégory; il est surtout un excellent écrivain qui se souvient parfaitement d’Amiens où il a passé sa jeunesse.

 

Lorsqu’on évoque le nom de Jean-Michel Lambert, on pense au juge Lambert, juge d’instruction dans l’affaire du petit Grégory, à Épinal, en1984.Mais cela est bien trop réducteur. C’est un magistrat qui a poursuivi sa carrière (il est aujourd’hui vice-président du tribunal de grande instance du Mans) mais aussi et surtout un écrivain. Un homme calme, généreux, dont le visage s’illumine souvent d’un bon sourire qui le fait un peu ressembler à Roger Vailland. La comparaison n’est pas anodine car il est passionné d’écriture et de littérature. «L’écriture est pour moi une nécessité absolue», confie-t-il. Ce qu’on sait moins c’est qu’il connaît très bien Amiens où il a passé son enfance et son adolescence. C’est à Jarnac qu’il naît, le 19mai1952, d’un père ouvrier imprimeur et d’une mère secrétaire. Enfance heureuse, au côté de son frère Bruno, né en1958.École privée, puis publique. «De bons souvenirs. J’étais un bon élève, plutôt rêveur.» Sa famille déménage à Limoges. Son père est nommé directeur chez l’afficheur Giraudy. La lecture est sa passion. Il dévore essentiellement des récits de navigateurs solitaires. En1964, son père devient directeur d’Amiens Publicité, dans la capitale picarde. La famille réside au 20 de la rue Saint-Fuscien. J ean-Michel fréquente le CEG de la rue Saint-Fuscien de la 5e à la 3e. «Je me souviens d’un prof d’anglais extraordinaire, M. Jacques Vast; il avait un sens développé de la pédagogie. Je voudrais aussi rendre hommage à un professeur d’histoire-géo de terminale, un homme extraordinaire, Watrin, qui se surnommait lui-même “Plon-Plon” en raison de sa ressemblance avec un membre de la famille impériale. Un sens de la pédagogie, une humanité exceptionnelle…Je garde d’excellent souvenir d’Amiens. J’y suis retourné en1993 pour signer mon roman Le Non lieu, à la librairie Poiret-Choquet.» Il fréquente la bibliothèque municipale, la maison de la culture, se rappelle d’une pièce d’Arrabal: «J’étais parti à l’entracte car je croyais que c’était terminé.» Il voit Brassens sur scène, dans une salle de cinéma de la rue des Trois-Cailloux. «J’aurais pu aller voir Léo Ferré mais, à l’époque, je ne l’aimais pas du tout. Par la suite, j’ai appris à le connaître et je me suis lié d’amitié avec lui, à Bourg-en-Bresse. Je suis resté en contact avec sa femme.» Il se souvient également de mai1968, à Amiens. «On s’enfermait dans une salle de classes avec des copains, dont Jean-Louis Rambour qui deviendra poète et écrivain (N.D.L.R.: notre consœur Anne Despagne a dressé son portrait dans notre édition du dimanche18novembre dernier). » Il effectue sa communion avec Nathalie Bombard, la fille du navigateur, alors médecin à Amiens. Il lui fait même dédicacer son livre Naufragé solitaire. Il fréquente le ciné-club, passe ses week-ends à Quend. Bac à la cité scolaire d’Amiens, intègre la fac de droit commercial, l’un de ses professeurs se nomme Badinter: «Ses cours étaient un vrai bonheur. Il n’avait aucune note devant lui, et truffait ses propos d’anecdotes personnelles. Nous l’avons eu en cours le jour de l’exécution de Buffet et

Jean-Michel lambert (à gauche) et votre serviteur, après l'interview, au restaurant L'Aquarium, boulevard Voltaire, à Paris.

Bontemps. Le matin, il n’était pas là car il assurait la défense des condamnés.» Il obtient la licence de droit avec mention bien, prépare à Amiens le concours de l’école de la magistrature, échoue, prépare à nouveau mais à Paris. En décembre1976, il est reçu. Pendant ses années d’études, il distribue des prospectus pour se financer aux États-Unis et au Mexique. Service militaire en1977 à Saint-Cyr Coetquidan où il partage la chambre avec un certain François Hollande. «Je n’ai pas de souvenirs précis de lui, mais, lui, se souvient de moi puisqu’il l’a dit dans une interview accordée à L’Express et l’a écrit dans sa biographie. Il dit que j’étais du genre déconneur, ce que je confirme.» Il est nommé à Épinal comme jeune juge d’instruction.Octobre1984 : l’affaire Grégory le propulse dans l’actualité. «Une expérience très douloureuse», résume-t-il. «Elle a totalement bouleversé mon existence. Mes parents partageaient ma souffrance. Mon regard sur la société a été totalement bouleversé. J’ai découvert des réalités et des mentalités que j’ignorais totalement. Il y a une citation de Michel Audiard dans le film de Verneuil Le Président que j’adore: “Je fus à une certaine période de ma vie l’un des hommes les plus haïs de ce pays. Ça m’a longtemps causé du chagrin. J’en fais aujourd’hui mon orgueil.” Elle me convient parfaitement.»

Il prend une année sabbatique en1987, rencontre, à Épinal, Nicole son épouse, se mariera près de Méricourt, dans les Vosges.En1988 (année de naissance de sa fille Pauline), il est nommé juge du siège à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain.En2003, il est nommé vice-président du TGI du Mans où il exerce toujours. Entre-temps, il s’est mis à écrire: «Une nécessité vitale. J’avais commencé à écrire des nouvelles à Amiens. Je n’ai jamais recherché le succès littéraire.»

PHILIPPE LACOCHE

 

DIMANCHE D’ENFANCE

Il connaissait par coeur des sketches de Fernand Rayneau

Les dimanches d’enfance de Jean-Michel Lambert? Il se souvient des déjeuners en famille, chez ses grands-parents maternels, à Jarnac. «Une ambiance très sympa», sourit-il. Il se souvient aussi des promenades avec sa grand-mère maternelle dans les rues de la ville où François Mitterrand a vu le jour, et des parties de pêche, aux blancs, avec son père, dans la Charente: «La pêche, une passion d’enfance.» Ces dimanches, ces repas l’ont marqué. «C’est certainement de là que vient mon intérêt pour la gastronomie», dit-il.

Autre souvenir marquant : les vacances à Saint-Palais-sur-Mer, «où mes grands-parents maternels, de condition modeste, louaient une maison pendant un mois. C’était au cours des années cinquante. Je les faisais rire en racontant des sketches de Fernand Raynaud que je connaissais par cœur.» Ses dimanches de l’adolescence, il les passe à regarder les films à la télévision. «Il m’arrivait de regarder quatre films dans la journée: à 14heures, à 17heures, à 20h30, puis au ciné-club. C’était à Amiens; j’avais une passion pour le cinéma.» Quatre films l’ont marqué: Ben-Hur, Le Jour le plus long, Spartacus et L’Homme de Rio, de Philippe de Broca. Il lisait également beaucoup et partageait de bons moments de complicité avec son frère, plus jeune de six ans.

 

BIO EXPRESS

19 mai 1952 : naissance de Jean-Michel Lambert, à Jarnac, en Charente maritime.

Septembre1964 : arrive à Amiens.

Septembre1976 : passe l’écrit du concours de la magistrature à la bibliothèque de la Cour d’Appel d’Amiens.

Février 1980 : nommé juge d’instruction à Épinal, dans les Vosges.

Mars 1987 : premier livre, Le petit juge, chez Albin-Michel. Succès. Traduit en russe.

Octobre 2001 : Purgatoire, aux éditions de l’Aube. Prix Polar à Cognac.