Des câlins dans un monde de brutes

 

Les participants de la Journée du câlin, à Amiens, place Gambetta.

Les participants de la Journée du câlin, à Amiens, place Gambetta.

Il y a une dizaine de jours, alors que je me baladais place Gambetta, à Amiens, je tombe sur elle, pile sur elle. Une ancienne petite amie ? Une boucle d’oreille de Christiane Taubira ? La pupille de verre de Jean-Marie Le Pen ? Une Doc Martens de Manuel Valls ? Mais, non, que va tu t’imaginer là, lectrice ma fée à l’imagination fertile ? Je tombe pile sur la petite assemblée qui animait, avec force démonstrations et travaux pratiques, la Journée internationale des câlins. J’observe les pancartes qu’ils brandissent, reviens sur mes pas. Les interpelle, les questionne. Câlin, câlin… il y a plusieurs façons d’interpréter ce joli mot. Je comprends vite qu’il s’agit de la version soft. Je repère une jolie petite brunette, m’avance, lui souris. Elle me tombe dans les bras sans que j’aie eu à ouvrir la bouche. On se serre l’un contre l’autre une bonne trentaine de secondes. Une éternité de douceur dans ce monde de brutes, de fausse Gauche et de capitalisme indéfendable. Pour ne pas être en reste et pour ne point passer pour un vieux faune profiteur, je propose à un grand garçon de faire un câlin. Il s’exécute. Ce n’est pas tout à fait la même chose qu’avec la brunette, mais c’était bien quand même. Des câlins, ils s’en faisaient peu, eux, Levina (Emeline Bayart) et Yona (Olivier Cruveiller), comédiens de la magnifique pièce Une laborieuse entreprise de Hanokh Levin, dans une mise en scène de Jean-Romain Vesperini, vue à la Comédie de Picardie. Magnifique pièce ? C’est peu de le dire. C’est surtout une pièce foutraque, déjantée, burlesque, absurde, puissante car à la fois drôle et désespérée. Et portée par un rythme et des comédiens époustouflants. L’histoire ? Celle d’un couple (Yona et Leviva) qui ne cessent de se disputer, s’interrogent sur leur union et leur parcours. Yona veut quitter Levina. Il n’y parvient pas. Arrive soudain leur voisin mystérieux, Gounkel (campé par Jean-Philippe Salério) qui fera tout pour faire exploser le dit couple, déjà mal en point. Il n’y parviendra pas. Bien au contraire… L’œuvre de Hanokh Levin, dramaturge et metteur en scène israélien, né dans la banlieue de Tel-Aviv en 1943, et mort à 55 ans, mérite le détour. Il n’y va pas avec le dos de la cuiller, critique à fond la politique sociale de l’Etat d’Israël.  Proche du Parti communiste israélien, son œuvre dramatique et satirique a été vivement controversée dans son pays. Elle est pourtant vive, virulente. Universelle quant à son regarde lucide sur l’absurdité de la vie et de la condition humaine. Autre belle surprise : le film Encore heureux, de Benoît Graffin avec l’adorable Sandrine Kiberlain, l’imparable Edouard Baer et la malicieuse Bulle Ogier. Une comédie bien plus politique qu’elle n’en a l’air. Une fois encore, on suit les pérégrinations d’un couple qui s’accroche, qui tente de surnager usé par une société brutale. Sam (Edouard Baer), cadre au chômage depuis deux ans, tente de garder la tête haute et surtout son épouse Marie (Sandrine Kiberlain). L’amoralité et l’humour féroce sont autant d’atouts de ce film très réussi.

                                               Dimanche 31 janvier 2016

 L’hiver : renaître ou disparaître

     

Le château d'Ecouen, dans le Val d'Oise.

Le château d’Ecouen, dans le Val d’Oise.

Que faire de sa vie quand l’hiver est là, avec ses frimas, ces ciels bas, ces nuages couleur de vieil étain, ces humidités contrariantes ? Partir. Loin, sous les cocotiers, vers des plages blondes comme Anita Pallenberg ? Point. Le marquis des Dessous chics aime son terroir, sa France, comme un lièvre sa hase, comme un garenne son terrier. La France, sa glaise et sa craie me collent aux Doc Martens. Il y a peu, c’était l’anniversaire de Lys, la dame de mon cœur. Adepte du baroque, de ses musiques et ses arts, je lui proposais de découvrir le Musée national de la Renaissance, sis dans l’enceinte du magnifique château d’Ecouen, dans le Val-d’Oise. Majestueux, mais pas écrasant, terriblement français, donc empreint d’élégance, l’édifice domine la plaine de France. Il fut édifié entre 1538 et 155 par le Connétable Anne de Montmorency, premier personnage de l’état sous François 1er et Henry II. De 1806 à 1962, il devint musée national de la Renaissance en 1977. La visite fut un régal avec ses collections d’arts décoratifs; la blanquette de veau du restaurant du musée aussi. Lys trottinait dans les escaliers de pierre séculaire avec la grâce des dames qui peuplent des romans de Dickens. Si britannique. Elle passait de salle en salle, s’émerveillait, commentait. A l’office de tourisme, nous découvrîmes les œuvres de la colonie des peintres d’Ecouen (Pierre et Charles-Edouard Frère, Luigi Chialiva, etc.). Je me suis attardé sur les panneaux explicatifs du télégraphe optique d’Ecouen. (En pleine période révolutionnaire, le 12 juillet 1793, eut lieu la première expérience de transmission optique réussie d’un message codé, ce sur la butte d’Ecouen.) Je ne saurais dire pourquoi, mais cette découverte me fascina. Le soir, j’invitai Lys à dîner au restaurant Le Baroque, à Beauvais, histoire de rester dans la tonalité de cette douce journée. J’avais réservé la table de l’écrivain, en fait celle de Sylvie Weill, fille du mathématicien André Weil, nièce de la philosophe Simone Weil, et tante de la charmante restauratrice beauvaisienne. L’hiver, dehors, encore ; fines bulles dans nos verres. Il faut savoir s’éloigner de la grisaille de l’existence. Que faire de sa vie quand l’hiver est là? Dire au revoir à nos vieux amis. Au cimetière Saint-Pierre, à Amiens, Ivan Joly, ancien président du Courrier picard, qui, en 1983, m’avait embauché, effectuait son dernier voyage. Jean-Michel Viez, ancien chef des ventes de notre journal, lut un beau texte de Jacques Frantz dans lequel il rappella que Bernard Roux, ancien directeur, affirme qu’Ivan avait été, à la fin des années 1970, le père du sursaut du Courrier picard, qu’il avait toujours manifesté un grand patriotisme d’entreprise dans la Scop. Et Jacques de parler en son nom propre : « Qui n’a pas en mémoire le passé de nos « jours heureux » (emprunt aux « jours heureux » du Conseil national de la Résistance) n’a pas d’avenir. »

                                          Dimanche 1er février 2015

 

Magnifique article de Thomas Morales sur le recueil Les Dessous chics

Chères lectrices…

Thomas Morales, auteur du superbe article sur le livre Les Dessous chics, édité par La Thébaïde en partenariat avec Le Courrier picard

Thomas Morales, auteur du superbe article sur le livre Les Dessous chics, édité par La Thébaïde en partenariat avec Le Courrier picard

Les Chroniques picardes de Lacoche réunies

J’aime les écrivains de la pénombre, les crooners de province qui, chaque semaine, susurrent des mots tendres sur le ton de la confidence et de la bravade. L’exception française se niche dans cette relation fragile, essentielle, vitale entre celui qui écrit et celui qui lit. Deux solitudes éclairées par les mystères de la littérature. Depuis François Villon, la ballade est entendue ! Philippe Lacoche, hussard rouge de la lignée Roger Vailland/Jacques-Francis Rolland, tient une chronique régulière, « Les Dessous chics », dans le Courrier Picard où il exhale sa mélancolie cheminote, sa hargne rock et sa fibre aristo. Les Editions La Thébaïde ont réuni, pour la première fois, les exquis billets d’humeur de ce marquis vagabond sur la période 2005-2010. Enfermées dans leur HLM ou leur belle demeure, ses chères lectrices de la Somme, de l’Oise et de l’Aisne comme il les appelle, attendent, lascives, sa missive pleine de larmes, pleine de charme. Elles l’implorent même de les déshabiller d’une formule, oui mais pas trop vite, avec la langueur vespérale du Cardinal de Bernis. Cet enfant triste, héritier de Vialatte et Calet ne cache pas son dépit amoureux. Il a lu jusqu’au calice les réprouvés, ceux que l’Université et les médias méprisent depuis cinquante années. Chaque jour, il s’éloigne de notre époque qui fait la part belle aux imposteurs et aux falsificateurs. Un monde où le flirt et la littérature ne suffisent plus aux honnêtes hommes, n’a pas d’avenir raisonnable. Lacoche, pêcheur impénitent de chevesnes, se réfugie dans ses rêveries d’adolescents, se souvient de la silhouette d’une fillette à couettes, d’un roman de Kléber Haedens ou d’un film de Maurice Biraud. Il entretient la flamme d’une conversation imaginaire au fil de l’eau. Il évoque, à toutes les saisons de la vie, ses coups de cœur pour des groupes bruyants, des auteurs sensibles et des créatures évanescentes surgies de la brume picarde. Ce journaliste est un poète du quotidien qui sait extraire des terres ouvrières, des splendeurs de nostalgie. Ses émotions simples, les plus délicates à écrire, germent dans votre esprit. On ne se lasse pas de le suivre au gré de ses rencontres buissonnières, interviews dans la Capitale de quelques célébrités, virées nocturnes et expositions locales. Ce styliste élégant nous entraîne sur un chemin sentimental, improbable sentier où l’on croise aussi bien les Forbans, Yann Moix, Hervé Vilard, Jack Ralite, Patrick Eudeline que Michel Déon. Comment résister à la fragilité de quelqu’un qui crie « la littérature me rend fou » ? Nous avons trouvé-là un frère de papier. C’est la noblesse de la presse écrite régionale que d’ouvrir (encore) ses colonnes à quelques seigneurs de la plume. Partout en France, il existe de preux chevaliers, souvent incompris et moqués, qui ferraillent dans leur rédaction pour qu’un écrivain oublié lu jusqu’au petit matin ne tombe dans l’oubli. Ces résistants courent d’immenses risques professionnels car ils ne pissent pas de la copie, ils embellissent nos week-ends par quelques traits d’esprit. A Paris, trop souvent, les journalistes manquent de jus. Ils ont la prose sèche, le verbe claudiquant et la métaphore bancale. Gérard Guégan à Sud-Ouest, Christian Laborde à La Nouvelle République des Pyrénées ou Christian Authier dans l’Opinion Indépendante de Toulouse sont les derniers défenseurs d’un art d’écrire à la française. Pour les âmes sensibles, les caractères d’imprimerie n’ont pas perdu leur mystique. Philippe Lacoche, marquis d’ascendance communarde, chaussé de Doc Martens et roulant carrosse en Peugeot 206 possède la foi des premiers croisés. Ces textes d’une ferveur touchante nous accompagnent longtemps.

Thomas Morales

Les Dessous chics de Philippe Lacoche – Editions La Thébaïde –