La Griffue, la puissance d’un grand roman populaire

           

  Son dernier livre est indiscutable son meilleur :

Jacques Béal nous ravit avec cette histoire

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Jacques Béal, un excellent conteur.

Jacques Béal, un excellent conteur.

nstruite qui nous plonge dans l’univers de la route du Poisson au XIXe siècle.

Dire à un écrivain que son dernier livre est son meilleur est un truisme ; cela peut être aussi un compliment de circonstance, presque un propos convenu. En ce qui concerne Jacques Béal et son dernier roman La Griffue, il n’en est rien. Il s’agit, c’est incontestable, de son meilleur texte. En tout cas, le plus abouti, le plus construit, le plus séduisant, le plus « écrit ». Non pas que ces précédents livres manquent de maintien et de don de séduction, non. Rendez-vous au Sourire d’avril, dont l’histoire était ancrée dans le vieux quartier Saint-Leu, à Amiens, distillait un charme, des atmosphères, des personnages singuliers, pittoresques. Mais avec La Griffue, Jacques Béal nous tient en haleine, ne nous lâche plus.

Que nous raconte-t-il ? L’histoire de la Griffue, jeune femme qui, par la force des choses, devient l’une des seules femmes chasse-marée. Par la force des choses ? Oui, car son père, le très respecté François Fortin, chasse-marée lui-même, a trouvé la mort dans un étrange accident. Nous sommes en 1843 ; elle prend donc les rênes de cette profession rude et haletante qui consiste à livrer « le meilleur et le plus frais des poissons du port de Boulogne jusqu’aux halles de Paris avec son attelage galopant à vive allure sur la route du Poisson ». La Griffue, de son vrai nom Marie-Suzanne Fortin, 20 ans, porteuse d’une cicatrice sur le visage après s’être approchée d’un peu trop près d’un ours de foire, embrasse ce métier avec une motivation dévorante, passionnée de chevaux, curieuse de ce Paris du milieu du XIXe siècle et surtout des Halles, « ventre de la capitale ». A ses côtés, Yko, le chien de François Fortin, devenu le sien. Comme son père, elle brille dans cette profession pourtant masculine, s’impose, sait se faire respecter. Une jeune femme digne, courageuse qui pourrait presque tutoyer une manière de bonheur si elle n’était pas hantée par la mystérieuse mort de son père et par un entourage parfois délétère… Au fil des mois, elle reviendra sur de lourds secrets de famille et des zones d’ombre ; elle parviendra à démêler le tout avec intelligence et dextérité.

A la force du suspens, Jacques Béal ajoute à son roman une dimension documentaire non négligeable. L’ancien grand reporter a gardé les réflexes de son métier : la précision, la concision, les descriptions jamais lassantes et la divulgation d’informations sur les us et coutumes de la profession de chasse-marée. S’ajoutent à cela des atmosphères littéraires et poétiques sur la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie qu’il connaît si bien. « Fortin aimait trop ses nuits de chevauchée pour les abandonner à sa fille. Qu’importaient les nuits glacées de pleine lune en hiver, celles chaudes et humides de l’été quand les senteurs des bois s’exhalaient par bouffées enivrantes, celles du printemps où la pluie détrempait la terre des chemins faisant naître de profondes ornières sous les roues, celles encore de l’automne où les chevaux devaient lutter contre le vent qui ralentissait leur allure et les épuisait davantage. » Ce roman historique, plongée dans l’univers des derniers chasse-marée est très réussi.

                                      PHILIPPE LACOCHE

La Griffue, Jacques Béal, Presses de la Cité, coll. Terres de France ; 333 p. ; 20 €.

 

Tendresse ancienne sous ciel gris et dans la brutalité du monde

Un matin d’hiver. Ciel gris plomb et bas comme le front d’un national. Je marche, rêveur. Pas vraiment gai, non. La vie n’est que ça : des hauts et des bas. Comme pour les filles : de beaux petits hauts et de soyeux petits bas. Je marche, rêveur, mélancolique. Devant moi, sur le trottoir, un couple de personnes âgées marche. Ils se donnent le bras. Le monsieur sur sa canne ; la dame s’appuie sur lui. Emouvant. On sent de la tendresse, de la résignation lucide. De la force et de l’espoir aussi. Même sous ce ciel boursouflé de mélancolie. Pourquoi, je te raconte ça, lectrice, mon amour ? Je ne sais pas. Comme ça. Car la vie est remplie de ces minuscules moments d’étonnement, de mystère, de poésie douce-amère. Que faire quand c’est l’hiver, qu’il fait gris et humide ? Comme nombre de personnes, je me suis fait vacciner contre la grippe, ce qui ne m’a pas empêché de tomber malade comme une bête. Une semaine d’arrêt. Puis une semaine de vacances. Que faire quand on se transforme en poisson rouge et que l’on évolue dans l’eau grise de ce temps d’étain ? Lire. Ce que je fis. Je me suis régalé d’un Simenon sorti en poche (Folio), L’Etoile du Nord, quelques nouvelles merveilleuses. La précision rassurante de Simenon, l’un des plus grands écrivains du XXe. Patrick Modiano reconnaît qu’il lui doit beaucoup, comme il doit beaucoup à Emmanuel Bove, ce dépressif joyeux et irrésistible car lucide et impitoyable avec lui-même. Dans « L’Etoile du Nord », nouvelle éponyme, Maigret est aux prises avec une jeune fille de bonne famille, en fugue, qui se fait passer pour prostituée après avoir passé la nuit avec le représentant d’une maison d’édition musicale. Ce texte est sublime d’efficacité, de détachement ; on dirait du Stefan Zweig. Lu aussi, deux livres de vrais raconteurs d’histoires : La Griffue (éditions Presse de la Cité, coll. Terres de France) de mon ancien confrère Jacques Béal, une savoureuse histoire de chasse-marée ancrée au milieu du XIXe

Un couple d'octogénaire se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

Un couple d’octogénaires se donne la main sous un ciel gris étain; un ciel picard.

entre Boulogne-sur-Mer et Paris. De vrais personnages. Un foisonnement d’informations historiques (on reconnaît là la précision du grand reporter qu’il fut) et une intrigue qui vous tient en haleine. Je vous en reparlerai dans la page livre de ce journal bien aimé. Autre livre que j’ai apprécié : Un souffle de liberté, d’Alain Lebrun (éditions Marivole, coll. Année 60) dont tu pourras livre, lectrice convoitée, la chronique que je lui ai consacrée dans la page Livres du Courrier picard de ce jour. Alain Lebrun, romancier du Santerre, est un raconteur d’histoires. Ici, ce sont les années soixante et son modernisme naissant qu’il dissèque avec nostalgie, grâce et humour. Il y a du Eugène Sue et du Jules Vallès dans ses livres. Et j’ai attaqué le dernier livre de Patrick Besson, Ne mets pas de glace sur un cœur vide (éditions Plon). Là c’est XXe siècle finissant que peint le romancier. Le point commun de ces trois livres : faire passer la grande Histoire dans leur histoires. C’est aussi le rôle du chroniqueur qui regarde, sous le ciel gris plomb de l’hiver humide, un couple d’octogénaire qui, tendrement, se donne la main malgré la brutalité du monde.

                                                      Dimanche 10 janvier 2016

Jacques Béal ressuscite le Saint-Leu d’antan

 

Jacques Béal vient d'écrire un excellent roman ancré dans le quartier Saint-Leu, à Amiens.

L’ancien grand reporter du Courrier picard nous donne à lire un excellent roman vif et humaniste où le célèbre quartier d’Amiens revit avec bonheur.

 

 

Jacques Béal, ex-grand reporter au Courrier picard, aime sa région. Amiens en particulier. Et le quartier Saint-Leu où il a passé une partie de sa vie quand il était jeune journaliste. C’est ce quartier Saint-Leu qui sert de décor à son dernier roman Rendez-vous au Sourire d’avril. Plus qu’un décor, à dire vrai. Saint-Leu devient dans ce beau livre un véritable personnage. Pas n’importe quel Saint-Leu mais celui qu’il a connu, des années cinquante aux années soixante-dix. Un quartier populaire, picard à l’extrême, avec ses personnages, ses gueules, ses ambiances, ses atmosphères. Jacques Béal, grâce à une écriture efficace, vivante, très «simenonienne», raconte une histoire. Des histoires.

Une femme énergique

Tout se passe autour du café Au Sourire d’avril et de Louise Bancquart, une ancienne employée qui décide de reprendre le fameux bistrot (qui a réellement existé et qui se situait rue des Archers).Louise est une femme énergique, en pleine force de l’âge, libre, «démarche vive et allure décidée».L’ancien propriétaire, harcelé par un corbeau, a mis fin à ses jours. C’était un brave homme, généreux et respecté qui a laissé un très bon souvenir dans le quartier. Prendre sa succession n’est pas tâche aisée. Louise doit se faire accepter dans ce lieu où les mœurs sont parfois rudes.Louise, rapidement, y parvient. Du café décrépi, elle fait un établissement convivial et propret; elle tisse également un réseau de fidèles amis, clients et connaissances: hortillons, grossistes des halles, ouvriers, petits fonctionnaires, habitants, artistes divers… Louise tente d’abord d’en savoir plus sur les raisons réelles qui ont conduit son prédécesseur à mettre fin à ses jours. Ce n’est simple. Des pans entiers du passé ressurgissent. La période de l’occupation n’est pas si lointaine, et avec elle, ses héros, mais aussi ses lâches, ses collaborateurs. Et puis rôde dans les parages l’énigmatique et glacial inspecteur Poitevin qui pourrait avoir des choses à se reprocher. Les destins, les intrigues et les drames s’entrecroisent au cours de ces trois décennies. Jacques Béal, grâce à des dialogues vifs et souvent très terroirs, nous fait découvrir une série de portraits singuliers, authentiques, rugueux ou, au contraire, très nuancés. On y retrouve un instituteur, hussard noir de la République, qui fait revivre les marionnettes d’Amiens, une jeune fille fraîche (qui devient employée disquaire dans un grand magasin, puis responsable d’une société musicale) et sa mère, tondue à la Libération et soupçonnée – à tort – d’avoir fricoté avec l’envahisseur. Et bien d’autres. On ne lâche pas ce roman charnu et très réussi.

PHILIPPE LACOCHE

Rendez-vous au Sourire d’avril, Jacques Béal, Presse de la cité, coll.Terres de France, 378 p.19,50 euros.