Jean Rouaud ne sera pas le parrain de mon Canon

     

La délicieuse Marina Tomé pris à l’aide de mon téléphone portable Samsung, à la Comédie de Picardie, à Amiens.

J’étais pourtant tout heureux d’utiliser pour la première fois mon nouvel appareil photographique de dotation, un Canon Power Shot SX20 numéro 9033104150, muni d’un chargeur, d’une carte SD512 KO et d’un cordon USB. Cela faisait plusieurs semaines que je l’attendais, contraint que j’étais de réaliser mes photographies à l’aide de mon téléphone portable. Je plaçais donc le nouveau venu dans un sac en toile bleu nuit, couleur des yeux d’Isabelle Adjani, don promotionnel de l’éditeur de mon dernier roman, les éditions L’Archipel, et partait, tout guilleret, vers la Maison de la culture afin d’assister à la rencontre-discussion avec un écrivain que j’apprécie : Jean Rouaud (Prix Goncourt 1990 pour son très beau Les Champs d’honneur.) A Amiens, il venait évoquer son dernier livre Tout paradis n’est pas perdu (Grasset), recueil de ses chroniques parues dans L’Humanité, mon, journal préféré, en bon marxiste ternois que je suis. Il faisait doux; l’air était tiède comme une figue à l’ombre d’un vieux mur de pierres à Coimbra. Je me disais que c’était un belle façon de baptiser mon arme de service (l’appareil photographique est un peu le FAMAS du reporter, et, contrairement au Service militaire, on ne nous demande même pas de savoir le démonter) en photographiant un écrivain de cette qualité. Je m’avance donc devant le premier rang de spectateurs. Je tente de me faire tout petit. Je shoote quatre fois exactement l’écrivain. Deux fois sans flash; deux fois avec mon flash minuscule. Soudain, l’orateur s’arrête de parler, me fixe, et annonce, péremptoire, qu’il lui est impossible de parler dans ces conditions. En gros, ma présence le gave, l’agace, le paralyse. C’est gênant quand on est conférencier. On se doute bien qu’un pauvre type de mon acabit va venir prendre quelques photographies pour le journal local. Ou alors, on précise aux organisateurs : interdit aux journalistes, pas de photographies. Je me relève, mécontent, lui fait remarquer devant l’assistance médusée qu’il sera bien content d’avoir quelques lignes dans le journal. Se souvenant que, sous peu, à la Maison de la culture, était programmée une lecture autour des Liaisons dangereuses de Laclos (grand défenseur de la liberté d’expression), je lui lance que j’apprécie Choderlos. Et m’assieds. Une dame me dit que je suis grossier. Son portable, qu’elle n’a pas éteint, se met à sonner alors de l’écrivain a repris sa conférence. A la fin, je lui fais remarquer que ce détail-là est également grossier. Elle m’invective. Quel triste baptême pour mon pauvre petit Canon Power Shot. Rassure-toi, lectrice : je continue à penser que Jean Rouaud est un très grand écrivain. Tout comme Marina Tomé, que je suis allé voir (et photographier avec mon téléphone portable) interpréter son propre spectacle, La Lune en plein jour à la Comédie de Picardie, est une grande comédienne. Un spectacle de qualité axé autour de la question de l’identité qui, dit-elle, l’obsède. Elle a posé, douce, agréable. Quelle belle marraine elle eût pu être pour mon nouvel appareil photographique!

Dimanche 2 avril 2017.

 

 

Avec « La femme rompue », Josiane Balasko joue son premier rôle tragique au théâtre

 

Elle interprétera cette pièce, issue d’un texte de Simone de Beauvoir, mis en scène par Hélène Fillières, le mardi 7  février, à 20h30, à l’espace Jean-Legendre, à Compiègne (Rens. 03 44 92 76 76) et  les 1er, 2, 3 et 4 mars, à la Comédie de Picardie, à Amiens (Rens. 03 22 22 20 20)

Josiane Balasko : « Elle ne me ressemble pas du tout. »

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Comment est né ce spectacle ? Qui en a eu l’idée ? Hélène Fillières ou vous ?

C’est Hélène Fillières, que je ne connaissais pas auparavant (je connaissais l’actrice mais je ne l’avais jamais rencontrée) ; elle m’a contactée pour me proposer ce projet. Elle avait lu ce texte ; elle avait pensé immédiatement à moi. Ca m’a tout de suite intéressée car c’est un beau personnage, et il y a plein de choses à jouer.

Est-ce qu’on peut dire, sans se tromper, qu’il s’agit de votre premier rôle tragique au théâtre ?

Oui, c’est ça qui m’intéressait aussi : travailler dans un registre que je n’avais jamais pratiqué.

Pourquoi avoir souhaité travailler dans un nouveau registre ?

Pour m’amuser, mais surtout pour mon travail. Il est toujours intéressant de naviguer et d’explorer d’autres terrains. Au cinéma, j’avais déjà joué des rôles plus graves, mais jamais au théâtre. Je trouve que ce rôle-là est fort ; les dialogues sont crus, le texte est violent. Les gens sont surpris, et pensent même qu’on l’a adapté. Non. On n’a pas changé un mot de ce qu’elle dit ; on a raccourci le monologue pour ça tienne en une heure et quart. Mais c’est tout. Les gens rient par moments, car il y a des choses drôles dans la manière dont elle s’exprime. Elle s’exprime très crûment ; elle est parfois d’une très grande mauvaise foi. Il y a beaucoup de choses violentes et cruelles, mais il y a aussi, de temps en temps, des choses violentes de la part de Beauvoir.

Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce texte ?

C’est le texte lui-même car il est très moderne ; ce n’est pas un texte intellectuel, intellectuel chiant ; on peut le recevoir sans avoir lu Simone de Beauvoir. Moi, je n’avais pas lu Beauvoir. Je suis en train de la lire, et je suis très fière de faire revivre ce texte d’un écrivain qui a été si important pour la cause des femmes. Voilà.

Dans une interview, vous avez confié que la première fois que vous avez lu le texte, vous auriez dit : « Cette femme est un monstre ! » En quoi est-elle un monstre ?

Oui, j’ai pensé que c’était un monstre ordinaire. Et j’ai travaillé le personnage, et au final, je ne la joue pas comme un monstre. Je la défends.

Vous avez donc de l’empathie pour votre personnage.

Oui, c’est ça. C’est quelqu’un qui souffre, qui est seul. Qui effectivement, n’est pas une sainte, qui est bourrée de contradictions, de défauts, et qui est dans le déni. Mais c’est quelqu’un qui a été façonné par son entourage, par son éducation. Elle est la somme de l’éducation qu’elle a reçue.

Son parcours est très singulier et dramatique. Elle vit seule ; elle a perdu sa fille qui s’est suicidée.

Oui… et elle va passer cette soirée de réveillon au cours de laquelle elle est seule comme un chien, à se justifier, à crier sa rébellion. Elle peut dire tout ce qu’elle veut parce qu’elle est seule.

Cette femme vous ressemble-t-elle ou pas du tout ?

Non, elle ne me ressemble pas du tout ; je ne suis pas dans le déni en permanence comme cette femme. En revanche, j’ai voulu faire passer l’énergie, et ce franc-parler – même si parfois elle est dans la contradiction – avec lequel elle va balancer ce qu’elle ressent sur le moment. Ca peut être choquant, violent. C’est une femme qui a de l’énergie ; les spectateurs me disent à la fin du spectacle : « Vous devez être crevée et effrayée par le personnage ! ». Pas du tout… C’est une battante même si elle perd, même si elle se remémore. Elle continue à lutter. C’est une vraie battante.

C’est aussi et surtout une femme qui souffre.

Oui, bien sûr. Mais elle tient ; elle se tient ; elle résiste à ses souffrances.

Vous avez continué à lire Beauvoir, depuis ?

Oui ; j’ai lu les trois nouvelles ; j’ai lu sa correspondance avec Nelson Algren, son amant transatlantique. C’est magnifique ; c’est très très documenté. C’est très intéressant de connaître son parcours, de savoir comment elle réagissait. C’était la première fois qu’elle rencontrait quelqu’un qui l’épanouissait autant physiquement ; ce n’était pas le cas avec Sartre.

Vous considérez-vous comme féministe ? Dans certains de vos rôles, au cinéma notamment, vous défendez la condition féminine.

Oui, c’est vrai. Dans les années soixante-dix, les féministes c’était : « On coupe les couilles aux mecs. » Je pense que dans ce que j’écris, que ce soit Gazon maudit, ou Cliente. Dans Gazon maudit, c’était la première qu’on mettait en scène, dans une comédie populaire, un personnage de lesbienne qui était sympathique. Dans ce sens-là, je faisais une démarche pour les femmes.

Dans Cliente, en 2008, vous dressiez le portrait d’une femme qui payait les hommes pour assouvir ses besoins.

A l’époque, ça faisait scandale. Ca s’est monté finalement. Et maintenant, des cougars, c’est devenu courant…

Vous avez éprouvé beaucoup de difficultés pour trouver un producteur pour votre film Cliente. Pourquoi ?

C’était un scénario qui s’est ensuite transformé en livre. J’avais une histoire ; j’étais certaine qu’elle était bonne car les raisons qu’on me donnait pour la rejeter n’étaient pas des raisons artistiques, mais des raisons morales et des raisons de censure. Donc, j’ai fait ce livre qui a très bien marché ; on en a vendu 100 000 exemplaires, ce qui m’a permis de monter le film.

C’était le producteur qui était à ce point frileux ?

Oui, le producteur, le distributeur… J’étais étonnée. Et je me suis dit qu’il fallait continuer le combat : « L’histoire existe ; je vais en faire quelque chose. »

Sur scène, La femme rompue, se présente comment ?

C’est une femme qui est assise sur un divan. Elle s’installe sur ce divan ; elle ne va plus en sortir. Ca devient le divan de douleur.

C’est aussi un peu un divan de psychanalyste.

Oui, aussi. Elle fait sa propre psychanalyse. Le spectateur a envie qu’elle quitte ce divan ; mais, non, elle y retourne tout le temps. Ca, c’est une très bonne idée d’Hélène qui a fait une mise en scène très intelligente. C’est, au fond, une femme prisonnière de son divan et de ses pensées. De ses cauchemars.

Quels sont vos projets tant au cinéma qu’au théâtre ?

Au cinéma, je vais tourner dans un film totalement différent (c’est ce que j’aime dans ce métier : on passe d’un film à un autre !) ; un film de Fabien Onteniente qui se nomme 100% bio. C’est un film très drôle où j’aurai Christian Clavier comme partenaire. C’est une comédie. Ensuite, je vais enchaîner avec un film d’Eric Besnard avec qui j’avais tourné Mes héros. Ces deux films devraient sortir en 2018. Et je reprends la pièce dans un théâtre que je ne nommerai pas car ce n’est pas encore signé. Car nous avons peu joué cette pièce à Paris et j’ai envie de jouer cette pièce dans la capitale.

Est-il exact que vous avez vécu dans l’Oise, donc en Picardie ?

Oui, c’est exact ; j’ai vécu à Neuilly-en-Thelle. Quand j’étais adolescente, ma mère et ma grand-mère avaient une petite auberge à Neuilly-en-Thelle. J’ai passé sept ou huit ans là-bas. Sinon, je suis déjà allé à Amiens mais je n’y ai jamais joué. Je connais la cathédrale d’Amiens.

Propos recueillis par

                                            Philippe LACOCHE

 

 

Les corps de mes petites amoureuses des seventies

Commençons par les choses sérieuses. Je me suis rendu, en compagnie de Lys, à la projection de la vidéo Il n’y a pas de rapport, hommage à Jacques Lacan, de François Rouan, dans la salle du cinéma Orson-Welles, à la Maison de la culture d’Amiens. L’événement était suivi d’une discussion proposée par des psychanalystes membres de l’Ecole de la Cause Freudienne, Patricia Wartelle, Jean-Philippe Parchliniak et Philippe Béra. Le public était invité à rencontrer François Rouan après son exposition Les Trotteuses. Il s’agissait de saisir « une part de ce qui amena le psychanalyste Jacques François Rouan. On voit deux jolies filles nues dans la vidéo.Lacan vers l’œuvre de François Rouan », expliquent les organisateurs qui précisent que « cette rencontre fut importante, voire déterminante pour l’artiste. » J’aime mes amis éditeurs Mireille et Philippe Béra et leur amie Patricia Wartelle. Mais j’avoue humblement que je ne sais quoi penser de Jacques Lacan. L’inconscient est fascinant, comme l’art, comme la littérature, comme l’amour, comme le rêve. Je ne comprends pas tout de la psychanalyse. Les écrits de Freud m’ont fasciné quand j’étais lycéen au lycée Henri-Martin, au cœur des seventies. Je me laissais guider par Jean Poupart, professeur de philosophie. Ses mots résonnaient dans ma grosse tête de Ternois, surtout quand nous nous étions enfilé quatre ou cinq bières chez Odette, café des Halles, avant le cours. C’était doux, chaud, comme les mots de Desnos et de Tzara, que l’enseignant, élève de Gaston Bachelard, vénérait également. J’ai regardé la vidéo de François avec ce même étonnement, cette naïveté infantile qui génère une exquise douceur. J’avoue que les corps des deux jeunes filles du film me fascinaient. Ils me rappelaient les rondeurs duveteuses de mes petites amoureuses saint-quentinoises des années 1970, lascives, libres, délurées, entreprenantes. Je connaissais déjà Freud, Marx, mais pas Lacan. Ni Rouan, ni mes amis les Béra. C’était il y a longtemps, si longtemps que ça me fatigue rien qu’à y penser. C’est peut-être ça, la psychanalyse : se laisser aller, se laisser submerger par ses rêves, ses fantasmes (ses phantasmes, comme on l’écrivait au temps des seventies), ne plus sentir le poids du temps qui passe. Oublier la loi El Khomri. Et ne penser qu’aux petites amoureuses de ses 17 ans. Serais-je un freudo-marxiste ? Vu : deux pièces de théâtre fascinantes. Petits crimes conjugaux, d’Eric-Emmanuel Schmitt, dans une mise en scène de Marianne Epin, à la Comédie de Picardie. Schmitt a du talent. Il écrit bien, concis, rapide comme la montée d’une ivresse au Picon-bière. Sens aigu du dialogue, des personnages bien campés. On dirait du Félicien Marceau. Le thème est grave : la vie à deux, le couple qui dure. Lacan a déjà dû parler de tout ça ; je ne sais pas. L’autre pièce : Monsieur de Pourceaugnac, de Molière, musique de Lully, dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger, à la Maison de la culture. Un vrai régal. Le mariage (encore !), l’argent (cette plaie, quand on en manque !), la maladie… autant de thèmes chers à Molière. La mise en scène dispense un rythme insensé, une vitesse vertigineuse. Et les Musiciens des Arts Florissants servent Lully à la perfection. Un vrai bonheur !

                                                                Dimanche 10 avril 2016

Des câlins dans un monde de brutes

 

Les participants de la Journée du câlin, à Amiens, place Gambetta.

Les participants de la Journée du câlin, à Amiens, place Gambetta.

Il y a une dizaine de jours, alors que je me baladais place Gambetta, à Amiens, je tombe sur elle, pile sur elle. Une ancienne petite amie ? Une boucle d’oreille de Christiane Taubira ? La pupille de verre de Jean-Marie Le Pen ? Une Doc Martens de Manuel Valls ? Mais, non, que va tu t’imaginer là, lectrice ma fée à l’imagination fertile ? Je tombe pile sur la petite assemblée qui animait, avec force démonstrations et travaux pratiques, la Journée internationale des câlins. J’observe les pancartes qu’ils brandissent, reviens sur mes pas. Les interpelle, les questionne. Câlin, câlin… il y a plusieurs façons d’interpréter ce joli mot. Je comprends vite qu’il s’agit de la version soft. Je repère une jolie petite brunette, m’avance, lui souris. Elle me tombe dans les bras sans que j’aie eu à ouvrir la bouche. On se serre l’un contre l’autre une bonne trentaine de secondes. Une éternité de douceur dans ce monde de brutes, de fausse Gauche et de capitalisme indéfendable. Pour ne pas être en reste et pour ne point passer pour un vieux faune profiteur, je propose à un grand garçon de faire un câlin. Il s’exécute. Ce n’est pas tout à fait la même chose qu’avec la brunette, mais c’était bien quand même. Des câlins, ils s’en faisaient peu, eux, Levina (Emeline Bayart) et Yona (Olivier Cruveiller), comédiens de la magnifique pièce Une laborieuse entreprise de Hanokh Levin, dans une mise en scène de Jean-Romain Vesperini, vue à la Comédie de Picardie. Magnifique pièce ? C’est peu de le dire. C’est surtout une pièce foutraque, déjantée, burlesque, absurde, puissante car à la fois drôle et désespérée. Et portée par un rythme et des comédiens époustouflants. L’histoire ? Celle d’un couple (Yona et Leviva) qui ne cessent de se disputer, s’interrogent sur leur union et leur parcours. Yona veut quitter Levina. Il n’y parvient pas. Arrive soudain leur voisin mystérieux, Gounkel (campé par Jean-Philippe Salério) qui fera tout pour faire exploser le dit couple, déjà mal en point. Il n’y parviendra pas. Bien au contraire… L’œuvre de Hanokh Levin, dramaturge et metteur en scène israélien, né dans la banlieue de Tel-Aviv en 1943, et mort à 55 ans, mérite le détour. Il n’y va pas avec le dos de la cuiller, critique à fond la politique sociale de l’Etat d’Israël.  Proche du Parti communiste israélien, son œuvre dramatique et satirique a été vivement controversée dans son pays. Elle est pourtant vive, virulente. Universelle quant à son regarde lucide sur l’absurdité de la vie et de la condition humaine. Autre belle surprise : le film Encore heureux, de Benoît Graffin avec l’adorable Sandrine Kiberlain, l’imparable Edouard Baer et la malicieuse Bulle Ogier. Une comédie bien plus politique qu’elle n’en a l’air. Une fois encore, on suit les pérégrinations d’un couple qui s’accroche, qui tente de surnager usé par une société brutale. Sam (Edouard Baer), cadre au chômage depuis deux ans, tente de garder la tête haute et surtout son épouse Marie (Sandrine Kiberlain). L’amoralité et l’humour féroce sont autant d’atouts de ce film très réussi.

                                               Dimanche 31 janvier 2016

Le cabaret des amours mortes

     

Les Sea Girls à la sortie du spectacle.

Les Sea Girls à la sortie du spectacle.

J’ai adoré, l’autre soir, à la Comédie de Picardie, à Amiens, Les Sea Girls, La Revue, un spectacle conçu et interprété par Judith Rémy, Prunella Rivière, Delphine Simon et Agnès Pat’. C’était tout simplement délicieux. Une manière de spectacle de cabaret à l’ancienne, mais totalement foutraque, dadaïste, allumé. Elles chantent, dansent, se moquent d’elles-mêmes, exhibent non seulement leurs jolies cuisses mais aussi leurs faiblesses. De grandes didiches qui m’ont bien sûr rappelées Lou-Mary, mon ex-petite amie, chanteuse, danseuse, comédienne et meneuse de revues de cabarets. Il me revenait à l’esprit La Belle Epoque, cabaret de Briquemesnil, près d’Amiens, dans lequel, longtemps, elle officia. Le rire strident et entraînant de Jean-Louis, le patron des lieux. Le buste d’Elvis Presley, près du bar auquel j’aimais m’accouder en dégustant (dégustant ? est-ce bien sûr ?) une bière sans alcool. Les odeurs de magrets de canards et de bons petits plats si français servis aux clients. Et les odeurs des produits de maquillages, dans les loges. Maquillages des danseuses et de ma grande didiche, Lou. Et c’était les tours du magicien et la partie dansante animée par l’ami Tony. Oui, en contemplant les Sea Girls, tout me remontait à la tête. Les trajets en voiture à travers la campagne désolée et rousse, l’automne. Rousse comme une fille. Les autocars qui déversaient les clients, adhérents de comités d’entreprises, personnes âgées, etc. Un dimanche après-midi d’hiver, j’avais entraîné Patrick Eudeline à la Belle Epoque ; il avait été subjugué. Et, à la Comédie de Picardie, quand l’ami Nicolas Auvray me glissa à l’oreille que Prunella Rivière n’était autre que la fille de l’immense parolier Jean-Max Rivière, je me mis de nouveau à rêver. Jean-Max Rivière est l’auteur de perles comme « La Madrague » (Brigitte Bardot), « A présent tu peux t’en aller » (Richard Anthony, adaptée de « I only want to be with you »), « Un petit poisson, un petit oiseau » (Juliette Gréco) et le lumineux et superbe « Il suffirait de presque rien » (Serge Reggiani). J’ai voulu aller la féliciter, lui parler aussi de son père. Mais, comme je suis une sorte de vieux benêt, je me suis trompé de danseuse. « Non, ce n’est pas mon papa ; Jean-Max Rivière, c’est le papa de la grande danseuse qui est là-bas », me répondit avec amusement et douceur, la fille, fruit de mon erreur. Mais il était déjà trop tard ; elle était en conversation. Prunella, j’espère que vous lirez ces quelques lignes ; j’eusse préféré vous les dire de vive voix, mais, parfois, la vie sépare ceux qui devraient se rencontrer. Il suffisait que presque rien… En revanche, je n’ai pas résisté au plaisir d’aller saluer Dani Bouillard, excellent guitariste qui jouait en live tout au long du spectacle en compagnie du percussionniste Guillaume Lantonnet. Dani Bouillard, qui utilisait une  guitare très sixties, avait un son génial et une main gauche (accords renversés, vibrato naturel) éblouissante. Un très grand guitariste. Et quand il interpréta la chanson « Mon cousin », brûlot hilarant de Pierre Vassiliu, je me mis à repenser à La Belle Epoque. Lou et Tony le chantaient en duo. C’était avant ; il y a un siècle.

Dimanche 17 janvier 2016

Comme un parfum de vraie République…

    La France est souvent poujadiste ; on le sait. « Tous pourris ! »  Il suffit d’aller boire son demi au café du coin pour l’entendre, cette phrase. Les hommes politiques n’ont plus la cote. L’ont-ils mérité ? Certains ne l’ont pas volé. D’autres, non. Ils continuent à faire leur travail avec honnêteté, conscience, vertu, dévouement. « Tous pourris ! ». Quand ça s’en tient là, c’est la République qui est malmenée. La Gueuse en a vu d’autre. Quand ça se met à voter pour l’extrême droite et les blondasseries démagogiques, c’est plus grave. J’étais heureux l’autre soir, de me rendre à la salle polyvalente de Rainneville. Sénateur de la Somme, président du Conseil général, Christian Manable se faisait remettre les insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur par Nicole Klein, préfète de la région Picardie, préfète de la Somme. Et que te dire d’autre, lectrice ma fée républicaine, ma Marianne, enfiévrée et généreuse comme Louise Michel, que de dire d’autre : c’était bien. J’étais bien ; nous étions bien. Tu me diras : « Christan Manable est un de tes amis de longue date. » C’est vrai. Il est de gauche ; c’est vrai, mais je te dirais qu’on n’est pas de la même, de gauche. Qu’importe : on s’entend bien. C’est un homme droit, généreux, qui a le sens du bien public et de la République. Et tout ça se ressentait très fort, en ce vendredi soir, dans la petite salle polyvalente de Rainneville. L’ambiance était joviale, fraternelle, humaniste. Le discours de Nicole Klein sonnait juste ; il rappelait des valeurs humaines, politiques qu’on a tendance à oublier dans ce monde du tout économique. Les mots de Christian Manable sentaient bon la littérature, l’histoire, Hugo et Michelet. Les gens dans la salle était des gens simples ; ils écoutaient, à la fois respectueux et admiratifs. La Légion d’honneur, ce n’est pas rien dans notre sacrée République. Et on savait tous que le récipiendaire la méritait. Et quelle belle leçon de tolérance quand il s’est retourné vers les autres élus qui se trouvaient à ses côtés sur l’estrade, certains légionnaires, comme lui, certains de son bord, d’autres pas du tout de son bord. Il les a salués avec force et vigueur. C’est ça la République. J’étais bien dans la salle polyvalente de Rainneville. Je pensais à Diderot, à Voltaire, à de Gaulle, à Jaurès. Je deviens grandiloquent, sûrement. Mais je me disais, qu’il eût été bon que ceux qui hurlent actuellement « Tous pourris ! » dans les bistrots fussent présents et qu’ils hument ce parfum d’espérance, de République. C’était une belle soirée.

    Autre belle soirée : le magnifique spectacle Où donc est tombée ma jeunesse, d’après l’ouvrage Les poètes de la Grande Guerre, de notre confrère Jacques Béal, mis en scène par Jean-Luc Revol, avec Tch

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d'Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

Christian Manable vient de se voir remettre la médaille de la Légion d’Honneur, à Rainneville, dans la Somme.

éky Karyo, à la Comédie de Picardie, à Amiens. Poèmes superbes ; bien mis en valeur. Décors admirables. L’after, au  bar, n’était pas mal non plus. On a dansé au son de Procol Harum, des Kinks. Nicolas Auvray n’était pas le dernier. C’était sympa comme tout.

                                           Dimanche 23 novembre 2014

Emmanuel Ethis se bat pour l’accès à la culture pour tous les jeunes

Originaire de Compiègne, président de l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse depuis 2007, issu d’un milieu modeste, il milite pour que la culture se démocratise.

 

Notre confrère Télérama – qui lui a consacré un portrait en mars dernier – rappelait qu’Emmanuel Ethis était considéré comme «l’un des plus brillants à son poste». Président de l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse depuis 2007 est «apprécié des élèves, des professeurs et des chercheurs». Pas étonnant: c’est un homme élégant et très affable. Clair dans ses propos, calme, précis; aucune morgue, ni de ton péremptoire. Un homme à l’écoute. Né à Compiègne d’un père mécanicien électricien à l’usine Saint-Gobain de Thourotte, dans l’Oise, et d’une mère secrétaire de mairie à Longueil-Annel, fils unique, il passe son enfance dans cette commune. Il se souvient de l’école en briques rouges, avec des institutrices «qui ont été de grandes enseignantes de la République», dit-il. Déjà il excelle en lettres et en maths. Il aime l’école; ses parents sont attentifs. Il lit beaucoup malgré son jeune âge. Il aime la fiction, la BD. Se plonger dans le rêve. Goût pour le savoir, la culture. Mais aussi l’imaginaire. Une façon de mieux s’armer dans la vie. Il considère que la curiosité ne s’explique que par elle-même: «Soit on est curieux; soit on ne l’est pas. Et tout ça se passe avant 10 ans. Je le confirme par mon expérience personnelle: il n’y a pas de curiosité malsaine; la curiosité n’est pas l’indiscrétion.» Il bénéficie d’une éducation à la fois catholique et très républicaine.

Simenon, Balavoine

En 1978, il entre au collège de Thourotte, en 6e. Il rencontre une formidable professeur de français: Mme Marcy. «Elle me dit que j’écris bien; elle est dans la diffusion du goût pour la littérature et change mes lectures. Elle me fait comprendre qu’il faut accepter de ne pas tout comprendre.» Elle sera mutée à… Avignon. Depuis, ils entretiennent une correspondance, de longues lettres deux ou trois par an, «ce n’est pas rien le goût de l’écriture par la correspondance». Le collège, il se forge un réseau d’amis. Emmanuel Ethis, à l’image de Vincent Delerm, n’hésite pas à les citer: Alain Becaert, Sylvie Mouton, Catherine Bouvignies, Antoine Petitcolin, Valérie Beaufils. «Ils sont restés des amis pour la vie.»

Début 80. Lycée Jean-Calvin, à Noyon. Le lycée, ce sont aussi des discussions politiques. La gauche est au pouvoir; la rupture. Il échange beaucoup avec deux amis: Ivan Baronick et Laurent Buc. L’arrivée de François Mitterrand au gouvernement marque quelque chose de nouveau. La culture s’émancipe. Emmanuel écoute Supertramp, Bowie, Eagles, les Bee Gees, Balavoine et Alain Chamfort. Il réfléchit sur ce qui constitue l’engagement. Il obtient son bac en 1984, travaille pendant ses vacances chez Colgate-Palmolive. Il se frotte à la vraie vie d’adulte, côtoie «plutôt des gens de gauche. Ça nous donne le sentiment d’être au monde». Il fait un peu la fête, mais s’isole pour jouer du piano et continue à lire. Beaucoup. Il lit beaucoup: Nietzsche, Rousseau, Platon, Jules Verne, Simenon. Et puis, un flash: la découverte de Bonjour tristesse, le chef-d’œuvre de Sagan qui génère en lui l’envie d’écrire. L’autre déclencheur, ce sont les romans d’Yves Navarre qui exprime «des choses très compliquées de manière très simple.»

Il devient étudiant à l’IUT de Reims, en génie civil (1985), puis à Lille où il apprend la gestion. A Reims, il se passionne pour le théâtre grâce à Jean-Claude Drouot et Gérard Lefèvre (qui fut également l’excellent directeur de la Comédie de Picardie à Amiens, «qui est resté un ami très proche. Il sera l’adulte avec lequel je vais confronter des idées. Gérard est pour moi un passeur, une personne essentielle». Après son service militaire, il travaille comme chef de chantier chez Sabla, un sous-traitant de Bouygues. Sur les conseils de Gérard Lefèvre, il passe un concours d’entrée pour effectuer une maîtrise des sciences et techniques de la communication, à Avignon. Il obtient cette maîtrise, travaille pour la télévision régionale comme journaliste pigiste, couvre le festival in d’Avignon, rencontre Jean Lebrun. Il fera ainsi des sujets pour l’émission Culture Matin, sur France Culture. Puis, il effectuera une thèse du «la sociologie des publics du cinéma», souvenue à Marseille. 1998: il passe le concours pour devenir maître de conférences à Avignon. En 2003

; il devient professeur des universités. Son but n’est pas de bâtir une carrière mais de bâtir un projet tourné vers les populations les plus défavorisées. Une démarche humaniste qui s’appuie sur trois points: la formation des élites; l’insertion professionnelle; la construction de l’esprit critique du citoyen. Parfois, il a l’impression de se retrouver «dans une cage où l’on sépare ces trois missions.On devrait pouvoir rassembler et repérer les talents d’où qu’ils viennent. Il faut s’en donner les moyens.» Il devient vice-président du conseil d’administration après la démission du titulaire du poste, puis est élu en 2007 comme président d’université.«Mon but était de rendre cette université autonome. Un sacré défi! Il faut aussi que cela soit porteur pour le Vaucluse.» En 2009, il intègre la commission culture et université à la demande de Valérie Pécresse.

Emmanuel Ethis est originaire de l'Oise.

Emmanuel Ethis est originaire de l’Oise.

«Pour le sociologue que je suis, c’est extrêmement intéressant.» Car le sociologue qu’il est ne cesse de réfléchir. Et de se poser la question: pourquoi toutes les politiques ont-elles fait l’impasse sur la vie des étudiants. «En moyenne, quand ils ont payé leur logement, la nourriture et les livres, il leur reste 5 €. Comment voulez-vous qu’avec ce budget, ils parviennent à accéder à la culture?» La question rester posée.

PHILIPPE LACOCHE

Un Dimanche d’enfance

Une enfance d’Éclaireur éclairé

«J’ai eu la chance d’avoir une enfance extrêmement heureuse, à Longueuil-Annel», confie, sans ambages, Emmanuel Ethis. Fils unique de parents aimants qu’il adore, ses dimanches d’enfance se déroulent en forêt et à la campagne. Ses dimanches sont ritualisés: à 10 heures, la messe à Longueil, «avec le plus marquant de l’époque, l’abbé Sinot, très cultivé et très habité». Puis retour à la maison, repas familial agréable. Il a entre huit et neuf ans, regarde les émissions de Jacques Martin, la séquence du spectateur. Ensuite, il part se promener en forêt de Compiègne, en compagnie de sa mère, son père et sa chienne, Lady, un cocker. Parfois, ils se vont près de Rethondes, ou de Pierrefonds, ou derrière le château de Compiègne. «Le contact à la nature, aux arbres, aux animaux est propice au rêve, à l’imagination. Le lien entre la campagne et l’univers urbain forgera mon identité.» Éclaireur de France, il aime également la lecture (polars, BD) et la musique classique (Beethoven, Mahler), surtout le piano solo (Liszt). «Nous allions, à Senlis, écouter le grand pianiste Cziffra. C’est lui qui m’a donné l’envie d’apprendre le piano, à 16 ans, ce qui me permettra d’interpréter des chansons de Berger et Michel Legrand.» 

BIO EXPRESS

1967: naissance à la maternité de Compiègne. 

1983: il obtient le bac D, au lycée Calvin de Noyon

1986: effectue son service militaire au 51e régiment de transmission, à Compiègne. 

1987: travaille dans l’entreprise SABLA, à Cuise-la-Motte (Oise). Fabrique du béton armé.

1997: soutient sa thèse de doctorat en sociologie de la culture à l’École des hautes études en sciences sociales. Il obtient son premier poste de maître de conférences à l’université d’Avignon.

2007: élu président de l’Université d’Avignon et des pays de Vaucluse.

2014: Pierre Bergé lui remet la Légion d’Honneur qui vient couronner son travail autour de la sociologie du cinéma et son engagement public autour de la culture et de la jeunesse.