Un dimanche à Franleu, dans le Vimeu

De gauche à droite : Lysiane, Eliane, la Marquise, Lysian, Hervé.

Nous étions invités, la Marquise et moi, chez Lysian, à Franleu, un dimanche midi. Lysian est le père de Lysiane, une amie de la Marquise. Hervé, le compagnon de Lysiane, était là aussi. Ainsi qu’Éliane. Le temps était incertain. Nuageux. Gris. La maison est magnifique. Une grande pelouse, qui donne sur l’arrière, devant la véranda, me fit penser à l’Irlande. L’Irlande. Je la contemplais, depuis la véranda, un verre de Pouilly-fuissé à la main. Soudain, une terrible averse. Une pluie douce, presque tiède, mais drue. Comme celles qui s’abattent sur le Connemara et sur le Kerry. Me revenaient des souvenirs. Ma mémoire s’embrumait; mes yeux aussi. La pluie certainement; pourtant j’étais au sec. Mais il y a des pluies de nostalgie qui traversent tout: les imperméables et les murs de verre d’une véranda. Ce sont des pluies intérieures. Ce sont à la fois les plus douces et les terribles. Je me souvenais de mon premier voyage dans le Connemara, au printemps 1976, en compagnie de mon copain d’école de journalisme, Jean-Luc Péchinot. En bons fils de cheminots, nous avions pris le train, puis le ferry. (Nos billets quasi gratuits nous y autorisaient; la SNCF, avec ses accords internationaux, était encore une société fraternelle; elle n’était pas encore enkystée, comme un mauvais cancer, dans les chairs putrides de l’Europe des marchés qui pourrit tout.) Arrivés en terre irlandaise, nous avions demandé à une jeune fille comment nous pouvions nous rendre en train dans le Connemara. Elle avait ri aux éclats: «Connemara by train? Ah! Ah! Ah!» Alors, nous avions fait du stop jusqu’à Galway. Autre souvenir d’Irlande: avec mon ex-femme, au milieu des années 1990. Un printemps encore. Encore amoureux aussi. L’amour donne des ailes. Nous avions fait le tour de l’île en une semaine en voiture. Un délice. Je regardais encore la drache tomber sur la pelouse de la maison de Lysian, à Franleu. Lysian, homme délicieux, cultivé et éclairé, me fit découvrir, un livre rare, L’esprit français, de Arts et lumière, illustré par Jacky Redon. Un tirage limité: 2039 exemplaires. Celui acquis par Lysian porte le numéro 395. Il s’agit d’un recueil de textes, de proses, de citations et de poèmes. Parmi ceux-ci, cette phrase émouvante du général de Gaulle: «Soissonnaises, Soissonnais, j’en donne l’ordre au ministre de la Culture: votre vase sera réparé.» Il y a tout l’esprit français dans cette phrase. Et cette citation de Georges Courteline: «Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un délice de fin gourmet. » Et puis, Vimeu oblige, je repensais à Léo – ma petite amoureuse d’antan – dont les grands-parents résidaient à Franleu. Sa mère habitait Mons-Boubert, un ancien presbytère que j’ai appelé La Maison des girafes dans l’un de mes romans. C’était au temps de nos amours encore. C’est si loin, tout ça. Le père de Léo habitait Arrest. Nous appelions ces trois communes «le Triangle des Bermudes». Nous eussions pu nous y perdre dans un bonheur absolu. Mais, non. Le temps qui passe, capitalisme de l’âme des grands amoureux, brise tout. Je continuais de regarder la drache sur la pelouse irlandaise de Lysian. Je regardais aussi la Marquise qui riait aux éclats. Je me disais que c’était bon signe. «Ne me secouez pas, je suis plein de larmes», écrivait Henri Calet. Je me disais que j’étais plein de pluie. La pluie des amours délicates. De celles, acides, qui vous rongent le cœur et vous l’embrument de retours impossibles. Un jour, je prendrai un train qui part. Enfin, peut-être.

Dimanche 9 juillet 2017.

René Frégni : Giono ressuscité

         Il sort parallèlement un nouveau roman et un recueil de nouvelles. C’est palpitant.

La scène se passe dans une casse. «Un grand fracas m’a fait sursauter. Dans un recoin que je n’avais pas vu, derrière une palissade, un immense grappin d’acier venait de jeter une carcasse dans la presse hydraulique, on entend

René Frégni : un excellent conteur.

ait péter les barres du châssis et les essieux. Cinq minutes plus tard, le grappin a tiré de la presse un cube d’acier compressé et l’a déposé sur une montagne d’autres cubes verts, rouges ou gris. Entre ces épaves la terre était sombre de cambouis et j’évitais des flaques d’eau irisées de graisse.» Ces quelques phrases sont celles d’un écrivain, d’un excellent écrivain. René Frégni, depuis 1988, date de publication des Chemins noirs (prix Populiste), en est un. Il nous emporte avec ses histoires vives, touchantes, émouvantes, souvent dangereuses. Frégni est un conteur dans l’âme. On est en droit de l’en féliciter. Que nous raconte-t-il dans son dernier roman, Les vivants au prix des morts? Une histoire dure, qui, une fois encore, évoque les milieux carcéraux. Ou, en tout cas, l’univers de l’incarcération. Ou, ceux qui parviennent à en sortir, avec ou sans l’autorisation de la justice. (Faut-il rappeler que René Frégni a animé, pendant des années, un atelier d’écriture, à la prison des Baumettes, à Marseille?)

Manosque

Le narrateur, René, aime se balader dans les monts de l’arrière-pays de cette Provence – Manosque – qu’il adore, qui le fait rêver. Il vit tranquille aux côtés d’une jolie et jeune institutrice… Sa vie pourrait être simple, belle, paisible. Elle l’est jusqu’au jour où il voit débouler chez lui Kader, un détenu qui a fréquenté l’atelier d’écriture, le roi de l’évasion. Il est en cavale; il demande de l’aide à René. Il est traqué par la police. Le narrateur accepte de lui trouver une planque. Ce sera là le début des ennuis, de l’angoisse. De la terreur. De la violence, il y a aura. À la pelle. «Nous avons attendu trois heures du matin, côte à côte sur le divan du salon. Nous regardions la télé en buvant café sur café. Je suis incapable de me souvenir de la moindre image, le cadavre qui attendait dans la cuisine, enroulé dans le couvre-lit, incendiait toute ma tête. Je n’arrivais pas à y croire vraiment. J’ai tellement tué de gens dans mes romans que celui-là n’était peut-être que l’un d’entre eux. Un cadavre qui glisse du stylo au fin fond d’une ville que l’on vient d’inventer.»

À noter que René Frégni nous donne également à lire un recueil de nouvelles, aux éditions L’Aube, Le chat qui tombe et autres histoires noires dont certaines ont été publiées dans journaux et revues, ou chez d’autres éditeurs. «Giono est toujours vivant. Il s’appelle Frégni et habite Manosque, comme feu le Titan de la Provence», écrivait à son propos Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point. Difficile, après la lecture de ce roman et de ces nouvelles, de ne pas être d’accord. PHILIPPE LACOCHE

Les vivants au prix des morts, René Frégni ; Gallimard. 188 p. ; 18 €.

Le chat qui tombe et autres histoires noires, René Frégni. L’Aube. 165 p. ; 16 €.

 

Animaux, roucoulades et musiques anciennes

      Les animaux d’abord. Depuis que je me suis rendu dans le Vaugandy (pays que j’ai imaginé dans mon prochain roman et qui ressemble un peu à la Thiérache), les animaux m’interpellent. Me hantent. Là-bas, j’avais pu observer un rapace attraper un mulot et l’emporter dans son vol. Les pattes minuscules du rongeur patinaient dans le vide. C’était à la fois horrible et fascinant. Chez moi, il y a peu, alors que je venais de me lever, je jetai un coup d’œil sur la terrasse qui donne sur le jardin. Sur la rambarde, un pigeon, énorme, gorge gonflée couleur d’ardoise, était en train de faire une sérénade, une roucoulade plutôt. C’était un garçon, à n’en point douter, vue la corpulence, l’allure. Je me dis que la pigeonne convoitée devait se trouver dans les parages. Je m’avançai, risquant que l’oiseau ne prît la fuite. Point. Il me regarda droit dans les yeux, lui avec ses petits yeux entourés d’une peau blanchâtre, moi avec mes yeux globuleux de mec pas réveillé. Non seulement, il ne se cassait pas, mais il reprit de plus belle sa roucoulade. Animaux encore. Alors que j’étais en résidence d’écriture au centre culturel de l’abbaye royale de Saint-Riquier, mon appartement donnait sur une pâture magnifique. Des dizaines de lapins y faisaient des galipettes; des pigeons venaient y picorer avec force et vigueur. J’imaginais que

Une très jolie voix.

le pigeon de ma rambarde eût pu se trouver parmi eux. Musique (autre que celle du pigeon) ensuite. Suis allé écouter le concert de la classe du département de musique ancienne du Conservatoire à rayonnement régional d’Amiens (CRR). Des élèves – épaulés par leurs enseignants – interprétèrent une sélection de pièces musicales dans le cadre de l’exposition «Heures italiennes». Clavecin, violon, alto, flûte, chant, etc., et œuvres de Joseph Bodin de Boismortier, Scarlatti, Telemann, Bach, etc., étaient au programme. Une cantatrice et sa très belle voix firent notamment merveille. Très agréable moment. Des merveilles, c’est le CD de compilation de Kevin Ayers qui en fait dans ma voiture. Je ne cesse d’écouter ce disque. J’adore. Les mélodies sont fraîches, fruitées, belles, émouvantes, empreintes de nostalgie, de mélancolie. C’est carrément délicieux. Alors que je suis en train de taper cette chronique et qu’une averse orageuse s’abat sur Amiens, je n’ai qu’une hâte: reprendre ma vieille 206 (qui n’ira plus très loin) pour réécouter la voix de Kevin. Et entendre les solos lumineux de son guitariste Ollie Halsall, l’un des meilleurs solistes que cette fichue terre ait portés. Le 29 mai 1992, il succombait à une overdose de dope. Il s’envolait définitivement dans les nuages, comme s’envolaient les notes qui s’échappaient de son amplificateur pour s’évaporer dans l’Éternité, dans les cieux où volent les pigeons amoureux. Il nous manque.

                                     Dimanche 2 juillet 2017.

 

Notre Géant est grand

 Exit Bertrand & ; il s’appelle dorénavant Ton Géant et sort un album du même nom. C’est magnifiquement écrit, réalisé et interprété.

Bertrand & ne cessera de nous étonner. On le sait : c’est l’un des chanteurs-compositeurs-interprètes les plus doués de la capitale picarde. Mais là, il dépasse les bornes : il excelle. Son Ton géant est un petit bijou. Ecriture précise, limpide, poétique et littéraire ; arrangements superbes (avec cordes, cuivres, etc.) ; interprétation pleine d’émotion. Cet album mérite, sans conteste, une reconnaissance nationale. Il a répondu à nos questions.

Le titre de cet album est Ton géant. Mais sous quel nom avez-vous enregistré ce disque ? Bertrand &, Bertrand, Bertrand Devendeville ?

C’est le nom du disque, et désormais mon nom d’artiste. C’est bien sûr un surnom qu’on m’a donné. Comme je mesure 1,92m… Et puis il arrive toujours des choses incroyables aux géants. Ça ramène à l’enfance aussi.

Quand, où et avec qui avez-vous enregistré ce disque ?

Le plus gros de l’album a été composé, écrit et enregistré en six mois, depuis fin octobre dernier. J’ai d’abord composé des maquettes d’une vingtaine de titres en moins d’un mois. J’ai fait le tri des chans

Bertrand & est devenu Ton Géant.

ons les plus abouties, et arrangé les morceaux pour qu’ils puissent être joués par un quatuor à cordes composé de Caroline Mambou, Bertrand Blandin, Marwen Kammarti, Adrien Noble et Romain Dubuis, au piano. L’enregistrement des instruments acoustiques s’est fait au Théâtre des poissons, un lieu magique près de Beauvais.

Quelle tonalité, quelles ambiances, souhaitiez-vous lui donner ?

 

Cet album est comme une photo proposée à la caisse des montagnes russes sentimentales. J’ai longtemps nié que c’était un exutoire, alors que c’est pourtant le cas. Sur le moment, je n’avais pas d’autre objectif que d’aller au bout du projet. Et plus les chansons prenaient corps, plus je retrouvais le plaisir de faire des arrangements, comme au temps de Bertrand et sa Groovebox, il y a 15 ans.  C’est aussi un retour aux textes, à la chanson, avec une volonté de remettre le propos au premier plan. Il y a aussi un peu de défi. Composer pour cinq musiciens, sur un format assez classique, alors que je ne lis pas la musique, c’est grisant.

Vos textes sont remarquablement écrits, très poétiques et simples à la fois. Les travaillez-vous beaucoup ?

Merci pour le compliment ! Cela dépend des chansons. « Heureux » a été écrit en un jet. « Bételgeuse » est un long aller-retour. Ces derniers mois, j’écrivais beaucoup, et je jette aussi pas mal. Je ne serais pas surpris que certains textes se modifient aussi au gré des concerts. J’ai souvent changé ma manière d’aborder l’écriture de chansons. Comme pour le sport, c’est un entraînement : on s’améliore à force de pratiquer. Il faut de bonnes raisons d’écrire, aussi.

Ils sont souvent empreints d’une certaine mélancolie, et parlent souvent de rupture. Etait-ce voulu et répondiez-vous à votre état d’esprit du moment ?

Bien entendu, une rupture m’a fait écrire. Les muses les plus efficaces sont celles qui se cassent. C’était le moment pour ça. Depuis, j’ai grandi, un peu. J’ai volontairement pris peu de distances au moment de l‘écriture entre ce que je ressentais et ce que j’écrivais. En concert, je prends du recul désormais.

 

A quel chanteur, à quel artiste, à quel groupe avez-vous pensé en composant cet album ?

Jolene, mais c’est peu diffusé.

 Sinon, quels sont les artistes qui vous ont influencé ?

C’est assez dur, surtout maintenant que nous avons accès à tant d’oeuvres musicales, graphiques… En ce moment, je vénère Chilly Gonzales et ses projets avec le Kaiser Quartet. Feu ! Chatterton, même si ça ne doit pas beaucoup s’entendre. Alexis HK, pour sa justesse d’écriture. François Glineur aussi, le peintre amiénois aux tableaux très colorés. Il avait son atelier presque au-dessus de mon studio il y a des années. J’aimerais avoir sa force de travail. Christophe Flers, un photographe amiénois, a guidé sans s’en rendre compte le début de mon projet. Grâce à lui, j’ai simplifié. J’ai vu Albin de la Simone en concert dernièrement. Je connais peu son travail, sinon, il m’aurait influencé aussi.

A quand remonte votre dernier album et pouvez-vous nous parler de vos autres anciennes productions ?

J’ai fait trois albums entre 2004 et 2009, sous le nom de Bertrand &… , et un live enregistré dans les rues. Jusqu’à l’année dernière, j’ai fait pas mal de spectacles de rue, et d’ateliers d’écriture. Un nouvel album n’était pas dans mes prévisions. J’avais plus ou moins tourné la page. Maintenant, c’est sûr, j’en referais.

Votre disque est-il une autoproduction ? Il bénéficie, en tout cas, d’une distribution. Parlez-nous de cet aspect logistique et bizness (où peut-on le trouver, par exemple ?).

C’est une auto-prod, avec le soutien de y’a comme un Lézard, qui sera distribué en France par InOuïe distrib. Le 6 octobre, et sur les plateformes de streaming. En attendant, il est disponible à la malle à disque et à la librairie les racines du monde dès à présent.

 

Quels sont vos projets ?

Un concert est prévu au Théâtre des Poissons le 6 octobre. D’autres dates sont en cours. J’ai aussi un spectacle de rue, et je travaille sur un livre. Cet album m’a redonné envie de composer. Depuis quelques années, j’avais mis la chanson un peu en stand by. J’espère changer ça. L’envie est revenue.

Pourquoi, sur la pochette de votre disque, toutes les chansons sont censées durer 3’30 alors qu’il n’en est rien ?

Il paraît que le bon format pour une chanson est 3’30’’. Ainsi, sur le papier, c’est respecté… Ou c’est une erreur. Ou ça faisait joli. À vrai dire, je n’en sais rien. Elles auraient dû faire 22’22, ça aurait duré plus longtemps…

« Je souhaiterais qu’hier soit remis à demain. » Comment trouve-t-on une phrase aussi sublime ?

En regardant derrière soi.  C’était de bien belles journées.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

 

 

Le coup de coeur du marquis…

Le lumineux «Robic» de Laborde

«Robic est un champion, Laborde un écrivain, et ce Robic 47 un livre captivant, une biographie romancée pleine de rebondissements, d’exploits et de coups tordus, enrichie des photos Collector.» Voilà ce qu’indiquent les éditions du Rocher en quatrième de couverture. Un écrivain, Laborde? Mieux que ça: c’est un poète, une plume, un tempérament. L’une de nos plus belles plumes françaises actuelles. Il fallait un tel prosateur pour dresser le portrait de ce petit coureur (1,61 mètre) qu’était Robic. Petit en taille; immense en talent, en pugnacité, en courage. En passion aussi. Son histoire d’amour avec Raymonde Cornic nous est ici narrée. Elle est importante presque autant que les talents de grimpeurs de Jean Robic. Et puis il y a cette gueule, ces fractures, ce côté prolétarien, et cette France d’avant. Cette France qu’on aime tant. Ce livre est tout simplement lumineux. Ph.L.

Robic 47, Christian Laborde; éd. du Rocher; 189 p.; 21,90 €.

La couverture du livre « Robic 47 », de Christian Laborde.

Christian Laborde : l'une des plus belles plumes françaises.

Trois minutes de bonheur dérobées à la mélancolie

C’était la fête de la musique. Tout ce brouhaha insensé. Ces mélodies qui se chevauchent, qui s’annulent, qui s’entremêlent, qui se crêpent le chignon. Depuis quelques années, ça me rend triste, la fête de la musique. C’est certainement pour ça, qu’ici, je n’ai pas envie de mettre de majuscules. Je suis triste chaque année, le 21 juin, car me reviennent les fêtes de la musique d’antan; celle de mon autre vie. À Beauvais, à Abbeville. Les rires de mes enfants. Les moules frites que nous mangions, place de la Poste, à Abbeville, en compagnie d’amis chers, la plupart disparus, dont mon bon camarade Raymond Défossé. Je me saoulais donc de mélancolie, d’une insondable tristesse (qu’aucun Valium, Tranxène, bière artisanale Cadette n’eût pu combattre) à la terrasse du BDM, abruti de souvenirs mous, amer comme un vieux con, quand, soudain, Emmanuel Domont s’empara de sa guitare. Lui et son groupe, Lady Godiva (Jérémy Domont, guitare; Quentin Vias, basse, chœurs; Patrice Delrue, batterie), débutaient leur concert. C’était violent, dru, teigneux. Du vrai rock. Le Domont a fait des progrès énormes. L’air de Paris – où il s’est exilé – lui réussit plutôt bien. Leurs reprises ( » I can’t explain, des Who, «Blietzkrieg pop», Ramones, etc.) me sortirent de ma torpeur. Quand ils assenèrent une chanson des Kinks, je me levai,

Emmanuel Domont, chanteur-guitariste de Lady Godiva

Alain Bron, fondateur de l’Art en chemin.

me postai devant eux. Le batteur, mon pote Patrice Delrue, me fit signe. Je me dirigeais vers le micro du bassiste et me mis à faire les chœurs avec lui. Je me sentais bien; j’oubliais, le temps de trois minutes, ce téléphone qui ne cessait de ne pas sonner. Aphone; amorphe. Silencieux comme un mort. L’amour me tuera. Il y avait des années que je n’avais pas boeufé avec un groupe. Et là c’était avec Lady Godiva et sur une chanson des Kinks. Trois minutes dérobées à la mélancolie; on fait ce qu’on peut. Quatre jours plutôt, j’avais le moral au beau fixe. J’accompagnais la marquise à L’Art en chemin, belle manifestation culturelle; une exposition à ciel ouvert dans divers lieux du sud de l’Oise: Rully-Bray, Raray, Trumilly, Balagny-sur-Aunette et Senlis. Des artistes avaient disposé leurs œuvres dans la nature; une vingtaine d’écrivains avaient rédigé une nouvelle sur le thème de l’animal, nouvelles qui étaient placées sur des bancs, tout au long d’un parcours à travers la forêt. La marquise s’était fendue d’un texte à la fois hilarant et tragique intitulé «Pas de peau»; il y est question d’un accident de voiture provoqué par un sanglier. Alain Bron, l’instigateur de la manifestation, présenta les œuvres en compagnie d’artistes et d’écrivains. Laurent Sirot nous invita à visiter le magnifique prieuré de Rully-Bray, qu’il a restauré en compagnie d’autres occupants des lieux. Il faisait un temps magnifique. La marquise riait aux éclats; pensait-elle à son sanglier? Dans la voiture, sur le retour, nous écoutâmes Kevin Ayers et les Kinks. Je ne savais pas que quatre jours plus tard, je ferai des chœurs en compagnie de Lady Godiva sur une chanson signée Ray Davies. La vie est étrange, parfois. Faute d’être douce.

                                                               Dimanche 25 juin 2017.

François Long, des Rabeats : « Le frisson absolu ! »

Le bassiste des Rabeats est ravi de reprendre l’album « Sgt. Pepper’s » sur scène, et notamment au festival Rétro C Trop, qui aura lieu ce weekend (24 et 25 juin), à Tilloloy, dans la Somme.

François Long, qu’est-ce que ça vous fait de reprendre sur scène l’intégral de cet album mythique qu’est « Sgt. Pepper’s » ?

Ca me fait super plaisir car c’est un monument de la musique pop. C’est aussi une réponse à Pet Sounds, des Beach Boys.  Et ce disque des Beatles est surtout une carte blanche, un permis de tuer ; ils ont ouvert plein de chemins dans le domaine de l’enregistrement en studio. Ils ont utilisé des techniques méconnues jusque-là, ou si ce n’est par quelques grouillots qui rêvaient de travailler derrière les manettes et qui, grâce aux Beatles, se sont retrouvés derrière les manettes (Geoff Emerick, pour ne pas le nommer). Ce disque est un pas de géant qui a été fait dans la conception d’un album.

Sur scène, il y a un orchestre symphonique avec cuivres, bois, cordes, etc. Qu’est-ce que ça change pour vous, Rabeats, qui êtes habitués à jouer en quatuor comme les Beatles ?

On entend enfin des arrangements que nous avions dans la tête.

Et c’est magnifique ?

Oui, tout à fait. C’est le frisson absolu.

Est-ce plus compliqué pour jouer ?

Non, ce n’est pas plus compliqué mais ça n’est pas simple. De notre part, une adaptation a été nécessaire.  Là, on laisse la place à des instruments dont on n’a pas l’habitude.  Franchement, je trouve que ça le fait !

Y a-t-il un tuba ?

Non mais il y a un sax baryton et un violoncelle qui descend dans les graves. Il faut du grave !

Quel est le morceau de Sgt. Pepper’s qui vous parle le plus ?

Ce n’est peut-être pas mon morceau préféré, mais à jouer et en matière de difficultés à reproduire sur scène, c’est « Being for the Benefit of Mr. Kite! »

Et vos collègues et amis des Rabeats ?

Chacun a son propre morceau fétiche…. Il y a aussi un morceau que je chante et que je joue au sitar c’est « Within You Without You », de George Harrison. C’est un autre domaine ; ce n’est pas qu’une instrumentation classique ; c’est de la musique indienne avec des structures biens particulières, des tempos bien particuliers. C’est la continuité de ce que faisait déjà quelques années avant, George Harrison. Je ne vais pas dire qu’il n’y a pas de surprise, mais la surprise, c’est aussi de le jouer avec un orchestre classique.

Pourquoi enchaîner sur scène sur l’album « Magical Mystery Tour » ?

Parce que ces deux albums sont sortis tous deux en 1967.

The Rabeats.

Ce sont deux albums assez différents, au final ?

Ils ne sont pas si différents mais je pense que Magical Mystery Tour est plus reposé ? Il est un peu moins fou. Le son est aussi un peu différent. Je ne sais plus si c’est Geoff Emerick qui bosse sur Magical Mystery Tour.  Lui, Geoff Emerick, c’est vraiment le preneur de son qui a permis aux Beatles d’apporter des idées totalement nouvelles et de les mettre sur bande.

Qui a réalisé les arrangements pour la scène ?

C’est le chef de l’orchestre de la formation classique ; il s’appelle Pascal Pfeiffer. Il est sur scène ; il joue du clavier, du piano, de l’harmonium, du synthé, etc. Il dirige la partie classique et quelques points névralgiques nous concernant ; une belle rencontre.

Comment les avez-vous rencontrés ?

Ils ont l’habitude, en Belgique, avec un orchestre symphonique beaucoup plus étendu, d’accompagner des groupes et des chanteurs ; ils sont de Liège. Ils font souvent des reprises d’Elton John.  La rencontre est récente ; ils nous ont contactés pour faire la même chose avec nous pour une soirée Beatles.  Ils voulaient arranger des morceaux sur lesquels il n’y a pas de cordes ni de cuivres.  Sur le moment, comme on tournait avec un autre spectacle, on a retardé l’échéance ; et nous est venu l’idée de Sgt. Pepper’s et de Magical Mystery Tour. On leur a alors exposé notre projet de reproduire ce qui avait été fait par des cordes et des cuivres à l’époque.  En respectant le plus possible l’arrangement d’origine. Ils ont dit OK.

Ce soir, au Théâtre du Gymnase, c’est la création ; la première en quelque sorte.  Il y aura trois dates ici. Puis, vous allez jouer à Rétro C Trop, grand festival. Qu’est-ce que ça représente pour vous ce concert ?

Déjà, on fait suffisamment peu de festivals pour que ce soit super plaisant.  A juste titre car, de plus, sont présents les Beach Boys. Donc il y a un lien entre ces musiques. C’est un réel plaisir de faire ça. Pour ma part,  je suis très content de pouvoir croiser Pretenders que j’adore et que je n’ai jamais vu sur scène.  Cela dit, je n’ai jamais vu les Beach Boys. Je pense qu’on va passer un bel après-midi et une bonne soirée.

Ensuite, vous enchaînerez sur une tournée. Où celle-ci va-t-elle vous mener ?

Pour l’instant, il y a des dates réparties dans toute la France.  Je pense qu’avec nos prestations parisiennes, cela va déclencher d’autres concerts. Cette tournée devrait commencer en octobre.

Y aura-t-il un crochet par la Picardie après Tilloloy ?

Cela fait trois ans que nous n’avons pas joué à Amiens.  Et on s’arrange toujours pour commencer par une date parisienne et terminer par une date amiénoise.  Pour le spectacle qu’on tourne actuellement (hors Sgt. Pepper’s), on n’a pas encore fait la date amiénoise.  On a hâte.

Il n’est donc pas impossible que « Sgt. Peppers » soit joué à Amiens.

Ce n’est pas impossible.  En tout cas, je ferai tout pour qu’on y aille.

                                         Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

 

Grandiose!

On connaissait le talent des Rabeats. Le jeudi 8 juin, lors de la première de la création de leur spectacle Sgt. Pepper’s (suivi de Magical Mystery Tour), au théâtre du Gymnase, à Paris, le quatuor amiénois a démontré qu’il était en mesure de donner dans le grandiose. Il fallait une bonne dose de culot aux Rabeats et à leur mentor Philippe Tassart, le Brian Epstein de Roye, pour oser reprendre sur scène les chansons de deux albums aussi mythiques que Sgt. Pepper’s et Magical Mystery Tour. Ils l’ont fait; ils ont réussi. N’en déplaise au grand spécialiste européen des Beatles, Jacques Volcouve, qui, au cours d’une récente émission sur France Inter, émettait des réserves sur les Fab Four amiénois. Sly, le chanteur principal, excelle, soutenu avec efficacité et subtilité par le batteur Flamm, le guitariste solo Marcello, et le bassiste François Long. Ce dernier nous donnera même un aperçu de son talent au sitar lors du morceau de George Harrison, «Within You Without You». Les costumes, les éclairages et la mise en scène sont superbes; l’accord est parfait avec le fabuleux orchestre symphonique (cordes, bois, cuivres) dirigé par Pascal Pfeiffer. La salle était pleine à craquer. (Beaucoup de très jeunes gens.) Et la salle se levait comme un seul homme et chantait en chœur «With a Little Help from My Friends», «Lucy in the Sky with Diamonds», «Getting Better», etc. C’était doux, fraternel. Pas seulement grâce au génie des Beatles. Mais aussi et surtout grâce au talent des Rabeats. Ph.L.

 

À SAVOIR

Rétro’C’Trop Samedi 24 et dimanche 25 juin, au château de Tilloloy, dans la Somme.

Samedi. 15h30, Sarah Olivier («C’est une bête de scène!» dit d’elle Philippe Tassart, le créateur de Rétro C Trop); 16h45, Wilko Johnson (ancien guitariste de Dr. Feelgood; un fantastique guitariste titulaire d’une main droite impressionnante); 18h30, Blue Öyster Cult (gang de rock et de heavy metal originaire de Long Island; il n’effectuera que deux dates en France); 20h15, The Stranglers (un quatuor mythique né dans les années punk, en 1974); 22h Les Insus (reformation de l’ancien groupe Téléphone).

Dimanche. 15h, The Rabeats; 16h45, Uriah Heep (groupe de rock influent au cours des seventies); 18h30, The Beach Boys (à l’instar des Beatles, la pop music leur doit tout); 20h15, The Pretenders (la sensuelle et si rock chanteuse Chrissie Hynde est de retour sur scène); 22h, Matmatah (ils ont enregistré leur nouvel album en Angleterre l’an passé).

Billetterie. Pass 2 jour: 95 €; pass 2 jours + camping: 115 €; billet samedi: 59 €; billet dimanche: 49 €.

Points de vente. Fnac et hypermarchés, www.ginger.fr; www.ticketmaster.fr; www.ticketnet.fr; www.fnac.com; www.digitic.com

Toutes les informations pratiques, notamment les mesures de sécurité, sur le site www.retroctrop.fr

 

 

Les coups de coeur du marquis…

Les vertus de Ray Davies

Comment ne pas aimer les Kinks? Comment ne pas aimer Ray Davies? Impossible. Sens aigu de la mélodie, harmonies acidulées, textes d’une justesse et d’une poésie incomparables. Les Kinks, fils de prolos, furent les parangons d’un rock british racé, aristocratique, manière de hussards rouges car Ray Davies n’a jamais eu la langue dans sa poche quand il s’agissait de décrire la dureté de la condition ouvrière, notamment au sortir de la guerre. Nos bons amis Fridolins et leurs bombes maudites n’avaient pas fait de cadeau à nos alliés britanniques. Ce disque est beau et bon comme tout ce que fait Ray Davies depuis des lustres. Certes, il sonne plus ricain que british; cela ne retire rien à son charme. Ph.L.

Americana, Ray Davies. Sony Music.

 

Paris, le Golf Drouot, Régine, Florence…

        J’adore Paris. C’est banal, je sais, mais c’est comme ça. Je m’y sens chez moi. Est-ce le fait que du côté de ma mère, mes ancêtres étaient des Parisiens purs jus? Mon arrière-arrière grand-père possédait une petite imprimerie, rue de Vaugirard. On murmure qu’Émile Zola venait y faire fabriquer certains de ses livres. Ma mère, aujourd’hui encore, éprouve un plaisir intense à sortir des petites cuillères en argent. «Émile Zola s’en est servi pour boire le café», dit-elle. Légende? Pas si sûr. Un frère de mon arrière-grand-mère était peintre; il était aussi, dit-on, bien copain avec le créateur de Germinal. Quant au frère de mon arrière-grand-mère, Parisien lui aussi, il fit la guerre du Tonkin. On dit encore qu’il abattit un tigre – d’un coup de fusil – qui devait avoir la dalle et qui avait jeté son dévolu sur les quatre ou cinq soldats qui étaient en train de disputer une partie de cartes. Légende? Pas si sûr car mon arrière-grand-père décéda d’une crise de paludisme (quand j’emploie le mot paludisme, je pense au formidable acteur Robert Le Vigan, collaborateur notoire, crapule indéfendable, sale type qui pratiqua la délation, ami de Céline, adhérent du Parti populaire français de Doriot, picard puisque né à Bresles, dans l’Oise; Le Vigan qui, justement incarne Goupi Tonkin

A la place du Golf Drouot : une plaque, juste une plaque; c’est déjà ça…

dans Goupi Mains-Rouges, l’un des meilleurs films français, œuvre de Jacques Becker; Le Vigan: une gueule génial, un comédien hors pair; le talent brut, souvent, n’a pas de moral; voyez Céline; voyez ce vieux colin froid au cœur sec de Paul Morand). Paris, donc. La marquise et moi, nous sommes allés voir la première de la création du spectacle Sgt. Peppers, des Rabeats, au Théâtre du Gymnase. Il faisait doux comme dans le cœur d’une figue fraîche abandonnée sur un mur de pierres chaudes sur l’île de Syros. (J’ai de ces images parfois! Je suis à moitié fou!) La marquise portait une adorable petite robe légère qui mettait ses formes généreuses en valeur. Nous étions bien, à boire des verres en terrasse. Philippe Tassart, le Brian Epstein des Rabeats, nous rejoignit; je l’interviewais. Puis j’interviewais le bassiste François Long, l’un des mecs les plus adorables que je connaisse. Puis ce fut le concert. Grandiose. Génial. Je ne pouvais m’empêcher de songer à mon premier amour, Régine, qui me fit découvrir ce disque chez elle. Elle était si blonde, si mignonne avec ses yeux bridés, ses pommettes hautes, ses couettes de lolita. J’en étais fou. Fou, je le devins, six mois plus tard lorsqu’elle me quitta, moi le gringalet, pour un type d’un mètre quatre-vingts. Je pense que je ne m’en suis jamais vraiment remis. Ensuite, nous sommes allés baguenauder sur les grands boulevards, du boulevard Bonne-Nouvelle jusqu’à la station Richelieu-Drouot. Je n’ai pu résister: je suis allé me recueillir devant la plaque en hommage à mon cher Golf-Drouot, aujourd’hui dispuru, où, tout jeune journaliste à la pige chez Best, je couvrais, tous les vendredis soirs, le tremplin des groupes français. Mon copain Yannick Langlard (que je surnomme Ulrich dans mon roman Tendre Rock) m’accompagnait; nous buvions plus que de raison. C’est là aussi que je vis la dernière fois Florence, une ex-petite amie, que je surnomme Clara dans mon autre roman Des rires qui s’éteignent. Un an plus tard, elle mourrait du sida. J’avais envie de pleurer. Me retins très fort.. Je n’allais tout de même m’effondrer devant la marquise. Un Ternois, ça ne pleure pas. Ou si peu.

                                                 Dimanche 18 juin 2017.

 

La Thiérache : théâtre de l’enfance et de l’adolescence de Philippe Tesson

Ecrivain, journaliste de presse écrite, chroniqueur de radio et de télévision, fondateur du journal Le Quotidien de Paris, Philippe Tesson est une figure incontournable de théâtre et du monde littéraire parisien. Peu de gens savent qu’il est picard, thiérachien plus exactement, puisque né à Wassigny. Il garde un souvenir ému de cette région, de ce pays plutôt ; il a préservé une place privilégiée tout au fond de son cœur. Celle-ci n’est pas étrangère à la fondation de ses passions artistiques. Nous l’avons rencontré dans son bureau de la rue des Saints-Pères, à Paris.

    Philippe Tesson, vous êtes né en 1928, à Wassigny, en Thiérache. Vous y avez passé votre enfance. Quels souvenirs en gardez-vous ?

La maison où je suis né se trouve à 500 mètres du Nord, c’est-à-dire du Cambrésis. C’est un secteur qui se trouve dans une corne ; ça m’a toujours troublé. Administrativement, Wassigny est en Picardie, encore que… si l’on remonte au Moyen-Age, c’est encore plus compliqué. C’est une marche ; c’est une corne. Dans les paysages de Wassigny, il n’y a pas de caractéristiques géographiques précises de la Thiérache. Ce n’est pas exactement la Thiérache. Le paysage est déjà indéterminé ; c’est comme un no man’s land. Ca fait penser à une frontière. Sur le plan biographie, mon enfance a été partagée entre deux tropismes. Exemple : pendant la guerre, j’ai fréquenté le collège du Cateau-Cambrésis. Sur le plan économique, les villageois regardent plus du côté du Cateau-Cambrésis que vers Guise, pourtant, c’est à équidistance. Certes, c’est un détail, mais il important parce qu’il peut faire douter de mon appartenance et de ma culture. Suis-je picard ? Suis cambrésien ?

Depuis peu, vous êtes donc originaire des Haut-de-France car, comme vous le savez, la Picardie et le Nord-Pas-de-Calais ont été réunis sous cette appellation.

Absolument. Mais, je me sens autant ceci que cela. Je parlerai donc de la Thiérache au titre de cette double appartenance. J’ai beaucoup la nostalgie de la Thiérache. J’ai donc passé toute mon enfance à Wassigny, à l’exception d’une année, juste avant la guerre, j’ai été pensionnaire une année à Paris. Mes parents avaient, tout à fait à tort, des ambitions pour moi. Comme dans le secteur, il n’y avait pas de collège à la mesure de leurs ambitions, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Paris. J’ai, du reste, beaucoup souffert ; j’avais 10 ans. Ca a duré une année ; la guerre a éclaté. On m’a rapatrié. C’est à cette époque que je suis allé au collège du Cateau. J’y ai passé trois ou quatre années ; j’y allais tous les jours à bicyclette. Ce sont des souvenirs à la fois merveilleux et tragiques. Cela m’a constitué. Pour moi la guerre est inséparable de mon souvenir et de mon image provinciale. C’est là que j’ai passé quatre années de ma vie avec quelqu’un qui est devenu mon ami intime : Pierre Mauroy. Nous avons vécu une amitié fraternelle. J’aimais beaucoup ce garçon ; nous étions pourtant différents à beaucoup d’égards. Il était aussi sérieux, serein, calme, que j’étais déjà très agité et un peu léger. Je garde un très souvenir de cette amitié ; nous étions quasiment du même village. Il était cambrésien, alors que j’étais à moitié picard. Wassigny : on peut difficilement concevoir village plus ingrat. Vous ne trouvez pas ?

C’est un village de l’Aisne qui, comme tant d’autre, a été meurtri par les guerres, les invasions.

Un charnier ! Bien sûr, cela est très fort dans mon souvenir. Indépendamment de cela, la nature n’a pas favorisé ce village. Il n’y a pas la grâce bocagère de la Thiérache. On est déjà un peu dans la plaine, bien qu’il y ait une forêt qui est également très présente dans mes souvenirs. C’est un village que j’adore mais que je trouve physiquement un peu ingrat. J’y ai des racines ; c’est pour moi très important. J’aime beaucoup la notion des nécessités des racines. J’y ai des souvenirs de bonheur. J’ai eu une enfance très heureuse. Mon père était huissier à Wassigny. Il était originaire de ce village. Dans les villages voisins, il y a encore des familles qui portent mon nom. Et je continue à les voir. A Wassigny, Oisy, Guise, Etreux, etc. Ce sont tous des agriculteurs. Une autre partie de ma famille est dans le Nord. Ma mère est originaire de Maretz, dans le Nord. Donc le bonheur familial, valeur qui m’est très chère et que j’ai reproduite dans ma vie car j’ai des enfants avec lesquels je vis, quasiment à la manière d’une tribu africaine, surtout depuis que ma femme est morte, il y aura bientôt trois ans. Je regroupe mes enfants ; nous vivons presque en communauté dans la région parisienne. Le bonheur, la famille, la terre, surtout quand je vers l’Est ; je me retrouve dans la terre bocagère et forestière de la Thiérache. Nouvion, La Capelle, Avesnes… J’aime beaucoup cette région. On s’y embourbe ; il y fait sombre. J’adore ! Le paysage est plus picard que cambraisien ; il est picard dans ce que la Picardie contient comme notion bocagère. On appelle la Thiérache la petite Suisse.

Il y a aussi un côté irlandais.

C’est très juste. Il lui manque la façade maritime. Je ne suis pas du tout maritime…

Et un côté bernanosien.

Exactement. Il manque un peu la grâce des pays de Fruges ; les ciels sont un peu plus bas. Il y a quelque chose de Bernanos. Malheureusement, la Thiérache est un pays qui n’a pas eu son Bernanos. Il y a Marc Blancpain…

A ce propos, que pensez-vous des écrivains picards ?

Je les connais mal. J’ai connu Blancpain. Quand je suis entré dans le monde la presse, il y soixante-dix ans ; je l’ai connu dans les années soixante. Il travaillait au Parisien ; je travaillais à Combat. Je l’ai connu pendant une dizaine d’années ; il faisait le billet du Parisien. Ce n’était pas mal du tout. Un de ses livres porte un nom qui définit un lieu qui existe ; il dépeint très bien. C’est le nom d’un carrefour près de Guise : le carrefour de la Désolation. Son livre se nomme Le Carrefour de la désolation. Il voulait parler non seulement des paysages mais de la trace de la guerre. Je trouve ce titre très beau. J’aimais bien Blancpain ; nous n’étions pas toujours en affinité totale. Il était moins baroque que moi. Lui était très rigoureux mais je m’entendais très bien avec lui. On ne lit plus ses livres mais je les ai gardés.

Propos recueillis par

                                                                PHILIPPE LACOCHE

Cet article a été publié dans la revue Eulalie, éditée par le Centre régional des lettres des Hauts-de-France.

Philippe Tesson dans son beau de la revue L’Avant-Scène, rue des Saint-Pères, à Paris. Photos : Sylvie Payet.