Une ampoule à l’âme et un Noël gris

    Que la vie est étrange! Tout part d’une ampoule grillée, sur le phare avant droit de ma Peugeot 206 toute cabossée (275 000 kilomètres au compteur; je ne m’en séparerai pour rien au monde; c’est ma façon à moi d’emmerder la société de consommation; ne pas racheter de voiture; on développe la Résistance que l’on peut; celle-ci, je le reconnais, lectrice adulée, est minuscule). Noël approche. Des guirlandes fades pendouillent dans la rue Jules-Barni que je remonte pour me rendre à Longueau afin de faire changer, dans un garage, cette fichue ampoule. Avant, j’étais passé à Saint-Leu, devant l’immeuble où j’avais emménagé, en septembre 2003, après avoir quitté Abbeville, et ma vie d’antan par la même occasion. Je longeai la Somme, me souvenais qu’à Abbeville, justement, je résidais dans un appartement duquel j’apercevais le fleuve. Je m’étais retrouvé à Saint-Leu, en 2003, devant le même cours d’eau. Étrange impression de suivre le fil de l’eau. J’arrive à Longueau; je passe devant la maison de l’avenue Henri-Barbusse que je louais avec Lou. Une autre vie encore. J’avais avancé vers l’Est, vers mon cher département de l’Aisne, celui de mon enfance, de mon adolescence. Tergnier. Ce matin-là, la lumière était grise, humide; je me demandais quel temps il faisait à Tergnier. Les mêmes guirlandes certainement. Je roulais vers le garage; ma vie défilait dans ma tête. Tous ces lieux quittés, abandonnés; toutes ces femmes, ces filles. Les Kinks, sur l’auto

Claire Barré, auteur du livre « Phrères » sur le Grand Jeu.

radio, accompagnaient ma mélancolie qui avait la couleur du temps, de l’air, du ciel. Grisâtre, humide, un peu gras. Je me disais qu’après Longueau, je m’étais retrouvé faubourg de Hem, à l’Ouest où je vis toujours. Un nouvel éloignement de l’enfance, de l’adolescence. La vie file comme l’eau de la Somme. Que faire? Changer l’ampoule pour tenter de retrouver la lumière? Peut-être. Les Kinks sont là; ils me tiennent chaud. «Plastic Man», «King Kong». Mélodies immuables; pansements colorés comme des tubes de Smarties. Il en est quelques-uns, comme ça, dont j’ai besoin. La littérature en fait partie. Je me souvenais aussi que j’avais résidé trois ans à Beauvais. J’avais fait la connaissance de Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland. Vailland: mon Kinks de la littérature. Pansement essentiel; quand le blues me noue les tripes, je replonge dans ses Écrits intimes. Ça m’aide à tenir debout. Le garage était en vue. Je me souvins que deux semaines plus tôt, je m’étais rendu à la bibliothèque d’Amiens pour y rencontrer Claire Barré qui donnait une conférence pour y présenter son livre Phrères (éd. Robert Laffont) dans lequel elle évoque le Grand Jeu, mouvement littéraire, fondé par Lecomte, Daumal, Meyrat. Et Vailland. Les Phrères simplistes. Un drôle de jeu, à Reims. Le garagiste changea l’ampoule de ma 206. La ville était toujours aussi grise. Noël ne me réussit plus, moi qui les aimais tant, le Noëls d’antan, blancs, familiaux, douillets. Je repassais devant la Somme. Même eau grisâtre qui filait vers la mer, immense, profonde et absurde. Infinie. «On ne devrait jamais quitter Montauban», disait Lino Ventura. Fallait-il quitter Tergnier?

                                                          Dimanche 8 janvier 2017

Le chef-d’oeuvre de Yann Moix

Mille cent quarante-trois pages. Un pavé dans la bonace de la rentrée littéraire. Yann Moix vient d’écrire un ovni en prose. Un livre essentiel.

Yann Moix, cinéaste, écrivain. Terrasse du Rouquet- Paris. Octobre 2011.

Il serait vraiment regrettable de ne juger le dernier roman de Yann Moix qu’à son poids, qu’à sa forme monstrueuse. Mille cent quarante-trois pages, ce n’est pas rien. Un sacré pavé dans les eaux souvent stagnantes de la rentrée littéraire. Monstrueux, l’objet l’est par sa pagination, son poids, c’est indéniable. Mais il est aussi et surtout monstrueux dans son expression littéraire intrinsèque. Monstrueux comme l’est Le Voyage au bout de la Nuit, de Céline, Ulysse, de James Joyce, les Écrits intimes, de Roger Vailland ou les œuvres complètes de Henry Miller. Monstrueux car tout en excès, en lyrisme, en folie, extrême folie, rythmes changeants, style sans cesse renouvelé, surprises à chaque page, personnages hauts en couleurs, totalement allumés. Ce roman de Yann Moix est un ovni, comme le sont tous les chefs-d’œuvre. Et, pesons nos mots, Naissance en est un, de chef-d’œuvre. Un livre essentiel, un livre à baroufle médiatique (comme le furent ceux de l’excellent Michel Houellebecq et, en d’autres temps, du sulfureux Raymond Radiguet) mais pas seulement, un livre marathonien et tout en souffle (comme certains livres de Paul Léautaud ou d’Ezra Pound) mais pas seulement, un livre de fou, dadaïste, métaphysique, obnubilant (comme certains opus de Francis Picabia ou de Philippe Soupault) mais pas seulement. Tout est dans le «pas seulement» en fait. Car ce Naissance est réellement indéfinissable et totalement nouveau. C’est un très grand livre. Le narrateur de Yann Moix y raconte sa naissance, les maltraitances de son père, violent, mauvais comme une teigne, sadique, et d’une mère qui ne vaut guère mieux si ce n’est qu’elle détient un peu moins de force physique. Le pauvre petit ne doit son salut qu’à son parrain, le résolument fou, génial, ami des arts, des lettres, des désaxés, l’incroyable Marc-Astolphe Oh. Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre. Les noms de famille à eux seuls sont des petits bouts de poésie, de nouveauté, d’une incroyable fraîcheur inventive. Il y a également dans ce roman une tristesse, une mélancolie, une dépression, un désespoir sans fond, le tout contrebalancé par une drôlerie et un humour épatants. Toute l’histoire est sous-tendue par une longue réflexion sur l’antisémitisme; c’est poignant. Adorons aussi la culture rock et musicale de Yann Moix: ses pages sur Brian Jones sont d’une justesse inégalée.

PHILIPPE LACOCHE

«Naissance», Yann Moix, Grasset, 1143 p.; 26 euros.