Bises d’automne

 

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Jacques Béal embrasse Jean-Louis Crimon.

Il faut un bon moral pour affronter l’arrivée de l’automne. Pluies vraiment humides, « mouillantes » (pas comme ces pluies d’été tièdes qui coulent sur nos peaux et nos vêtements comme l’eau sur les plumes des colverts) ; premières nappes de brumes ; ciels gris, foncés, froncés comme les sourcils de Georges Pompidou. Et cette terrible impression que les beaux jours ne reviendront plus jamais, lectrice, ma fée démoralisée du fait de mes œuvres. (J’ai l’impression d’avoir pensé, très fort, « enceinte de mes œuvres ».) L’automne est une saison verlainienne, comme le printemps est la saison de Colette, l’été celle de Nietzsche, l’hiver celle de Dickens. A chaque saison, son écrivain. J’entretiens avec l’automne des relations ambigües. Détestation et fascination ; amour et haine. Je suis vraiment un drôle d’individu, un étrange, un bizarre, un infréquentable. Rien d’étonnant que Dee Dee Bridgewater m’ait embrassé sur le crâne, l’autre soir, à la maison de la culture d’Amiens. Ce vendredi-là, au c’était pourtant déjà l’automne, mais il faisait un soleil éclatant. J’étais invité à signer mes ouvrages au salon du livre audio, organisé par l’Association Valentin-Haüy, au service des déficients Visuels, au cloître Dewailly, à Amiens. J’y retrouvais quelques bons copains écrivains. Parmi eux, Jacques Béal et Jean-Louis Crimon. Le premier sortira le 5 novembre prochain un roman, La Griffue, dans la collection Terres de France, aux Presses de la Cité. Je n’ai pas encore lu cet opus, mais Jacques m’en a parlé longuement, avec passion ; je suis certains que je ne m’ennuierai pas. Ce fut le cas à la lecture de ces précédents livres, en particulier son très beau et émouvant Rendez-vous au Sourire d’Avril (Presses de la Cité). Jacques est un remarquable raconteur d’histoire, un conteur fou de la Picardie, amoureux de ses personnages. Il fut un grand reporter inspiré et précis ; il est aujourd’hui un romancier inspiré et précis. Cela est arrivé à d’autres avant lui et pas des moindres : Kessel, Bodard, Lentz. Et cela lui va bien de se retirer plusieurs mois au Crotoy et en Irlande et de nous ramener des histoires qui sentent le hareng (La Griffue s’inspire de la Route du poisson) ou le saumon (le saumon d’Irlande serait sur le point de lui souffler une fort belle histoire…). Jean-Louis, lui, vient de reprendre les cours à l’université Jules-Verne. Mais quand on a écrit un aussi beau bouquin que Verlaine avant-centre (Castor astral), on sait très bien qu’il nous prépare un roman ou un recueil de nouvelles de qualité. Il en a le talent, le souffle, l’inspiration. Avec mes deux compères, on a ri aux éclats. Au moment de l’apéritif, nous avons profité de Crémant de Loire en compagnie de Pascale Boistard et de Barbara Pompili. A cette dernière, j’ai fait remarquer que je ne comprenais rien aux divisions des Verts. Ca l’a étonnée, puis fait sourire. Un beau sourire d’automne, doux et blond comme la lumière qui, ce vendredi, persistait à caresser ma peau mélancolique.

                                                         Dimanche 11 octobre 2015

Entre souffrance et espoir infini

      Avec « Sur les toits d’Innsbruck », Valère Staraselski donne à ses lecteurs son plus beau roman. Une courte fable riche et dense. Un joyau.

Valère Staraselski est un écrivain et un journaliste reconnu. Spécialiste d’Aragon, il a  son actif une bonne vingtaine de livres, en particulier des romans, des essais et des recueils de chroniques. Son dernier roman, Sur les toits d’Innsbruck, est, sans conteste le meilleur qu’il ait donné à ses lecteurs. Ce court texte, riche et dense, n’est rien d’autre qu’une manière de fable métaphorique autour de la nature, de mort (celle de la chevrette), de l’amour (celui qui unit la jeune Katerine Wolf à Louis Chastenier) et de la tentation de la foi (avec la chapelle, lieu de refuge). Que nous dit-il ? Il nous conte la rencontre entre Katerine, née en Allemagne de l’Est l’année de la chute du mur de Berlin, avec un autre randonneur, Louis, Français, expert en bois. Le cadre est magnifique : les Alpes d’Autriche, le Tyrol, parmi les monts qui se trouvent au-dessus d’Innsbruck. Ils se mettent à discuter, dissertent sur l’aveuglement de la société de consommation, sur les menaces de catastrophes écologiques, économiques, politiques. Sous les « senteurs lourdes des arbres », ils s’entendent de mieux en mieux. Et finissent par échanger leurs numéros de téléphone. Dans une petite chapelle qui sert de refuge, ils découvrent une chevrette

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au  dernier Salon du livre  d'Arras, le 1er Mai dernier.

Valère Staraselski, écrivain, journaliste, photographié au dernier Salon du livre d’Arras, le 1er Mai 2012.


blessée. La petite bête souffre ; elle va mourir. Page 75, Valère Staraselski nous donne à lire un magnifique passage sur la fin de vie, avec une minutieuse description de l’anesthésie de la chevrette, avec « le bruit du vent » dans la chapelle qui « repousse le silence ». Un peu plus loin, c’est le paysan appelé à la rescousse qu’il décrit alors que celui-ci tue l’animal avec une dague ? Là encore, précision du vocabulaire anatomique, « le sang bu par la terre ». Une écriture remarquable, digne des meilleures pages de Roger Vailland dans Les Mauvais coups ou dans 325 000 francs. Oui, la mort, cousine rivale de la vie, rôde dans ce superbe roman. Elle est là, bien présente, quand l’auteur nous apprend que Katerine, victime d’un cancer, porte une prothèse d’un sein. Cela n’empêchera nullement le tout nouveau couple de s’aimer avec fureur et tendresse infinie. Autre passage savoureux : celui qui évoque la disparition, puis le retour du chat Alliocha, dans le froid, la neige, l’obscurité. Valère Staraseslki est décidément un excellent conteur qui, ici, nous fait un peu penser à Dickens. Le livre se termine par des conversations plus politiques, où le capitalisme en prend pour son grade (jolie citation de Charles de Gaulle : « Les possédants sont possédés par ce qu’ils possèdent. »), tout comme le communisme excessif (le génocide khmer, et l’ordre de Mao de détruire tous les oiseaux de Chine). On n’oubliera pas non plus l’élégance du style de Valère. Là, il nous parle d’une « patience pleine ». Un peu plus loin, il décrit les « ahans » pendant l’effort, et constate, grave, que « la prière est la sœur de la détresse », avant de nous faire sentir l’atmosphère : « Au-dehors, les oiseaux criards, chanteurs et siffleurs ne parvenaient pas à couvrir l’appel sonore d’un coucou têtu. » Ce roman recèle une grande force littéraire, une grande puissance d’écriture. On le dirait habité à la fois par une immense souffrance et un fantastique désir d’espérer. D’espérer encore. C’est en cela qu’il est beau.

PHILIPPE LACOCHE

Sur les toits d’Innsbruck, Valère Staraselski ; Le Cherche Midi ; 138 p. ; 12,50 €.

 

 L’hiver : renaître ou disparaître

     

Le château d'Ecouen, dans le Val d'Oise.

Le château d’Ecouen, dans le Val d’Oise.

Que faire de sa vie quand l’hiver est là, avec ses frimas, ces ciels bas, ces nuages couleur de vieil étain, ces humidités contrariantes ? Partir. Loin, sous les cocotiers, vers des plages blondes comme Anita Pallenberg ? Point. Le marquis des Dessous chics aime son terroir, sa France, comme un lièvre sa hase, comme un garenne son terrier. La France, sa glaise et sa craie me collent aux Doc Martens. Il y a peu, c’était l’anniversaire de Lys, la dame de mon cœur. Adepte du baroque, de ses musiques et ses arts, je lui proposais de découvrir le Musée national de la Renaissance, sis dans l’enceinte du magnifique château d’Ecouen, dans le Val-d’Oise. Majestueux, mais pas écrasant, terriblement français, donc empreint d’élégance, l’édifice domine la plaine de France. Il fut édifié entre 1538 et 155 par le Connétable Anne de Montmorency, premier personnage de l’état sous François 1er et Henry II. De 1806 à 1962, il devint musée national de la Renaissance en 1977. La visite fut un régal avec ses collections d’arts décoratifs; la blanquette de veau du restaurant du musée aussi. Lys trottinait dans les escaliers de pierre séculaire avec la grâce des dames qui peuplent des romans de Dickens. Si britannique. Elle passait de salle en salle, s’émerveillait, commentait. A l’office de tourisme, nous découvrîmes les œuvres de la colonie des peintres d’Ecouen (Pierre et Charles-Edouard Frère, Luigi Chialiva, etc.). Je me suis attardé sur les panneaux explicatifs du télégraphe optique d’Ecouen. (En pleine période révolutionnaire, le 12 juillet 1793, eut lieu la première expérience de transmission optique réussie d’un message codé, ce sur la butte d’Ecouen.) Je ne saurais dire pourquoi, mais cette découverte me fascina. Le soir, j’invitai Lys à dîner au restaurant Le Baroque, à Beauvais, histoire de rester dans la tonalité de cette douce journée. J’avais réservé la table de l’écrivain, en fait celle de Sylvie Weill, fille du mathématicien André Weil, nièce de la philosophe Simone Weil, et tante de la charmante restauratrice beauvaisienne. L’hiver, dehors, encore ; fines bulles dans nos verres. Il faut savoir s’éloigner de la grisaille de l’existence. Que faire de sa vie quand l’hiver est là? Dire au revoir à nos vieux amis. Au cimetière Saint-Pierre, à Amiens, Ivan Joly, ancien président du Courrier picard, qui, en 1983, m’avait embauché, effectuait son dernier voyage. Jean-Michel Viez, ancien chef des ventes de notre journal, lut un beau texte de Jacques Frantz dans lequel il rappella que Bernard Roux, ancien directeur, affirme qu’Ivan avait été, à la fin des années 1970, le père du sursaut du Courrier picard, qu’il avait toujours manifesté un grand patriotisme d’entreprise dans la Scop. Et Jacques de parler en son nom propre : « Qui n’a pas en mémoire le passé de nos « jours heureux » (emprunt aux « jours heureux » du Conseil national de la Résistance) n’a pas d’avenir. »

                                          Dimanche 1er février 2015