Un libertin amoureux, un nihiliste vivifiant

Roland Jaccard.

  Roland Jaccard nous donne à lire un roman délicieusement amoral, jouissif et plein de vie.

Ce roman (s’agit-il réellement d’un roman ou d’un récit?) est bien plus ambitieux et littéraire qu’il n’en a l’air. Sa construction d’abord: élaborée, précise, bien pensée. Un écrivain décède brutalement. Accident de voiture. Suicide, certainement. Son frère, un Suisse rangé, bourgeois, raisonnable, raisonné, quitte son sécurisant pays pour se rendre à Paris. Dans l’appartement du défunt, il trouve un long texte: «Un manuscrit déposé sur son bureau m’intrigua. Il portait pour titre: Station terminale. Sur la couverture, il avait écrit: «Impossible à publier pour des raisons juridiques. Aucune envie de le modifier.» Je m’attendais à tout, sauf à ce genre de surprise. Je l’ouvris.»

On se régale

Le frangin vivant se met à lire, stylo à la main. Il surligne, annote, commente les passages qui le heurtent, contre lesquels il vitupère; il hurle. Ce roman n’est rien d’autre que l’habile assemblage du texte de l’écrivain suicidé et des commentaires du frère courroucé. Roland Jaccard vient de réaliser là ce qu’il convient d’appeler une géniale et singulière construction. On est en droit de l’en féliciter. Car on se régale. Jaccard possède un ton, une patte, un style. Et la matière est un régal: le mort était un libertin, ce que les bien-pensants qualifieraient de débauché. C’est souvent drôle, impertinent, jouissif, désespéré, nihiliste. Comme si Henry Miller avait bringué avec Cioran. Page 48: «Nous ne sommes attirés que par l’inaccessible. Dieu l’est. C’est son principal atout. Il nous a donné son Fils comme on jette des asticots aux poissons pour mieux les ferrer. Stratégie habile dont nous ne sommes pas dupes, puisque nous agissons de même.»

L’homme de plume défunt ne s’est pas privé. De très jeunes et délicieuses filles et lolitas parcourent le texte; elles se prénomment Nao ou Prune. Elles se donnent avec une féminité rare; leur féminisme, tant appréciable qu’il soit, reste tout en retenue. Un vrai régal. «Les filles passent, le matelas reste; tout est bien.» Pourtant, l’une d’entre elles, la charmante petite Marie parviendra à le retenir. Le nihiliste est en train de tomber amoureux. L’apologue de l’infidélité serait-il en train de devenir fidèle? On dirait du Beigbeder ou du Houellebecq, c’est-à-dire que ça balance sec! Roland Jaccard est une manière de punk des lettres. Un Johnny Rotten élégant comme Larbaud et aussi bien élevé que Paul Morand. Mais le fond ditmerde à la Reine-Establisment. C’est aussi pour ça qu’on l’aime. Il est fictrement séduisant d’un point de vue littéraire; il est bidonnant; il est subversif. On ne demande rien d’autre à la bonne littérature. Merci Roland Jaccard.PHILIPPE LACOCHE

Station terminale, Roland Jaccard, Serge Safran éditeur; 152 p.; 15,90 €.

 

 

Un autre Frédéric Beigbeder

Dans cet essai éclairant, Arnaud Le Guern dévoile d’autres faces plus cachées de ce grand littéraire.

« J’ai voulu écrire un roman gonzo sur sa vie et sur son œuvre, faire passer en fraude du roman dans cette figure imposée qu’est la biographie. Ce n’est pas une biographie journalistique; c’est une flânerie en liberté.» Ainsi s’exprime l’écrivain Arnaud Le Guern à propos de Beigbeder, l’incorrigible, un essai très personnel sur l’un des personnages phares du monde littéraire français. Un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, sous ses dehors de noceurs et de provocateur, il demeure un passionné de littérature, un remarquable romancier et un homme élégant. Rencontre avec l’auteur de ce roman gonzo.

Arnaud Le Guern, qu’est-ce qui vous a incité à écrire sur Frédéric Beigbeder?

Une commande d’une de mes éditrices préférées qui avait aimé mon livre sur Vadim et mon roman Adieu aux espadrilles. Elle avait envie de faire réaliser une biographie de Frédéric Beigbeder; elle a pensé que j’étais la bonne plume pour évoquer la vie et l’œuvre de Frédéric. Moi, ça m’a permis de prolonger une partie de plaisir. Le plaisir de mes premières lectures de vieil adolescent des romans de Frédéric et le plaisir des rencontres que j’ai pu avoir plus tard avec lui (déjeuners, soirées, conversations, etc.)

Quand et comment vous êtes vous rencontrés?

La première rencontre avec Frédéric c’était il y a cinq ou six ans, lors d’un Prix

Arnaud Le Guern (à gauche) ici en compagnie des excellent écrivains Franck Maubert (au centre) et Cyril Montana, à Paris.

de  Flore. J’étais particulièrement grisé donc on s’est peu vus. Il avait aimé mon livre sur Paul Gégauff; on s’est rencontré réellement lors d’un déjeuner agréable, et on s’est revus assez fréquemment. Et j’ai édité ses Conversations d’un enfant du siècle chez Grasset.

Comment le définiriez-vous?

C’est un homme élégant, cultivé, un feu follet manière Drieu. Un homme d’ombre et de lumière; de la nuit et des jours. C’est un homme à la fois très drôle et très mélancolique. C’est un très grand critique littéraire. Et c’est un homme dont la plus grande qualité (et peut-être le plus grand de ses défauts) est qu’ il n’en fait toujours qu’à sa tête. Il ne suit que la ligne de ses plaisirs. Cela constitue une grande partie de son charme.

Qu’est-ce qui vous fascine chez lui?

Ce que j’aime tout particulièrement chez lui c’est que tout passe par les mots, donc par la littérature. Frédéric est un fêtard, un noceur, un homme d’excès comme Paul-Jean Toulet, mais il est avant tout un écrivain. J’ai voulu remettre Frédéric Beigbeder au centre de la maison littérature.

Quel est, selon vous, le livre de l’œuvre de Frédéric Beigbeder qui restera comme incontournable?

Le premier qui me vient en tête c’est Un roman français. Un beau texte mélancolique et une plongée en enfance. Si je peux en ajouter un deuxième ce serait Premier bilan après l’Apocalpyse qui donne beaucoup de cartouches littéraires pour affronter l’époque.

Propos recueillis par PHILIPPE LACOCHE

Frédéric Beigbeder, l’incorrigible, Arnaud Le Guern, éd. Prisma; 297 p.; 19,95 €.

 

Pour Jacques Duclos et Felice Gimondi

L’excellent cinéaste Gérard Courant, inventif et singulier.

Quel bonheur de descendre, par une journée de presque printemps, à la station de métro Croix de Chavaux, à Montreuil (l’avant-dernière de la ligne 9)! J’apprends par mon bon ami Wikipédia, qu’en 2011, 4 978 787 voyageurs sont entrés à cette station, et qu’elle a vu entrer 5 167 717 voyageurs en 2013 «ce qui la place à la 80e position des stations de métro pour sa fréquentation». On nous dit combien de personnes sont entrées, mais pas combien en sont ressorties. C’est étrange. Tout est étrange, à Paris, comme à Montreuil. Étrange. En cet après-midi de mars 2017, moi, je n’avais pas envie de remonter à la surface. Non pas que je renâclasse d’aller rentre une visite à Gérard Courant, merveilleux et inventif cinéaste, spécialiste des portraits des écrivains, qui m’invitait fort gentiment à procéder, devant caméra, à lire le début de dernier roman et de mon petit livre-hommage à Vailland. J’adore Gérard, et je ne manquerai pas, lectrice dodue, si Dieu et Marx me prêtent vie, de dresser de lui un portrait dans l’une de nos prochaines pages livres dominicales. J’étais tout simplement fasciné par le nom: Jacques Duclos. Des images me revenaient. Retour à mon pays favori: celui de l’enfance. Les Trente glorieuses. Tergnier. Sur l’écran de la télévision Ribet-Desjardins en noir et blanc de mes parents, le visage rond, jovial, d’ourson pyrénéen, du député communiste. Sa voix rocailleuse. Jacques Duclos. Voilà un nom qui sonne bien! Parlementaire, entre 1945 et 1947, il proposa à l’Assemblée la nationalisation d’une bonne partie de l’économie française. Sidérurgie, chimie, électricité, marine marchande, etc. L’économie de marché n’était pas aussi cinglée que celle d’aujourd’hui. Le Front national n’existait pas. Je jouais aux billes sur un tas de sable près du vieux transformateur en briques de la cité Roosevelt, et faisait avancer, sur des routes que j’avais tracées, des petits coureurs en plastique et en métal que j’avais baptisés Gimondi, Jourden, Lebaube, Van Loy. J’entendais des bribes de dialogues sur la télévision familiale; on y parlait de Georges Pompidou, d’Alain Poher et de Jacques Duclos. Naître et mourir sont totalement absurdes. Mais vieillir… vieillir est indéfendable: on devient mélancolique ou fou. Ou les deux. La vie nous écorche le cortex avec ses tracas, ses deuils, ses filles ou femmes qui ne savent pas ce qu’elles veulent; tout cela vous plante dans le cœur des échardes qui finissent par s’infecter et vous pourrir l’âme. Alors, un après-midi de presque printemps, à Montreuil lorsqu’on lit sur une plaque de métro le nom de Jacques Duclos, on file au pays de l’enfance. Il y fait toujours beau; les oiseaux chantent des mélodies d’amour et de tendresse. Finalement, j’ai remonté l’escalier du métro et me suis posé devant la caméra de Gérard Courant. Mon visage de vieux – avec ces yeux sartriens, ces rides, ces cernes – pâlissait sous la lumière crue du projecteur. « Moteur ! » a dit Gérard. Aurais-je encore assez d’essence?

Dimanche 19 mars 2017.

 

 

 Les beaux mots et les si belles fesses de Simone

 

Josiane Balasko, dans les loges, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

Lorsque je suis allé saluer Josiane Balasko dans sa loge, elle était en train de manger un sandwich. A ses côtés, j’ai cru reconnaître son mari, George Aguilar, très bel acteur américain d’origine amérindienne. Josiane est fatiguée par le one-women-show qu’elle vient de donner à la Comédie de Picardie (La Femme rompue, de Simone de Beauvoir, dans une mise en scène d’Hélène Fillières) ; elle n’en reste pas moins souriante, agréable. Je ne peux m’empêcher de lui lâcher, d’emblée : « Votre Monologue, extrait de La Femme rompue, je n’avais pas du tout l’impression d’entendre un texte de Simone de Beauvoir ! C’était un vrai bonheur ! Ca aurait pu être écrit par un anarchiste de droite ou un communiste réactionnaire. » Elle sent bien que je me moque. C’est vrai, lectrice, mon amour, ma fée fessue, ma gloire, ma soumise, Simone de Beauvoir n’est pas mon écrivain préféré. Ce n’est pas son féminisme qui m’incommode ; loin s’en faut ! Ses combats étaient nobles, courageux, et nécessaires. Mais stylistiquement, non ; qu’y puis-je ? ce n’est pas ma tasse de Stella Artois. Comme l’a dit je ne sais plus trop qui, il y a chez elle, comme chez André Breton (sauf dans son sublime Nadja), un côté « style d’écriture cage à perruches ». En revanche, j’aime le style de son compagnon Jean-Paul Sartre qui, politiquement, s’est à peu près trompé sur tout, mais qui écrivait net et sec comme un Hussard. (Relis son recueil de nouvelles Le Mur, lectrice, ma cocotte en dentelles, en mules à pompons roses et en robe de chambre en pilou ; tu ne le regretteras pas. On dirait du Hemingway qui se serait saoulé la tronche avec Roger Vailland.) Mais, je dois le confesser humblement, j’ai craqué, il y a quelques années, sur une photographie de Simone nue, en train de se regarder dans la glace. J’ai rarement vu des fesses plus désirables, épanouies, gracieuses, rondelettes ; on en mangerait. A mon avis, cette photographie doit dater de l’époque au cours de laquelle, elle avait pour amant l’écrivain américain Nelson Algren, adaptée deux fois au cinéma avec des films aux titres révélateurs : L’Homme au bras d’or et La Rue chaude. (Les mauvaises langues prétendaient que Nelson n’avait pas seulement le bras en or, et chaude que la rue. Une chose est certaine : ce Rocco Siffredi des lettres US, grâce à ses assauts, procurait à Simone une mine splendide.) Sinon, le spectacle de Josiane était succulent. Seule un lit orange, elle hurle sa rage avec des mots violents, parfois amusants. « Laisser jaillir sa rage, son conflit intérieur, celui qui s’oppose à cette violente idée du bonheur que nous impose le monde, encore aujourd’hui dominé par les hommes. Pouvoir crier enfin, via le Monologue. Ce texte me bouleverse », confie le metteur en scène Hélène Fillières. C’est bien. C’est un grand texte, Balasko est une comédienne exceptionnelle. Et vive le combat des femmes, lectrice, ma fée fessue ! Même si je n’écrirai jamais de ma vie « écrivaine », « procureuse », « metteuse en scène ». Femmes, je vous aime. (Me voici devenu le Julien Clerc des Hauts-de-France. La vieillesse est un naufrage.)

                                                       Dimanche 12 mars 2017

 

L’élégance de Jean-Marie Rouart et de ses mots

       

Jean-Marie Rouart s’est dit « heureux de revenir à Amiens ».

Il est des conférences et des rencontres qui vous marquent, vous transportent, vous font changer. Vous consolent. La consolation que procure la littérature. Cette sublime expression c’est justement Jean-Marie Rouart qui me l’avait confiée, à la faveur d’une interview lorsqu’il m’avait reçu, l’an passé, à l’occasion de la sortie de son livre aussi épais que passionnant : Ces amis qui enchantent la vie (éd. Robert Laffont). Il y a quelques jours, il est revenu à la librairie Martelle pour y présenter son dernier roman Une jeunesse perdue (éd. Gallimard) auquel j’avais déjà consacré un article très laudatif. Ce roman m’avait bouleversé. Il s’agit d’une histoire d’amour. Le narrateur, un homme qui se sent vieillir, rencontre une jeune femme russe, une femme tempête, irrésistible, d’une beauté indicible. Ils vivront une passion folle, dévorante, dévastatrice et délétère ; elle lui en fera voir de toutes couleurs. Interviewé avec délicatesse par Anne Martelle, Jean-Marie Rouart a évoqué ce dernier roman devant une assistance fournie. J’étais dans la salle ; mélancolique comme un jour sans Tranxène. Les propos de l’écrivain m’ont rasséréné. D’emblée, il s’est dit « heureux de revenir à Amiens ». Il a confié que son mot fétiche était « adolescence », « car pour un écrivain, pour un artiste tout se passe dans l’adolescence. L’adolescent rêve sa vie ; il essaie de se rapprocher de ses rêves et tente de devenir adulte. La jeunesse est synonyme d’espoir. Je partage certains traits de caractère avec le narrateur de mon roman. Mais lui se sent vieux. Moi, je ne me considère pas comme vieux. Mon narrateur est plongé dans le monde de l’art. Sa création, ce sont les tableaux qu’il a chez lui ; il ne crée pas. Il est marié ; moi, je ne le suis pas. » « En tout cas, pas encore », sourit-il. Et il évoque la femme tempête : « Très belle et bipolaire. Elle le trompe ; elle participe à des orgies. » De l’humour, Jean-Marie Rouart n’en manque pas : « Un jour, je tentais ma chance auprès d’une dame. Je l’invitai à dîner. Je lui dis que j’étais à l’Académie française. Elle me répond : « Je ne savais que vous étiez aussi vieux ! »… » De l’humour, oui. Un jour l’écrivain Simon Leys lui a dit qu’il le considérait comme un romantique qui a de l’humour. « Or, ceux qui ont de l’humour sont rarement romantiques. Et l’inverse… » Il estime que pour écrivain, l’amour est un champ d’inspiration, tout en précisant : « Il y a une sorte de masochisme dans la passion amoureuse. C’est du domaine du romanesque. Personne n’a jamais su résoudre ce mystère. » Et j’ajouter cette belle phrase : « Quand je relis Proust, je me sens consolé. Albertine disparue, c’est un exemple de souffrance universelle. On a toujours un cœur qui bat très fort même à un âge avancé. Paul Valéry est mort d’amour. » Cette conférence de Jean-Marie Rouart était éblouissante d’intelligence, de simplicité et d’élégance. Un ravissement.

                                             Dimanche 5 mars 2017.

 

  Disparaître : quel bonheur!

   Jérôme Leroy nous donne le meilleur de son talent dans un roman d’une force rare.

Quel livre! Quel beau li

Jérôme Leroy : un style d’écriture.

vre! Quel livre fort! Jérôme Leroy nous donne là le meilleur de son talent. Ce qu’il nous dit est grave. Inquiétant. Nous sommes en 2015. Sans raison apparente, des milliers de personnes choisissent de disparaître. De s’évaporer dans la nature sans laisser de trace; elles parviennent à déjouer les réseaux de surveillance mis en place par le système. Les autorités et le gouvernement qui s’inquiètent, tentent de dissimuler le phénomène, nommé – bel euphémisme! – l’Éclipse. Des professeurs quittent leurs postes; des quidams abandonnent leur famille. Un ministre affirme que ses fonctions ne l’intéressent plus et prend la poudre d’escampette.

Deux points de vue

Pour nous raconter cette histoire singulière, Jérôme Leroy prend deux points de vue. Il nous invite à suivre à la trace Guillaume Trimbert, écrivain quinquagénaire, au bout du rouleau, qui, lui aussi, est tenté par l’Éclipse. La trace de celui-ci, c’est Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets qui la suit. (Il s’agit du deuxième point de vue.) Elle ne le lâche pas, car elle sent bien qu’il va prendre la tangente. Mais d’autres raisons, plus secrètes, plus personnelles, plus obscures, la motivent.

L’auteur nous les révèle au fil de la narration; nous ne les dévoilerons pas afin de préserver l’effet de surprise pour les lecteurs. Par certains côtés, Guillaume Trimbert fait penser à Leroy. Page 76 : «Le communisme pour moi, c’est comme la plage pour Mélina Mercouri dans Jamais le dimanche: c’est là qu’on finit toujours après les tragédies, parce que la plage, ça règle tout, à condition de ne jamais en revenir. C’est bleu, doré, avec des filles qui dansent sous les tamaris. La propriété privée se limite à un transat ou une sortie de bain et une Pléiade de Morand posée dessus pour la faire tenir. Bref, le communisme, pour moi c’était une fin de l’histoire sexy, poétique et balnéaire.»

On remarquera également que Trimbert a été professeur en zone difficile dans le Nord de la France, qu’il apprécie la littérature de droite, tout, comme on vient de le comprendre, il se dit nostalgique d’une certaine forme de marxisme et qu’il aime boire des verres avec des amis proches que les membres du sérail littéraire sauront reconnaître.

Et puis, il y a le style de Jérôme Leroy. Cette belle langue française, précise, limpide, d’une simplicité rare comme celle des plus grands stylistes. «J’étais en résidence du côté de Lombez, je revenais d’une médiathèque, assez jolie pour une fois, installée dans une ancienne chapelle romane. Le temps était mauvais depuis trois jours et rien n’est triste comme ce gris blanc dans des pays qui ne sont pas faits pour ça. Un peu comme une belle fille qui fait la tête.» Superbe. À l’image de ce roman.

PHILIPPE LACOCHE

Un peu plus tard dans la saison, Jérôme Leroy ; La Table ronde ; 254 p. ; 18 €.

 

 Patricia Kaas : « Aujourd’hui, tout va bien »

Elle est venue présenter les chansons de son dernier album éponyme, le mercredi 15 février, au Zénith d’Amiens. Interview.

Une voix. Une personnalité. Une aura. Patricia est l’une des chanteuses françaises les plus attachantes. Après son disque hommage à Edith Piaf, sorti en 2012 à l’occasion du 50e anniversaire de la mort de l’artiste, elle vient d’éditer, en fin d’année dernière, un album éponyme d’une grande qualité tant par la puissance évocatrice de son interprétation que par les chansons écrites par divers créateurs. La presse a unanimement loué la force de ce CD. Patricia Kaas a donné

Patricia Kass, dernièrement, à Paris.

un concert le mercredi 15 février, au Zénith d’Amiens. Nous l’avons rencontrée à Paris.

Vos derniers albums remontent à combien de temps ?

J’ai fait deux albums après Sexe fort, sorti en 2003 : Kabaret et Kaas chante Piaf. Deux disques studio. Kabaret était un album consacré aux chanteuses des années Trente, sur lequel il y avait peu de chansons inédites. Et le Kaas chante Piaf sur lequel, bien sûr, il n’y avait que des chansons de Piaf. Ca fait donc treize ans que je n’avais enregistré un album avec mes propres chansons. Quand je sors un album, je pars en tournée presque deux ans ; donc, en fait, il n’y a pas treize ans ; j’étais tout le temps sur la route, et j’ai fait plein de choses.

Ce fut le cas de la tournée autour du disque consacré à Piaf.

Oui, nous avons terminé la tournée en juin 2014. Ensuite, il me fallait un peu de temps pour faire ce nouvel album, trouver les chansons, me préparer ; il n’y avait donc pas eu grand vide. Du tout.

Après la tournée Piaf, vous auriez été victime d’un burn out, selon certains articles. Est-ce exact ?

Ce n’est pas la tournée Piaf ; cela faisait 15 ans, je ne cessais de bosser. Et à certaines périodes de ma vie, j’ai reporté certaines émotions comme le deuil de maman et de papa. On se dit qu’on est fort ; on le compense par autre chose. Le public est là pour vous donner une certaine chaleur. On se dit : « Ca va aller, ça va aller ! » Et puis, ces dix dernières années, j’avais fait une autobiographie (L’Ombre de ma voix, chez Flammarion) ; j’avais fait un télé film (Assassinée) dans lequel je jouais le rôle d’une maman qui perdait sa fille. Emotionnellement, c’était très difficile ; et puis, il y a eu Piaf… Un moment, ça a pété. J’étais épuisée physiquement et psychiquement. Tout cela était beau mais je ne savais pas trop où j’en étais. Il y avait une belle enveloppe, mais à l’intérieur, qu’y avait-il ? Très vite, je me suis fait aider ; je suis quelqu’un qui est dans la construction. Ca a été mieux. Et aujourd’hui, j’ai un nouvel état d’esprit… Les années passent ; je ne me pose plus les mêmes questions. Je me dis : « Qu’as-tu à prouver ? Tu es là depuis 30 ans. » Les gens me suivent. Je sais qu’une chanson ou un album marquent ; mais je me dis aussi que le personnage que je suis doit marquer également. Ca me met donc en confiance. J’ai beaucoup fui dans la vie. Là, en tout cas, aujourd’hui je me suis rattrapée ; et aujourd’hui, tout va bien.

Pourquoi un album éponyme ? Pourquoi ne pas l’avoir nommé ?

Au début, je voulais l’appeler Polyloves car ce disque parle d’amours différentes. Mais quand on reçoit des chansons qui parlent d’inceste ou de femmes battues, on ne parle plus de la même chose. Ensuite, je voulais l’appeler La langue que je parle, mais comme mes albums sortent aussi dans des pays étrangers, ce n’était pas évident. L’album ressemble à la femme que je suis aujourd’hui ; tout cela se reflète dans le choix des chansons, dans ma façon de chanter, de parler, etc. Je me suis dit : « Voilà, ce disque, c’est Patricia Kaas. » De plus, je n’avais jamais eu d’album à mon nom. Voilà la raison.

Vous disiez que vous étiez une nouvelle femme. En quoi ?

En général, je me sens beaucoup mieux avec moi-même.

Amoureuse, peut-être ?

Non, pas forcément, mais amoureuse de la vie, de ma passion. Au début quand je faisais des spectacles, et que je me disais : « Tiens, je voudrais chanter là ou là… » Il y avait toujours un truc qui me faisait comprendre que c’était compliqué. Ou qu’on ne gagnait pas d’argent en allant là. Donc, je me suis mise à produire mes tournées. Ensuite, j’ai produit mes albums. Tu deviens donc « une femme d’affaires ». Je me suis débarrassée de tout ça. Je voulais juste monter sur scène et me dire : « C’est ça ma passion, le partage que j’aime. » Alléger toutes ces responsabilités. J’ai toujours eu une distribution dans une maison de disques, mais là, j’ai signé chez Warner, et Live Nation World pour la tournée, toujours en co-production avec Richard Walter Productions. Je me suis dit que j’avais confiance en moi, que j’avais un meilleur regard sur moi-même. Je parviens à me féliciter, à me dire : « C’est quand même génial ; regarde tout ce que tu as fait… » Je suis devenue plus positive en ce qui me concerne, ce qui, jusqu’à présent, n’était jamais le cas. Peut-être que depuis des années, je vivais à travers l’ombre de maman. Je voulais qu’elle soit fière de moi. Au bout d’un moment, je me suis dit : « J’ai tout donné. Maintenant, il est temps… » Tout à l’heure, vous me parliez du burn out, finalement, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Comme je suis quelqu’un qui se bat dans la vie, ça m’a beaucoup aidé.

La presse est unanime pour dire que votre dernier album est de grande qualité. Comment a-t-il été conçu ? Quand ? Avec qui ? Où ?

Le fait d’être dans une maison de disque, il y a un directeur artistique, avec qui j’ai passé beaucoup de temps à discuter. On a écouté, ensemble, beaucoup de musiques. Ce n’est pas évident : il y a ce qui vous va, ce qu’on attend de vous. Et ce que vous écoutez, vous. Et faire un mélange de tout ça, ce n’est pas évident. Ce que je voulais surtout, c’était de choisir les chansons sans savoir qui étaient les auteurs-compositeurs. Je ne voulais pas être influencée. Je ne voulais pas avoir peur de me dire : « Comment on va dire pouvoir dire non à cet artiste ? ». Il y a eu, bien sûr, des auteurs que j’ai rencontrés, avec qui on a papoté, qui m’ont écrit la langue que je parle. J’avais envie de travailler avec Arno qui m’a écrit « Marre de mon amant ». Cela faisait dix ans que je lui demandais, il me disait toujours : « Je ne sais pas, je ne sais pas… ». Et puis, là, enfin, il nous a fait cette chanson.

Aurélie Saada, de Brigitte, a également écrit pour vous.

Oui, elle a fait un texte co-écrit avec  Pierre Jouishomme.

Vous vous êtes rencontrées, Aurélie Saada et vous ?

Non, nous n’avons pas eu l’occasion. C’est la chanson « Madame tout le monde », qui est un peu un pont entre la Patricia que les gens connaissent, et qui vous amène à la femme que je suis aujourd’hui, avec un autre état d’esprit. Au départ, je n’étais pas à 100% avec le texte… C’est ça aussi construire un album ; j’ai des textes que j’aimais mais les musiques je ne les aimais pas alors on a fait une, deux ou trois nouvelles compositions. Ou le contraire. On avait de superbes musiques mais les textes, j’accrochais moins. « Madame tout le monde », contenait une légèreté qu’au début je ne sentais pas. J’avais pensé à Ben Mazué au début. Ensuite, le directeur artistique, m’a demandé ce que je pensais d’Aurélie. J’aime bien Brigitte ; c’est premier degré et sensuel en même temps. C’est aussi aguichant. Elle a donc commencé à écrire ce texte. Je l’ai juste croisé une fois car, avant Brigitte, elle travaillait un peu avec mon manager.

D’autres chansons sont plus graves, comme « Le jour et l’heure » qui évoque les attentats. De qui est-elle et quelle est sa genèse ?

C’est Rémi Lacroix qui a écrit la musique. Et le texte est de David Verlant. Je l’ai reçue ; j’ai tout de suite aimé, mais bizarrement, j’ai compris que ce sentiment de bascule je l’avais aussi ressenti dans des choses plus personnelles. La chanson était vraiment écrite par rapport aux attentats. Je l’ai faite un peu changer pour qu’elle ne soit pas uniquement sur les attentats. Je lui ai dit : « Moi tu sais, quand j’ai appris que j’avais perdu mon frère, je me souviens exactement où j’étais. Ce que je faisais. Mon papa, oui… j’étais tout de même assez présente. » On est marqué par les moments difficiles. Je suis incapable de vous dire où j’étais et ce que je faisais quand j’ai appris une bonne nouvelle. J’ai donc voulu que cette chanson parle des attentats mais aussi quelque chose de plus proche. Je voulais que cet album me ressemble.

Votre chanson « La maison en bord de mer » traite d’un thème grave : l’inceste. Pourquoi ce thème ? Est-ce vous qui l’avez sollicitée ?

Je suis arrivée dans le bureau de Bertrand Lamblot, mon directeur artistique. Il m’a dit : « Je sais que tu as un esprit ouvert, tu ne veux pas de barrières. J’ai eu cette chanson pour toi ; je ne sais pas si je dois te la faire écouter ou pas. » J’ai voulu l’écouter. Il m’a dit : « Ca parle de l’inceste. » J’ai écoutée, et je l’ai tout de suite voulue pour l’album. Je lui ai dit : « C’est fini les barrières. Quand tu vas voir un film, tu es touché, ou tu n’es pas touché. » Quand j’ai entendu cette chanson, je me suis dit : « C’est incroyable ! ». Ensuite, j’ai rencontré quelqu’un d’une association. C’est quand même fou qu’il y ait silence autour de sujets aussi importants… Est-ce une timidité ou une arrogance de se dire : « Ca, ça reste en famille. On n’en parle pas. » C’est incroyable en 2017 !… Je trouve que ces deux dernières années, sur ces questions, on fait chemin arrière. On recule. Je ne suis pas une artiste engagée  (en tout cas pas encore ; il ne faut jamais dire jamais…); je ne tape pas sur la table en disant : « Il faut faire quelque chose ! » Mais je suis engagée émotionnellement ; il faut dire que ça existe, qu’on en a tous conscience, que c’est là beaucoup plus que ce qu’on pense.

La chanson « Le Refuge » est dédiée aux jeunes homosexuels. Pourquoi cette chanson ?

Ca, c’était une envie. « Le Refuge », c’est le nom d’une association. Il y a beaucoup de choses avec lequel on embête les homosexuels, le mariage, etc. En fait, qui ça gêne ? J’ai connu cette association par l’intermédiaire de la chanteuse Jenifer. Je ne parvenais pas à croire qu’il existait une association, « Le Refuge » qui accueille les homosexuels rejetés par leurs familles. Je me disais : « On rejette encore ses enfants parce qu’un homme aime un homme ou une femme aime une femme. » Je n’en revenais pas. J’ai demandé à Pierre-Dominique Burgaud – qui m’avait déjà donné « La langue que je parle » -, de m’écrire une chanson là-dessus. On a discuté ; il a carrément pris le nom de l’association. L’association est très contente. Ils l’ont mise sur leur site accompagnée d’une petite vidéo. De plus, je suis concernée indirectement dans le sens où dans ma famille, il y a des homos ; et dans mon public, il y a plein d’homos.

Et Arno, vous vous étiez rencontrés ?

On s’était rencontrés plusieurs fois. J’étais allée le voir en concert. C’est un personnage ; il est rock. Et en même temps, il est hyper timide. Il est drôle. Quand on s’était rencontré, il avait peur. La première fois que nous nous sommes vus pour parler chansons, c’était, je crois, il y a plus de dix ans. On s’était donc rencontré et il prenait un verre, un deuxième verre, un troisième verre… Il me disait qu’il ne savait pas écrire pour les autres. Je lui disais : « Ne pense pas à écrire pour quelqu’un ; écris pour toi. » Et ça ne c’était pas fait. Je crois que c’est la première fois qu’il écrit pour quelqu’un. Là, je l’ai bousculé un petit peu, et est arrivée la chanson « Marre de mon amant », qui est géniale. Je ne l’ai pas dirigée, car je ne voulais pas ; c’est un peu « Mon mec à moi » d’aujourd’hui. « Mon mec à moi » c’était plus l’adolescente. Là, je dis, après ces années : « Tu peux toujours parler… marre de mon avant. » Voilà. Il y a aussi un côté provocant dans « Marre de mon amant ». Il y a des allusions sexuelles. Et j’aime ça, chez Arno. Il m’a appelé, très timidement pour me dire : « C’est bien ce que tu as fait avec la chanson. »  Autre belle rencontre, c’est Ben Mazué. « Adèle », quelle belle chanson ! J’avais rencontré Ben car il avait fait le texte de « Sans nous ». J’aimais bien ; on a déjeuné ensemble et même pas 48 heures plus tard, est arrivée « Adèle ». L’atmosphère de cette chanson est due aux arrangements. Il y a ce chanteur guitariste anglais qui s’appelle Fink, que j’adore ; je l’avais moi-même contacté par Facebook. Je me disais qu’il n’allait jamais répondre ; et il a répondu. Je lui ai dit que mon rêve serait de faire un album ; il m’a dit : « Faisons-le ! » On était déjà en train d’enregistrer ; il a fait quatre chansons.

Vous êtes issue d’un milieu modeste. Vous venez de Moselle qui a trinqué en matière sociale. Les politiques ne lui ont pas fait de cadeaux. Quel regard portez-vous sur tout ça ?

Politiquement, je n’ai pas trop de point de vue. Economiquement, un peu plus parce que dans ma famille, il y a des mineurs ; je ne suis pas sur place, c’est difficile. Avant, déjà, les mines fermaient ; et là-bas, c’est ça, les mines ; il n’y a pas d’autre travail. C’est effectivement une région qui a un problème par rapport à l’emploi.

Avec quelle formation serez-vous à Amiens, sur scène ?

Aujourd’hui, j’en sais un peu plus car on a fait cinq concerts. On a commencé la tournée. Il y a cinq musiciens (batterie, basse-contrebasse, clavier, guitare-violon, clavier-guitare). Les arrangements ont été faits par Frédéric Elbert. Supers arrangements, sans bousculer les anciens arrangements, mais en leur donnant un petit coup de dynamique. Beaucoup de chansons lentes. Et des pics qui donnent une certaine énergie. Kabaret et Piaf, c’était plus un spectacle ; là, c’est plus un concert. J’enchaîne des chansons anciennes et des nouvelles auxquelles j’ai envie de donner vie car c’est ça aussi : les faire découvrir, les emmener avec moi pour la première fois. J’ai dessiné les décors car j’aime bien faire ça. C’est un peu élégant, un peu chic. Je recherche le, positionnement des musiciens ; il y a aussi une grosse ampoule très spéciale sur scène. Et un lustre très moderne. En même temps, je veux que ce décor soit un peu roots. Mais avec une certaine élégance ; j’ai toujours aimé ce côté fille, femme. Voilà. Après il faut que ça se simplifie. Sinon, ça fait trop construit. C’est pour ça aussi qu’on fait des dates de rodage. Car quand on fait des répétitions dans une salle vide, la réaction du public, on ne la connaît pas. Quand on se retrouve devant le public, on comprend si l’enchaînement des chansons est bon. Depuis, on a changé deux ou trois chansons de place. Je crois que c’est un spectacle qui est dynamique et dans l’émotion aussi. Je crois que les gens me redécouvrent à nouveau car en faisant des spectacles comme Kabaret et Piaf, ce n’est pas que les gens m’avaient perdue, mais j’étais allée ailleurs. Ils sont contents car ils me retrouvent avec, en plus, des années d’expérience. Les gens me disent : « Tu chantes mieux que jamais ! » Il vaut mieux que ça aille dans ce sens-là.

                                               Propos recueillis par

                                              PHILIPPE LACOCHE

La Résistance à hauteur d’homme

 Pierre-Yves Canu, Picard d’adoption, fut un grand résistant d’une modestie exemplaire.

Je resterai abeille. Déjà, le titre du petit livre de Pierre-Yves Canu, en dit long. Pierre-Yves Canu fut un très grand résistant. Il n’en fit pas une histoire; il en fit ce court récit, poignant de modestie qui sortit deux semaines après sa mort survenue le 17 décembre 2016. «Plus de soixante-dix ans après les faits, certains échos de Résistance résonnent encore. Ils semblent d’une autre époque», note fort justement l’éditeur, Emmanuel Bluteau fondateur de la Thébaïde qui ne cesse d’exhumer les textes importants des Hussards et

Pierre-Yves Canu : un résistant exemplaire.

de se faire l’écho de la voix de la Résistance (son travail autour de Jean Prévost est exemplaire). «L’abeille qu’est Pierre-Yves Canu se résout finalement à faire entendre sa voix de citoyen ordinaire. Sa place dans la ruche des combattants de l’ombre, il l’a trouvée tout naturellement, sacrifiant jeunesse et études. En temps de guerre, les tribulations forment l’esprit et le caractère – si besoin en était – et valent bien des diplômes.» On l’aura compris nous sommes loin du lyrisme de Malraux ou de Gary mais, comme le souligne dans la préface Gilles Vergnon, historien et maître de conférences en histoire contemporaine à l’Institut d’études politique de Lyon, on y retrouve «la fraîcheur d’un témoignage à hauteur d’homme, vif, précis, personnel, des choses vues où l’auteur choisit comme prisme unique son champ de vision et d’expérience».

Au lycée d’Amiens

Pierre-Yves Canu, né en 1922 à Fécamp, habitait à Moreuil, dans le Santerre, quand il étudia au lycée d’Amiens où il bénéficia des cours d’un professeur de français remarquable, Jean Cavaillès (en 1937-1938), qui deviendra un héros de la Résistance, fusillé en février 1944 à Arras. (Jean Cavaillès fut le co-fondateur du réseau Libération-Sud.) La guerre éclate. C’est l’exode. Il ne peut pas passer son bac. Retour dans la Somme en août 1940. Décembre 1942: il entre dans la Résistance active après un engagement dans l’infanterie coloniale à Toulon. Il rejoint le réseau Cohors, dirigé par son ancien professeur, Jean Cavaillès. Il évite une souricière de la Gestapo, à Paris, est exfiltré vers Lyon et intègre le maquis-école de cadres de Theys, en Isère. Il participe à la libération de Toulouse avec le corps-franc de Libération; il assure les liaisons avec le Résistant, futur historien et anthropologue Jean-Pierre Vernant. Il rencontre les Résistants Jean Cassous (directeur-fondateur du Musée national d’art moderne de Paris, et poète), Serge Ravanel et Malraux. La guerre terminée, il devient contrôleur social, puis psychologue du travail à l’AFPA. Une vie simple, discrète, à l’image de cet homme courageux. Page 79, il explique, avec une simplicité et une modestie rares, le désarroi des résistants à la fin des hostilités: «Après de longs moments d’activités non conventionnelles, voire illégales, comment retrouver un emploi ou plus simplement en trouver un? Il fallait également abandonner une vie aventureuse pour redevenir un simple civil «normalisé». Tous n’ont pas réussi cette reconversion.» Oui, ce récit d’une vie exemplaire est vraiment à «hauteur d’homme».PHILIPPE LACOCHE

Je resterai abeille, Échos de Résistance, Pierre-Yves Canu; préf. de Gilles Vergnon; éd. La Thébaïde, coll. Histoire; 108 p. 10 €.

 

 

Claudio Capéo et ses chansons de marins de l’Est

    Je regarde peu la télévision. C’est peut-être pour ça que je connaissais à peine le chanteur Claudio Capéo. Je me suis donc rendu au cirque d’Amiens, l’autre soir. Il faisait froid, humide et sombre. C’est habituel; c’est agaçant à force. Moi, président, j’interdirais l’hiver, tout au moins en Picardie. À Menton ou à Nice, c’est un peu différent. L’hiver à Menton. J’avais eu la chance d’y passer quelques jours, il y a des années. Odeur des agrumes. Tous ces retraités lents, riches, non stressés, aux terrasses des cafés. Le musée Jean-Cocteau. Et cette mer bleue en janvier. Moi, président, j’interdirais l’hiver en Picardie. J’interdirais beaucoup de choses, je crois. Il préférable que je ne sois jamais président. Donc, il faisait froid et humide quand je me suis rendu au cirque d’Amiens. À l’intérieur

Claudio Capéo (à gauche).

: une chaleur étonnante. Le chauffage? Certainement, mais pas que. La chaleur humaine. Une salle pleine à craquer- au sens littéral du terme; on se demandait si les gradins n’allaient pas céder. Et tous ces bras qui se lèvent, unanimes, et toutes ces voix juvéniles qui hurlent, lorsque les musiciens de Claudio Capéo arrivent un par une sur scène. Et quand arrive, enfin, le chanteur-accordéoniste, c’est l’ovation. Que dis-je? Le délire. Il y avait longtemps que je n’avais pas vu une foule en délire. J’ai manqué de peu les premiers concerts des Stones et des Beatles. (Je suis pourtant si vieux.) J’ai vu les Clash, les Heartbreakers et bien d’autres punks première version en 1977, à Paris. Mais ce n’était plus du délire, mais de la furie avec les pogos et tous les crêtés qui le jetaient dans le public. Là, oui, pour Claudio Capéo, la foule était en délire. Et c’était bien. Les portables (ces briquets des temps modernes) s’allumaient. Les gens se levaient. Moi, par paresse et, surtout, les genoux entravés par mon lourd duffle-coat de bobo, mon écharpe rouge de Mélenchon – ou de Barbier, selon–, mon parapluie bulgare (bien sûr, je suis nostalgique du Rideau de fer que je n’ai pas eu la chance de franchir) et mon chapeau Fléchet (la même marque que celui que portait mon grand-père Alfred, ancien poilu, blessé deux fois dans la Somme, un éclat d’obus fiché, jusqu’à sa mort, sur le haut de son gros crâne dégarni) en poils de lapin, je restais assis. Non pas que je ne fusse pas conquis par Claudio, non; au contraire. Comment ne pas l’aimer? Il est vif, a l’âge de ma fille (née en 1985) à Cernay, non pas Cernay, dans la Marne, près de Sept-Saulx où je passais toutes mes vacances d’enfant, mais le Haut-Rhin. Sa voix, très italienne (il en est d’origine, son vrai nom est Claudio Ruccolo). C’est The Voice qui l’a propulsé dans l’orbite du succès. Avant, il jouait dans les bars, ces nouveaux bals des temps nouveaux. Comme lui, son public est d’origine populaire. Ça me rappelait les bals à la salle des Loisirs de Tergnier, au tout début des années 1970, avec l’orchestre Émile Guel, ou l’accordéoniste Toto Camus. En matière d’ambiance seulement. Claudio ne donne pas dans le musette; il balance des chansons mâtinées de rock, de folk qui ont le goût salé des chansons de marins. Des marins de l’Est.

Dimanche 12 février 2017.

 

Vertige de l’amour et du temps qui passe

«Une jeunesse perdue», de Jean-Marie Rouart, un roman magistral. Il le présentera, demain mardi, à Amiens.

Contrairement à ce qu’en pensent certains, le roman est un art majeur. Lorsque Jean-Marie Rouart nous donne à lire Une jeunesse perdue, c’est irréfutable. Tout l’art du roman est là, ramassé et exprimé à la faveur de ces 166 pages d’une densité rare. Exceptionnelle. Les thèmes forts et fédérateurs du genre, l’amour et le temps qui passe, sont ici soutenus par un style impeccable, nerveux, élégant et sans graisse, qui nous ravit. La lecture de ce roman procure un pur instant de bonheur; on ne le lâche pas, comme on ne lâche pas la lecture de romans aussi denses qu’Amours, de Paul Léautaud, ou Nadja, d’André Breton. La même magie s’opère dans cette Jeunesse perdue.

La morsure de la jalousie

Que nous conte-t-il? Le narrateur, un homme vieillissant, marié las et trompé, bientôt divorcé, directeur d’une revue d’art, tombe éperdument amoureux de Valentina Orlov, une jeune Russe dont le mystère n’a d’égal que sa beauté. «Une idée un peu folle s’esquissait insensiblement: cette jeune femme n’était peut-être pas là par hasard mais – bizarreries que réserve parfois le destin – avait été désignée par la Providence pour me guérir de la maladie de l’âme qui me rongeait», médite le fol amoureux devant la jeune beauté; mais il ne tarde pas à ressentir la «morsure de la jalousie» (quelle belle expression!).

«Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace »

Jean-Marie-Rouart, «Une jeunesse perdue»

Valentina est convoitée par de beaux jeunes hommes. Ce ne sera là qu’un début des souffrances du narrateur. Dès les premiers instants, il est ébloui, victime de ce qu’il est convenu d’appeler «un coup de foudre». Pire: un vertige. Suivi immédiatement d’hésitations. «Je me souviens de la sensation que j’éprouvai à cet instant: celle d’une brûlure. Cette jeune femme, autrefois, je n’aurais pas hésité à l’aborder, à lui faire porter un mot par un serveur pour l’inviter à ma table. Le même geste aujourd’hui m’aurait paru du plus haut ridicule. Mon âge m’ôtait tout crédit. Pire, il m’ôtait toute audace.»

Il se reprendra. Ils se rencontreront; il l’aimera jusqu’à la limite du délire. Car s’il a besoin de sa jeunesse, elle a besoin de son soutien. Il deviendra son amant, mais aussi son mentor. Il la poursuivra partout, du Paris germanopratin jusqu’à Florence. Son amour pour Valentina atteint des altitudes indicibles; sa souffrance aussi. Le temps qui passe est impitoyable. Et, parfois, la jeunesse est sans pitié. «(…) J’avais besoin de lire les écrivains qui avaient ressenti le mal dont je souffrais: comment aimer une femme jeune quand on a atteint ces rivages dont on a le sentiment qu’ils rendent l’amour impossible?» Lorsqu’il recouvre sa lucidité, il se pose des questions: qui est-elle au fond?

Une enquête qui le mènera à sa perte

Où se situe sa vraie vie? Recherche-t-elle une carrière, une protection? Son quotidien flirte-t-il, parfois, avec des pratiques douteuses qui lui permettre de vivre? Il mènera l’enquête et cela le conduira à sa perte. «Vertige de l’amour», chantait Alain Bashung.

À noter que la collection Bouquins des éditions Robert Laffont sort un livre réunissant cinq romans de l’œuvre de Jean-Marie Rouart, sur le thème de l’amour et du pouvoir. Comme le rappelle Philippe Tesson dans son excellente préface, «rares sont les personnages de Jean-Marie Rouart qui trouvent sinon le bonheur, au moins l’apaisement». Le narrateur d’Une jeunesse perdue, texte sublime, en est un parfait exemple. PHILIPPE LACOCHE

Une jeunesse perdue, Jean-Marie Rouart; Gallimard; 1

Jean-Marie Rouart, chez lui, à Paris.

66 p.; 19 €. Les romans de l’amour et du pouvoir, Jean-Marie Rouart; préf. Philippe Tesson; Robert Laffont, coll. Bouquin; 935 p.; 30 €.

 

Jean-Marie Rouart rencontrera les lecteurs ce mardi 21 février, à 18 heures, à la librairie Martelle, à Amiens.