Un autre Frédéric Beigbeder

Dans cet essai éclairant, Arnaud Le Guern dévoile d’autres faces plus cachées de ce grand littéraire.

« J’ai voulu écrire un roman gonzo sur sa vie et sur son œuvre, faire passer en fraude du roman dans cette figure imposée qu’est la biographie. Ce n’est pas une biographie journalistique; c’est une flânerie en liberté.» Ainsi s’exprime l’écrivain Arnaud Le Guern à propos de Beigbeder, l’incorrigible, un essai très personnel sur l’un des personnages phares du monde littéraire français. Un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, sous ses dehors de noceurs et de provocateur, il demeure un passionné de littérature, un remarquable romancier et un homme élégant. Rencontre avec l’auteur de ce roman gonzo.

Arnaud Le Guern, qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur Frédéric Beigbeder?

Une commande d’une de mes éditrices préférées qui avait aimé mon livre sur Vadim et mon roman Adieu aux espadrilles. Elle avait envie de faire réaliser une biographie de Frédéric Beigbeder; elle a pensé que j’étais la bonne plume pour évoquer la vie et l’œuvre de Frédéric. Moi, ça m’a permis de prolonger une partie de plaisir. Le plaisir de mes premières lectures de vieil adolescent des romans de Frédéric et le plaisir des rencontres que j’ai pu avoir plus tard avec lui (déjeuners, soirées, conversations, etc.)

Quand et comment vous êtes vous rencontrés?

La première rencontre avec Frédéric c’était il y a cinq ou six ans, lors d’un Prix

Arnaud Le Guern (à gauche) ici en compagnie des excellent écrivains Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana, à Paris.

de  Flore. J’étais particulièrement grisé donc on s’est peu vus. Il avait aimé mon livre sur Paul Gégauff; on s’est rencontré réellement lors d’un déjeuner agréable, et on s’est revus assez fréquemment. Et j’ai édité ses Conversations d’un enfant du siècle chez Grasset.

Comment le définiriez-vous?

C’est un homme élégant, cultivé, un feu follet manière Drieu. Un homme d’ombre et de lumière; de la nuit et des jours. C’est un homme à la fois très drôle et très mélancolique. C’est un très grand critique littéraire. Et c’est un homme dont la plus grande qualité (et peut-être le plus grand de ses défauts) est qu’ il n’en fait toujours qu’à sa tête. Il ne suit que la ligne de ses plaisirs. Cela constitue une grande partie de son charme.

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui?

Ce que j’aime tout particulièrement chez lui c’est que tout passe par les mots, donc par la littérature. Frédéric est un fêtard, un noceur, un homme d’excès comme Paul-Jean Toulet, mais il est avant tout un écrivain. J’ai voulu remettre Frédéric Beigbeder au centre de la maison littérature.

Quel est, selon vous, le livre de l’œuvre de Frédéric Beigbeder qui restera comme incontournable?

Le premier qui me vient en tête c’est Un roman français. Un beau texte mélancolique et une plongée en enfance. Si je peux en ajouter un deuxième ce serait Premier bilan après l’Apocalpyse qui donne beaucoup de cartouches littéraires pour affronter l’époque.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Frédéric Beigbeder, l’incorrigible, Arnaud Le Guern, éd. Prisma; 297 p.; 19,95 €.

 

Du rock sous le baroque, des souvenirs en lambeaux

         Je suis peu allé écouter de concerts à l’auditorium Dutilleux, à Amiens. Pourtant, j’en garde de bons souvenirs, même si les dates, les époques, se mélangent dans ma tête comme dans un rêve. Des im

Arnaud di Pasquale présente son piano-forte.

ages se chevauchent, subreptices, s’enchevêtrent. Puis un flash-back. J’aurais dû faire des études de neurosciences pour tenter de comprendre tout ça. Oui, disais-je, lectrice surprise, première image de l’auditorium Dutilleux. Image à la fois douce, tendre et empreinte de nostalgie. De tristesse. C’était à l’occasion d’un concert de Daniel Darc. La regrettée Catherine Leroy, une bonne copine, m’avait prévenu que je pouvais le retrouver au cours de l’après-midi, avant les balances. Ça devait être l’hiver; je me souviens d’un temps gris, une lumière douce couleur de ventre de loir. Nous étions contents de nous retrouver, Daniel et moi. Nous nous souvînmes de nos années Best, au 23 de la rue d’Antin, à Paris. De Christian Lebrun, de Patrick Eudeline. Et de ce reportage – il était provisoirement critique de rock – que nous avions effectué lors d’un festival en Bretagne, en été 1985. Midnight Oil était sur scène; j’avais interviewé Leonard Cohen dans sa caravane, en compagnie de la charmante Emmanuelle Debaussard qui deviendra ensuite journaliste à Best, elle aussi. Je me souviens de Daniel, la tête dans les étoiles. Ailleurs, bien sûr. Et tellement là en même temps. Attentif, gentil, doux et fou. En Bretagne, nous avions parlé de Drieu la Rochelle et des Hussards. De Céline, bien sûr. À l’auditorium Dutilleux, je l’avais interviewé, assis dans les marches d’un grand escalier. Le soir, il avait donné un splendide et émouvant concert. Un pianiste, et lui, au chant et à l’harmonica si mes souvenirs sont bons. Ils ne sont pas bons; ils ne sont qu’émotions, lambeaux de mélancolie comme les rideaux passés des maisons de Villa triste, ce si beau roman de Patrick Modiano. Après le concert, je me souviens que Daniel avait pris Catherine dans ses bras; ils avaient ri et esquissé quelques pas de danse. Comme deux fantomes. Dansent-ils encore, là-haut, tout là-haut, dans les nuages où le présent est liquide et l’avenir de glace? Figé. Autre bon souvenir: un concert de Clarika. Quand? Je ne sais plus. J’étais en compagnie de Lou-Mary. Nous étions allés la saluer dans sa loge. Elle était douce et sympa comme le sont les anciens punks. Il y a quelques jours, je suis allé écouter Arnaud di Pasquale. Après avoir animé une master class avec les élèves des conservatoires d’Amiens, de Douai, de Lille, d’Arras et d’Abbeville, il a donné un concert gratuit, seul sur scène devant ce si bel instrument qu’est le piano-forte. Il joua des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach, de deuxième fils survivant de Johann Sebastian Bach, et d’autres de Mozart. C’était sublime, magique, superbe. Je fermais les yeux; je rêvais. Je revoyais la danse de mes deux fantômes biens aimés: Catherine et Daniel. Eux, si rock, ces mélodies baroques leur allaient si bien au teint.

Dimanche 5 février 2017.

 

  Jérôme Leroy broie du mort et nous enchante  

       Alors qu’on réédite son succulent premier roman, Jérôme Leroy sort un recueil de chroniques, oraisons funèbres pour les gens qu’il aime.

Page 37, à l’occasi

Jérôme Leroy.

Jérôme Leroy.

on de la mort de Michel Glouscard, philosophe communiste, Jérôme Leroy écrit : « Après la mort de Georges Labica (…), c’est au tour de Michel Glouscard de disparaître à l’âge de quatre-vingt-un ans. On a intérêt à renforcer la sécurité rapprochée autour de Badiou si on ne veut pas se retrouver avec Alain Minc comme symbole de la pensée radicale en France. » Leroy est marxiste ; on le savait. De plus, il a de l’humour. On est en droit de s’en réjouir. Réjouissant est certainement le terme qui qualifierait le mieux ce savoureux recueil de chroniques sobrement intitulé Loin devant ! et sous-titré Oraisons funèbres pour Thierry Roland et autres personnages illustres ou anonymes de ce temps. Mais peut-on se réjouir de la mort ? Non, mais, ici, on peut se réjouir de la qualité des textes de Jérôme Leroy. Parmi les personnalités, beaucoup de communistes ; on n’en attendait pas moins de lui. Ça fait du bien. Et on préféra ça à l’évocation des anciens Mao ou Trotskards aujourd’hui portés sur le vice de la loi du marché ou du capitalisme à visage social – traître ! – démocrate. Des communistes, mais pas que. Faut-il rappeler que Leroy, à la manière d’un Vailland ou d’un Claude Cabanes, est un hédoniste. À la mort de la très blonde Farrah Fawcette-Majors, il écrit, coquin : « La main droite, ou gauche, de tous les garçons ayant eu entre douze et seize ans en France, en 1978, est en deuil. » Imparable. On dirait du Fénéon. Il nous livre aussi d’incontournables portraits de Thierry Jonquet (« Ce devoir de déplaire, voire de tirer contre son propre camp dans une tradition toute bernanosienne, Jonquet l’avait assumé jusqu’au bout. »), d’Éric Rohmer (si juste aphorisme : « En art, on oublie trop souvent que seule la tradition est révolutionnaire. » Le cinéaste était royaliste.) et du vigneron d’exception que fut Marcel Lapierre (« une certaine idée du vin »), dont parle toujours avec émotion l’ami Sébastien Lapaque, romancier, nouvelliste et critique au Figaro littéraire. C’est justement Sébastien qui vient de rédiger la préface de la réédition de L’Orange de Malte, sublime roman de Jérôme. Et quelle préface ! Il y énonce avec une éclairante lucidité les qualités de cette première œuvre : « Jérôme Leroy est un garçon étonnant, qui après être entré dans la carrière à la fin des années 1980 auréolé des prestiges d’un splendide écrivain de droite, a brusquement opéré un virage à 180 º, laissant Drieu la Rochelle pour Aragon, Chardonne pour Nizan et Nimier pour Vailland. » Ce roman très hussard est empreint de mélancolie, d’alcool, d’air iodé et de Normandie balnéaire. Inoubliable.

PHILIPPE LACOCHE

 Loin devant ! Jérôme Leroy, l’Éditeur, 261 p. ; 18 €. L’Orange de Malte, Jérôme Leroy, La Thébaïde, 188 p. ; 16 €.

 

« Toute une vie, plus une année »

     Voilà ce que répond Jean-Marie Rouart lorsqu’on lui demande combien de temps il a mis pour écrire son magnifique et épais livre.

 

L’académicien Jean-Maric Rouart, auteur d’un excellent et lumineux livre, Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont, 906 p.), sera présent à la librairie Martelle, à Amiens, le mardi 8 décembre, à 18 heures. Nous l’avons rencontré chez lui, à Paris.

A propos de Roger Nimier et de ses romans, vous écrivez : « Il a laissé des romans attachants et acides comme des fruits verts qui ne mûriront jamais. » Puis : « L’art de son œuvre et de sa vie : avoir su se faire regretter. » Comment faites-vous pour cerner au près et à ce point un écrivain ?

Jean-Marie Rouart : C’est l’art du portrait ; j’adore les portraits. J’essaie à la fois de résumer, de cerner, de cibler une personnalité et de la rendre vivante ; c’est un peu comme la caricature.  Je dois dire que le personnage de Nimier est très paradoxal ; c’est un homme qui a très peu écrit mais qui a laissé une légende importante ; j’ai essayé de décrypter, de comprendre pourquoi on était toujours aussi attaché à Roger Nimier.  Même si on le lit peu, parce qu’il y a peu à lire. Ce qui est remarquable chez lui, c’est la critique littéraire qu’il parvient à hisser au niveau de l’œuvre d’art.  Il a une intelligence, une compréhension des écrivains. Parfois les écrivains sont autant attachés à leur œuvre propre qu’à l’œuvre des autres.  C’est le cas de Proust par exemple.  A la fois, ils écrivent leur œuvre, mais ils sont très attachés à leurs devanciers. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? On peut craindre que non. Mais moi, je suis le dernier des Mohicans, je suis très attachés à tous les écrivains qui m’ont aidés à écrire, tous ces écrivains dont je suis le résultat.  Dans mon livre, il y a cent vingt écrivains.

La critique littéraire ne serait-elle pas une tradition des Hussards, classés à droite, alors que les écrivains dits de gauche ne s’adonneraient-ils pas plus facilement aux essais ?

Je crois qu’il est très difficile de ramener les écrivains à leurs options politiques et à leurs idéologies. La littérature dépasse complètement les idéologies.  Moi, j’aime d’un même amour des écrivains qui se situent autant à droite qu’à gauche.  J’aime Drieu La Rochelle, mais j’aime également Aragon, Malraux (qui était compagnon de route du Parti communiste).  Les idéologies me sont complètements égales. En revanche, j’essaie de déceler ce qui les rapproche.  Ce qui les rapproche, c’est, peut-être, d’essayer d’embellir la vie et de donner aux gens à la fois un sentiment d’excitation et de consolation, ce à travers leurs personnages, les situations. Je pense à Stendhal, Balzac. La littérature a une valeur consolante, notamment quand on a une peine de cœur, ou que l’on ressent le sentiment de la jalousie (On lit La prisonnière, de Proust).  Ainsi, on se rend compte qu’on n’est pas seul. C’est un des caractères importants de la littérature : la consolation.  Ca me paraît impensable de vivre sans avoir ce formidable renfort des grands auteurs, de la lecture, de la littérature.  Il y a livre et livre. La littérature c’est la recherche de la vérité par la beauté.

Peut-on retrouver ce caractère de consolation dans la peinture, le cinéma, la musique, etc. ?

Bien sûr.  Tous les arts émanent de la même angoisse, de la même interrogation.  Pourquoi, parfois de gâchis : la perte de l’être aimé, la perte d’un parent, d’un enfant.  Toute cette souffrance qui ne sert à rien. Seuls les artistes ont le privilège de faire quelque chose avec la souffrance.  Ils font grâce à leurs œuvres une matière de consolation. C’est vrai que les artistes ont souvent des vies malheureuses. Mais comme toutes les vies. Leur privilège, c’est de savoir donner un sens à tout ça.

Combien de temps avez-consacré à l’écriture de ce livre ?

J’ai l’habitude de répondre : « Toutes une vie, plus une année. » C’est-à-dire tous les livres que j’avais lus au cours de toute ma vie, et qui me demeuraient en mémoire.  J’y pensais, ils m’obsédaient comme une mélodie qui me poursuit. Je voulais montrer aux lecteurs – car souvent ils sont perdus dans une librairie – que la littérature était l’occasion de trouver l’âme sœur.  Je ne pense pas qu’on puisse être rebelle face à la littérature ; c’est simplement qu’on n’a pas encore trouvé l’auteur qui nous convient. L’âme sœur. En fait, j’ai consacré une année entière à écrire ce livre.

Avez-vous, au cours de l’année d’écriture, procédé à des plans, à des relectures, des prises de notes, etc. ?

Je voulais faire le contraire d’un travail universitaire.  Je souhaitais que le lecteur s’amuse en s’instruisant.  Ca, c’est une tradition française : tenter de trouver la vérité par la beauté.  Etre à la fois léger et profond. Je n’ai pas tenté de classer les écrivains par écoles (rien ne me paraît plus faux que les écoles). Je pense que la littérature abolit le temps.  C’est le lieu de l’universel, de la tolérance. Je crois qu’au jugement dernier, si les écrivains (Balzac, Aragon, Malraux, etc.) se retrouvaient, ils communieraient ensemble dans cet amour de la littérature.

Comment faites-vous pour aimer avec autant de passion Stefan Zweig et Guitry ? Zola et Henry Miller ? Bernanos et Simenon ? C’est parfois le grand écart.

Ce que j’aime dans la littérature, c’est la particulière diversité.  Je n’aime pas les chapes, je n’aime pas les chapelles ; je n’aime pas m’enfermer dans des options politiques.  Dans mon livre, il y a des cardinaux un peu atypiques (Retz, un gai luron ; Bernis qui a piqué des maîtresses à Casanova) Voltaire, des athées, des catholiques, etc. Ce ne sont pas des saint

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

s ; ce ne sont pas des salauds.  J’aime la diversité ; chacun a sa musique, chacun a son expression et ses obsessions.  Je suis très tolérant. J’apprécie les gens qui ont envie de s’élever.

Que représente pour vous la littérature ? La liberté ?

Pour moi la littérature, c’est plein de choses.  C’est effectivement la liberté. Et en même temps c’est  quelque chose – dans l’élévation – de quasiment religieux.  La littérature, c’est une spiritualité.  C’est à la fois la vérité, la bonté,

Parmi les cent vingt écrivains que vous évoquez, pourriez-vous nous citer vos dix préférés ?

Non, car si j’ai fait ce livre, c’est pour montrer à quel point il y en a beaucoup.  C’est comme si vous demandiez à une mère de famille qui a douze enfants lequel d’entre eux elle préfère ?  J’aime autant Aragon que Drieu La Rochelle, le cardinal de Bernis que Tolstoï. Et ils n’ont rien à voir entre eux.  Je n’ai pas voulu faire de hiérachie. L’important, c’est de découvrir tous ces écrivains.

Quel regard portez-vous sur la critique littéraire d’aujourd’hui ?

On est toujours mauvais juge… J’ai eu la chance pour mes premiers livres d’avoir des articles d’Antoine Blondin, puis de Kléber Haedens… J’ai eu beaucoup de chance. Robert Kanters, François Nourissier, etc. Aujourd’hui on a toujours tendance à penser que la critique n’est parfois pas à la hauteur, c’est un phénomène de l’âge ; cela vient du fait qu’on mélange souvent les livres fabriqués (pour vendre) et la littérature.  Ces livres sont mêlés dans la liste des best-sellers. Je suis hostile à la liste des best-sellers. Ce sont les choix des critiques qui doivent faire la hiérarchie. Les critiques doivent être les guides.  Je n’ai rien contre la distraction ; je me distrais beaucoup en lisant, même en lisant Montaigne.  Je n’oppose pas la littérature ennuyeuse et la littérature amusante.  Toute la littérature doit être un peu amusante.  Mais aujourd’hui ça devient difficile de savoir – à cause de ces mélanges – ce qui sera le livre de distraction ou le livre réellement littéraire.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur une fiction.  Un roman. Je suis profondément romancier.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

 

Arnaud Le Guern, un Morand sans le cœur sec

«Adieu aux espadrilles» est un adorable petit roman, sensuel et gracieux, nimbé d’une mélancolie sournoise.
C’est un beau petit roman, poétique, sensuel, légèrement mélancolique, que nous donne Arnaud Le Guern avec Adieu aux espadrilles. De quoi s’agit-il? D’une sorte de lettre d’amour que le narrateur envoie à la femme qu’il aime, Mado. Elle la recevra à Paris, après qu’ils auront, tous deux, quitté les rives du Lac Léman, où ils passent de douces vacances. Lui note ses impressions, ses états d’âme sur un petit carnet. Il observe la belle, la tutoie. «Le monde d’avant, ici, n’est pas encore mort. Les villas en conservent des traces. Rosaces surplombant une grille, volets ancestraux, ornements marbrés d’une balustrade. J’imagine une jeun

Arnaud Le Guern, essayiste, romancier, éditeur.

Arnaud Le Guern, essayiste, romancier, éditeur.

e femme y prendre l’air. Elle porte une robe blanche découvrant la peau de lait de ses bras. Le soleil se reflète sur un foulard à motifs panthère, d’où s’échappe une mèche brune, et sur la monture crème de ses lunettes noires. Je la surprends alors qu’elle ôte sa culotte, que ses doigts se referment autour du tissu. Quand as-tu, pour la dernière fois, fait glisser ainsi ton étoffe précieuse?» C’est beau; on dirait du Larbaud. Dans ce roman : beaucoup de vin, de crème solaire, d’amour, de sable tiède, de douceur. Et de tempête. Parfois. «Tes yeux furieux zébraient la nuit», constate le narrateur quand sa compagne est au sommet de la colère, piquée au vif par un mot. Elle fait tomber ses lunettes qui lui donnent «un air de maîtresse d’école mutine». Son mascara se met à couler. Car derrière le plaisir et la dolce vita que savourent les deux amoureux, derrière «la mousse lasse des cappuccinos», derrière cette gourmandise pour la lecture et la littérature (Gary, Drieu La Rochelle, Vailland – toujours, encore, toujours Vailland, c’est bien –, etc.), se planque, sournoise, tapie derrière les buissons du plaisir, une angoisse légère, blanche comme du vinaigre blanc qui ronge les rêves de calcaire. Exemple : l’ombre de Pierre, oncle du narrateur, suicidé. Là, on serait presque chez Modiano. Mais, bien vite, le naturel et la vie reviennent à pas de ballerines: «Il faut continuer. La dolce vita, les petits luxes, le sexe, la peau bronzée, les lèvres effleurées, la quête du soleil et des terrasses, les lunettes noires, les volutes, les bars d’hôtel, les bains de mer et d’eau douce, la clandestinité aux yeux de l’immonde», fait dire l’auteur à une fille brune d’une carte postale illustrée par Mel Ramos. Arnaud Le Guern, c’est un Morand qui n’eût pas été titulaire d’un cœur sec.
PHILIPPE LACOCHE
Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern, Le Rocher, 150 p.; 17 €.

Éclairant Jean-Marie Rouart…

Il dresse le portrait de quelque 120 écrivains qu’il a adorés, et nous donne à lire des extraits du meilleur de leurs œuvres. Succulent.
Il est peu courant qu’un gros livre soit un grand livre (A la recherche du temps perdu, Proust; Le Vicomte de Bragelonne, de Dumas; Guerre et paix, de Tolstoï; Les Misérables, de Hugo; etc.) Ces amis qui enchantent la vie (quel joli titre!), de Jean-Marie Rouart, en est un. Il est gros (906 pages), et grand (passionnant, sensible et didactique; utile, terriblement utile. Et tellement littéraire et poétique!) Il est sous-titré Passions littéraires. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, est un gros lecteur (boulimique) et un grand lecteur (attentif, éclairé, éclairant, transmetteur, fraternel). C’est un excellent connaisseur de la littérature. Ce livre, qui propose des portraits d’écrivains choisis, des manières de préfaces passionnées, passionnantes, gourmandes, joyeuses, et des morceaux choisis de leurs œuvres, n’est rien d’autre, comme l’indique l’éditeur en quatrième de couverture, «le fruit d’une longue histoire d’amour». Il les classe par chapitre délicieusement subjectifs: «Les soleils païens» (Rabelais, Restif de la Bretonne, Casanova, Nietzsche, Maupassant, Colette, D.H. Lawrence, Henry Miller, etc.), «Les magiciens» (Toulet, Louÿs, Cocteau, Gary, Blondin, Zweig, Delteil, Aymé, etc.), «Les cœurs en écharpe» (Musset, Apollinaire, etc.), «Les amants malheureux de l’Histoire» (Bernis, Stendhal, Barrès, Zola, Drieu la Rochelle, Morand, Déon, etc.), «Les bourlingueurs de l’infini» (Loti, Cendrars, Hemingway, etc.), «Beaux et grands esprits» (Voltaire, Jean d’Ormesson, etc.), «Les fracasseurs de vitres» (Rousseau, Céline, Bernanos), «Voyeurs, pervers, nymphomanes» (Sachs, Anaïs Nin, etc.), «Les moitrinaire» (sublime néologisme! Léautaud, Gide, Nourissier, Houellebecq, Sollers, etc.),

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

Jean-Marie Rouart. (Photo : P. Matsas.)

«Les monuments qu’on visite» (Balzac, Hugo, Flaubert, Simenon, etc.). Et bien d’autres chapitres dans lesquels il n’oublie pas Baudelaire, Giono, Modiano, Bloy, Léon Daudet, Nizan, Nimier et Radiguet. Livre fort, livre émouvant, notamment quand il se demande l’intérêt de Tolstoï pour la franc-maçonnerie n’a pas été de nature à sa propre conversion «à la religion d’Hiram». Et lorsqu’il constate, un peu triste que des continents entiers de littérature resteront ignorés du lecteur avide. On adorera le portrait de Restif ( » il a troussé plus de femmes que de livres»), celui de Casanova (le mythe de l’aventurier; le bourgeois naissant qui doit tout à son mérite personnel et «fait la nique aux aristocrates»). De Cocteau, il dit si justement, qu’il est «un clavecin égaré au milieu du jazz», et de Marcel Aymé qu’il est un poète «qui n’a pas coupé les amarres avec le réalisme». Oui, ce livre est succulent, génial et sublime. Et, chose essentielle, il permet de goûter aux écrivains qu’on ne connaît pas encore. Merci, Jean-Marie Rouart!
PHILIPPE LACOCHE
Ces amis qui enchantent la vie, Passions littéraires, Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Robert Laffont, 906 p.; 24 €.

Salut, Jean-François !

      C’était une intelligence rare ; c’était aussi un artiste. « Un point de repère dans la culture picarde », comme le souligne son ami de toujours,  Raymond Défossé. Jean-François Danquin nous a quittés, mercredi, en début d’après-midi. Il nous manque déjà. Docteur ès lettres de la Sorbonne (il avait soutenu sa thèse sur Paul Morand), il était fou de littérature. Lorsque nous nous croisions, dans les rues d’Amiens, souvent dans notre cher quartier Saint-Leu, quelque fût le temps, nous discutions longuement des écrivains qui nous avaient bouleversés (Roger Vailland, Blaise Cendrars, Henri Calet, Emmanuel Bove) ou intrigué (Paul Morand, les Hussards, Drieu la Rochelle, Brasillach), ou des chanteurs de rock (Van Morrison, Dr Feelgood). Sa culture en matière culturelle était immense. C’était un homme de liberté, d’une grande tolérance, capable d’aimer à la fois Dubuffet et Andy Warhol, l’art brut ou africain et les plus peintres les abstraits du FRAC. Nous avions fait connaissance, grâce à Raymond Défossé, en 1982. Je travaillais à la fois à L’Aisne Nouvelle et à la revue de rock Best. Il était

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l'oubliera pas de si tôt.

Jean-François Danquin : une intelligence vive; un artiste sincère et doué. On ne l’oubliera pas de si tôt.

alors directeur des affaires culturelles au Conseil régional. Avec la complicité de Raymond, il avait mis sur pied les fameux tremplins rock en Picardie. Grace au regretté Thierry Haupais, alors label manager chez Virgin, et au producteur Michel Zacha, nous avions pu enregistrer en live les prestations des groupes picards (F4 Coulé, Sexe des Anges, Karkass, etc.) et sortir une compilation sur le même label Virgin. Lorsqu’il devint responsable de la communication, des activités culturelles et des éditions au Musée de Picardie, il me contacta afin d’inviter des écrivains que nous appréciions (Cyril Montana, Thierry Séchan, etc.). Le jeu consistait à leur faire écrire une nouvelle inspirée par une œuvre du musée, nouvelle qu’il lisait devant un public constitué des abonnés du même musée. Ses peintures ne laissaient pas insensible. Jean-François aimait les gens qu’ils soient célèbres ou totalement inconnus. Il les immortalisait dans ses séries de peintures très réalistes, réalisées à partir de photos qu’il prenait sans cesse, dans la rue, au restaurant, au bistrot. Cet intellectuel de haut vol, cette intelligence vive, cet homme d’une immense culture, cachait une sensibilité rare qu’il dissimulait sous un humour parfois acidulé. Jamais méchant. Il écrivait aussi, sous le pseudonyme de Jean-Louis André, des nouvelles, de courts récits. Notre journal avait publié l’une de ses fictions, il y a quelques années. Oui, les gens et les destins le fascinaient. Le temps qui passe aussi. Comme tous les littéraires. Les rues de Saint-Leu vont être bien tristes sans toi, JFD. Salut, Jean-François !

                                        Dimanche 25 janvier 2015

Un dandy en robe noire et aux goûts très littéraires

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Laurent Manhès : magistrat, fou de littérature, roule en Mustang. Très élégant.

Ancien avocat devenu magistrat, écrivain sous pseudonyme, fou de littérature, Laurent Manhès roule en Mustang et affiche une élégance rare.

Chemise blanche impeccable, écharpe grise, complet anthracite – comme son iris –, Laurent Manhès, ancien avocat devenu magistrat, affiche une élégance rare. Et quand on sait que ce fou de littérature, roule en Mustang, il ne serait pas absurde de penser qu’on a en face de soi un romancier un brin dandy et très germanopratin. Mais non. Il est né le 12 mai 1962, à Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine, d’un père ouvrier dans l’industrie (d’origine auvergnate, « issu des bougnats montés à Paris à la fin du XIXe siècle ») et d’une mère secrétaire (originaire d’Alençon, en Normandie). Un frère âgé de cinq ans de plus que lui. Une petite enfance et une enfance heureuses. Sa mère cesse de travailler pour s’occuper de lui. Laurent est un enfant calme mais assez casse-cou qui apprécie mal le danger. « Toute mon enfance est marquée par des chutes à bicyclette », sourit-il. Ses quatre premières années, il les passe à Courbevoie, puis il suit ses parents à Toulouse, puis près d’Albi, puis à Dreux jusqu’à ses 12 ans, en 1974. Ces villes qu’il découvre, il les doit aux mutations de son père qui finiront par transformer ce dernier en cadre (dessinateur industriel). D’Évreux, il garde en mémoire le collège Jean-Jaurès qui n’existe plus, adossé à un cloître en centre-ville. Puis il fréquente le lycée d’Évreux jusqu’au bac, en 1980. Il se met à dévorer les livres : Gide, Camus, Sartre, Léon Bloy, Drieu La Rochelle, les Hussards (Nimier, Blondin), Vialatte… C’est à cette époque que lui vient l’envie d’écrire. Plus tard, bien plus tard, il publiera sous pseudonyme. Il fait également beaucoup de sports : tennis de table, foot, tennis, hand-ball. « Il me faut une raquette ou un ballon ; il faut que ce soit ludique. Nager, courir, ça m’ennuie… » Adolescence heureuse, un peu décalée. « J’étais très concentré, peu prompt au divertissement, mais je découvre les filles vers l’âge de 16 ans. Avant, je ne mesurais pas leur qualité d’attraction. Depuis, j’évite de trop me rattraper… »

Le bac B en poche, il passe le concours de Science Po, échoue à Paris mais réussit à Strasbourg et à Bordeaux. Il choisit Bordeaux. Il a 18 ans. Il double le programme en s’inscrivant en faculté de droit : « Je vais nettement préférer le droit à la formation Sciences Po que je trouve un peu auberge espagnole. » Il obtient un DEA de droit, effectue son service militaire au mont Valérien, à Suresnes, dans les transmissions. « J’étais à la police militaire. Je gardais l’entrée du fort. J’en garde un très bon souvenir. Je passais des nuits entières à lire et j’étais en compagnie de musiciens qui jouaient toute la nuit. L’un était premier prix de Conservatoire de Paris de violon… »

En 1988, il entre à l’école d’avocat de Bordeaux, puis, dès 1989, commence sa carrière dans un cabinet d’affaires de la capitale d’Aquitaine. Avant de réellement s’engager dans la vie professionnelle, il décide de partir aux États-Unis. Six mois à Boston ; six mois à New York. Il est recruté par la French librairy de Boston pour y animer des soirées francophones. On lui donne carte blanche. Il met en place des soirées vins-fromages. Il part à New York où des amis l’accueillent au coeur de Manathan. Il flâne, joue aux échecs à Central Park. Il rentre en France, s’inscrit au barreau de Paris, travaille pour de gros cabinets d’affaire internationaux et européens. Il adore Paris, habite dans le XVIIIe, mais en 1996, il décide de repartir en province. Direction Abbeville où il reprend le cabinet du regretté Pierre Talet, décédé d’une rupture d’anévrisme. De 1996 à 1999, il découvre l’activité d’un avocat de province généraliste. Il passe le concours d’intégration à la magistrature et l’obtient. Il cède son cabinet d’avocat le 30 décembre 1999, et devient magistrat le 2 janvier 2000 : « Ma carrière enjambe le fameux bug annoncé de l’an 2000. » Il passe six mois de formation à Boulogne-sur-Mer. Été 2000 : Laurent Manhès occupe le poste de substitut du procureur à Cherbourg. Puis, il effectuera trois ans à Caen, soit sept de parquet au total. En 2007, il devient vice-président du tribunal d’instance de Cherbourg ; en 2013, il est nommé vice-président de correctionnel à Amiens. « Grâce à ces fonctions d’avocat, de parquetier et de juge du siège, je dois être l’un des rares magistrats en France, sinon le seul à être allé aux assises comme avocat de la défense, avocat de la victime, avocat général (procureur) et juge de la cour d’assises. J’ai exercé toutes les places judiciaires de la cour d’assise… » résume-t-il. « Cette expérience me sert énormément comme président de correctionnel car mes interlocuteurs d’audience, c’est-à-dire les avocats et le procureur exercent des fonctions que je connais pour les avoir exercées. Cette expérience me procure une sérénité supplémentaire à l’audience et dans mes contacts avec les prévenus. À l’issue de cette première année de présidence d’un tribunal correctionnel, je m’aperçois que je juge très peu de vrais délinquants. Un vrai délinquant, c’est quelqu’un qui évolue dans des réseaux organisés et qui vit de sa délinquance. On en trouve généralement dans les grandes zones urbaines (Paris, Lyon, Marseille). En province, la délinquance concerne beaucoup de comportements isolés, fautifs occasionnels et très majoritairement liés à l’alcool. L’ampleur du phénomène alcoolique est extrêmement préoccupant. L’alcool est associé à toutes les occasions de la vie. Et on se heurte à un silence assourdissant des autorités publiques sur cette immense contamination par l’alcool de la société. Résoudre ce problème résoudrait aussi les difficultés de la justice, l’encombrement carcéral et certainement le déficit de la Sécurité sociale. Est-ce que quelqu’un qui se trouve en récidive alcoolique doit finir en prison ? Je ne le pense pas ; sa place dans un protocole de soins. » Dans la pensée unique, Laurent Manhès ? Point. Sa façon de rentrer en résistance : conduire une Mustang à l’heure où la norme devient la voiture électrique. Il fallait y penser.

PHILIPPE LACOCHE

 

 

Bio express

12 mai 1962 : naissance de Laurent Manhès à Courbevoie (92).

1987 : il obtient le DEA de droit privé.

1988 : il obtient de diplôme d’avocat de l’école d’avocats de Bordeaux.

1990 : il s’octroie une année sabbatique à Boston et à New York. Il donne des cours de français et perfectionne son anglais.

2000 : il quitte le métier d’avocat pour devenir magistrat.

2013 : il nommé vice-président du Tribunal correctionnel, à Amiens (80).

 

 

Dimanche d’enfance

La Nausée, en Bretagne…

 

 

Un dimanche d’enfance ou d’adolescence qui a marqué Laurent Manhès ? Il répond tout de go : celui au cours duquel il a découvert La Nausée de Jean-Paul Sartre. Il passa ainsi une semaine de ses vacances à le lire. Il n’a que 13 ans. Il n’y a pas d’âge pour se passionner pour la littérature. « Pour moi, c’est un chef-d’œuvre », confie-t-il aujourd’hui, la passion fait toujours briller sa pupille anthracite. « J’adore Roquentin, sa solitude. » La découverte s’effectue dans la maison de vacances ses grands-parents, en Bretagne. « Grâce à ce roman, je découvrais ce que l’école ne m’avait pas encore transmis : le goût de la littérature française. Sur le coup, j’ai associé Sartre à la Bretagne et à la chaleur ; ce que j’ai continué de faire ensuite. J’ai ressenti une certaine déception que je l’ai vu haranguer des ouvriers debout sur des bidons à la suite des événements de Mai 68. Là, il n’y avait plus rien d’estival. » Sinon ses autres dimanches, il les passe à Évreux ; ils sont rythmés par des activités sportives, dont le tennis de table « où j’étais bien classé ». Il se souvient des petits matins froids pour aller disputer des rencontres au Havre ou à Rouen. « Mes dimanches étaient rarement familiaux. »

 

 

Besson pour tous les goûts

Les fans de Patrick Besson vont y trouver leur compte : il sort en même temps un excellent roman et un recueil de ses critiques littéraires.

Les lectrices et lecteurs de Patrick Besson, ses fans, vont être aux anges: l’écrivain, par ailleurs chroniqueur au Point, sort parallèlement deux livres. Un roman, Puta madre, du meilleur cru; et un recueil de ses critiques littéraires, Avons-nous lu?, sous-titré Précis incendiaire de littérature contemporaine.

Il a ancré l’histoire de son roman au Mexique; il fallait s’en douter. En effet, il suffisait de lire ses dernières chroniques du Point pour comprendre qu’il s’y rendait souvent. On comprend mieux maintenant. Puta madre suit pas à pas Maximilien qui, pour s’éloigner de la femme avec qui il s’est pacsé, se retrouve à Cancun. C’est le début d’une aventure pleine de tensions, de folies, de rebondissements. Maximilien boit beaucoup, câline, en peu de temps, un bon nombre de filles adorables. Dort peu. Ce n’est pas la peine car les choses vont trop vite. Son ancienne compagne, devenue la maîtresse d’un célèbre metteur en scène de Hollywood, est retrouvée assassinée, à l’instar de ce dernier. On s’en doute, le pauvre Maximilien devra rendre des comptes. Les actions s’enchaînent à un rythme haletant. Patrick Besson mène sa narration tambour battant, grâce à des rafales de dialogues nets, limpides, vifs qui font avancer l’histoire tout la clarifiant. C’est du grand art. Savoir faire dialoguer ses personnages nécessite du talent. Nombreux sont les écrivains qui en font les frais. Les dialogues sont tout sauf du remplissage; ils doivent être la respiration d’un texte. Besson l’a compris depuis longtemps. Là, il excelle dans le genre. Et toujours ce sens inouï de la formule: là, «le champag

Patrick Besson : un roman percutant, et des critiques littéraires très enlevées. Du Besson pur jus.

ne n’est pas de l’alcool, c’est de l’eau avec un sourire à l’intérieur»; ici, il fait dire à une maquerelle que «l’érection délie les bourses».Un peu plus loin, «le jeune homme paraissait si heureux qu’on avait l’impression qu’à travers le pansement son œil crevé avait recommencé à voir, notamment l’avenir.» Un festival de finesse et d’humour. Ce sens de la formule, on le retrouve, bien sûr, dans les chroniques littéraires qu’il a données au Figaro littéraire, à Marianne et à Nice matin. Besson y évoque les meilleurs écrivains (Benoît Duteurtre, Éric Holder, Michel Houellebecq, Michel Déon, Éric Neuhoff, Antoine Blondin, Drieu la Rochelle, Georges Simenon, Philippe Vilain, Pierre Benoit, Yann Moix, Patrick Rambaud, Christian Authier, Alain Paucard, Michel Mohrt, Maurice Pons, Jacques Brenner, Patrick Modiano, etc.), et descend les plus mauvais, nombreux eux aussi. Car, comme l’écrit Patrick Besson, «l’art est le monde de l’injustice».

PHILIPPE LACOCHE

«Puta madre», Patrick Besson, Fayard, 173 p.; 15 euros.

«Avons-nous lu?», Patrick Besson, Fayard, 983 p.; 26 euros.

Daniel Darc : « La dope, c’est terminé »

 

Daniel Darc, toujours très rock'n'roll, ne boit plus que de la bière.

C’était un jour d’automne, à la Comédie de Picardie, à Amiens. Daniel Darc – que je connais depuis des lustres, depuis la folle époque de Best où nous nous rencontrâmes lors d’un voyage de presse en juillet 1985, au festival rock de Guéhenno, en Bretagne, près de Lorient – venait y donner un concert. Nous nous installâmes au bar. Bière pour lui ; café pour moi. Cuir pour lui ; veste Armand Thiery pour moi. Il a presque bonne mine, à ce que je peux en voir car il tatoué du nombril aux orteils. Je lui parle de Best, de Drieu La Rochelle, de Céline, de Lou-Mary (il devait chanter, sur son album Mise à nu, Rock Paradise, dist. Rue Stendhal, en duo la chanson « Les Smarties », s’est désisté pour des histoires de droits, et a laissé sa place à Patrick Eudeline).

Lectrice hystérique, fan de rock’n’roll, je te gâte encore : voici ci-dessous (chics), len avant-première, la suite de l’interview que tu liras dans le cahier week-end du Courrier picard du 16 décembre 2011).

 

Parle-nous de la chanson «C’est moi le Printemps».

Le titre, c’est une phrase de Céline, issue du Voyage au bout de la nuit, je crois. Comme je suis né en mai, c’est une phrase qui m’a fait flasher, comme toute la première partie de l’oeuvre de Céline, avant qu’il ne devienne obsédé par les Juifs.(Le Voyage et Mort à Crédit sont géniaux.)

Comment est-elle née?

Musicalement, tout vient de Laurent Marimbert, mon réalisateur. J’ai apporté le texte, grâce à cette phrase de Céline que j’avais en tête.

On dit que tu écris très rapidement. Par fulgurances, selon certains. Est-ce exact?

Oui, c’est vrai, je vais très vite. J’écris tous les jours. A chaque fois, avant de faire un album, j’ai une vingtaine de cahiers pleins, mais, au final, je ne les ouvre même pas. On écrit comme on se protège. Naturellement. J’ai fait du karaté longtemps, voilà… Tu t’entraîne aussi tous les jours. Et tu fais un combat. J’écris tous les jours pour m’entraîner.

Tu continues le karaté?

Non, je fais du tai-chi. A mon âge c’est plus raisonnable que le karaté. J’ai 52 ans…

Comment vis-tu à Paris?Ta vie quotidienne? Copine?Alcool?Dope?

J’ai une copine. La dope, c’est terminé. Je ne peux plus boire d’alcool fort; je ne bois plus que de la bière. On n’a plus le choix. Tu crèves à 27 ans ou 80 ans, mais crever à 52 ans, c’est nul! Je fais beaucoup de vélo, pignon fixe, sans freins, j’adore ça. Je fais ça à Paris, et on est en train de voir avec un copain pour louer des horaires dans un vélodrome pour faire de la piste. Ma copine a le même âge que moi. On s’est connu chez des copains début juillet 2010.

Qu’écoutes-tu le plus des derniers temps ?

Beaucoup de country. Coltrane, toujours. Metallica et le dernier disque d’Alice Cooper. Je n’écoute rien de ce qui sort actuellement. Sur l’album, j’ai une chanson qui se nomme «C’était mieux avant».C’est exactement ça; je crois que je suis un vieux con par certains côtés.

Qui sont aujourd’hui tes meilleurs amis?

Sophie, la copine; mon guitariste; Marc Dufour qui a récemment écrit un bouquin sur Springsteen.

Tes lectures, quelles sont-elles?

Je recommence à lire des Séries noires. Et je lis Proust, je ne sais pas si je vais tenir, mais j’ai commencé en tout cas. Je lis aussi Shakespeare.

Tes projets?

Tourner et tourner, et je n’ai plus envie d’attendre avant de faire des disques. Je fais refaire un autre disque rapidement avec Laurent Marimbert. Je vais essayer de faire un disque par an. Avant, je voulais faire le chef d’oeuvre et puis… je me dis qu’un disque chaque année, ça fait une pierre de plus, et que ça fera peut-être un disque après.

Propos recueillis par

Philippe Lacoche. 1 décembre 2011.