Les beaux mots et les si belles fesses de Simone

 

Josiane Balasko, dans les loges, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

Lorsque je suis allé saluer Josiane Balasko dans sa loge, elle était en train de manger un sandwich. A ses côtés, j’ai cru reconnaître son mari, George Aguilar, très bel acteur américain d’origine amérindienne. Josiane est fatiguée par le one-women-show qu’elle vient de donner à la Comédie de Picardie (La Femme rompue, de Simone de Beauvoir, dans une mise en scène d’Hélène Fillières) ; elle n’en reste pas moins souriante, agréable. Je ne peux m’empêcher de lui lâcher, d’emblée : « Votre Monologue, extrait de La Femme rompue, je n’avais pas du tout l’impression d’entendre un texte de Simone de Beauvoir ! C’était un vrai bonheur ! Ca aurait pu être écrit par un anarchiste de droite ou un communiste réactionnaire. » Elle sent bien que je me moque. C’est vrai, lectrice, mon amour, ma fée fessue, ma gloire, ma soumise, Simone de Beauvoir n’est pas mon écrivain préféré. Ce n’est pas son féminisme qui m’incommode ; loin s’en faut ! Ses combats étaient nobles, courageux, et nécessaires. Mais stylistiquement, non ; qu’y puis-je ? ce n’est pas ma tasse de Stella Artois. Comme l’a dit je ne sais plus trop qui, il y a chez elle, comme chez André Breton (sauf dans son sublime Nadja), un côté « style d’écriture cage à perruches ». En revanche, j’aime le style de son compagnon Jean-Paul Sartre qui, politiquement, s’est à peu près trompé sur tout, mais qui écrivait net et sec comme un Hussard. (Relis son recueil de nouvelles Le Mur, lectrice, ma cocotte en dentelles, en mules à pompons roses et en robe de chambre en pilou ; tu ne le regretteras pas. On dirait du Hemingway qui se serait saoulé la tronche avec Roger Vailland.) Mais, je dois le confesser humblement, j’ai craqué, il y a quelques années, sur une photographie de Simone nue, en train de se regarder dans la glace. J’ai rarement vu des fesses plus désirables, épanouies, gracieuses, rondelettes ; on en mangerait. A mon avis, cette photographie doit dater de l’époque au cours de laquelle, elle avait pour amant l’écrivain américain Nelson Algren, adaptée deux fois au cinéma avec des films aux titres révélateurs : L’Homme au bras d’or et La Rue chaude. (Les mauvaises langues prétendaient que Nelson n’avait pas seulement le bras en or, et chaude que la rue. Une chose est certaine : ce Rocco Siffredi des lettres US, grâce à ses assauts, procurait à Simone une mine splendide.) Sinon, le spectacle de Josiane était succulent. Seule un lit orange, elle hurle sa rage avec des mots violents, parfois amusants. « Laisser jaillir sa rage, son conflit intérieur, celui qui s’oppose à cette violente idée du bonheur que nous impose le monde, encore aujourd’hui dominé par les hommes. Pouvoir crier enfin, via le Monologue. Ce texte me bouleverse », confie le metteur en scène Hélène Fillières. C’est bien. C’est un grand texte, Balasko est une comédienne exceptionnelle. Et vive le combat des femmes, lectrice, ma fée fessue ! Même si je n’écrirai jamais de ma vie « écrivaine », « procureuse », « metteuse en scène ». Femmes, je vous aime. (Me voici devenu le Julien Clerc des Hauts-de-France. La vieillesse est un naufrage.)

                                                       Dimanche 12 mars 2017

 

L’Alambic m’enivre de plaisir

     

De gauche à droite : Bernadette, Giandominico, Claire, Philippe, Véronique et Thierry.

Je te vois venir, lectrice. «Alors, je prends les devants. Le marquis des Dessous chics qui évoque, dans sa chronique, la dernière création du Théâtre de l’Alambic: rien que du copinage. La célèbre troupe amiénoise n’a-t-elle pas porté (N.D.A.: tu pourrais même rajouter «avec quel talent!», mais je ne t’en demande pas tant) sur scène la pièce L’Écharpe rouge (N.D.A.: tu pourrais aussi rajouter «l’hilarante pièce», mais là encore, je ne t’en demande pas tant)?» Pense ce que tu veux, lectrice adulée, précieuse et indispensable. Mais, je suis au regret de te dire que tu te trompes. Mon ami Thierry Griois, l’un des piliers du Théâtre de l’Alambic, m’avait, c’est vrai, invité à assister, à la Maison du théâtre, pour assister à sa dernière création, Le Béret de la Tortue, une œuvre de Jean Dell et Gérald Sibleyras, écrite en 2001. Comme je suis un garçon poli, j’ai répondu à l’invitation. Et là: le choc. C’était excellent. La mise en scène de Jean-Christophe Binet est d’une grande qualité, pleine de trouvailles, de folies, de subtilités. Le jeu des comédiens (Claire Pastot dans le rôle de Véronique; Bernadette Briaux, Martine; Véronique Vander Sype, Mireille; Philippe Bennezon, Xavier; Giandominico Turchi, Alain; et Thierry Griois, Luc) est un régal. Ils jubilent, dégustent le texte savoureux des deux auteurs, s’amusent, vibrent, tourbillonnent, vocifèrent, chuchotent. Ils ne sont pas seulement crédibles; ils sont vrais. Ça sonne. Un vrai bonheur théâtral. Et le travail du scénographe Régis Leclercq est, lui aussi, d’une grande qualité, d’une belle inventivité. L’histoire? C’est celle de trois couples qui se connaissent peu ou pas du tout. Ils se retrouvent pour une semaine de vacances au bord de la mer, au fond d’une crique dont les rochers ont tous un nom: l’un, éponyme, s’appelle «Le Béret de la tortue». Faut-il préciser que la cohabitation se passe mal? Chaque couple médit sur les deux autres dès qu’il le peut. On trouve là une peinture exemplaire de la société actuelle: un couple de bourgeois (Martine et Xavier), un couple de bobos (Véronique et Luc) et un couple mal assorti sexuellement (Mireille – qui a besoin de neuf heures pour jouir – et Alain). On rit souvent, parfois aux larmes; on est ému. En première partie, L’Alambic avait invité le MIAM (Mouvement d’improvisation amiénois). Là encore, ce fut du grand art. Un mot tiré au sort, et les comédiens improvisent. Quel bon moment j’ai passé! Autre bon moment: le spectacle Fills Monkey, Incredible drum show avec les auteurs, interprètes et (remarquables!) batteurs Yann Coste et Sébastien Rambaud, dans une mise en scène de Gil Galliot, à la Comédie de Picardie. Ces deux batteurs professionnels se sont rencontrés en 2005. Ils ont décidé de monter ce spectacle théâtral étonnant, tonitruant, amusant, véritable performance physique et technique, au cours de laquelle les deux instrumentistes se révèlent des comédiens magnifiques (sans dire un mot intelligible) et des mines-clowns virtuoses. Du grand art. Un vrai bonheur!

Dimanche 22 janvier 2017.

 

Des mots et du sex-appeal avec Léonore et Flor

Adorables!

Adorables!

Quand je ne suis pas marxiste (promis, j’arrête, contradicteurs si patients), je suis aussi chroniqueur mondain. J’avoue que ce n’est pas désagréable. Trois délicieux moments dans cette vie de paillettes, de strass et de débauche. Commençons par un choc – de plaisir, s’entend, lectrice inquiète, tourmentée, apeurée, biche aux abois, soumise, menacée par ma plume turgescente –: Déshabillez mots Nº 2, écrit et interprété par Léonore Chaix et Flor Lurienne, dans une mise en scène de Marina Tomé, à la Comédie de Picardie. Un régal, du grand art, du très haut niveau. Et tout en douceur, en élégance, en humour. Pas un gramme d’afféterie ou d’absconse leçon – qui eussent pu être les deux écueils du genre – dans ce délicieux spectacle. Léonore Chaix et Flor Lurienne, toutes deux comédiennes et auteurs, jouent avec les mots, les convoquent, les détournent. On pense, bien sûr à l’Oulipo, de Queneau, mais aussi aux meilleures pirouettes littéraires de Desnos ou de Picabia. On rit beaucoup; on est ému parfois. C’est, disons-le tout de go, carrément génial. Le premier Déshabillez-Mots, créé au Trois Baudets, avait déjà connu un beau succès et s’était retrouvé dans d’autres théâtres (l’Européen, le Studio des Champs-Élysées…). «Flor Lurienne et Léonre Chaix m’ont fait l’honneur de me demander de les accompagner une fois de plus dans cette nouvelle aventure», explique Marina Tomé, metteur en scène. «Avec elles, le langage n’est plus de livre de grammaire, plein d’exceptions et de cas particuliers, il redevient le lieu du lien aux autres.» Elle a raison, Marina. Et, difficile pour moi de ne pas le dire, qu’est-ce qu’elles sont belles! Deux adorables filles sexy, amusantes et pétillantes. J’étais ravi de discuter avec elles après le spectacle. Deuxième moment fort: le concert de Do The Dirt (do.the.blues.band@gmail.com; 06 80 62 53 89), au Capuccino, le bar le plus rock d’Amiens. Ce duo (Nicolas Moulin, guitare, chant; Guillaume Arbonville) était venu de Paris pour dispenser son blues-boogie très roots. Économie de moyens ne veut pas dire aridité systématique. Bien au contraire. Ils extraient des douze mesures toute leur saveur intrinsèque, leur substantifique moelle. Des compositions inspirées par les plus grands (Jimmy Reed, John Lee Hooker, etc.) mais aussi des reprises (notamment de Muddy Waters). Une puissance évocatrice rare. Le Capuccino était plein à craquer. La bière coulait à flots. (Bruno et son équipe savent recevoir.) Et quand le groupe se retira et que la musique d’ambiance fit son retour, ce fut «Going Up The Country», du divin Canned Heat qui se posa, papillon de plaisir, sur mes tympans de vieux sanglier. Je me souvenais de Tergnier, de mes petites amies passées. Blues, blues toujours. Troisième bon moment: l’exposition de Danielle Borla, à la galerie La Dodanne, à Amiens. Danielle joue avec l’abstraction, mais n’en abuse pas. Elle fait jaillir de ses tableaux quelques silhouettes, quelques grains de réalisme du meilleur effet. Beaucoup de talent.

                                                   Dimanche 4 décembre 2016.

 Des larmes coulent des oreilles de pierre

Isabelle Fruchart et Nicolas Auvray.

Isabelle Fruchart et Nicolas Auvray.

Du théâtre avant toute chose. Du théâtre, il en pleut dans ma vie, ces derniers temps. Et Zabou Breitman, la délicieuse Zabou Breitman, dont je t’avais dit le plus grand bien, il y a peu, dans ma dernière chronique que j’avais illustrée de sa photographie, me suit également. Ce n’est pas que ce fût sa volonté, ni qu’elle s’intéressât à mon ingrate et frêle personne, rassure-toi, lectrice, amour, plaisir, objet de mes jeux délétères. Non, c’est plutôt moi qui la suis. Dès que j’ai vu, l’autre jour, qu’elle avait mis en scène la pièce qui se jouait à la Comédie de Picardie, je me suis précipité dans la douillette salle de la rue des Jacobins. Sur scène, l’adorable et si blonde Isabelle Fruchart qui présentait Journal de ma nouvelle oreille, un spectacle émouvant qu’elle a écrit et qu’elle interprète avec élégance, humour et brio, dans une mise en scène, devine de qui, lectrice perspicace et fessue ? Je te le donne en mille : la brune Zabou Breitman.  En fait, c’est sa propre histoire que raconte, Isabelle. Le parcours d’une renaissance et d’un retour à l’audition. Autobiographie ? Bien sûr. C’est aussi pour cela que ce texte et ce spectacle sonnent admirablement bien et fort. « Pendant 23 ans, confrontée au déni et à divers errements thérapeutiques, Isabelle Fruchart a vécu avec un handicap invisible qu’elle a tenté de surmonter par d’immenses efforts », est-il expliqué dans le dossier de presse réalisé par l’équipe efficace et sympathique– on ne le répètera jamais assez : qu’est-ce qu’on est bien accueilli à la Comédie de Picardie – du lieu. En effet, à 14 ans, Isabelle est frappée de surdité ; 70% d’audition en moins à chaque oreille, ce n’est pas rien ! Grâce au numérique (il faut bien que ça serve à quelque chose de bien, cette saloperie de bestiole, et pas seulement à vous coller des sabliers sur vos logiciels de mise en page, ou de vous éjecter quand vous êtes en train d’écrire votre chronique ! Tiens, vlan, dans la gueule, c’est pour toi au passage, maudit système !), elle peut enfin être appareillée ; elle a presque 40 ans. Elle revit. Elle se met à écrire pour raconter cette renaissance. Zabou tombe sur ce texte ; elle trouve ça superbe. Et décide de le mettre en scène. Voilà l’histoire de cette création palpitante, singulière et très réussie. Autre beau moment théâtral : Les Larmes de pierre, de Jeannine Verdier, interprété par son mari, Claude Verdier, et mis en scène par l’excellent Christophe Freytel. C’était à la gare Saint-Roch, à Amiens, par un soir de brume et de froid humide, dignes de Pierre Mac Orlan. On m’avait demandé de parrainer cette manifestation étonnante. Mon sang de fils et de petit-fils de cheminot, n’a fait qu’un tour. Dès qu’il y a des trains, j’embarque dans l’aventure. Je n’ai pas regretté. Le beau texte, piqueté de poèmes et de proses très touchants, de Jeannine Verdier, évoque la guerre de 14-18, son horreur, sa brutalité. Son imbécillité crasse. Et ces salauds de responsables : les capitalistes. Arrêtons d’enseigner à nos enfants que tout serait parti de Serbie (fichons la paix à nos amis Serbes, les plus francophiles de la terre, les plus antinazis aussi). Tout est parti de ces fumiers de capitalistes, et ces grosses fortunes de la construction, de la finance, que ça arrangeait bien que les peuples se fichent sur la tronche. C’est tout cela que racontait, samedi soir, Claude Verdier, alors que les trains « en direction d’Abbeville » fonçaient dans la brume. On imaginait, en août 14, les imminents petits Poilus amiénois rassemblés en ce lieu pour aller se faire trouer la panse à cause de Krupp et consort. Ce n’est pas Macron qui te le dira, tout ça, lectrice. Il aime trop la société ultralibérale, le play-boy de la politique.

Dimanche 20 novembre 2016.

 

Zabou dans ma tête

Zabou dans ma tête. Elle est bien bonne celle-là. J’aime les titres comme ça: entre Bigard, Trump et Blondin. Enfin, ça ne valait pas celui de la une du Courrier du jeudi 10 novembre: «Mystère président». La classe! On a même eu les félicitations de France Inter. Mon rédacteur en chef, d’un naturel modeste, m’a dit que c’était une œuvre collégiale. Bravo! Fierté de travailler dans ce sacré canard. Oui, ça bouillonnait dans ma tête, l’autre soir, à la Comédie de Picardie dès que Zabou Breitman arriva sur scène. Elle y présentait son spectacle La Compagnie des spectres, d’après le roman éponyme de Lydie Salvayre, qu’elle a mis en scène et adapté. Zabou m’a toujours fait rêver. (J’espère qu’elle lira cette fichue chronique.) Au cinéma, bien sûr, sur les planches, mais aussi à la radio. Sa série À votre écoute, coûte que coûte, sur les ondes de France Inter, en compagnie du facétieux Laurent Lafitte, était un régal; ça nous manque. Il faudrait remettre ça, Zabou. Et puis, que puis-je dire d’autre: q

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

Zabou Breitman à la Comédie de Picardie.

uelle jolie brune! Elle me trouble tant que quand j’ai tenté d’aller lui poser quelques questions, au bar de la Comédie de Picardie, je me suis emberlificoté dans mon pourpoint de marquis, et, au final, ne suis parvenu qu’à capter la délicieuse photographie que je te soumets aujourd’hui, chère lectrice adulée, soumise, trumpetisée. Elle m’a donc répondu brièvement, puis s’est dirigée vers le comptoir où l’attendait Claude Gewerc, ancien président de la région Picardie (quand celle-ci ne s’appelait pas encore Hauts-de-France), et René Anger, ex-cadre de la même Région, guidée qu’elle était par l’ami Nicolas Auvray, directeur du lieu. Le spectacle en lui-même (c’est vrai, je patote, je digresse, je commente, je confie mon inclination pour les charmes – indéniables – de Zabou; en un mot: je chronique) était une totale réussite. La collaboration en France pendant la deuxième guerre mondiale y est épinglée. On rit quand la mère de la narratrice évoque le maréchal Putain, Darnand, et que Zabou danse avec un mannequin de Pétain en nain, qu’elle lui caresse le front, qu’elle lui suçote les doigts. Cela est bigrement bien vu. À titre personnel, je regrette que nos bons amis d’Outre-Rhin soient un peu oubliés. (On eût pu surnommer les hordes teutonnes les Deux car ils étaient deux fois plus barbares que les Huns. Ouaf! Ouaf!) Ce sont quand même eux qui sont venus nous dire bonjour trois fois en peu de temps. Sans leur caractère emporté (euphémisme!), il n’y aurait pas eu de collaboration française, ni Vel d’Hiv. Ni des millions de morts à travers le monde. C’est dit. Sans transition (bien que…): vu deux autres oeuvres magnifiques: au cinéma Gaumont, Ma vie de Courgette, de Claude Barras, d’après le très beau livre de l’ami Gilles Paris. Vu au même endroit: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach, une charge contre cette saloperie de système capitaliste dont plus personne ne veut: voir l’élection de Trump aux États-Unis. Ceci dit, si Sanders, mec de la vraie gauche, avait été candidat à la place de la très establishment Hillary (l’équivalent de nos socio démocrates de la fausse gauche), on n’en serait pas là. Remplace les USA par la France, Trump par Marine, et Sanders par Méluche-PC, tu sais ce qu’il te reste à faire, lectrice, mon amour.

                                                      Dimanche 13 novembre 2016.

 

 Tanche lilas et vieux gaucho rouge vif

 

Un peu de poésie dans ce monde de brutes. Connais-tu, lectrice fessue, admirable, convoitée, suçotée, possédée, soumise, le conte de la tanche lilas ? Non ? Normal. Je vais l’inventer sous tes yeux ébahis. Chaque année, je me dis cela : mais où est donc passé mon mois de mai ? Mai, en soi, n’est rien d’autre qu’un mois. Pour moi, il représente beaucoup. Mai est le mois des tanches, entends, lectrice fessue et soumise, que c’est le mois où l’on capture le plus de tanches, le moment où les grosses brunes lippues se mettent à mordre. Chaque matin, j’en rêve : me lever tôt, retourner mon compost pour y attraper d’adorables vers de terre frétillants, nerveux, rouges vifs, fourbir mes cannes et mes lignes, et foncer vers l’étang du comité d’entreprise du Courrier picard, à Longpré-lès-Amiens afin d’y réaliser la partie de pêche de mes rêves. Mais à chaque fois, ça bute : il me faut aller bosser, ou il fait un temps de cochon. D’où la déception, pire la lassitude, qui m’habite, lectrice. Car cela me conduit à passer à côté de la capture de la tanche lilas. Oui, tu as bien lu, lectrice, la tanche couleur de lilas, rose foncé ou mauve pâle. On en trouve qu’une par étang, et cette couleur ne dure qu’une journée. Il faut donc aller vite. Comment le phénomène se produit-il ? Très simple. Lorsque fleurit le lilas le plus proche de l’étang visité, la tanche qui se trouve le plus près de l’arbuste fleuri et parfumé se drape de cette couleur irrésistible. Faut-il préciser, lectrice, que ce ne sera pas encore cette année que j’attraperai la tanche lilas ? C’est affreux. Après des propos poétiques, place à la dure réalité. Et ma colère par la même occasion contre le triumvirat de la fausse gauche : Hollande (« Mon ennemi, c’est la finance ! », tu parles ; c’est à se tordre de rire), Valls et Macron, créateurs de la loi El Khomri. J’ai l’impression d’être un cas : plus je vieillis, plus je m’engauchise. Le capitalisme me dégoûte. La société de consommation de révulse. Le monde de l’entreprise m’inspire la plus grande méfiance. Je rêve de régulation, de multinationales matées par un état qui ne leur ferait pas de cadeau. J’ai envie de reconstruire le mur de Berlin, de réécouter radio Tirana en ondes courtes comme je le faisais, adolescent, chez mes parents sur le vieux poste que m’avait donné mon copain de Tergnier, Biquet, fils d’un résistant communiste. A ce propos, je suis allé voir un spectacle et un film qui m’ont ravi : le premier Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, dans une mise en scène de Claudia Stavisky, à la Comédie de Picardie ; une charge contre le pouvoir de l’argent. Le second, au ciné Saint-Leu : le film Dalton Trumbo, de Jay Roach, qui raconte la persécution des artistes communistes (ou soupçonnés de l’être) pendant la guerre froide, à Hollywood. Va le voir, lectrice : en sortant du cinéma, tu courras prendre ta carte. Pas celle d’abonnement ciné, mais celle du PC. Retour à la poésie avec la lecture proposée par Vincent Guillier et Sam Savreux, autour des livres de l’éditeur Voix de garage, et du poète et peintre Jean Colin d’Amiens. Au cours de cette séance, le très jeune auteur-compositeur-guitariste Ulysse Manhès égrena quelques-uns de ses jolies chansons françaises, très classiques, très pures, dont « Jamais blanc ». Très agréable.

                                          Dimanche 5 juin 2016

 On ne se quitte jamais tout à fait

       Certaines semaines sont légères comme du tulle, peu encombrées; d’autres sont chargées comme la langue d’un hépatique. Ce fut le cas de ces deux dernières. Faut-il s’en réjouir ? Avec l’âge, courir me fatigue. J’ai envie de prendre mon temps alors qu’il faudrait, au contraire, se presser, tout voir, tout entendre, tout aimer, tout manger, tout boire car ce fichu temps se raccourcit. Je suis vraiment un drôle d’animal, lectrice. J’ai donc couru à la Comédie de Picardie où m’attendait Lys, enturbannée comme une Indienne blonde aux yeux azurins. Les poètes Sam Savreux et Vincent Guillier, procédaient à des lectures de poèmes, dont un long texte inédit de Pierre Garnier (il sera édité aux éditions des Voix de Garages, fondées par Vincent Guillier). Des œuvres graphiques de Dominique Scaglia étaient exposées. Quelques jours plus tard, je suis allé, de nouveau, à la Comédie de Picardie pour la présentation de la saison 2015-2016 par Nicolas Auvray, Pascal Fauve et Jean-Jacques Thomas. De très beaux spectacles en perspectives qui donnent envie : Née sous Giscard, de et avec Camille Chamoux (en miss avec sublime maillot de bain bleu ciel, Le Chat, de Georges Simenon (avec Myriam Boyer et Jean Beguigui), Le Roi Lear, de Shakespeare (avec Michel Aumont), Les affaires sont les affaires, d’Octave Mirbeau, etc. J’étais heureux, au cocktail, de retrouver mon vieux copain Jean-Jacques Thomas que j’ai connu, au début des années quatre-vingt ; nous étions tous deux journalistes à L’Aisne Nouvelle où nous étions parvenus à déclencher une grève pour soutenir notre rédacteur en chef d’alors : Guy Volmerange. Souvenirs, souvenirs, tandis que Nicolas Auvray et René Anger souriaient en nous entendant parler comme deux anciens combattants. Sinon, suis beaucoup allé au cinéma. Au Gaumont, j’ai adoré La  Vallée de l’amour, de Guillaume Nicloux. Isabelle Huppert et Gérard Depardieu sont vraiment deux comédiens exceptionnels ; le film repose sur eux. Entre leurs vraies vies, leurs regrets, leurs remords, et la fiction. Au cinéma Orson-Welles, j’ai découvert Contes italiens, de Paolo et Vittorio Taviani. Nous sommes à Florence, au XIVe siècle, en pleine épidémie de peste. (N.A.M.L.A. : «Il embrasse un pestiféré et attrape la lèpre » ; non, on ne va pas recommencer.) De très jeunes personnes, belles comme des aubes nouvelles, se réfugient à la campagne pour ne se raconter que des histoires d’amour. La fiction comme remède aux inquiétudes ? Magnifiquement filmé. Au Ciné Saint-L

Boris, du Ciné Saint-Leu, dans le RER; on vient de se retrouver parmi la foule sur le quai du RER, après que nous fûmes quittés, cinq minutes plus tôt, sur le quai de la Gare du Nord. Il ne nous restait plus qu'à prolonger nos conversations cinéphiles et littéraires jusqu'à la station Châtelet.

Boris, du Ciné Saint-Leu, dans le RER; on vient de se retrouver parmi la foule sur le quai du RER, après que nous fûmes quittés, cinq minutes plus tôt, sur le quai de la Gare du Nord. Il ne nous restait plus qu’à prolonger nos conversations cinéphiles et littéraires jusqu’à la station Châtelet.

eu, j’ai été ému par Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, présente dans la salle. En Turquie, cinq sœurs que des traditions féodales veulent soumettre, tentent de se révolter. Le matin-même, j’avais fait le trajet dans le train de Paris en compagnie de Boris, du Ciné Saint-leu ; il m’avait chaudement recommandé l’œuvre. Il avait raison. Nous nous sommes dit au revoir sur le quai. Et, cinq minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés dans la foule sur le quai du RER. Hasard inouï, une fois de plus. Nous avons pu reprendre nos discussions cinéphiles et littéraires…

                                                           Dimanche 28 juin 2015

 

 L’éclat de rire de Gilles Demailly

        Un matin de printemps presque pluvieux. Beau ciel d’étain qui va aussi bien à la capitale picarde que de longues boucles d’oreilles à la délicieuse Marisa Berenson photographiée par le studio Harcourt. (N.A.M.L.A. : j’ai de ces images, parfois !) Je suis d’une humeur de belle humeur. Rien ne m’atteint. Je me gare rue Henri-Barbusse afin d’éviter la rue Léon-Blum (rancunier, je ne me gare jamais dans les rues Léon-Blum depuis que celui-ci a refusé de donner un coup de main aux Républicains espagnols en 1936 pour tenter d’éradiquer Franco). Je mets une pièce de 20 centimes d’euros dans l’horodateur qui me l’avale illico sans me délivrer de ticket. Sale bête ! Voilà qu’arrive sur le même trottoir Gilles Demailly, ex-maïeur de la bonne ville d’Amiens. « Ca ne serait pas passé comme ça sous la gauche ! », je lui lance. (Je plaisante, chers Brigitte Fouré et

Pascal Samson et Mégan Laurent lors de l'exposition le Café", chez Pierre, à Amiens, dans la Somme, en Picardie, en France, sur Terre.

Pascal Samson et Mégan Laurent lors de l’exposition le Café », chez Pierre, à Amiens, dans la Somme, en Picardie, en France, sur Terre.

Alain Gest !) Et Gilles d’éclater de rire. Ce n’est pas tous les jours qu’un hussard rouge marxiste fasse se bidonner un communiste devenu social-démocrate. Lorsque je ne fais pas le bouffon dans les rues d’Amiens, je vais au théâtre. Vu  le sublime Bigre, à la Comédie de Picardie, co-écrit et interprété par Pierre Guillois, Agathe L’Huillier et Olivier Martin-Salvan. Tissée d’un burlesque savoureux, cette pièce présente la cohabitation de trois solitudes. On est chez Chaplin, chez Picabia, chez Jodorowsky. Vu également une succulente version de L’Avare, de Molière, proposée par Jean-Louis Martinelli avec notamment un Jacques Weber impeccable de justesse dans un Harpagon poignant. Tout Molière est là : la violence contenue de la société et l’immense éclat de rire. Du très grand théâtre servi par des comédiens de haut vol. Au cinéma Orson-Welles, de la maison de la culture d’Amiens, Lys et moi avons été fascinés et happés par La Sapienza, un film d’Eugène Green. Il en est du cinéma comme de tous les arts : le style – contrairement au ton – ça passe ou ça casse. Trop appuyé et au simple service de la forme, c’est une agaçante catastrophe. Tout le contraire de ce que proposent le génial Green et La Sapienza. Une lenteur qui jamais ne pause (ni ne pose), toujours au service du fond ; des images d’une beauté inquiétante. Des personnages qui parlent un français impeccable, respectent les liaisons et lâchent, sans crier gare, un mot trivial ou moderne. Ce film placé sous la mystérieuse tutelle de l’architecte Francesco Borromini est un miracle de beauté et de profondeur. Superbe. Je suis allé également au Café, chez l’ami Pierre, pour y découvrir la belle exposition de la photographe Mégan Laurent, organisée avec la complicité de l’excellent magazine culturel Bon Temps, du tout aussi excellent Pascal Sanson. Vingt-cinq photos : autoportraits et danse notamment au programme. A voir jusqu’au 16 avril.

                                                       Dimanche 12 avril 2015.

 

 Fagots de mars

   Pluie, beau temps, pluie. C’est mars. J’aime. Suis en vacances. Quand le soleil est là, je fais du bois. Tu te souviens, lectrice (N.A.M.L.A : j’avais divulgué, dans une précédente chronique, une information essentielle : j’ai abattu ( ?)-élagué très courtement ( ?) dans mon jardin le grand benêt de saule qui me faisait de l’ombre. (Le marquis, très bel homme, 1,75 mètre, 72 kilos) ne supporte qu’on soit plus grand que lui.) Alors, j’ai pris une décision ferme : en finir avec la concurrence déloyale et végétale. Résultat : j’ai de quoi me chauffer pour les dix hivers à venir. Le souci, c’est qu’il faut couper. Je fais donc des fagots à n’en plus finir. De beaux petits fagots que je lie avec les fils de raphia que j’utilise habituellement pour les pieds de tomate. Tu me diras, lectrice adulée, que j’eusse pu laisser ce travail ingrat à quelques-uns de mes laquais ou subordonnés. Que nenni ! Le marquis a su rester humble et courageux. Donc, je fagote. Ca me fait un bien fou. Le

Christophe Truquin, guitariste, comédien, vidéaste, ici en train de filmer le spectacle de Vincent Gougeat, à Savignies, dans l'Oise.

Christophe Truquin, guitariste, comédien, vidéaste, ici en train de filmer le spectacle de Vincent Gougeat, à Savignies, dans l’Oise.

grand air me va aussi bien au teint que le rosé de Provence à la mine du regretté Lawrence Durrel. Quand, je ne fagote pas, je me rends à Savignies, charmant petit village de l’Oise, près de Beauvais, à l’invitation de  l’ami Jean-François Bedet qui y organisait un salon du livre. Sur place, j’ai eu le plaisir de retrouver le conteur Vincent Gougeat et son acolyte, le musicien-vidéaste-comédien Christophe Truquin. J’ai beaucoup aimé leur spectacle tissé d’humour et de bons mots. Et ils aiment tous deux la vraie littérature, ce qui ne gâche rien. Suis également allé au cinéma pour y voir deux films très émouvants et très réussis : Imitation Game (de Morten Tyldum), au Ciné Saint-Leu, et Still Alice (de Richard Glatzer et Wash Westmoreland avec Julianne Moore), au Gaumont. Le premier raconte la vie d’Alan Turing, mathématicien et cryptologue. Le gouvernement britannique le chargea de briser le secret de la machine de guerre de cryptage allemand Enigma. Il y parvint et, par son action, changea le cours de l’histoire. Par ailleurs, Alan Turing, homosexuel, fut victime du puritanisme borné de la société de l’époque ; il fut condamné à la castration chimique et mit fin à ses jours. Magnifiquement interprété, écrit de manière subtile et efficace, Imitation Game est un très grand film. Still Alice, lui, est une fiction qui évoque le parcours d’Alice Howland, professeur de linguistique renommé, mère de trois grands enfants. Elle commence à oublier ses mots ; on lui diagnostique la maladie d’Alzheimer… Là encore, les comédiens sont éblouissants de justesse. Julianne Moore y est délicieuse et bouleversante. Très réussi également Bouvart et Péchuchet, d’après Gustave Flaubert, dans une excellente mise en scène de Vincent Colin, vu à la Comédie de Picardie. Une pièce servie par deux acteurs de haut niveau : Roch-Antoine Albaladéjo et Philippe Blancher. J’ai adoré.

                                                       Dimanche 29 mars 2015

Poètes, malgré la souffrance

                                

Jacques Béal est l'auteur de la très belle anthologie "Les Poètes de la Grande Guerre", parue aux éditions du Cherche-Midi.

Jacques Béal est l’auteur de la très belle anthologie « Les Poètes de la Grande Guerre », parue aux éditions du Cherche-Midi.

    En 1992, Jacques Béal publiait son anthologie –la seule et unique– des Poètes de la Grande Guerre (éditions Cherche Midi. Il y a vingt ans, Nicolas Auvray arrive comme administrateur de la Comédie de Picardie à Amiens. Et pour son anniversaire, Jacques lui offre son ouvrage, qui venait de sortir. Il y a trois ans, Auvray recontacte l’écrivain-journaliste amiénois: «Jacques, j’ai toujours ton livre. Et je prépare quelque chose autour de cette thématique.» C’est comme ça que tout a commencé, pour se conclure par ce spectacle Où est tombé ma jeunesse, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tcheky Karyo en récitant…

Pouvez-vous nous présenter ce spectacle »

C’est moi qui ai eu l’idée du titre. Mais c’est en fait un titre d’Apollinaire. Pour moi, c’est lui le poète le plus important lié à la Première Guerre mondiale. Il y a bien sûr Blaise Cendrars que j’aime également beaucoup, mais pour la poésie pure, c’est Apollinaire. Je trouve que l’associer au termes «jeunesse», «tombée», ça pouvait être un bon titre. Ensuite on a cherché l’acteur qui pourrait porter ces poèmes sur scène. Plusieurs noms ont été évoqués et c’est Tchéky Karyo qui a été retenu.

Ce spectacle n’est pas une simple lecture.

Non, car Tchéky Karyo a appris les textes par cœur. Ce qui m’a fait plaisir, c’est qu’il m’a dit qu’il avait vraiment envie de s’investir dans ce projet. Pour lui, ce n’est pas un spectacle comme ça, en passant. Là, il récite, il ne lit pas. Il va jouer comme un acteur. C’est très différent. Il s’agit donc d’un spectacle musical. C’est une co-production franco-britannique entre la Région Picardie et les régions limitrophes en Angleterre. On a donc choisi des poésies françaises, et la musique qui entrecoupera les récits, sera constituée d’airs de l’époque interprétés en direct par des jeunes musiciens (dont un ténor plein d’avenir: Edmund Hastings). C’est Jean-Luc Revol, qui a obtenu un Molière il y a quelques années et qui est spécialiste du spectacle musical, qui fait la mise en scène. C’est lui a trouvé les chanteurs et les musiciens (avec la complicité de l’Orchestre de Picardie) et qui a trouvé une université très cotée en Angleterre pour réaliser la scénographie et les décors. Pour les textes, j’ai choisi les poèmes pour expliquer la guerre. La poésie est l’art de la concision, de l’émotion. La plupart des poèmes ont été écrits dans les tranchées. C’est beau d’associer la musique, la poésie, la littérature pour se souvenir de tous ceux qui ont écrit.

Comment avez-vous effectué la sélection des poèmes pour le spectacle?

Il y a un parti-pris du metteur en scène; parti-pris auquel j’ai souscris. Dans mon anthologie figurent des poèmes «va-t-en-guerre», comme un de Paul Claudel – grand poète mais qui était dans le confort de l’institution, à Paris. C’était un poète national. Il disait, «les p’tits gars allez-y! Allez-y!». Jean-Luc Revol n’a pas retenu les poètes qui, sur leur prestige, incitaient au patriotisme. Il a plutôt retenu les réfractaires, les gens dans la souffrance. Il y figure aussi un très beau poème de Blaise Cendrars sur Paris: au Jardin du Luxembourg, de jeunes enfants jouent à la guerre et, déjà, des invalides arrivent dans la ville en fête. En revanche, j’ai insisté pour que soit retenu un poème d’Apollinaire. J’ai rédigé une introduction assez sensible sur ce doux nom du Chemin des Dames mais qui, au cours de la guerre, deviendra une horreur. Dans cette introduction, j’ai mis mes tripes par rapport à ce que je ressentais.

Propos recueillis par

PHILIPPE LACOCHE